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Full text of "Le rouge et le noir: chronique du XIXe siècle"

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V^. F-r. 31 B, 2.050 






1 



\ 

»■ 



OEUVRES COMPLÈTES 



DE 



STENDHAL 



OEUVRES COMPLÈTES 

m 

DE 

STENDHAL 

(HENRY BEYLE) 



m 

Db l'Amour 1 vol. 

PaOïœNADES DANS ROME 2 — 

La Chartreuse m Parme ..*...' 

Le Rouge ET LE Noir 

Histoire de la Peinture en Itaue « 

Rouans et Nouvelles. . . . . . • . 

Vie de Rossiki. • 

Vies de Hatdv, de Mozart et te Métastase 



Rome, Naples et Florence. — Préface inédite. % 1 vol. 

MteoiRES d'un Touriste. — Préface inédite 1 — 

Souvenirs de Voyages, suite des Mémaires d*un Touriste. — Inédit, i — 
Chroniques italiennes. — L'Abbesse de Castro ^ — Les Cencif 

— La Duchesse de PalianOf — = Vittoria Accoramboni 1 — 

Nouvelles. — Vaniua Fonint, — Le Philtre, — Le Coffre et le 

Revenant, etc., etc 1 — 

Nouvelles inédites i — 

M£lak6es d'art et de littérature, en grande partie inédits. . • 1 — 

lit deux volumes de Correspondance publiés pour la 
première fois^ 



r.\ni$, — iMP. SIMON RAÇON ET COUP., TiuE d'erforth, 4. 



LE ROUGE 



ET 




E NOIR 



CHRONIQUE DU XIX* SIÈCLE 



i-AK 



DE STENDHAL 

(HENRY BKVLE) 



SEULE EDITION COMPLETE 

ENTIÈREMENT IiEVUE ET CORRIGÉE 




PARIS 
MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS 

RUE VI VIENNE, 2 BîS 
185i 



-1 



LA VÉRITÉ, L*APRE VÉRITÉ. 

DANTON. 




?i 



LE ROUGE ET LE NOIR 



CHRONiaUB DE 1830. 



I 

VMe petite Tille. 



Put thousands togeyier 

Less bad, 
But the cage less gay. 

HOBBÈS. 



La petite Tille de Verrières peut passer pour Tune des plus 
jolies de la Franche-Cornlé. Ses maisons blanches avec leurs 
toits pointus de tuiles rouges^ s'étendent sur la pente d'une 
colline^ dont des touffes^de vigoureux châtaigniers marquent les 
moindres sinuosités. Le Doùbs coule à quelques centaines de 
pieds au-dessous de ses fortifications^ bâties jadis par les Ës« 
pagnols, et maintenant ruinées. 

Verrières est abritée du côté du nord par une haute monta- 
gne, c'est une des branches du Jura. Les cimes brisées du Verra 
se couvrent de neige dès les premiers fi*oids d'octobre. Un tor- 
rent, qui se précipite de la montagne, traverse Verrières avant 
de se jeter dans le Doubs, et donne le mouvement à un grand 
nombre de scies à bois ; c'est une industrie fort simple et qui 
procure un certain bien-être à la majeure partie des habitants 
plus paysans que bourgeois. Ce ne sont pas cependant les scies à 

1 



2 ŒUVRES DE STENDHAL. 

bois qui ont enrichi cette petite ville. C^est à la fabrique des 
toiles peintes, dites de Mulhouse^ que Ton doit Taisance géné- 
rale qui, depuis la chute de Napoléon^ a fait l'ebâtir les façades 
de presque toutes les maisons de Verrières. 

A peine entre-t-on dans la ville que l'on est étourdi par le 
fracas d'une machine bruyante et terrible eu apparence. Vingt 
marteaux pesants, et retombant avec un bruit qui fait trembler 
le pavé, sont élevés par une roue que Teau du torrent fait mou- 
voir. Chacun de ces marteaux fabrique, chaque jour, je ne sais 
combien de milliers de clous. Ce sont des jeunes filles fraîches 
et jolies qui présentent aux coups de ces marteaux énormes les 
petits morceaux de fer qui sont rapidement transformés en 
clous. Ce travail, si rude en apparence, est un de ceux qui 
étonnent le plus le voyageur qui pénètre pour la première fois 
dans les montagnes qui séparent la France de THelvétie. Si, en 
entrant à V-errières, le voyageur demande à qui appartient 
cette belle fabrique de clous qui adsourdËt les gens qui montent 
la grande rue, on lui répond avec un accent trainai^d : Eh ! elle 
est à M. le maire. 

Pour peu que le voyageur s'-arrête quelques instants dans 
cette grande rue de Verrières, qui va en montant depuis la rive 
du Doubs jusque vers le sommet de la colline, il y a cent à pa- 
rier contre un qu'il verra paraître un grand homçae a Tair 
affairé et important, 

A son aspect tous les chapeaux se lèvent rapidement. Ses 
cheveux sont grisonnants, et il est vêtu de gris. Il est cheva- 
lier de piusieui's ordres, il a un grand front, un nez aquiiin^ 
et au total sa figura ne manque pas d'une certaine régularité : 
on trouve même, au premier aspect, qu^elle réimit à la dignité 
'. du maire de village cette sorte d'agrément qui peut encore se 
1 rencontrer avec quarante-huit ou cinquante ans. Mais bientôt 
■ le voyageur parisien est choqué d'un certain air de contente- 
iment de soi et de suffisance mêlé à je ne sais quoi de borné et 
^de peu inventif. On sent enfin que le talent de cet homme-ià se 
})ôrne à se faire payer bien exactement ce qu'on lui doit^ et à 
^ayer lui-même le plus tard possible quand il doit, 
i Tel est le maire de Verrières, M. de Rénal. Après avoir tra- 



LE ROUGE ET LE NOIR. 3 

versé la rue d'un pas grave, il entre à la mairie et disparait 
aux yeuxdu voyageur. Mais^ cent pas plus haut, si eelui-ci con- 
tinue sa promenade^ il aperçoit une maison d'assez belle ap* 
parence^ et^ à travers une grille de fer attenante à la maison, 
des jardins magnifiques. Au delà^ c'est une Jigne d'horizon for- 
mée par les collines de la Bourgogne^ et qui semble faite à 
souhait pour le plaisir des yeux. Cette vue fait oublier au voya- 
geur ratmosphère empestée des petits intérêts d'argent dont il 
commence à être asphyxié. 

On lui apprend que cette maison appartient à M. de Rénal. 
C'est aux bénéfices qu'il a faits sur sa grande fabrique de clous 
que le maire de Verrières doit cette belle habitation en pierre 
de taille qu'il achève en ce moment. Sa famille, dit-on, e!>t 
espagnole, antique, et, à ce qu'on prétend, établie dans le 
pays bien avant la conquête de Louis XIV. 

Depuis 1815 il rougit d'être industriel : I8^^ l'a fait maire 

de Verrières, tesmun en terrasse qui soutiennent les diverses 

parties de ce magnifique jardin, qui, d'étage en étage, descend 

jusqu'au Doubs, sont aussi la récompense de la science dé 

.M. de Rénal dans le commerce du fer. 

Ne vous attendez point à trouver en France ces jardins pit- 
toresques qui entouretit les villes manufacturières de TAllema- 
gne, Leipsig, Francfort, Nuremberg, etc. En Franche-Comté, 
^lus on bâtit de tnurs, plus on hérisse sa propriété de pien'es 
rangées les unes au-dessus des autres, plus on acquiert de droits 
aux respects de ses joisins. Les jardins de M. de Rénal, remplis 
de murs, sont encore admirés parce qu'il a acheté, au poids 
de l'or, certains petits morceaux du terrain qu'ils occupent. 
Par exemple, cette scie à bois, dont la position singulière sur 
la rive du Doubs vous a frappé en entrant à Verrières, et où 
vous avez remarqué le nom de sorel, écrit en caractères gi- 
gantesques sur une planche qui domine le toit, elle occupait, 
il y a six ans, l'espace sur lequel on élève en ce moment le 
mur de la quatrième terrasse des jardins de M. de Rénal. 

Malgré sa fierté, M. Je maire a dû faire bien des démarches 
auprès du vieux Sorel, paysan dur et entêté ; il a dû lui comp- 
ter de beaux louis d'or pour obtenir qu'il transportât son usine 



4 OEUVRES DE STENDHAL. 

ailleurs. Quant au ruisseau fiublic qui faisait aller la scie» 
M. de Rénal, au moyen du crédit dont il jouit à Paris, a obtenu 
qu'il fût détourné. Cette grâce lui vint après les élections 
de 182 *. 

Il a donné à Sorel quatre aipents pour un, à cinq cents 
pas plus bas sur les bords du Doubs. Et, quoique cette position 
fût beaucoup plus avantageuse pour son commerce de plan- 
ches de sapin, le père Sorel, comme on rappelle depuis qu'il 
est riche, a eu le secret d'obtenir [de l'impatience et de la 
manie de propriétaire, qui animait son Toisin, une somme 
de 6,000 fr. 

11 est vrai que cet arrangement a été critiqué par les bonnes 
têtes de l'endroit. Une fois, c'était un jour de dimanche, il y 
a quatre ans de cela, M. de Rénal, revenant de l'église en cos- 
tume de maire, vit de loin le vieux Sorel/entouré de ses trois 
fils, sourire en le regardant. Ce sourire a porté un jour fatal 
dans Fâiîre de M. le maire ; il pense depuis lors qu'il eût pu 
obtenir l'échange à meilleur marché. 

Pour* aiTi ver à la considération publique à Verrières, l'essen- 
tiel est de ne pas adopter, tout en bâtissant beaucoup de murs, 
quelque plan apporté d'Italie par ces maçons, qui au printemps 
traversent les gorges du Jura pour gagner Paris. Une telle in- 
novation vaudrait à 1 imprudent bâtisseur une étemelle répu- 
tation de mauvaise tête, et il serait à jamais perdu auprès des 
gens sages et modérés qui distribuent la considération en 
Franche-Comté. 

Dans le fait, ces gens sages y exercent le plus ennuyeux 
despotisme; c'est à cause de ce vilain mot que le séjour des 
petites villes est insupportable pour qui a vécu dans cette 
grande république qu'on appelle Paris. La tyrannie de l'opi- 
nion, et quelle opinion ! est aussi béte dans les petites villes de 
France qu'aux États-Unis d'Amérique. / 



LE ROU<iE ET LE NOIR. 5 

II • 

lin naive* 

L'importance ! Monsiear, n'est-ce rien? Le 
respect des sots, l'ébahissement des enfants, 
l'envie des riches, le mépris du sage. 

Barnaye. 

Heureusement pour la réputation de M. de Rénal, comme 
administrateur^ un immense mur de sçutènement était néces- 
saire à la promenade publique qui longe la colline à une cen- 
taine de pieds au-dessus du cours du Doubs. Elle doit à cette 
admirable position une des vues les plus pittoresques de France. 
Mais, à chaque printemps, les eaux de pluie sillonnajçnt la pro- 
menade, y creusaient des ravins et la rendaient impraticable. 
Cet inconvénient, senti par tous, mit M. de Rénal dans l'heu- 
reuse nécessité d'^inunortaUser son administration pari^n mur 
de vingt pieds de hauteur et de trente ou quarante toi9f^ de 
long. .. 

Le parapet de ce mur' pour lequel M. de Rénal a dû faire 
trois voyages à Paris , car Tavant-dernier ministre de Tinté- 
rieur s'était déclaré l'ennemi mortel de la promenade de Ver- 
rières,* le parapet de ce mur s'élève maintenant de quatre 
pieds au-dessus du sol. Et, comme pour braver tous les mi- 
nistres présents et passés, on le garnit en ce moment avec des 
dalles de pierres de taille. 

Combien de fois, songeant aux bals de Paris abandonnés la 
veille, et la poitrine appuyée contre ces grands blocs de pierre 
d'un beau gris tirant sur le bleu, mes regards, ont plongé dans 
la vallée du Doubs ! Au delà, sur la rive gauche, serpentent 
cinq ou six vallées au fond desquelles l'œil distingue fort bien 
de petits ruisseaux. Après avoir couru de cascade en cascade, 
on les volt tomber dans le Doubs. Le soleil est fort chaud dans 
ces* montagnes ; lorsqu'il brille d'aplomb, la rêverie du voya- 
geur est abritée sur cette terrasse par de magniûques plata- ^ 
nés. Leur croissance rapide et leur belle verdure tirant sur le 



6 OEUVRES DE STENDHAL. 

bleu, ils la doivent à la terre rapportée, que M. le maire a fait 
placer derrière son jinmense mur de soutènement, car, mal- 
gré l'opposition du conseil municipal, il a élargi la promenade 
de plus de six pieds ( quoiqa^il soit ultra et moi libéral, je l'en 
loue, c^est pourquoi dans son opinion et dans celle de M. Va- 
lenod, Fheureux directeur du dépôt de mendicité de Verrières, 
cette terrasse peut soutenir la comparaison avec celle de Saint- 
Germain en Laye. 

Je ne trouve, quant à moi, qu'une chose à reprendre au 
COURS DE LA FIDÉLITÉ; OU lit ce nom officiel en quinze ou vingt 
endroits, sur des plaques de marbre qui ont valu une croix de 
plus à M. de Rénal ; ce que je reprocherais au Cours de la Fi- 
délité, c'est la manière barbare dont l'autorité fait tailler et 
tondre jusqu'au vif ces vigoureux platanes. Au lieu de ressem- 
bler par leurs têtes basses, rondes et aplaties, à la plus vul- 
gaire ties plantes potagères, ils ne demanderaient pas mieux 
que d'avoir ces formes magnifiques qu'on leur voit en Angle- 
terre. Mais la volonté de M. le maire est despotique, et deux 
fois par an tous les arbres appartenant à la commune sont im- 
pitoyablement amputés. Les libéraux de l'endroit prétendent^ 
mais ils exagèrent, que la main du jardinier officiel est deve- 
nue bien plus sévère depuis que M. le vicaire^Malson a pris 
l'habitude de s'emparer dés produits de la tonte. 

Ce jeune ecclésiastique fut envoyé de Besançon, il y a quel- 
ques années, pour surveiller l'abbé Chélan et quelques curés 
des environs. Un vieux chirurgien-major de l'armée d'Italie, 
retiré à Verrières, et qui de son vivant était à la fois, suivant 
M. le maire, jacobin et bonapartiste, osa bien un jour se 
plaindre à lui de la mutilation périodique de ces beaux ar- 
bres. 

— J'aime l'ombre, répondit M. de Rénal avec la nuance de 
hauteur convenable quand on parle à un chirurgien, membre 
de la Légion d'honneur; j'aime l'ombre, je fais tailler mes ar- 
bres pour donner de l'ombre, et je ne conçois pas qu'un arbre 
soit fait pour autre chose, quand toutefois, comme l'utile .noyer, 
il ne rapporte pas de revenu. 

Voilà Je grand mot qui décide de tout à Venlères : rappor- 



LE ROUGE ET LE NOIR. 7 

TEH Dt REVENU ; à lul seul il reprësetile la pensée habituelle de 
plus des trois quarts des habitants. 

Rapporter du revenu, est la raison qui décide de tout dans 
cette petite ville qui vous semblait si jolie. L'étranger qui ar- 
rive, séduit par la beauté des fraîches et profondes vallées qui 
rentourent, s'imagine d'abord que ses habitants sont sensibles 
au beau ; ils ne parlent que trop souvent de la beauté de leur 
pays : on ne peut pas nier qu'ils n'en fassent grand cas ; mais 
c'est parce qu'elle attire quelques étrangers dont l'argent en- 
richit les aubergistes, ce qui, par le mécanisme de Toctroi, rap- 
porte du revenu à foviUa. 

C'était par un beau jour d'automne que M. de Rénal se pro- 
menait sur le Cours de la Fidélité, donnant le bras à sa femme. 
Tout en écoutant son mari qui parlait d'un air grave, l'œil de 
madame de Rénal suivait avec inquiétude les mouvements de 
trois petits garçonSé L'aîné, qui pouvait avoir onze ans, s'appro* 
chait trop souvent du parapet et faisait mine d'y monter. Une 
voix douce prononçait alors le nom d'Adolphe, et l'enfant re* 
nonçait à son projet ambitieux. Madame de Rénal parabsait 
une femme de trente ans, ^Qgjsencorejïasez joh 

— Il pourrait bien s'en riBpemffTc^beauraîHBMeiir de Paris, 
disait M. de Rénal d'un air offensé, et la joue plus pâle encore 
qu'à l'ordinaire. Je ne suis pas sans avoir quelques amis au 
château... 

Mais quoique je veuille vous parler de la province pendant 
deux cents pages, je n'aurai pas la barbarie de vous faire subir 
la longueur et les ménagements savants d'un dialogue de pro- 
vince. 

Ce beau monsieur de Paris, si odieux au maire de Verrières, 
n'était autre que M. Appert, qui, deux jours auparavant, avait 
trouvé le moyen de s'introduire, non-seulement dans la prison 
et le dépôt de mendicité de Verrières, mais aussi dans l'hôpital 
administré gratuitement par le maire et les principaux pro* 
priétaires de l'endroit. 

— Mais, disait timidement madame de Rénal, quel tort peut 
vous faire ce monsieur de Paris, puisque vous administrez le 
bien des pauvres avec la plus scrupuleuse probité? 



8 OEUVRES DE STENDHAL. 

— Il ne \fent que pour déverser le blâme^ et ensuite il fera 
insérer des articles dans les jounmux du libéralisme. 

— Vous ne les lisez jamais^ mon ami. 

— Mais on nous parie de ces articles jacobins ; tout cela nous 
distrait et nous empêche de faire le bien (i ). Quant à moi^ je ne 
pardonnerai jamais au curé. 



in 



lâ^ Bien de« JPawtnem. 

17a curé Tertoeux et sans intrigue est 
une Providence pour le village. 

Fleurt. 

Il faut savoir que le curé de Verrières, vieillard de quatre- 
vingts ans, mais qui devait à l'air vif de ces montagnes une san- 
té et un caractère de fer, avait le droit de visiter à toute heure 
la prison, Fhôpital et même le dépôt de mendicité. C'était 
précisément à six heures du matin que M. Appert, qui de 
Paris était recommandé au curé, avait eu la sagesse d'arrivei' 
dans une petite ville curieuse. Aussitôt il était allé au pres- 
bytère. 

En lisant la lettre que lui écrivait M. le marquis de La Mole, 
pair de France, et le plus riche propriétaire de la province, le 
curé Ghélan resta pensif. 

Je suis vieux et aimé ici, se dit-il enfin à mi-voix, ils n'ose- 
raient! Se tournant tout de suite vers le monsieur de Paris, 
avec des^ yeux oit, malgré le grand âge, brillait ce feu sacré qui 
annonce le plaisir de faire une belle action un peu dange- 
reuse : • 

—Venez avec moi, monsieur, et en présence du geôlier et sur- 
tout des sun^eillants du dépôt de mendicité, veuillez n^émettre 
aucune opinion sur les choses que nous verrons. M. Appert 
comprit qu'il avait ^aire à un homme de cœur ; il suivit le 

(I) Historique. 



LE ROUGE ET LE NOIR. » 

vénérable curé, visita la prison, Thospice, le dépôt, fit beau- 
coup de questions, et, malgré d'étranges réponses, ne se per- 
mit pas la moindre marque de blâme. 

Cette visite dura plusieurs heures. Le curé invita à dîner 
M. Appert, qui prélendit avoir des lettres à écrire ; il ne voulait 
pas compromettre davantage son généreux compagnon.- Vers 
les trois heures, ces messieurs allèrent achever l'inspection du 
dépôt de mendicité, et revinrent ensuite à la prison. Là, ils 
trouvèrent sur la porte le geôlier, espèce de géant de six pieds 
de haut et à jambes arquées ; sa figure ignoble était devenue 
hideuse par l'eflet de la terreur. 

— Ah ! monsieur, dit-il au curé, dès qu'il l'aperçut, ce mon- 
sieur, <Jue je vois là avec vous, n'est-il pas M. Appert? 

— Qu'importe? dit le curé. 

— C'est que depuis hier, j'ai l'ordre le plus précis , et que 
M. le préfet a envoyé par un gendarme qui a dû galoper 
'toute la nuit, de ne pas admettre M. Appert dans la prison. 

— Je vous déclare, M. Noiroud, dit le curé, que ce voya- 
geur, qui est avec moi, est M. Appert. Reconnaissez-vous que 
j'ai le droit d'entrer dans la prison à toute heure du jour et de 
la nuit, et en me faisant accompagner par qui je veux? 

— Oui, M. le curé, dit le geôlier à voix basse, et baissant la 
tête comme un boule-dogue que fait obéir à regret la crainte 
du bâton. Seulement, M. le curé, j'ai femme et enfants, si je 
suis dénoncé on me destituera; je n'ai pour vivi*e que ma place. 

— Je serais aussi bien fâché de perdre la mienne, reprit le 
bon curé, d'une voix de plus en plus émue. 

— Quelle diflerenee ! reprit vivement le geôlier; vous, M. le 
curé, on sait que vous avez 800 livres de rente, du bon bien au 
soleil 

Tels sont les faits qui, commentés, exagérés de vingt façons 
différentes, agitaient depuis deux jours toutes les passions 
haineuses de h petite ville de Verrières. Dans ce moment, ils 
servaient de texte à la petite discussion que M. de Rénal avait 
avec sa femme. Le matin, suivi de M. Valenod, directeur du 
dépôt de mendicité, il était allé chez le curé, pour lui té- 
moigner le plus vif mécontentement. M. Chélan n'était pro- 

1. 



10 OEUVRES DE STENDHAL. 

tégé par personne ; il sentit toute la portée de leurg paroles. 
. — Eii bien, messieurs ! Je serai le troisième curé, de quatre- 
vingts ans d'âge, que Ton destituera dans ce voisinage. 11 y a 
cinquante-six ans que je suis ici ; j'ai baptisé presque tous les 
habitants de la ville, qui n'était qu'un bourg quand j'y arrivai. 
Je marie tous les jours des jeunes gens^ dont jadis j'ai marié 
les grands-pères. Verrières est ma famille ; mais je me suis 
dit, en voyant l'étranger : « Cet bcMnme, venu de Paris, peut 
être à la vérité un libéral, il n'y en a que trop; mais quel mal 
peut-il faire à nos pauvres et à nos prisonniers ? » 

Les reproches de M. de Rénal, et surtout ceux de M. Valenod, 
le directeur du dépôt de mendicité, devenant de plus en plus 
vifs : 

— Eh bien, messieiu^ ! faites-moi destituer, s'était écrié le 
vieux curé, d'une voix tremblante. Je n'en habiterai pas moins 
le pays. On sait qu'il y a quarante-huit ans, j'ai hérité d'un 
champ qui rapporte 800 livres ; je vivrai avec ce revenu. Je ne. 
fais point d'économies dans ma place, moi, messieurs^ et c'est 
peut-êtie pourquoi je ne suis pas si effrayé quand on parle de 
me la faii*e perdre. 

M. de Rénal vivait fort bien avec sa femme ; mais ne sachant 
que répondre à cette idée, qu'elle lui répétait timidement : 
«Quel mal ce monsieur de Parispeut-iifaire aux prisonniers? » 

11 était sur le point de se fâcher tout à fait quand elle jeta un 
cri. Le second de ses fils venait de monter sur le parapet du 
mur de la terrasse, et y courait, quoique ce mur fût élevé de 
plus de vingt pieds sur la vigne qui est de Tautre côté. La 
crainte d'effrayer son fils et de le faire tomber empêchait ma- 
dame de Rénal de lui adresser la parole. Enûn l'enfant, quj 
riait de sa prouesse, ayant regardé sa mère, vit sa pâleur, 
sauta sur la promenade et accourut à elle. 11 fut bien grondé. 

Ce petit événement changea le cours de la conversation. 

— Je veux absolument prendre chez moi Sorel, le fils du 
scieur de planches, dit M. de Rénal; il surveillera les enfants^ 
qui commencent à devenir trop diables pour nous. C'est un 
jeune prêtre ou autant vaut, bon latiniste, et qui fera faire des 
progrès aux enfants; car il a un caractère ferme, dit le curé. 



LE ROUGE ET LE NOIR. it 

Je lui donnerai 300 francs et k nourriture. J'avais quelques 
doutes sur sa moralité ; car il était le Benjamin de ce vieux 
Chirurgien, membre de la Légion d'honneur, qui, sous prétexte 
qu'il était leur cousin, était venu se mettre en pen^on chez les 
Sorel. Cet homme pouvait fort bien n'être au fond qu'un agent 
secret des libéraux; il disait que l'air de nos montagnes fai- 
sait du bien à son asthme; mais c'est ce qui n'est pas prouvé. 
Il avait fait toutes les campagnes de Buonaparté en Italie, et 
même avait, dit-H)n, signé non pour l'empire dans le temps. Ce 
libéral montrait le latin au ûls Sorel, et lui a laissé cette quan-* 
tité de livres qu'il avait apportés avec lui. Aussi n'anrais-je 
jamais songé à mettre le fils du charpentier auprès de nos en- 
fants ; mais le curé, justement la veille de la scène qui vient de 
nous brouiller à jamais, m'a dit que ce Sorel étudie la théolo- 
gie depuis trois ans, avec le projet d'entrer au séminaire ; il 
n^est donc pas libéral, et il est latiniste. 

Cet arrangement convint de plus d*une façon, continua 
M. de Rénal, en regardant sa femme d'un air diplomatique ; 
le Valenod est tout fier des deux beaux normands qu'il vient 
d'acheter pour sa calèche. Mais il n'a pas de précepteur pour 
ses enfants. 

— 11 pourrait bien nous enlever cdui-ci. 

— Tu approuves donc mon projet? dit M. de Rénal, remer- 
ciant sa femme, par un sourire, de l'excellente idée qu'elle 
venait d'avoir. Allons, voilà qui est décidé. 

— Ah I bon Dieu I mon cher ami, comme tu prends vite un 
parti! 

— C'est que j'ai du caractère, moi, et le curé l'a bien vu. Ne 
dissimulons rien, nous sommes environnés de libéraux ici. Tous 
ces marchands de toile me portent envie, j'en ai la certitude; 
deux ou tix>is deviennent des richards ; eh bien I j'aime assez 
qu'ils voient passer les enfants de M. de Rénal, allant à la pro- 
menade sous la conduite de leur précepteur. Cela imposera. 
Mon grand-père nous racontait souvent que, dans sa jeunesse, 
il avait eu un précepteur. C'est cent écus qu'il m'en pourra 
coûter, mais ceci doit être classé comme une dépense nécessaire 
pour soutenir notre rang. 



f 



12 OEUVRES DE STENDHAL. 

Cette résoluti(»i subite laissa madame de Rénal toute pen- 
sive, estait une femme grande^ bien faite^ qui avait été la 
beauté du pays, comme on dit dans c^ montagnes. Elle avait 
un certain air de simplicité, et de la jeunesse dans la démarche ; 
aux yeux d'un Parisien, cette grâce naïve, pleine d'innocence 
et de vivadté, serait même allée jusqu'à rappeler des idées de 
douce volupté. Si elle eût appris ce genre de succès, madame 
de Rénal en eût été bien honteuse. Ni la coquetterie, ni Taffec- 
tation, n'avaient jamais approché de ce cœiu*. M. Valenod, le 
riche directeur du dépôt, passait pour lui avoir fait la cour, 
mais sans succès, ce qui avait jeté un éclat singulier sur sa 
vertu ; car ce M. Valenod, grand jeune homme, taillé en for^ 
ces, avec im visage coloré et de gros favoris noirs, était un de 
ces êtres grossiers, effrontés et bruyants, qu'en province on ap- 
pelle de beaux honomes. 

Madame de Rénal, fort timide, et d*un caractère en appa- 
rence fort inégal, était sui'tout choquée du mouvement conti- 
nuel, et des éclats de voix de M. ValenoA. L'éloignement qu'elle 
avait pour ce qu^à Ven*ières on appelle de la joie, lui avait 
valu la réputation d'être très-fière de sa naissance. Elle n'y 
songeait pas, mais avait été fort contente de voir les habitants 
de la ville venir moins chez elle. Nous ne dissimulerons pas 
qu'elle passait pour sotte aux yeux de leurs dames, parce que, 
sans nulle politique à l'égard de son mari, elle laissait échap- 
per les plus belles occasions de se faire acheter de beaux cha- 
peaux de Paris ou de Besançon. Pourvu qu'on la laissât seule 
errer dans son beau jardin, elle ne se plaignait jamais. 

C'était une âme naïve, qui jamais ne s'était élevée môme 
jusqu'à juger son mari, et à s'avouerqu'il l'ennuyait. Elle sup- 
posait, sans se le dire, qu'entre mari et femme il n'y avait pas 
de plus douces relations. Elle aimait surtout M. de Rénal quand 
il lui pariait de ses projets sur leurs enfants, dont il destinait 
l'un à l'épée, le second à la nmgistrature, et le troisième à Té- 
I glise. En somme, elle trouvait M. de Rénal beaucoup m6ins 
I ennuyeux que tons les hommes de sa connaissance. 

Ce jugement conjugal était raisonnable. Le maire de Ver- 
rières devait une réputation d'esprit et surtout de bon ton à 



■ 



LE ROUGE ET LE NOÏR. 13 

une demi-douzaiue de plaisanteries dont il avait hérité d'un 
oncle. Le vieux capitaine de Rénal servait avant la révolution 
dans le régiment d'infanterie de M. le duc d'Orléans, et, quand 
il allait à Paris, était admis dans les salons du prince. 11 y 
avait vu madame de Montesson, la fameuse madame de Genlis, 
M. Ducret, Tinventeur du Palais-Royal. Ces personnages ne 
l'eparaissaient que trop souvent dans les anecdotes de M. de 
Rénal. Mais peu à peu ce souvenir de choses aussi délicates à 
raconter était devenu un travail pour lui, et depuis quelque 
temps, il ne répétait que dans les grandes occasions ses anec- 
dotes relatives à la maison d'Orléans. Gomme il était d'ailleurs 
fort poli, excepté lorsqu'on pariait d'argent, 11 passait, avec 
raison, pour le personnage le^lus aristocratique de Verrières. 



IV 
IJn Père et un Wilm. 

£ sara mia colpa. 
Se cosi è? 

Machiavelli. 

Ma femme a réellement beaucoup de têtel disait, le lende- 
main à six heures du matin, le maire de Verrières, en descen- 
dant à la scie du père Sorel. Quoique je le lui aie dit, pour 
conserver la supériorité qi\i m'appartient, je n'avais pas songé 
que si je ne prends pas ce petit abbé Sorel, qui, dit-on, sait le 
latin comme un ange^ le directeur du dépôt, cette âme sans re- 
pos, pourrait bien avoir la même idée que moi et me l'enlever. 
Avec quel ton de suffisance il parlerait du précepteur de ses 
enfants l... C€ précepteur, une fois à moi, portera-t-il la sou- 
tane? 

M. de Rénal était absorbé dans ce doute, lorsqu'il vit de loin 
un paysan, honmie de près de six pieds, qui, dès le petit jour, 
semblait fort occupé à mesurer des pièces de bofs déposées le 
long du Doubs, sur le chemin de hallage. Le paysan n'eut 
pas l'air fort satisfait de voir approcher M. le maire; car ces 



44 OEUVRES DE STENDHAL* 

pièces de bois obstruaieDt le chemio^ et étaient déposées là en 
contravention. 

Le père Sorel, car c'était lui , fut très-surjptis et encore plus 
content de la singulière proposition que M. de Rénal lui faisait 
pour son Qis Julien. U ne Ten écouta pas moins avec cet air de 
tristesse mécontente et de désintérêt^ dont sait si bien se revê- 
tir la finesse des habitants de ces montagnes. Esclaves du 
temps de la domination espagnole^ ils conservent encore ce trait 
de la physionomie du fellah d'Egypte. 
\ La réponse de Sorel ne fut d'abord que la longue récitation 
' de toutes les formules de respect qu'il savait par cœui\ Pen- 
' dant qu'il répétait ces vaines paroles, avec un sourire gauche 
qui augmentait Tair d<^ fausseté et presque de friponnerie na- 
turel à sa physionomie, l'esprit actif du vieux paysan cherchait 
à découvrir quelle raison pouvait porter un homme aussi 
cofisîdérable à prendre chez lui son vaurien de fils. Il était fort 
mécontent de Julien, et c'était pour lui que M. dé Rénal lui 
offrait les gages inespérés de 300 fr^cs par an, avec la nourri- 
ture et même l'habillement. Cette dernière prétention, que le 
père Sorel avait eu le génie de mettre en avant subitement, 
avait été accordée de même par M. de Rénal. 

Cette demande frappa le maire. Puisque Sorel n'est pas ravi 
et comblé de ma j^oposition, comme naturellement il devrait 
rètre, il est clair, se dit-il, qu'on lui a fait des offres d'un au- 
tre côté; et de qui peuvent-elles venir, si ce n'est du Valenod ? 
Ce fut eu vain que M. de Rênàl pressa Sorel de conclure sur-le- 
champ : l'astuce du vieux paysan s'y refusa opiniâtrement ; il 
voulait, disait-il, consulter son fils, comme si, en provbice, un 
père riche consultait un fils qui n'a rien, autrement que pour 
la forme. 

Une scie à eau se compose d'im hangar au bord d*un ruisseau. 
Le toit est soutenu par une charpente qui porte sui* quatre 
gros piliers en bms. A huit ou dix pieds d'élévation, au milieu 
du haogar,on voit une scie qui monte et descend, tandis qu^n 
mécanisme fort simple pousse contre cette scie une pièce de 
bois. C'est une roue mise en mouvement par 1^ ruisseau qui fait 
aller ce double mécanisme; celui de la scie qui monte et des- 



LE ROUGE ET LE NOIR, iâ 

cend, et eeiul qui pousse doucement la pièce de bois vers la scie> 
qui la débite en planches. 

En approchant de son usine, le père Sorel appela Julien de 
sa voix de stentor /personne ne répondit. Il ne vit que ses fils 
aînés, espèce de géants qui^ armés de lourdes haches^ équar- 
rissaient les troncs de sapin^ qu'ils allaient porter à la scie. 
Tout occupés à suivre exactement la marque noiie tracée sur 
la pièce de bois, chaque coup de leur hache en séparait des co- 
peaux énormes. Ils- n'entendirent pas la voix de leur père. Ce- 
lui-ci se dirigea vers le hangar; en y entrant, il chercha vai- 
nement Julien à la place qu'il aurait dû occuper, à côté de la 
scie. Il l'aperçut à cinq ou six pieds plus haut, achevai sur l'une 
des pièces de la toiture. Au lieu de surveillei* attentivement 
l'action de tout le mécanisme, Julien lisait. Rien n'était plus 
antipathique au vieux Sorel ; il eût peut-être pardonné à Julien 
sa taille mince, peu propre aux travaux de force, et si différente 
de celle de ses aînés; mais cette manie de lecture lui était 
odieuse : il ne savait pas lire lui-même. 

Ce fut en vain qu'il appela Julien deux ou trois fois. L'atten- 
tion que le jeune homme donnait à son livre, bien plus que le 
bruit de la scie, Fempêcha d'entendre la terrible voix de son 
père. Enim, malgré son âge, celui-ci sauta lestement sur l'ar- 
bre soumis à Faction de la scie, et de là sur la poutre trans- 
yei-sale qui soutenait le toit. Un coup violent fit voler dans le 
ruisseau le livre que tenait Julien ; un second coup aussi violent, 
donné sur la tête, enferme décalotte, lui fit perdre Féquilibre. 
Il allait tomber à douze ou quinze pieds plus bas, au mUieu des 
leviers de la machine en action, qui l'eussent brisé, mais son 
père le retint de la main gauche comme il tombait. 

« Eh bien, paresseux I tu liras donc toujoui's tes maudits 
livres, pendant que tu es de garde à la scie? lis-les le soir, 
quand tu vas perdre ton temps chez le curé, à la bonne 
heure.» 

julien, quoique étourdi par la force du coup, et tout sanglant, 
se rapprocha de son poste officiel, à côté de la scie. Il avait les 
larmes aux yeux, moins à cause de la douleur physiqiié, que 
pour la perte de son liyre quil adorait. 



16 OEUVRES DE STENDHAL. 

« Descends^ animal^ que je te parle. » Le bruit de la ma- 
chine empêcha encore Julien d'entendre cet ordre. Son père 
qui était descendu^ ne voulant pas se donner la peine de re- 
monter sur le mécanisme, alla chercher une longue perche 
pour abattre des noix, et l'en frappa sur Tépaule. A peine Ju- 
lien Xut-il à terre, que le vieux Sorel, le chassant rudement 
devant lui, le poussa vers la maison. Dieu sait ce qu'il va me 
faire ! se disait le jeune homme. En passant, il regarda triste- 
ment le ruisseau où était tombé son livre ; C'était celui de tous 
qu'il affectionnait le plus, le Mémorial de Sainte-Hélène, 

Il avait les joues pourpres et les yeux baissés. C'était un petit 
jeune homme de dix-huit à dix-neuf ans, faible en apparence, 
avec des traits irréguliers, mais délicats, et un nez aquilin. De 
grands yeux noirs, qui, dans tes moments tranquilles, annon- 
çaient de la réflexion et du feu, étaient animés en cet instant 
de l'expression de la haine la plus féroce. Des cheveux châtain 
foncé, plantés fort bas, lui donnaient un petit front, et dans les 
moments de colère, un air méchant. Parmi les innombrables 
vai'iétés de la physionomie humaine, il n'en est peut-être point 
qui se soit distinguée par une spécialité plus saisissante. Une 
taille svelte et bien prise annonçait plus de légèreté que de 
vigueur. Dès sa première jeunesse, son air extrêmement pensif 
et sa grande pâleur avaient donné l'idée à son père qu'il ne 
vivrait pas, ou qu'il vivrait pour être une charge à sa famille. 
Objet des mépris de tous à la maison, il baissait «es freines et 
son père; dans les jeux du dimanche, sur la place publique, il 
était toujours battu. 

Il n'y avait pas un an que sa jolie figure commençait à lui 
donner quelques voix amies parmi les jeunes filles. Méprisé de 
tout le monde, comme un être faible^ Julien avait adoré ce 
vieux chirurgien-major qui un jour osa parler au maire an su- 
jet des platanes. 

Ce chirurgien payait quelquefois au père Sorel la journée de 
son fils, et lui enseignait le latin et l'histoire, c'est-à-dire ce 
qu'il savait d'histoire, la campagne de 1796 en Italie. En mou- 
rant, il lui avait légué sa croix de la Légion d'honneur, les ar- 
rérages de sa demi-solde, et trente ou quarante volumes, dont 



LE ROUGE ET LE NOIR. 17 

le plus précieux Tenait de faire lè saut dans le ruisseau public^ 
détourné par le crédit de M. le maire. 

A peÎDB entré dans la maison^ Julien se sentît l'épaule arrê- 
tée par la puissante main de son père ^ il tremblait^ s'attendant 
à quelques coups. 

— Réponds-moi sans mentir, lui criaauxoreiUes la voix dure 
du \ieux paysan^ tandis que sa main le retournait conome la 
main d'un enfant retourne un soldat de plomb. Les grands yeux 
noirs et remplis de larmes de Julien se trouvèrent en face des 
petits yeux gris du \ieux charpentier, qui avait Tair de vou- 
loir lire jusqu'au fond de son âme. 



Cunctando restitait rem, 
Ennics. 

— Réponds-moi sans mentir^ si tu le peux^ chien de lisard; 
d'où connais-tu madame de Rénal? quand lui as-tu parlé ? 

— Je ne lui ai jamais parlé^ répondit Julien^ je n'ai jamais vu 

cette dame qu'à l'église. y 

— Mais tu Fauras regardée, vilain efiPronté? 

— Jamais! Vous savez qu'à l'église je ne vois que Dieu,] 
ajoutrfJulie navecjin petit air hypocrite, tout propre, selon lui,] 
à éloigner le retour deslaiôchès. '^ "^ 

— II y a pourtant quelque chose là-dessous, répliqua le 
paysaB malin, et il se tut un instant ; mais je ne saurai rien de 
loi, maudit hypocrite. Au fait, je vais être délivré de toi, et ma 
scie n'en ira que mieux. Tu as gagné M. le curé ou tout autre, 
qui t'a procuré une belle place. Va faire ton paquet, et je te 
mènerai chez M. de Rénal, où tu seras précepteur des en- 
fants. 

— Ôii^aurai-je pour cela? 

— La nourriture, l'habillement et trois cents francs de 
gages. 



! 



46 * ŒUVRES DE STENDHAL. 

— Je ne veux pas être domesUqae. 

— Animal^ qui te parle d'être domestique? est-ce que je 
Toudrais que mou fils fût domestique ? 

1 . ^- Jadis, aTCC qui mangerai-je? 

Cette demande déconcerta le vieux Sorel, il sentit qu'en 
pariant il pourrait commettre qudque imprudence; il s^empor- 
ta contre Julien, qu'il accabla d'injures, en l'accusant de gour- 
mandise» et le quitta pour aller consulter ses autres fils. 

Julien les vit bientôt après» chacun appuyé sur sa hache et 
tenantconseil. Aprèslesavoir longtempsregardés, Julien» voyant 
qu'il ne pouvait rien deviner» alla se placer de l'autre côté de 
la scie» pour éviter d'être surpris. Il voulait penser à cette an- 
noncelmprévue qui changeait son sort» mais il se sentit inca- 
pable de prudence; son imagination était tout entière à se fi- 
gurer ce qu'il veiTait dans la belle maison de M. de Rénal. 

il faut renoncer à tout cela» se dit-il» plutôt que de se laisser 
réduire à manger avec les domestiques. Mon père voudra m'y 
foi^cer; plutôt mourir. J'ai quinze francs huit sous d'économies, 
je me sauve cette nuit ; en deux jours, par des chemins de tra- 
verse où je ne crains nul gendarme, je suis à Besançon ; là 
je m'engage comme soldat» et» s'il le faut» je passe en Suisse. 

\ Mais alors plus d'avancement, plus de ce bel état de prêtre qui 
mène à tout. 

* 

^ Cette horreur pour manger avec les domestiques» n'était pas 
«natui^Ue à Julien; il eût fait pour arriver à la fortune» des 
choses bien autrement pénibles. Il puisait cette répugnance 
dans les Confessions de Rousseau. C'était le seul livre à Taide 
duquel son imagination se figurait le monde. Le recueil des 
bulletins de la grande armée et le Mémorial de Sainte-Bélène, 
complétaient son Coran. 11 se serait fait tuer pour ces trois ou- 
vrages. Jamais il ne crut en aucun autre. D'après unmQ): du 
vieux ciiîrurgien-major» il regai^dait tous les autres livi^s du 
monde comme menteurs, et écrits par des fourbes pour avoir 
ravanccment. 

Avec une Ame de feu, Julien avait une de ces mémoire^' 
étonnantes si souvent unies à la sottise. Pour gagner le vieux 
curé Chélati, duquel il voyait bien que dépendait son sort à 



LE ROUGË ET LE NOIR. 19 

Tenir /il avait appris par cœur le Nouveau Testament en ktin; ^ 
il savait aussi )e livre du Pape de M. de Jif ai&tre> et croyait à | 
TuQ aussi peu qu'à Tautre. / 

Comiâe par un accord mutuel^ Sorei et son fils évitèrent de ' 
se parler ce jour-là. Vers le soir, Julien alla prendre sa leçon 
de théologie chez le curé, mais il ne jugea pas prudent de lui 
rien dire de Fétrange proposition qu'on avait faite à son père. 
Peut-être est-ce un piégè^ se disait-il ; il faut faire semblant de 
ravoir oublié. 

Le lendemain de bonne heure, M. de Rêtlal fit appeler le 
vieux Sorel, qui, après s'être fait attendre une heure ou deux, 
finit par arriver, en faisant dès la porte cent excuses, entremê- 
lées d'autant de révérences. A force de parcourir toutes sortes 
d'objections, Sorel comprit que son fils mangerait avec le maî- 
tre et la maîtresse de la maison, et les jours où il y aurait du 
monde, seul dans une chambre à part avec les enfants. Toujours 
plus disposé à hicidenter à mesure qu'il distinguait un véri- 
table empressement chez M. le maire, et d'aiUeurs rempli de 
défiance et d'étonnement, Sorel demanda à vou* la chambre où 
coucherait son fils. C'était une grande pièce meublée fort pro- 
prement, mais dans laquelle on était déjà occupé à transporter 
les lits des trois enfants. 

Cette circonstance fut un trait de linnière pour le vieux 
paysan; il demanda aussitôt avec assurance à voir l'habit que 
l'on donnerait à son fus. M. de Rénal ouvrit son bureau et prit 
cent francs. 

— Avec cet argent, votre fils ira chez M. Dursmd, le dra- 
pier, et lèvera un habit noir complet. 

— Et quand même je le retirerais de chez vous, dit le paysan, 
qui avait tout à coup oublié ses formes révérencieuses, cet ha- 
bit noir lui restera? 

— Sans doute. 

— Oh bien I dit Sorel, d'un ton de voa traînard, il ne reste 
donc plus qu'à nous mettre d'acccord sur une seule chose : 
l'argent que vous lui donnerez. 

— Gomment! s'écria M. de Rénal indigné, nous sommes 



20 ŒUVRES DE STENDHAL. 

d'accofd depuis hier: je donne trois cents francs; je crois qae 
c^est beaucoup^ et peut-être trop. 

— C'était Totre offre, je ne le nie points dit le vieux Sorel, 
parlant encore plus lentement; et, par un effort de génie qui 
n'étonnera que ceux qui ne connais^nt pas les paysans francs- 
comtois, il ajouta, en regardant fixement M. de Rénal : Nous 
trouvons mieux ailleurs. 

A ces mots la figure du maire fut bouleversée. Il revint ce- 
pendant à lui, et, après une conversation savante de deux gran- 
des heures, où pas un mot ne fut dit au hasard, la finesse du 
paysan remporta sur la finesse de l'homme riche, qui n'en a 
pas besoin pour vivre. Tous les nombreux articles qui devaient 
régler la nouvelle existence de Julien, se trouvèrent arrêtés; 
non-seulement ses appointements furent réglés à quatre cents 
francs, mais on dut les payer d'avance, le premier de chaque 
mois. 

— Eh bien! je lui remettrai trente-cinq francs, dit M. de 
Rénal. 

— Pour faire la somme ronde, un homme riche et généreux 
comme monsieur notre maire, dit le paysan d'une voix câline, 
ira bien jusqu^à trente-six francs. 

— Soit, dit M. de Rénal, mais finissons-en. 

Pour le coup, la colère lui donnait le ton de fermeté. Le 
paysan vit qu'il fallait cesser de marcher en avant. Alors, à son 
tour. M.' de Rénal fit des progrès. Jamais il ne voulut remettre 
le premier mois de trente- six-francs au vieux Sorei, fort em- 
pressé de le recevoir pour son fils. M. de Rénal vint à penser 
qu'il serait obligé de raconter à sa femme le rôle qu'il avait 
joué dans toute cette négociation. 

— Rendez-moi les cent francs que je vous ai rerais, dit-il 
avec humeur. M. Durand me doit quelque chose. J'irai avec 
votre flls faire la levée du drap noir. 

Après cet acte de vigueur, Sorel rentra prudemment dans ses 
foimules respectueuses; elles prirent un bon quart d'heure. 
j A la fin, voyant qu'il n'y avait décidément plus rien à gagner, 
r il se retira. Sa dernière révérence finit par ces mots : 

— Je vais envoyer mon fils au château. 



LE ROUGE ET LE NOIR. 21 

* 

C^était ainsi que les administrés de M. le maire appekûmit 
sa maison quand ils voulaient lui plaire. 

De retour à son usine^ ce fut en vain que Sorel chercha son* 
fils. Se méfiant de ce qui pouvait arriver^ Julien était sorti au 
milieu de la nuit. 11 avait voulu mettre en sûreté ses livres et sa 
croix de la Légion d'honneur. 11 avait transporté le tout chez 
un jeune marchand de hois> son ami^ nommé Fouqué^ qui 
habitait dans la haute montagne qui domine Verrières. 

Quand il reparut : — Dieu sait, maudit paresseux, lui dit son 
père, si tu auras jamais assez d'hoimem* pour me payer le prix 
'de ta nourriture, que j'avance depuis tant d'années! Prends 
les guenilles, et va-t-en chez M. le maire. 

Julien, étonné de n'être pas battu, se hâta de partir. Mais à 
peine hors de la vue de son terrible père, il ralentit le pas. Jl 
jugea qu'il serait utile à son hypocrisie d'aller faire une station 
à l'église. 

Ce mot ïous surprend? Avant d'arriver à cet horrible mot, 
l'âme du jeune paysan avait eu^n du chemin à parcourir. 

Dès sa première enfance^ la vue de certains dragons du 6m® (1), 
aux longs manteaux blancs, et la tête couverte de casques 
aux longs crins noirs, qui revenaient d'Italie^ et que Julien 
\\i attacher leurs chevaux à la fenêtre grillée delà maison 
de son père, le rendit foii de l'état militaire. Plus tard il écou- 
lait avec tiansport les récits des batailles du pont de Lodi^ 
d'Arcole, de Rivoli, que lui faisait le vieux chirurgien-major. 
Il itsmarqua les regai'ds enflammés que le vieillard jetait sur 
sa croix. 

Mais lorsque Julien avait quatorze ans, on commença à bâtir 
à Venières une église, que l'on peut appeler magnifique pour 
une aussi petite ville. U y avait surtout quatre colonnes de 
maibre dont la vue frappa Julien; elles devinrent célèbres 
dans le pays, parla haine mortelle qu'elles suscitèrent entre le 
juge de paix et le jeune vicaire, envoyé de Besançon, qui pas- 
>uit pour être l'espion de la congrégation. Le juge de paix fut 
air le point de perdre sa place, du moins telle était l'oDinion 

H) L'jQiettr èUit sotts-Ueutenant au 6«dragoosen 1800. 



22 OEUVRES DE STENDHAL. 

commune. N'avait>il pas osé avoir un différend avec un prêtre 
qui^ presque tous les quinze jours allait à Besançon, où il voyait, 
disaii^on^ monseigneur Tëvéque? 

Sur ces entrefaites^ le juge de paix, père d^une nombreuse fa- 
mille^ rendit plusieurs sentences qui semblèrent injustes; toutes 
furent portées contre ceux des habitants qui lisaient le ConsUtU' 
U(mn$L Lé bon parti triompha. Il ne s'agissait, il est vrai,. que 
de sommes de trois ou de cinq francs; mais une de ces petites 
amendés dut être payée par uncloutier^ parrain de Julien. Dans 
sa colèi'e, cet homme s'é(^ait : « Quel changement ! et diiti 
que, depuis plus de vingt ans, le juge de paix passait pour un 
si honnête homme ! )> Le chirurgien-major, ami de Julien, 
était mort. 

Tout à coup Julien cessa de parler de Napoléon ; il annonça 
le projet de se faire prêtre, et on le vit constamment, dans la 
scie de son père, occupé à apprendre par cœur une bible latine 
que le curé lui avait prêtée. Ce bon vieillard, émerveillé de ses 
progrès, passait des soirées^intières à lui enseigner la théolo- 
gie. Julien ne faisait paraître devant lui que des sentiments 
pieux. Qui eût pu deviner que cette figure dç jeune fiQe, si 
pâle et si douce, cachait la résolution inébranlable de s'exposer 
à mille morts plutôt que de ne pas faire fortune ? 

PourJulien, faire fortune, c'était d'abord sortir de Verriè- 
i-es ; il abhorrait sa patrie. Tout ce qu'il y voyait glaçait son 
imagination. 

Dès sa première enfance, il avait eu des moments d'exalta- 
tion. Alors il songeait avec délices qu'un jour il serait présenté! 
aux jolies femmes de Paris ; il saurait attirer leur attention 
par quelque action d'éclat. Pourquoi ne serait-il pas aimé deî 
l'une d'elles, conmie Bonaparte, pauvre encore, avait été 
aimé de la brillante madame de Beauhaniais? Depuis bien 
des années, Julien ne passait peut-être pas une heure de sa 
vie, sans se dire que Bonapaile, lieutenant obscm^ et sans Cor^ 
tune, s'était fait le maître du monde avec son épée. Cette idée 
le consolait de ses malheur? qu'il croyait grands, et rédoubiaii 
sa joie quand il eu avait. i 

la constniction de l'église et les sentences du juge de pai|{ 



LE ROUGE ET LE NOIR. 23 

l'édairèrent tout à coup ; une idée qui lui vint le rendit comme 
fou pendant quelques semaines, et enfin s'empara de lui avec 
toute la puissance de la première idëe qu*une âme passiomiée 
croit avoir inventée. 

« Quand Bonaparte fit parler de lui^ la France avait peur 
1» d'être envahie ; le mérite militaii*e était nécessaire et à la 
)) mode. Aujourd'hui^ on voit des prêtres de quarante ans^ 
» avoir cent mille fi*ancs d'appointements^ c'est^-dire^ trois 
D fois auUntqueJes^amei»: généraux de division de Napoléon. 
» Il leur faut des gens qui les sec(»ident. Voilà ce juge de 
» paa , si honne têle> si honnête homme jusqu'ici^ si vieux, 
» qui se déshonore par crainte de déplaire à un jeune vicaire 
» de trente ans. Jl faut être prêtre, » 

Une fois^ au milieu de sa nouvelle piété^il y avait déjà deux 
ans que Julien étudiait la théologie, il fut trahi par une irrup- 
tion soudaine du feu qui dévorait son âme. €e fut chez M. Ché- 
lan; à un diner de prêtres auquel le bon curé Favait présenté 
comme un prodige d'instniction^ il lui aiTiva de louer Napoléon 
avec fureur. 11 se lia le bras droit contre la poitrine^ prétendit 
s'être disloqué le bras en remuant un tronc de sapin, et le 
porta pendant deux mois dans cette position gênante. Après 
cette peine afflictive, il se pardonna. Voilà le jeune homme de 
dix-huit ans, mais faible en apparence, et à qui Ton en eût 
tout au plus donné dix-sept, qui, portant un petit paquet sous 
le bras, entrait dans la magnifique église de Verrières. 

il la trouva sombre et soUtaire. A l'occasion d'une fête, 
toutes les croisées de l'édifice avaient été couvertes d'étoffe 
cramoisie; il en résultait, aux rayons du soleil, un effet de lu- 
mière éblouissant, du caractère le plus imposant et le plus re- 
ligieux. Julien tressaillit. Seul, dans l'église, 11 s'établit dans le 
banc qui avait la plus belle appai^nce. 11 portait les ai*mes de 
M. de Rénal. 

Sur le prie-Dieu, Julien remarqua un morceau de papier 
imprimé, étalé là comme pour être lu. Il y porta les yeux 
et vit : 

Détails de Vexécution et des derniers moments de Louis Jenrely 
exécuté à Besançon^ le,i. 



\ 



24 ŒUVRES DE STENDHAL. 

Le papier était déchiré. Au revers ou lisait les deux pi^miers 
mots d'une ligne^ c'étaient : Le premer pas. 

Qui a pu mettre ce papier là ? dit Julien. Pauvre malheureux 1 
ajouta-t-il avec un soupir; son nom finit comme le mien... et 
il froissa le papier. 

En sortant, Julien crut voir du sang près du bénitier : c'était 
de l'eau bénite qu'on avait répandue : le reflet des rideaux 
ix>uges qui couvraient les fenêtres, la faisait paraître du sang. 

Enfin, Julien eut honte de sa terreur secrète. 

— Serais-je un lâche? se dit-il; aux armes I 

Ce mot si souvent répété dans les récits de batailles du vieux 
chirurgien, était héroïque pour Julien. Il se leva et marcha 
rapidement vers la maison de M. de Rénal. 

Malgré ces belles résolutions, dès qu'il l'aperçut à vingt pas 
de lui, il fut saisi d'une invincible timidité. La grille de fer 
était ouverte ; elle lui semblait magnifique. 11 fallait entrer là 
dedans. 

Julien n'était pas la seule personne dont le cœur fût trou- 
blé par son arrivée dans cette maison. L'extrême timidité de 
madame de Rénal était déconcertée par l'idée de cet éti^oger, 
qui> d'après ses fonctions, allait se trouver constamment eotre 
elle et ses enfants. Elle était accoutumée à voir ses fils couchés 
dans sa chambre. Le matin, bien des larmes avaient coulé 
quand elle avait vu transporter leurs petits lits dans Tappar- 
tement destiné au précepteur. Ce fut en vain qu'elle demanda 
à son mari que le lit de Stanislas-Xavier, le plus jeune, fût re- 
porté dans sa chambre. 

La délicatesse de femme était poussée à un point eixcessif 
chezmadâume de Rénal. Elle se faisait l'image la plus désagréa- 
ble d'un être grossier et mal peigné, chai^gé de gix)nder ses 
enfants, uniquement parce qu'il savait le latin, un langage 
barbai'e pour lequel on fouetterait ses fils. 



LE ROUGE ET LE NOIR. 25 

VI 
VKnnui 

* Non so pin cosa son 

Cosa fado. 
Mozart. (Figaro.) 

Avec la vivacité el la grâce qui lui étaient naturelles quand 
elle était loin des regards des hommes^ madame de Rénal sor- 
tait par la porte-fenêtre du salon qui donnait sur le jardin , 
quand elle aperçut prèsde la porte d'entrée la figure d*un jeune 
paysan presque encore enfant^ extrêmement pâle et qui venait 
de pleurer. 11 était en chemise bien blanche, et avait sous le 
bras une veste fort propre de ratine violette. 

Le teint de ce petit paysan était si blanc> ses yeux si doux, 
que Fesprit un peu romanesque de madame de Rênai eut 
d'abord l'idée que ce pouvait être une jeune fille déguisée, qui 
venait demander quelque grâce à M> le maire. Elle eut pitié de 
cette pauvre créature, arrêtée à la porte d'entrée, et qui évi- 
demment n'osait pas lever la main jusqu'à la sonnette. Ma- 
dame de Rénal s'approcha, distraite un instant de Tamer cha- 
grin que lui d<ffinait l'arrivée du précepteur. Julien, tourne 
vers la porte, ne la voyait pas s'avancer. 11 tressaillit quand 
une vdx douce dit tout près de son oreille : 

— Que voulez-vous ici, mon enfant? 

Julien se tourna vivement, et, frappé dui^gard si l'empli de 
grâce de madame de Rénal, il oublia une partie de sa timidité. 
Bientôt, étonné de sa beauté, il oublia tout, même ce qu'il ve- 
nait faire. Madame de Rénal avait répété sa question. 

— Je viens pour être précepteur, madame, lui dit-il enfin, 
tout honteux de ses larmes qu'il essuyait de son mieux. 

Madame de Rénal resta interdite; ils étaient fort près l'un 
de l'autre à se regarder. Julien n'avait jamais vu un être aussi 
bien vêtu et surtout une femme avec un teint si éblouissant, 
lui parier d'un ah* doux. Madame Rénal regardait les grosses 

21 



26 OEUVRES DE STENDHAL. 

larmes qui s'étaient arrêtées sur les joues si pâles d'abord et 
maintenant si roses de ce jeune paysan. Bientôt elle se mit à 
rire, avecloute la gaieté foUe d'une jeune fille; elle se mo- 
quait d'elle-même et ne pouvait se figurer tout son bonheur. 
Quoi, c'était là ce précepteur qu'elle s'était figuré comme un 
prêtre sale et mal vêtu, qui viendrait gronder et fouetter ses 
enfants ! 

— Quoi! monsieur, lui dit-elle enfin, vous savez le latin ? 
Ce mot de monsieur étonna si fort Julien qu'il réfléchit un 

instant. 

—Oui, madame, dit*il timidement-^^Madame de Rénal était 
si heureuse, qu'elle osa dire à Julien : 

-^ Vous ne gronderez pas trop ces pauvres enfants? 

— Moitiés gropder, dit Julien étonné, et pourquoi? 

-^ N'est-ce pas, monsieur, ajoata-t<-elle après un petit silen- 
ce et d'une voix dont chaque instant augmentait rémotion, vous 
serez bon pour eux, tous me le promettez? 

S'entendre appeler de nouveau monsieur, bien sérieusement^ 
et par une dame si bien vêtue, était au-dessus de toutes les 
prévisions de Julien : dans tous les châteaux en Espagne de sa 
jeunessfe, il s'était dit qu'aucune dame comme il faut ne dai- 
gnerait lui parler que quand il aurait un bel uniforme. Mada- 
me de Rénal, de son côté, était complètement trompée parla 
beauté du teint, les grands yeux noirs de Julien et ses jolis 
cheveux qui frisaient plus qu'à l'ordinaire, parce que pour se 
rafraîchir il venait de plonger la tête dans le bassin de la fon- 
taine publique. A sa grande joie, elle trouvait l'air timide 
d'une jeune fille à ce fatal précepteur, dont elle avait tant 
redouté pour ses enfants la dureté et l'air rébarbatif. Pour 
l'âme si paisible de madame de Rénal» le contraste de ses 
craintes et de ce qu'elle voyait fut un grand événement. Enfin 
elle revint de sa surprise. Elle fut étonnée de se trouver ainsi 
à la porte de sa maison avec ce jeune homme presque en 
ohemise et si près de lui. 

— EnUt>ns, raonneur^ lui dit-elle d'un air assez embarrassé. 

De sa vie une sensation purement agréable n'avait aussi pro- 
fondément ému madame de Rénal; jamais une apparition 



LE ROUGE ET LE NOIR. 27 

aussi gi^aciéuse n'avait succëdé à des craintes plas inquiétantes. 
Ainsi ces jolis enfants, si soignés par elle, ne tomberaient pas 
dans les mains d'un prêtre saie et grognon. A peine entrée 
sous le vestibule, elle se retounia vers Julien qui la suivait 
timidement. Son air étonné, à Taspect d'une maison si belle, 
était ime grâce de plus aux yeui de n^dame de Rénal. Elle ne 
pouvait en croire ses yeux ; il lui semblait surtout que le pré* 
cepteur devait avoir un habit noir. 

— Mais est-il vrai, monsieur, lui<}it-eUe en s'arrétant encore, 
et craignant mortellement de se tromper, tant sa croyance la 
rendait heureuse, vous savez le latin? -^ Ces mots choquèrent 
l'orgueil de Julien et dissipèrent le charme dans lequel il vivait 
depui un quart d'heure. 

— Oui, madame, lui dit-il en cherchant à prendre un air 
froid ; je sais le latin aussi bien que M. le curé, et même quel- 
quefois il a la bonté de dire mieux que lui. 

Madame de Rénal trouva que Juhen avait l'air fort méchant ; 
il s'était arrêté à deux pas d'elle. Elle s'approcha et lui dit à 
mi-voix : 

— N'est*ce pas, les premiers jours, vous ne domieres pas le 
fouet à mes enfants, même quand ils ne sauraient pas leurs 
leçons? 

• Ce ton si doux et presque suppliant d'une si belle dame, fit 
tout à coup oublier à Julien ce qu'il devait à sa réputation de 
latiniste. La figure de madame de Rénal était près de la sien- 
ne, il sentit le parfum des vêtements d'été d'une femme, 
chose si étonnante pour un pauvre paysan. Julien rougit extrê- 
mement, et dit avec un soupir et d'une voix défaillante : ' 

— Ne craignez rien, madame, je vous obéirai en tout. 

Ce fut en ce moment seulement; quand son inquiétude pour 
ses enfants fut tout à fait dissipée, que madame de Rénal fut 
frappée de Textrême beauté de Julien. La forme presque fé- 
minine de ses traits, et son air d'embarras, ne semblèrent 
point ridicules à une femme extrêmement timide elle-même. 
L'air mâle que Ton trouve communément nécessaire à la 
beauté d'un homme lui eût fait peur. 

— Quel âge avez-vous, monsieur? dit-elle à Julien. 



( 



\ 



28 OEUVRES DE STENDHAL. 

— BientAt dii-neiif ans. 

— Mon fils aîné a onze ans, reprit madame de Rênai tout 
à fait rassurée ; ce sera presque un camarade pour vous^ vous 
lui parlerez raison. Une fois son père a voulu le battre, l'en- 
fant a été malade pendant toute une semaine, et cependant 
c'était un bien petit coup.— ^Quette différence avec moi, pensa 
Julien. Hier encor, mon père m'a battu. Que ces gens riches 
sont heureux ! 

Madame de Rênai en était déjà à saisir les moindres nuan- 
ces de ce qui se passait dans l'âme du précepteur ; elle prit 
ce mouvement de tristesse pour de la timidité, et voulut l'en- 
courager. 

— Quel est votre nom, monsieur ? lui dit-elle avec un accent 
et une grâce dont Julien sentit tout le charme sans pouvoir 
s'en rendre compte. 

— On m'appelle Julien Sorel, madame ; je tremble en en- 
trant pour la première fois de ma vie dans une maison étran- 
gère ; j'ai besoin de votre protection et que vous me pardonniez 
bien des choses les premiers jours. Je n'ai jamais été au coUége, 
j'étais trop pauvre; je n'ai jamais parlé à d'autres hommes qu'à 
mon cousin le chirurgien major, membre de la Légion d'hon- 
neur, et M. le curé Chélan. 11 vous rendra bon témoignage de 
moi. Mes frères m'ont toujours battu; ne les croyez pas s'ils 
vous disent du mai de moi; pardonnez mes fautes, madaihe, 
je n'aurai jamais mauvaise intention. 

Julien se rassurait pendant ce long discours; il examinait 
madame de Rénal. Tel est l'effet de la grâce parfaite, quand 
elle est naturelle au caractère, et que surtout la personne 
qu'elle décore ne songe pas à avoir de la grâce. Julien, qui se 
connaissait fort bien en beauté féminine, eût juré dans cet 
instant qu'elle n'avait que vingt ans. Il eut sur-le-champ l'idée 
hardie de lui baiser la main. Bientôt il eut peur de son idée; 
un instant après, il se dit : 11 y aura de la lâcheté à moi de ne 
pas exécuter une action qui peut m'être utile, et diminuer le 
mépris que cette belle dame a probablement pour, un paiivre 
ouvrier à peine arraché à la scie. Peut-être Julien fut-il un 
peu encouragé par ce mot de joli garçon, que depuis six mois 



LE ROUGE ET LE NOIR. 29 

il entendait répéter le dimanche par quelques jeunes Mes. 
Pendant ces débats intérieurs^ madame de Rénal lui adressait 
deux ou trois mots d'instruction sur la façon de débuter avec 
les enfants. La violence que se faisait Julien le rendit de nou- 
veau fort pâle; il dit, d'upi^air contraint : 

— Jamais, madame, je ne battrai vos enfants; je le jure 
devant Dieu. Et en disant ces mots, il osa prendre la main de 
madame de Rénal, et la porter à ses lèvres. Elle fut étonnée de 
ce geste, et par réflexion choquée. Comme il faisait très-chaud, 
sou bras était tout à fait nu sous son châle, et le mouvement de 
Julien, en portant la main à ses lèvi'es, Tavait entièrement dé- 
couvert. Au bout de quelques instants, elle se gronda elle- 
même ; il lui sembla qu'elle n'avait pas été assez subitement 
indignée. 

M. de Rénal, qui avait entendu parler, sortit de son cabinet; 
du même air majestneux et paternel qu'il prenait loi*squ'il fai- 
sait des mariages à la mairie, il dit à Julien : 

— Il est essentiel que je vous parle avant que les enfants 
ne vous voient. 

Il fit entrer Julien dans une chambre et retint sa femme qui 
voulait les laisser seuls. La porte fermée, M. de Rêoal s'assit 
avec gravité. 

- — M. le curé m'a dit que vous étiez un bon sujet, tout le 
monde vous traitera ici avec donneur, et si je suis content, j'ai- 
derai à vous faire par la suite un petit établissement. Je veux 
que vous ne voyez plus ni parents ni amis, leur ton ne peut 
convenir à mes enfants. Voici trente-six francs pour le premier 
mois ; mais j'exige votre parole de ne pas donner un sou de 
cet argent à votre père. 

M. Rénal était piqué contre le vieiflard, qui, dans cette affaire, 
avait été plus un que lui. 

— Maintenant, mon^ieykry car d'après mes ordres tout le 
monde ici va vous appeler monsieur, et vous sentirez l'avan- 
tage d'entrer dans une maison de gens comme il faut; main- 
tenant, monsieur, il n'est pas convenable que les enfants vous 
voient en veste. Les domestiques l'ont-ils vu? dit M. de Rénal à 
sa femme. 

2. 



30 OEUVRES DE STENDHAL. 

— Non^ mon ami^ répondit-elle d'un air profondéaient pen- 
sif. V 

— Tant mieux. Mettez ceci, dit-il au jeune homme surpris, 
en lui donnant une redingote à lu^. Allons maintenant chez 
M. Durand, le marchand de draps. 

Plus d'une heure après, quand î.. de Rénal rentra avec le 
nouveau précepteur tout habile de noir, il retrouva sa femme 
assise à la même place. Elle^^ sentit tranquillisée par la pré* 
sence de Julien ; en Texarainant elle oubliait d'en avoir peur. 
Julien ne songeait point à elle ; malgré toute sa méfiance du 
destin et des iiommes, son âme dans ce moment n'était que 
celle d'un enfant; il lui semblait avoir vécu des années depuis 
l'instant où, trois heures auparavant, il était tremblant dans 
l'église. 11 remaix]ua Fair glftcé de madame Rénal; il comprit 
qu'elle était en colère de ce qu'il avait osé lui baiser la main. 
Mais le sentiment d'orgueil que lui donnait le contact d'habits 
si différents de ceux qu'il avait coutume de porter, le mettait 
tellement hors de lui-même^ et il avait tant d'envie de cacher 
sa joie, que tous ses mouvements avaient quelque chose de 
brusque et de fou. Madame de Rénal le contemplait avec des 
yeux étonn^. 

. — De la gravité, monsieur, lui dit M. de Rénal, si vous vou- 
lez être respecté de mes enfants et de mes gens. 

— Monsieur, répondit Julien, je suis gêné dans ces nouveaux 
habits; moi, pauvre paysan, je n*ai jamais porté que des ves- 
tes; j'irai, si vous le permettez, me renfermer dans ma cham- 
bre. 

— Que te semble de cette nouvelle acquisition? dit M. de 
Rénal à sa femme. 

Par un mouvement presque instinctif, et dont certainement 
elle ne se rendit pas compte, madame de Rénal déguisa la vérité 
à son mari. 

— Je ne suis pas aussi enchantée que vous de ce petit paysan ; 
vos prévenances en feront un impertinent que vous serez obUgé 
de renvoyer avant un mois. 

— Eh bien! nous le renverrons; ce sera une centaine de 
francs qu'il m'en pourra coûter, et Verrières sera accoutumée 



LE ROUGE ET LE NOIR. 3\ 

à voir un précepteur aux enfants de M. de Rénal. Ce but n'eût 
point été rempli si j'eusse Ifttséé.à Julien Taccoutrement d'un 
ouvrier. En le renvoyant, je retiendrai, bien entendu, Thabit 
noir complet que je viens de lever chez le drapier. 11 ne lui 
restera que ce que je viens de trouver tout fait chez le taillei^r, 
et dont je l'ai couvert. ^^' 

L'heure que Julien passa dans sa ctuçmbre parut un instant 
à madame de Rénal. Les enfants auxquels Ton avait annoncé 
le nouveau précepteur, accablaient leur mère de questious. 
£aôn Julien parut. C'était un autre boÂime* C'eût été mal par- 
ler que de dire qu'il était grave ; c'était la gravité incamée. 11 
fut présenté aux enfants^ et leur parla d'un air qui étonna 
M. de Rénal lui-même. 

^ Je suis ici, messieurs, leur dit-il en finissant son allocu- 
tion, pour vous apprendre le latin. Vous savez ce que c'est que 
de réciter une leçon. Voici la sainte Bible, dit-il en leur mon- 
trant un petit volume in-32, relié en noir. C'est pai*ticulière- 
ment l'histoire de Notre-Seigneur Jésus-Chiist, c'est la partie 
qu'on appelle le Nouveau-Testament. Je vous ferai souvent ré- 
citer des leçons, faitès-moi réciter la mienne. Adolphe, l'ainé 
des enfants, avait pris le livre. — Ouvrez-le au hasard, con- 
tinua Julien, et dites-moi le premier mot d'un alinéa. Je récf- 
terai par cœur le livre sacré, règle de noire conduite à tous, 
jusqu'à ce que vou& m'arrêtiez. 

Adolphe ouvrit le livre, lut un mot, et Julien récita toute la 
page, avec la même facilité que s'il eût parlé français. M. de 
Rénal regardait sa femme d'un air de triomphe. Les enfants^ 
voyant l'étonnement de leurs parents, ouvraient de giands 
yeux. Un domestique vint à la porte du salon, Julien continua 
de parier latin. Le domestique resta d'abord immobile, et en- 
suite disparut. Bientôt la femme de chambre de madame, et 
la cuisinière, arrivèrent près de la porte; alors Adolphe avait 
déjà ouvert le livre en huit endroits^ et Julien récitait toujours 
avec la même facilité. 

— Ah mon Dieu ! le joli petit prêtre, dit tout haut la cuisi- 
nière, bonne fille fort dévote. 

L'amour-propre de M. de Rénal était inquiet; loin de songer 



32 OEUVRES DE STENDHAL. 

à examiner le précepteur^ il était tout occupé à chercher dans 
sa mémoire quelques mots latins ; enfin^ il put dire un \ers 
d'Horace. Julien ne savait de latin que sa bible. Il répondit en 
fronçant le sourcil : — Le saint ministère auquel je me destine 
m'a défendu de lire U9 poète aussi profane. 

M. de Rénal cita un assez grand nombre de prétendus vers 
d'Horace. 11 expliqua à ses enfants ce que c'était qu'Horace; 
mais les enfants, frappés d'admiration, ne faisaient guère at- 
tention à ce qu'il disait. Ils regardaient Julien. 

Les domestiques étant toujours à la porte^ JuHen crut devoir 
prolonger l'épreuve : -^ Il faut, dîi-il au plus jeune des en- 
fants, que M. Stanislas-Xavier m'indique aussi un passage du 
livre saint. 

Le petit Stanislas, tout fier, lut tant bien que mai le premier 
mot d'un alinéa, et Julien dit toute la page. Pour que rien ne 
manquât au triomphe de M. de Rénal, comme Julien récitait, 
entrèrent M. Valenod, le possesseur de beaux chevaux nor- 
mands, et M, Chftscot de Maugiron, sous-prefet de l'arrondis- 
sement. Cette scène valut à Julien le titre de monsieur ; les 
domestiques eux-mêmes n'osèrent pas le iui refuser. 

Le soir, tout Verrières afflua chez M. de Rêual pour voir 
la merveille. Julien répondit à tons d'un air sombre qui te- 
nait à distance. Sa gloire s'étendit si rapidement dans la ville, 
que peu de jours après M. de Rénal, craignant qu'on ne le lui 
enlevât, lui proposa de signer un engagement de deux ans. 

— Non, monsieur, répondit froidement Julien, si vous vou- 
liez me renvoyer je serais obligé de sortir. Un engagement 
qui me lie sans vous obliger à rien n'est point égal, je le re- 
fuse. 

Julien sut si bien faire que, moins d'un mc»s aprèà son ar- 
rivée dans la maison, M. de Rénal lui-même le respectait. Le 
curé étant brouillé avec MM. de Rénal et Valenod, personne 
ne put trahir l'ancienne passion de Julien pour Napoléon; il 
n'en parlait qu'avec hon^em». 



\ 



LE ROUGE ET LE NOIR. 33 

VII 
lies Affinité» éleetbg^em. 

Us ne savent toucher le cœur qu'en le froissant. 

Un moderne. 

Les enfants l'adoraient, lui ne les aimait point; sa pensée 
était ailleurs. Tout ce que ces marmols pouvaient faire ne Tim- • 
patientait jamais. Froid, juste, impassible, et cependant aimé, 
parce que son arrivée avait en quelque sorte chassé Fennui- 
de la maison, il fut un bon précepteur. Pour lui, il n'éprou- 
vait que haine et horreur pour la haute société oii il était 
admis, à la vérité au bas bout de la table, ce qui explique peut- 
être la haine et Thorreur. U y eut certains dîners d'apparat, 
où il put à grand'peine contenir sa haine pour tout ce qui 
Tenvironnait. Un jour de la Saint-Louis entre autres, M. Va- 
ieaod tenait le dé chez M. de Rénal, Julien fut sur le point de 
se trahir ; il se sauva dans te jardin, sous prétexte de voir les 
enfants. Quels éloges de la probité ! s'écria-t-il ; on dirait que 
c'est la seule vertu ; et cependant quelle considération, quel 
respect bas pour un homme qui évidemment a doublé et triplé 
sa fortune, depuis qu'il administre le bien des pauvres ! je pa- 
rierais qu^il gagne même sur les fonds destinés aux ^fants 
trouvés, à ces pauvres, dont la misère est encore plus sacrée 
que celle des autres! Ahî monstres! monstres! Et moi aussi, 
je suis une sorte d'enfant trouvé, haï de mon père, de mes 
frères, de toute ma famille. 

Quelques jours avant la Saint-Louis, Julien, se promenant 
seul et disant son bréviaire dans un petit bois, qu'on appelle 
le Belvédère, et qui domine le Cours de Ja Fidélité, avait cher- 
ché en vain à éviter ses deux frères, qu'il voyait venir de loin 
par un sentier solitaire. La jalousie de ces ouvriers grossiers 
avait été tellement provoquée par le bel habit noir, par l'air 
extrêmement propre de leur frère, par le mépris sincère qu'il 
avait pour eux, qu'ils l'avaient battu au point de le laisser éva- 



34 ŒUVRES DE STENDHAL. 

noui et tout sanglant. Madame de Rénal, se promenant avec 
M. Valenod et le sous-préfet, arriva par hasard dans le petit 
bois; elle vit Julien étendu sur la terre et le crut mort. Son 
saisissement fut tel, qull donna de la jalousie à M. Valenod. 

11 prenait Talarme trop tôt. Julien trouvait madame de Rénal 
fort belle, mais il la haïssait à cause de sa beauté ; c'était le 
premier écueil qui avait failli arrêter sa fortune. Il lui parlait 
le moins possible, afin de faire oublier le transport qui, le pre- 
mier jour, Tavait poilé à lui baiser la main. 

Ëlisa,.ia femme de chambre de madame de Rénal, n'avait 
pas manqué de devenir amoureuse du jeune précepteur ; elle 
en parlait souvent à sa maîtresse. L'amour de mademoiselle 
Ëlisa avait valu à Julien la haine d'im des valets. Un jour, il 
entendit cet homme qui disait à Ëlisa : Vous ne voulez plus 
me parler, depuis que ce précepteur crasseux est entré dans 
la maison. Julien ne méritait pa3 cette injure; mais, par in- 
stinct de joli garçon, il redoubla de soins pour sa personne. La 
haine de M. Valenod redoubla aussi. Il dit publiquement que 
tant de coquetterie ne convenait pas à un jeune abbé. A la 
soutane près, c'était le costume que portait Julien. 

Madame de Rénal remaixjua qu'il parlait plus souvent que 
de coutume à mademoiselle Ëlisa ; elle apprit que ces entre- 
tiens étaient causés par la pénurie de la très-petite garde-robe 
de Julien. 11 avait si peu de linge, qu'il était obligé de le faire 
laver fort souvent hors de la niaison, et c^est pour ces petits 
soins qu'Ëlisa lui était utile. Cette extrême pauvreté^ qu'elle 
ne soupçonnait pas, toucha madame de Rénal ; elle eut envie 
de lui faire des cadeaux, mais elle n'osa pas ; cette résistance 
intérieure fut le premier sentiment pénible que lui causa Julien. 
Jusque-là le nom de Julien^ et le sentiment d'une joie pure et 
tout intellectuelle, étaient synonymes pour elle. Tourmentée 
par l'idée de la pauvreté de Julien, madame de Rénal parla à 
son mari de lui faire un cadeau de linge. 

— Quelle duperie! répondit-il. Quoi! faire des cadeaux à 
un homme dont nous sommes parfaitement contents^ et qui 
nous sert bien? ce serait dans le cas où il se négligerait qu'il 
faudi^ait stimuler son zèle. 



r 



LE ROUGE ET LE NOIR. 3:> 

Madame de Rénal fut humUiée de cette manière de voir ; 
elle ne Teût pas remarquée avant l'arrivée de Julien. Me ne 
voyait jamais Textrême propreté de la mise, d'ailleurs fort 
simple^ du jeune abbé, sans se dire : Ce pauvre garçon, com- 
ment peut-il faire ? 

Peu à peu, elle eut pitié de tout ce qui manquait à Julien, 
au lieu d'en être choquée. 

Madame de Rénal était une de ces femmes de province, 
que Ton peut très-bien prendre pour des sottes pendant les 
quinze premiers jours qu'on les voit. Elie n'avait aucune ex- 
périence de la vie, et ne se souciait pas de parler. Douée d'une 
âme délicate et dédaigneuse, cet instinct de bonheur naturel 
à tous les êtres faisait que, la plupart du temps, elle ne donnait 
aucune attention aux actions des personnages grossiers au 
milieu desquels le hasard Favait jetée. 

On l'eilt remarquée pour le naturel et la vivacité d'esprit, 
si elle eût reçu la moindre éducation ; mais en sa qualité d'hé- 
ritière, elle avait été élevée chez des religieuses adoratrices 
passionnées du Sticré Cœur de Jésus, et animées d'une haine 
violente pour les Français ennemis des jésuites. Madame de 
Rénal s'était trouvée assez de sens pour oublier bientôt, comme 
absurde, tout ce qu'elle avait appris au couvent; mais elle ne 
mit rien à la place, et finit par ne rien savoir. Les flatteries 
précoces dont elle avait été l'objet, en sa qualité d'héritière 
d'une grande fgrtune, et un penchant décidé à la dévotion 
passionnée, lui avaient donné une manière de vivre tout inté- 
rieure. Avec l'apparence de la condescendance la plus par- 
faite, et d'une abnégation de volonté, que les maris de Ver- 
rières citaient en exemple à leurs femmes, et qulfaisait l'orgueil 
de M. de Rénal, la conduite habituelle de son âme était en 
effet le résultat de l'humeur la plus altière. Telle princesse, 
citée à cause de son orgueil, prête infiniment plus d'attention 
à ce que ses gentilshommes font autour d'elle, que cette femme 
si douce, si àiodeste en apparence, n'en donnait à tout ce que 
disait ou faisait son mari. Jusqu'à l'arrivée de Julien, elle 
n'avait réellement eu d'attention que pour ses enfants. Leurs 
petites maladies, leurs douleurs, leurs petites joies, occupaient 



36 OEUVRES DE STENDHAL. 

toute la sensibilité de cette âme qui, de la vie, n'avait adoré 
que Dieu, qiiand elle était au Sacré-Cœur de Besançon. 

Sans qu'elle daignât le dire à personne, un accès de fièvre 
d'un de ses fils la mettait presque dans le même état que iii 
l'enfant eût été mort. Un éclat de rire grossier, un haussement 
d'épaules, accompagné de quelque maxime triviale sur la folle 
des femmes, avaient constamment accueilli les confidences de 
ce genre de chagrins, que le besoin d'épanchement l'avait 
portée à faire à son mari, dans les premières années de leur 
mariage. Ces sortes de plaisanteries, quand surtout elles por- 
taient sur les maladies de ses enfants, retournaient le poignard 
dans le cœur de madame de Rénal. Voilà ce qu'elle trouva au 
lieu des flatteries empressées et mielleuses du couvent jésui- 
tique où elle avait passé sa jeunesse. Son éducation fut faite 
par la douleur. Ti'op fière pour parler de ce genre de chagiins, 
même à son amie madame Derville, elle se figura que tous 
les hommes étaient comme son mari, M. Valenod et le sous- 
préfet Charcot de Maugicon. La grossièreté, et la plus brutale 
insensibilité à tout ce qui n'était pas intérêt -d'argent, de pré- 
séance ou de croix ; la haine aveugle pour tout raisonnement 
qui les contrariait, lui p.irurent des choses naturelles à ce 
sexe, comme porter des bottes et un chapeau de feutre. 

Après de longues années, madame de Rénal n'élait pas 
encore accoutumée à ces gens à argent au milieu desquels il 
fallait vi\re. 

De là le succès du petit paysan Julien. Elle trouva des jouis- 
sances douces, et toutes bnilanics du charme de la nouveauté, 
dans la sympathie de cette âme noble et fière. Madame de 
Rénal lui eut bientôt pardonné son ignorance extrême qui était 
une grâce de plus, et la rudesse de ses façons qu'elle panint à 
coniger. Elle trouva qu'il valait la peine de l'écouter, même 
quand on parlait des choses les plus communes, même quand 
il s'agissait d'un pauvre chien écrasé, comme il traversait la 
rue, par la charrette d'un paysan aUant au trot. Le spectacle 
de cette douleur donnait son gros rire à son mari, tandis qu^clle 
voyait se contracter les beaux sourcils noh*s et si bien arqués 
de Julien. La générosité, la noblesse d'âme, Thumanité lui 



LE ROUGE ET LE NOIR. 37 

semblèrent peu à peu n'exister que chez ce jeune abbér EUe 
eut pour lui seul toute la sympathie et même l'admiraticm que 
ces Yertus excitent chez les âmes bien nëes. 

A Paris^ la position de Julien envers madame de Rénal eût«" 
été bien vite simplifiée ; mais à Paris^ l'amom* ,est iils desi * 
romans. Le jeune précepteur et sa timide maîtresse auraient ! 
retrouvé dans trois ou quatre romans^ et jusque dans les cou- . 
plets du Gymnase, l'éclaircissement de leur position. Le% ro- j 
mans leur auraient tracé le rôle à jouer^ montré le modèle à ) 
imiter; et ce modèle^ tôt ou tard, et quoique sans nul plaisir, 
et peut-être en rechignant, la vanité eût forcé Julien à le ! \ 
suivre, / 

Dans une petite ville de l'Aveyron ou des Pyrénées, le moin- 
are incident eût été rendu décisif par le feu du climat. Sou9 
nos cieux plus sombres^ un jeune homme pauvre^ et qui n'est 
qu'ambitieux parce que la délicatesse de son cœur lui fait un l 
i^soîn de quelques-unes des jouissances que donne l'argent, ! 
voit tous les jours une femme de ti^eçte ans sincèrement sage, 
occupée de ses enfants, et qui ne prend nullement dans les 
romans des exemples de conduite. Tout va lentement, tout se 
fait peu à peu dans les provinces ; U y a plus de naturel. t 

Souvent, en songeant à la pauvreté du jeune précepteur^ \ 
madame de Rénal était attendrie jusqu'aux larmes. Julien la( ^^'^ 
surprit, un jour, pleurant tout à fait. "^ / 

— Eh ! madame, vous serait-il arrivé quelque malheur ? 

— Non, mon ami, hii répondit^elle : appelez les enfants, al- 
lons nous promener. 

Elle prit son bras et s'appuya d'une façon qui parut singu- 
lière à Julien. C'était pour la première fois qu'elle l'avait appelé 
mon ami. 

Vers la fin de la promenade, Julien remarqua qu'elle rou- 
gissait beaucoup. Elle ralentit le pas. 

— On TOUS aura raconté, dit-elle sans le regarder, que je 
suis l'unique héritière d'une tante fort riche qui habite Besan- 
çon. Elle me comble de présents... Mes fils font desprogi*ès..: 
si étonnants... que je voudrais vous prier d'accepter un petit 
présent, comme marque de ma reconiiaissance. Il ne s^agit que 

3 



\' 



« 



38 OEUVRES DE STENDHAL. 

de quelques louis pour vous faii'e du linge. Mais.... ajouta-t- 
elle en rougissant encore plus^ et elle cessa de ptu'ler. 

— Quoi^ madame ? dit Julien. 

— 11 serait inutile^ continua*t-eUe en baissant la téte^ de 
parler de ceci à mon mari. 

-^ Je suis petite madame, mais je ne suis pas bas, reprit Ju- 
lien en s'arrêtant, les yeux brillants de colère, et se relevant 
de toute sa hauteur ; c'est à quoi tous n^avez pas assez réflé- 
chi. Je serais moins qu'un valet si je me mettais dans le cas 
de cacher à M. de Rénal quoi que ce soit de relatif à mon 
argent» 

Madame de Rêual était atterrée. 

•-^ M. le maire, continua Julien, m'a remis cinq fois trente- 
six francs depuis que j'habite sa maison; je suis prêt à montrer 
mon livi*e de dépenses à M. de Rénal et à qui que ce soit, 
même à M. Valenod qui me hait. 

 la suite de cette sortie, madame de Rénal était restée pâle 
et tremblante^ et la promenade se termina sans que ni Tun ni 
l'autre pût trouver un prétexte po^ir renouer le dialogue. L'a- 
tnour pour madame de Rénal devint de plus en plus impossible 
dans le cœur orgueilleux de JuUen : quant à elle, elle le res* 
pecta, elle l'admira ; elle en avait été grondée. Sous prétexte 
de répai^r l'humiliation involontaire qu'elle lui avait causée, 
elle se permit les soins les plus tendres. La nouveauté de ces 
manières, fit pendant huit jours le bonheur de madame de 
RénaL Leur effet fut d'apaiser en partie la colère de Julien; il 
était loin d'y voir rien qui pût ressembler à un goût personnel. 

— Voilà, se disait-il, comme sont ces gens riehes : ils hu- 
milient, et croient ensuite pouvoir tout'réparer par quelques 
singeries! 

Le cœur de madame de Rénal était trop plein, et encore 
trop innocent, pour que, malgré ses résolutions à cet égard, 
elle ne racontât pas à son mari Toffre qu'elle avait faite à Julien 
et la façon dont elle avait été repoussée. 

— Gomment, reprit M. de Rénal vivement pique, aveat-vous 
pu tolérer im refus de la part d'un domestique ? 

Et conune madame de Rénal se récriait sur ce mot : 



LE ROUGE ET LE NOIR. 39 

— Je park^ madame, comme feu M. le prince de Gondë,. 
présentant ses chambellans à sa nouvelle épouse : « Tous ces 
genS'là, \m dit-il, sont nos domestiques. » Je yous ai lu ce pas- 
sage des Mémoires de Besenval, essentiel pour les préséances. 
Tout ce qui n'est pas gentilhomme qui vît chez vous et reçoit 
un salaire^ est votre domestique. Je vais dire deux mots à ce 
monsieur Julien, çt lui donner cent francs. 

— Ah ! mon ami, dit madame de Rénal tremblante, que ce 
ne soit pas du moins devant les domestiques ! 

î— Oui, ils pourraient être jaloux et avec raison, dit son 
mari en s'éloignant et pensant à la quantité de la somme. 

Madame de Rénal tomba sur une chaise, presque évanouie 
de douleur. 11 va humilier Julien, et par ma faute 1 Elle eut 
horreur de son mari, et se cacha la figure avec les mains. Elle 
se promit bien de ne jamais faire de confidences. 

Lorsqu'elle revit Julien, elle était toute tremblante ; sa poi- 
trine étail tellement contractée Qu'elle ne put parvenir à pro- 
noncer la moindre parole. Dans son embarras elle lui prit les 
mains qu'elle serra. 

— Eh bien I mon ami, lui dit-elle enfin, ètes^vous content de 
mon mari ? 

-^ Gomment ne le seraisje pas? répondit Julien n\ei\ un 
sourire amer; il tri'a donné cent francs. 
Madame de Rénal le regarda comme incertaine. 

— Dounez-moi le bras, dit-elle enfin avec un accent de 
courage que Julien ne lui avait jamais vu. 

Elle osa aller jusque chez le libraire de Verrières, malgré 
son afireuse réputation de libéralisme. Là, elle choisit pour dix 
louis de livres qu'elle donna à ses fils. Mais ces livres étaient 
ceux qu'elle savait que Julien désirait. Elle exigea que là, dans- 
la boutique du libraire, chacun des enfants écrivît son nom sur 
les livres qui lui étaient échus en partage. Pendant que ma- 
dame de Rénal était heureuse de la sorte de réparation qu'elle 
avait l'audace de faire à Julien, celui-ci était étonné de la 
quantité de livres qu'il apercevait chez le libraire. Jamais il 
n'avait osé entrer en un lieu aussi profane , son cœur palpi- 
tait. Loin de songer à deviner ce qui se passait dans le cœur 



40 œUVRES DE STENDHAL, 

de madame de Rêaal^ il rêvait profondément au moyen qu^il y 
aurait, pour un jeune étudiant en théologie^ de se procurer 
quelques-uns de ces livres. Enfin il eut l'idée qu'il serait possi- 
ble avec de Tadressc de persuader à M. de Rênal^ qu'il fallait 
donner pour sujet de thème à ses fils l'iiistoire des gentilsbom* 
mes célèbres nés dans la province. Après un mois de soins^ 
Julien vit réussir cette idée, et à un tel point, que, quelque 
temps après, il osa hasarder, en parlant à M. de Rêual, la 
mention d'une action bien autrement pénible pour le noble 
maire; il s'agissait de contribuer à la fortune d'un libéral, en 
prenant un abonnement chez le librau^. M. de Rénal convenait 
bien qu'il était sage de donner à son fils sdné Tidée de visu de 
plusieurs ouvrages qu'il entendrait mentionner dans la con- 
versation, lorsqu'il serait à l'Ecole militaire ; mais Julien voyait 
M. le maire s'obstiner à ne pas aller plus loin. H soupçonnait 
une raison secrète, mais ne pouvait la deviner. 

— Je pensais, monsieur, lui dit-il un jom', qu'il y aurait une 
haute inconvenance à ce que le nom d'un bon gentilhomme 
tel qu'un Rénal parût sur \e sale registre du libraire. Le front 
de M. de Rénal s'éclaircit. Ce serait aussi mie bien mauvaise 
note, continua Julien, d'un ton plus humble, pour un pauvre 
étudiant en théologie, si l'on pouvait un jour découvrir que 
son nom a été sur le registre d'un libraire loueur de livres. 
Les libéraux pourraient m'accuser d'avoir demandé les livres 
les plus infâmes; qui sait même s'ils n'iraient pas jusqu'à 
écrire après mon nom les titres de ces livres pervers. Mais 
Julien s'éloignait de- la trace. 11 voyait la physionomie du 
maire reprendre l'expression de l'embarras et de l'humeui'. 
Julien se tut. Je tiens mon homme, se dit-il. 

Quelques jours après, l'aîné des enfants interrogeant Julien 
sur un livre annoncé dans la Quotidienne, en présence de M. de 
Rénal : 

— Pour éviter tout sujet de triomphe au parti jacobin, dit 
le jeune précepteur, et cependant me donner les moyens de 
répondre à M. Adolphe, on pourrait faire prendre un abou* 
nement chez le libraire par le dernier de vos gens. 



LE ROUGE ET LE NOIR. 4i 

— Voilà une idëe qui n'est pas mal, dit M. de Rénal évidem- 
ment fort joyeux. 

— Toutefois ii faudrait spéciGer, dit Julien, de cet air grave 
et presque malheureux qui va si bien à de certaines gens, 
quand ils voient le succès des affaires qu'ils ont le plus long- 
temps désirées , il faudrait spéciûer que le domestique ne 
pourra prendre aucun roman. Une fois dans la maison, ces li- 
vres dangereux pourraient corrompre les filles de madame et 
le domestique lui-même^ 

— Vous oubliez les pamphlets politiques ajouta M. de Rénal 
d*unair hautain. 11 voulait cacher l'admiration que lui donnait 
le savant mczzo-teimine inventé par le précepteur de ses 
enfants. 

La vie de Julien se composait ainsi d^une suite de petites né- 
gociations; et leur succès l'occupait beaucoup plus que le sen- 
timent de préférence marquée qu'il n'eût tenu qu'à lui de lire 
dans le cœur de madame de Rénal. 

La position morale où il avait été toute sa vie se renouvelait 
chez M. le maire de Verrières. Là, comme à la scieHe de son 
père, il méprisait profondément les gens avec qui il vivait, et 
en était haï. 11 voyait chaque jour dans les récils faits par le 
sous-préfet, par M. Valenod, par les autres amis de la maison, 
à l'occasion de choses qui venaient de se passer sous leurs 
yeux, combien leurs idées ressemblaient peu à la réalité. Une 
action lui semblait-elle admirable, c'était celle-là précisément 
qui attirait le blâme des gens qui l'environnaient. Sa réplique 
intérieure était toujours ; Quels monstres ou quels sots ! Le 
plaisant, avec tant d'orgueil, c'est que souvent il ne compre- 
nait absolument rien à ce dont on parlait. 

De la vie, il n'avait parlé avec sincérité qu'au vieux chirur- 
gien-major; le peu d'idées qu'il avait étaient relatives aux 
campagnes de Bonaparte en Italie, ou à la chirurgie. Son jeune 
courage se plaisait au récit circonstancié des opérations les plus 
douloureuses ; il se disait : 

Je n'aurais pas sourcillé. 

La première fois que madame de Rénal essaya avec lui 
une conversation étrangère à l'éducation des enfants, il se mit 



42 OEUVRES DE STENDHAL. 

à parler d'opérations chirurgicales ; elle pâlit et le pria de 
'cesser. 

Julien ne savait rien au delà. Âiusi^ passant sa vie avec ma- 
dame de Rénal, Je silence le plus singulier s'établissait entre 
eux dès qu'ils étaient seuls. Dans le salon^ quelle que fût 
rhurailité de son mantien^ eUe trouvait dans ses yeux un air 
de supériorité intellectuelle envers tout ce qui venait chez elle 
Se trouvait-elle seule un instant avec lui, elle le voyait vi- 
siWement embarrassé. Elle en était incjiiiète, car son instinct 
de femme lui faisait comprendre que cet embarras n'était 
nuUemenl tendre. 

D'après je ne sais quelle idée prise dans quelque récit de la 
bonne société, telle que Tavait vue le vieux chirurgien major, 
dès qu'on se taisait dans un lieu où il se trouvait avec une 
femme, Julien se sentait humilié, comme si ce silence eût été 
son tort particulier. Cette sensation était cent fois {dus pénible 
dans le tête-à-tête. Son imagination remplie des notions les 
plus exagéi*ées, les plus espagnoles, sur ce qu'un homme doit 
dire, quand il est seul avec ime femme, ne lui offrait dans son 
trouble que des idées inadmissibles. Son âme était dans les 
nues, et cependant il ne pouvait sortir du silence le plus hu- 
miliant. Ainsi son air sévère, pendant ses longues promenades 
avec madame de Rénal et les enfants, était augmenté par les 
souffrances les plus cruelles. Il .se méprisait horriblement. Si 
par malheur il se forçait à parler, il lui arrivait de dire les 
choses les plus ridicules. Pour comble de misère, il voyait et 
s'exagérait son absurdité ; mais ce qu'il ne voyait pas, c'était 
Texpression de ses yeux, ils étaient si beaux et annonçaient 
une âme si ardente, que, semblables aux bons acteurs, ils don-* 
naient quelquefois un sens charmant à ce qui n'en avait pas. 
Madame de Rénal remarqua que, seul avec elle, il n'arrivait 
jamais à dire quelque chose de bien que lorsque distrait par 
quelque événement imprévu, il ne songeait pas à bien tourner 
un compliment. Comme les amis de la maison ne ta gâtaient 
pas en lui présentant des idées nouvelles et brillantes, elle 
jouissait avec délices des éclairs d'esprit de Julien. 

Depuis la chute de Napoléon, toute apparence de galanterie 



>' 



LE ROUGE ET LE NOIR. 43 

est sévèi*einent bannie des mœurs de la province. On a peur 
d'être destitué. Les fripons cherchent un appui dans la coq* 
grégation; et rhypocrisie a fait les plus beaux progrès même 
dans les classes libérales. L'ennui redouble. Il ne reste d'autre • 
plaisir que la lecture et Fagriculture. \ 

Madame de Rênal^ riche héritière d'une tante dévote, mariée 
à seize ans à un bon gentilhonmie^ n'avait de sa vie éprouvé ni 
TU rien qui ressemblât le moins du monde à l'amour. Ce n'était 
guère que son confesseur, le bon curé Ghélan, qui lui avait 
parlé de l'amour, à propos des poursuites de M. Valenod, et 
lui en avait fait une image si dégoûtante, que ce mot ne lui 
représentait que le libertinage le plus abject. Elle regardait 
comme une exception, ou même comme tout à fait hors de 
nature, l'amour tel qu'elle l'avait trouvé dans le très-petit 
nombre de romans que le hasard avait mis sous ses yeux. 
Grâce à cette ignorance, madame de Rénal, parfaitement heu- 
reuse, occupée sans cesse de Julien, était loin de se faire le plus 
petit reproche* 

VIII 
Petitii ÉTénemeiitii* 

Then tber6 were sighs, the deeper for sapprMiioii, 

Ant stolen glances, sweeter for the theft, 

And buniing blushes, though for no transgression. 

DonifMm, 0. 4,St. 74. 

L'angélique douceur que madame de Rénal devait à son ca- 
ractère et à son bonheur actuel n'était un peu altérée que quand 
elle venait à songer à sa femme de chambre EUsa. Cette fille 
fit UD héritage, alla se confesser au curé Ghélan, et lui avoua 
le projet d'épouser Julien. Le curé eut une véritable joie du 
bonhenr de son ami; mais sa surprise fut extrême, quand Ju- 
lien lui dit d'un air résolu que l'offre de mademoiselle Elisa ne 
pouvait lui convenir. 

— Prenez garde, mon enfant, à ce qui se passe dans votiB 
cœur, dit le curé fronçant le sourcil; je vous félicite de votre 



l , 



44 OEUVRES DE STENDHAL. 

vocation^ si c'est à elle seule que vous devez le mépris d'une 
fortune plus que suffisante. 11 y a cinquante-six ans sonnés 
que je suis curé de Verrières^ et cependant^ suivant toute ap- 
parence, je vais être destitué. Ceci m'afflige, et toutefois j'ai 
huit cents livres de rente. Je vous fais part de ce détail afin 
que vous ne vous fassiez pas d'illusions sur ce qui vous attend 
dans l'état de prêtre. Si vous songez à faire la cour aux hom- 
mes qui ont la puissance, votre perte étemelle est assurée. 
Vous pourrez faire fortune, mais il faudra nuire aux miséra- 
bles, flatter le sous-préfet, le maire, l'homme considéré, et ser- 
vir ses passions : cette conduite, qui dans le monde s'appelle 
savoir-vivre, peut, pour im laïque^ n'être pas absolument incom- 
patible avec le salut; mais, dans notre état, il faut opter; il 
s'agit de faire fortune dans ce monde ou dans Tautre, il n'y 
a pas de milieu. Allez, mon cher ami, réfléchissez, et revepez 
dans trois jours me rendre une réponse définitive. J'entrevois- 
avec peine, au fond de votre caractère, une ardeur sombre qui 
ne m'annonce pas la modération et la parfaite abnégation des 
avantages terrestres nécessaires à un prêtre; j'augure bien de 
votre esprit ; mais, permettez-moi de vous le dire, ajouta le 
bon curé, les larmes aux yeux, dans l'état de prêtre, je tremble 
pour votre salut. 

Julien avait honte de son émotion; pour la première fois de 
sa vie, il se voyait aimé ; il pleurait avec délices, et alla cacher 
ses laïques dans les grands bois au-dessus de Verrières. 

' — Pourquoi l'état où je me trouve ? se dit-il enfin ; je sens que 
je donnerais cent fois ma vie pour ce bon curé Ghélan, et ce- 
pendant il vient de me prouver que je ne suis qu'un sot. C'est 
lui surtout qu'il m'importe de tromper, et il me devine. Cette 
ardeiu* secrète dont il me parle, c'est mon projet de faire for- 
tune. Il me croit indigne d'être prêtre, et cela précisément 
quand je me figurais que le sacrifice de cinquante louis de 
rente allait lui donner la plus haute idée de ma piété et de ma 
vocation. , 

A l'avenir, continua Julien, je ne compterai que sur les par- 
ties de mon cs^actère que j'aurai éprouvées. Qui m^eût dit 
que je trouverais du plaisir à répandre des lai^mes? que 



LE ROUGE ET LE NOIR. 45 

j'aimerais cdui qai me prouve que je ne suis qu'un "sot! 

Trois jours après, Julien avait trouvé le prétexte dont il eût 
dû se munir dès le premier jour; ce prétexte était une calom- 
nie, mais qu'importe? Il avoua au curé, avec beaucoup d'hési- 
talion, qu'une raison qu'il ne pouvait lui expliquer, parce 
qu'elle nuirait à un tiers, l'avait détourné tout d'abord de l'u- 
nion projetée. C'était accuser la conduite d'Elisa. M. Chélan >< 
trouva dans ses manières un certain feu tout mondain, bien 
différent de celui qui eût dû animer un jeune lévite. 

— Mon ami, lui dit- il encore, soyez un bon bourgeois de 
campagne, estimable et instruit, plutôt qu*un prêtre sans vo- 
cation. 

Julien répondit à ces nouvelles remontrances fort bien, quant 
aux paroles : il trouvait les mots qu'eût employés un jeune 
séminariste fervent; mais le ton dont il les prononçait, mais le 
feu mal caché qui éclatait dans ses yeux, alarmaient M. Chélan-. ^ 

Il ne faut pas trop mal augurer de Julien ; il inventait correcte- 
ment les paroles d'une hypocrisie cauteleuse et prudente. Ce 
n'est pHs mal à son âge. Quant au ton et aux gestes, il vivait 
avec des campagnards ; il avait été privé de la vue des grands 
modèles. Par la suite, à peine lui eut-il été donné d'approcher 
de ces messieurs, qu'il fut admirable pour les gestes comme 
pour les paroles. 

Madame de Rénal fut étonnée que la nouvelle fortune de sa 
femme de chambre ne rendît pas cette fille plus heureus^,; 
elle la voyait aller sans cesse chez le curé, et en revenir les 
larmes aux yeux : enfin Elisa lui parla de son mariage. 

Madame de Rénal se crut malade ; une sorte de fièvre l'em- 
pêchait de trouver le sommeil; elle ne vivait que lorsqu'elle 
avait sous les yeux sa femme de chambre ou Julien. Elle ne 
pouvait penser qu'à eux et au bonheur qu'ils trouveraient dans 
leur ménage. La pauvreté de cette petite maison, où l'on de- 
vrait vivre avec cinquante louis de rente, .se peignait à elle 
sous des couleurs ravissantes. Julien pcruiTait très-bien se faire 
avocat à Bray, la sous- préfecture à deux lieues de Verrières ; 
dans ce cas elle le vendait quelquefois. 

Madame de Rénal crut sincèrement qu'elle allait devenir 

3. 



46 ŒUVRES DE STENDHAL. 

folle ; elle le dit à son mari, et enfin tomlia malade. Le soir 
même, comme sa femme de chambre la servait, elle remar- 
qua que cette fille pleurait. Elle abhorrait EHsa dans ce mo- 
ment, et venait de la brusquer; elle lui en demanda pardon. 
Les larmes d'EUsa redoublèrent ; elle dit que si sa maîtresse le 
lui permettait, elle lui conterait tout son malheur. 

— Dites, répondit madame de Rénal. 

— Eh bicu^ madame, il me refuse; des méchants hii auront 
dit du mal de moi, il les croit. 

— Qui vous refuse? dit madame de Rénal respirant à peine. 

— Eh qui, madame, si ce n'est M. Julien? répliqua la femme 
de chambre en sanglotant. M. le curé n^a pu vaincre sa rési^ 
tance; car M. le curé trouve qu^il ne doit pas refuser une hon- 
nête fiUe, sous prétexte qu'elle a été femme de chambre. Après 
tout, le père de M. Julien n'est autre chose qu'un charpentier; 
lui-même comment gagnait-il sa vie avant d'être chez ma- 
dame? 

Madame de Rénal n^écoutait pbis; l'excès du bonheur lui 
avait presque ôté Tusage de la raison. Elle se fit répéter plu- 
sieurs fois l'assurance que Julien avait refusé d'une façon po- 
sitive, et qui ne permettait plus de revenir à une résolution 
plus sage. 

— Je veux tenter un dernier effort, dit-elle à sa femme de 
chambre, je parlerai à M. Julien. 

Le lendemain après le déjeuner, madame de Rénal se donna 
la délicieuse volupté de plaider la cause de sa rivale, et de voir 
la main et la fortune d'Elisa refusées constamment pendant une 
heure. 

Peu à peu Julien sortit de ses réponses compassées, et finit 
par répondre avec esprit aux sages représentations de madame 
de Rénal. Elle ne put résister au torrent de bonheur qui inon- 
dait son âme après tant de jours de désespoir. Elle se trouva mal 
tout à fait. Quand elle fut remise et bien établie dans sa cham- 
bre, elle renvoya tout le monde . Elle était profondément étonnée. 

Aurais-je de l'amour pour Julien? se dit-elle enfin. 

Cette découverte, qui dans tout autre moment l'aurait plon- 
gée dans les remords et dans une agitation profonde, ne fut 



LE ROUGE ET LE NOIR. 47 

pour elle qu^tm spectacle singulier, mais comme iodiffërent. \ 
Son âme épuisée par tout ce qu'elle venait d'éprouver, n*avait \ 
plus de sensibilité au service des passions. • i 

Madame de Rénal voulut^ travailler, et tomba dans un pro- 
fond sommeil; quand elle se réveilla, elle ne sVfiFraya pas 
autant qu'elle Taurait dû. Elle était trop heureuse pour pou- 
voir prendre en mal quelque chose. Naïve etinnocente^ jamais 
cette bonne provinciale n'avait torturé son âme, pour tâcher 
d'en arracher un peu de sensibilité à quelque nouvelle nuance 
de d^ntiment ou de malheur. Entièrement absorbée, avant 
Farrivée de Julien, pai* cette masse de travail qiii, loin de 
Paris, est le lot d'une bonne mère de famille, madame de Rénal 
pensait aux passions, comme nous pensons à la loterie : duperie 
certaine et bonheur cherché pat des fous. 

La cloche du dîner sonua; madame de Rénal rougit beau- 
coup quand elle entendit la voix de Julien, qui amenait les en- 
fants. Un peu adroite depuis qu'elle aimait, pour expliquer sa 
rougeur, elle se plaignit d'un affreux mal de tête. 

— Voilà comme sont toutes les femmes, lui répondit M. de 
Rénal, avec un gros rire. Il y a toujours quelque chose à rac- 
conmioder à ces machines-là ! 

Quoique accoutumée à ce genre d'esprit, ce ton de voix 
choqua madame de Rénal. Pour se distrah*e, elle i*egarda la 
physionomie de Julien; il eût été Fhomme le plus laid> que 
dans cet instant il lui eût plu. 

Attentif à copier les habitudes des gens de cour, dès les pre- 
miers beaux jours du printemps, M . de Rénal s'établit à Vergy ; •. 
c'est le village rendu célèbre par l'aventure tragique de Ga- 
brieUe. A quelques centaines de pas des ruines si pittoresques 
de Tancienne église gothique, M. de Rénal possède un vieux 
château avec ses quatre tours, et im jardin dessiné comme 
celui des Tuileries, avec force bordures de buis et allées de 
marronniers taillés deux fois par an. Un champ voisin, planté 
de ponmiiers, servait de promenade. Huit ou dix noyers ma- 
gnifiques étaient au bout du verger; leur feuillage immense 
s'élevait peut-être à quatre*vhigts pieds de hauteur. 

Chacun de ces maudits noyers, disait M. de Rénal, quand sa 



48 OEUVRES DE STENDHAL. 

femme les admirait, me coûte la récolte d'un demi-arpent; le 
blé ne peut venir sous leur ombre. 

La vue de laî campagne sembla nouvelle à madame de Rénal; 
son admiration allait jusqu'aux transports. Le sentiment dont 
elle était animée lui donnait de l'esprit et de la résolution. Dès 
le surlendemain de l'arrivée à Vergy, M. de Rénal étant re- 
tourné à la ville, pour les affaires de la mairie, madame de 
Rénal prit des ouvriers à ses frais. Juliep lui avait donné Tidée 
d'un petit chemin sablé, qui circulerait dans le verger et sous 
les grands noyers^ et permettrait aux enfants de se promener 
dès le matin, sans que leurs souliers fussent mouillés par la 
rosée. Cette idée fut mise à exécution moins de vingt-quatre 
heures après avoir été conçue. Madame de Rénal passa toute* 
la journée gaiement avec Julien à diriger les ouvriers. 

Lorsque le maire de Verrières revint de la ville, il fut bien 
surpris de trouver Tallée faite. Son arrivée surprit aussi ma- 
dame de Rénal ; elle avait oublié son existence. Pendant deux 
mois, il parla avec humeur de la hardiesse qu'on avait eue de 
faire, sans le consulter, une réparation aussi importante, mais 
madame de Rénal l'avait exécutée à ses frais^ ce qui le conso- 
lait un peu. 

Elle passait ses journées à courir avec ses enfants dans le 
verger, et à faire la chasse aux papillons. On œ^ait construit 
de grands capuchons de gaze claire, avec lesquels on prenait 
les pauvres lépidoptères. C'est le nom bai-bate que Julien 
apprenait à madame de Rénal. Car elle avait fait venir de 
Besançon le bel ouvrage de M. Godart ; et Julien lui racontait 
les mœurs singulières de ces pauvres bêtes. 

On les piquait, sans pitié, avec des épingles dans un grand 
cadre de carton arrangé aussi par Julien. 

Il y eut enfin entre madame de Rénal et Julien un sujet de 
conversation ; il ne fut plus exposé à l'affreux supplice que 
lui donnaient les moments de silence. 

Us se parlaient sans cesse, et avec un intérêt extrême, quoi- 
que toujours de choses fort innocentes. Cette vie active, occu* 
pée et gaie, était du goût de tout le monde, excepté de made- 
moiselle Ëlisa, qui se trouvait excédée de travail. Jamais dans 



LE ROUGE ET LE NOIR. 49 

le carnaval^ disait- elle^ quand il y a bal à Verrières, madame 
ne s'e,st donné tant de soins pour sa toilette j eJle change de 
robes deux ou trois fois par jour. 

fjoninnr noti^! jxitpntjnn est de ne flatlfij^persocine, nous ne 
nierons point que madame de Rênal^ qui avait une peau su- 
perbe^ ne se fit arranger des robes qui laissaient les bras et la 
poitrine fort découverts. Elle était très-bien faite, et cette ma- 
nière de se mettre lui allait à ravir. 

— Jamais vous n'avez été si jeune, madame, lui disaient ses 
amis de Verrières qui venaient dîner à Vergy (C'est une façon 
de parler du pays). 

Une chose singulière, qui trouvera peu de croyance parmi 
nous, c'était sans intention directe que madame de Rénal se 
livrait à tant de soins. Elle y trouvait du plaisir ; et, sans y 
songer autrement, tout le temps qu'elle ne passait pas à la 
chasse aux papillons avec les enfants et Julien, elle travaillait 
avec Élisa à bâtir des robes. Sa seule course à Verrières fut 
causée par Tenvie d'acheter de nouvelles robes d'été qu'on 
venait d'apporter de Mulhouse. 

Elle ramena à Vergy une jeune femme de ses parentes. 
Depuis son mariage, madame de Rénal s'était liée insensible- 
ment avec madame DerviUe qui autrefois avait été sa compa- 
gne au Sacré-Cœur, 

Madame Derville riait beaucoup de ce qu'elle appelait les 
idées folles de sa cousine : « Seule, jamais je n'y penserais, 
disait-elle. )k Ces idées imprévues qu'on eût appelées saillies 
à Paris, madame de Rénal en avait honte comme d'une sottise, 
quand elle était avec son mari^ mais la présence de madanie 
Derville lui donnait du courage. Elle lui disait d'abord ses 
pensées d'une voix timide ,* quand ces dames étaient longtemps 
seules, l'esprit de madame de Rénal s'animait, et une longue 
matinée solitaire passait comme un instant et laissait les deux 
amies fort gaies. A cej?oyage la raisonnable madame Derville 
trouva sa cousine beaucoup moins gaie et beaueojip plus heu- 
reuse. 

Julien, de son côté, avait vécu en véritable enfant depuis 
son séjour à la campagne, aussi heureux de courir à la suite 



50 OEtJVnES DE STENDHAL. 

des papillons qiie les élèves. Après tant de contrainte et de po- 
litique habile^ seul^ loin des regards des hommes^ et^ par ins- 
tinct^ ne craignant point madame de Rénal, il se livrait au 
plaisir d'exister^ si vif à cet âge^ et au milieu des plus belles 
montagnes du monde. 

DèsTarrivëe de madame Derville^ il sembla à Julien qu'elle 
était son amie; il se hâta de lui montrer le point de vue que 
Ton a de Textrémitë de la nouvelle allée sous les grands noyers ; 
dans le fait^ il est égal^ si ce n'est supérieur à ce que la Suisse 
et les laoi d'Italie peuvent offrir de plus admirable. Si Ton 
monte la côte rapide qui commence à quelques pas de là> on ar- 
rive bientôt à de grands précipices bordés par des bols de chê- 
nes^ qui s'avancent presque jusque sur la rivière. C'est sur les 
sommets de ces rochers coupés à pic^ que Julien, heureux, 
libi*e, et même quelque chose de plus, roi de la mai^n, con- 
duisait les deux amies, et jouissait de leur admiration pour ces 
aspects sublimes. 

— C'est pour moi comme de la musique de Mozart, disait 
madame Derville. 

La jalousie de ses (i'ères, la présence d*un père despote et rem- 
pli d'humeur, avaient gâté aux yeux de Julien les campagnes 
des environs de Verrière^, A Vergy, il ne trouvait point de ces 
souvenirs amers; pour la première fois de sa vie, U ne voyait 
poiat d'ennemi. Quand M. de Rénal était à la ville, ce qui ar- 
rivait souvent, il osait lire ; bientôt, au lieu de lire la nuit, et 
encore eu ayant soin de cacher sa lampe au fond d'un vase à 
fleurs renversé, il pût se livrer au sommeil; le jour, dans Tin- 
tervaile des leçons des enfants, il venait dans ces rochers avec 
le livre unique règle de sa conduite et.objet de ses transports. 
Il y trouvait à la fois bonheur, extase et consolation dans les 
moments de découragement. 

Certaines choses que Napoléon dit des femmes, plusieurs 
discussions sur le mérite des romans à la mode sous son règne 
lui donnèrent alors, pour la première fois, quelques idées que 
tout autre jeune homme de son âge aurait eues depuis long- 
temps. 

Les grandes chaleurs arrivèrent. On prit l'habitude de pas- 



\ 



LE ROUGE ET LE NOIR. 51 

ser les toiréôs sous un immense tilleol à quelques pas de la 
maison. L'obscurité y ëtait profonde. Un soir, Julien parlait 
avec action, il jouissait avec délices du plaisir de bien parler et 
à des femmes jeunes; en gesticulant, iltoucbala main de ma- 
dame de Rénal qui était appuyée sur le dos d'une de ces chaises 
de bois peint que Ton place dans les Jardins. à 

Cette main se retira bien vite ; mais Julien pensa qu*il était l 
de son devoir d'obtenir qile Ton ne retirât pas cette main 1 
quand il la touchait. L'idée d'un devoir à accomplir, et d'un 
ridicule ou plutôt d'un sentiment d'infériorité à. encourir si 
Ton n'y parvenait pas, éloigna sur-le-champ tout plaisir de 
son cœur. 

IX 
Vue «oirée A la Canipuyne. 

La Didon de M. Gnértn, esquisse charmante I 

8TR0MBECK. 

Ses regards le lendemain, quand il revit madame de Rénal, 
étaient singuliers ; il l'observait comme un ennemi avec lequel 
il va falloir se battre. Ces regards, si difiércnts de ceux de la 
veille firent perdre la tête à madame de Rénal ; elle avait été 
bonne pourlui, et il paraissait fâché. Elle ne pouvait détaîcher ses 
regards des siens. 

La présence de madame Derville permettait à Julien de moins 
parier et de s'occuper davantage de ce qu'il avait dans la tête. 
Son unique affaire, toute cette journée, fut de ee fortifier par 
la lecture du livre inspiré qui retrempait son âme. 

11 abrégea beaucoup les leçons des enfants, et ensuite, quand 
la présence de madame de Rénal vint le rappeler tout à fait 
aux soins de sa gloire, il décida qu'il fallait absolument qu'elle 
permit ce soir là que sa main restât dans la sienne. 

Le soleil en baissant, et rapprochant le moment décisif, fit 
battre le cœur de Julien d'une façon singulière. La nuit vint. 
Il observa, avec une joie qui lui ôla un poids immense de dessus 



52 OEUVRES DE STENDHAL. 

k poitrine^ qu'elle serait fort obîuîure. Le ciel chargé de gros 
nuages^ promenés par un vent très-cliaud, semblait annoncer 
une tempête. Les deux amies se promenèrent fort tard. Tout 
ce qu'elles faisaient ce soir-là* Semblait singulier à Julien. EUes 
jouissaient de ce temps^ qui^ pour certaines âmes délicates, 
• semble augmenter le plaisir d'aimer. 

On s'assit enfin^ madame de Rénal à côté de Julien^ et ma- 
dame Derville près de son amie. Préoccupé de ce qu'il allait 
tenter, .Julien ne trouvait rien à dire. La conversation languis- 
sait. 

Serai-je aussi tremblant^ et malheureux au premier duel 
qui me viendra? se dit Julien ; car il avait trop de méfiance et 
de lui et des autres, pour ne pas voir l'état de son âme. 

Dans sa mortelle angoisse, tous les danger lui eussent sem- 
blé préférables. Que de fois ne désira-t-il pas voir survenir à 
madame de Rénal quelque affaire qui Tobligeâtde rentrer à la 
maison et de quitter le jardin ! La violence que Julien était 
obligé de se faire était trop forte pour que sa voix ne fût pas 
profondément altérée ; bientôt la voix de madame de Rénal de- 
vint tremblante aussi, mais Julien ne s'en aperçut point. L'af- 
freux combat que le devoir livrait à la timidité était trop pé- 
nible, pour qu'il fût en état de rien obèerver hors lui-même. 
Neuf beures trois quarts venaient de sonner à l'horloge du châ- 
teau, sans qu'il eût encore rien osé. Julien, indigné de sa lâ- 
cheté, se dit : Au moment précis où dix heures sonneront, 
j'exécuterai ce que, pendant toute lajouniée, je me suis promis 
de faire ce soir^ ou je monterai chez moi me brûler la cer- 
velle. 

Après un dernier moment d'attente et d'anxiété, pendant le- 
quel l'excès da. rémotion mettait Julien comme hors de lui, 
4ix heures sonnèrent à l'horloge qui était au-dessus de sa tête. 
Chaque coup de cette cloche fatale retentissait dans sa poitrine, 
et y causait comme un mouvement physique. 

Enûn^ comme le dernier coup de dix heures retentissait en- 
core il étendit la main, et prit celle de madame de Rénal, qui 
la retira aussitôt. Julien, sans trop savoir ce qu'il faisait, la 
saisit de nouveau. Quoique bien ému lui-même, il fut frappé 



LE ROUGE ET LE NOIR. 53 

de la froideur glaciale de la main qu'il prenait; il la serrait avec 
une force convulsive ; on fit un deniier effort pour la lui ôter, 
mais enfin cette main lui resta. 

Son âme fut inondée de bontieur, non qu'il aimât madame 
de Rénal, mais un affreux supplice venait de cesser. Pour que 
madame Derville ne s'aperçut de rien, il se crût obligé de par- 
ler; sa voix alors était éclatante et forte. Celle de madame de 
Rénal, au contraire, trahissait tant d'émotion, que son amie la 
crut malade et lui proposa de rentrer. Julien sentit le danger : 
Si madame de Rénal rentre au salon, je vais retomber dans la 
position affreuse où j'ai passé la journée. J'ai tenu cette main 
trop peu de temps pour que cela compte comme un avantage 
qui m'est acquis. 

Au moment où madame Derville renouvelait la proposition 
de reutrer au salon, Julien serra fortement la main qu'on lui 
abandonnait. 

Madame de Rénal, qui se levait déjà, se rassit, en disant, 
d'une voix mourante : 

— Je me sens, à la vérité, un peu malade, mais le grand air 
me fait du bien. 

Ces mots confirmèrent le bonheur de Julien, qui, dans ce 
moment, était extrême : il parla, il oublia de feindre, parut 
l'homme le plus aimable aux deux amies qui l'écoutatent. Ce- 
pendant il y avait encore un peu de manque de courage dans 
cette éloquence qui lui arrivait tout à coup. Il craignait mor- 
tellement que madame Derville, fatiguée du vent qui commen- 
çait à s'élever, et qui précédait la tempête, ne voulût rentrer 
seule au salon. Àloi^ il serait resté en tête à tête avec madame 
de Rénal. Il avait eu presque par hasard le courage aveugle 
qui suffit pour agir ; mais il sentait qu'il était hors de sa puis- 
sance de dire le mot le plus simple à madame de Rénal. Quel- 
que légers que fussent ses reproches, il allait être battu, et 
l'avantage qu'il venait d'obtenir anéanti. 

Heureusement pour lui, ce soir-là, ses discours touchants et 
emphatiques trouvèrent grâce devant madame Derville, qui 
très-souvent le trouvait gauche comme un enfant, et peu amu- 
sant. Pour madame de Rénal, la main dans celle de Julien, 



54 OEUVRliS DE STENDHAL. 

elle* ne pensait à rien ; éHe se laissait vivre. Les heures qu'on 
passa sous ce grand tilleul que la tradition du pays dit plante 
par Charles le Téméraire, furent pour elle une époque de 
bonheur. Elle écoutait avec délices les gémissements du vent 
dans l'épais feuillage du tilleul, et le bruit de quelques gouttes 
rares qivi commençaient à tomber sur ses feuilles les plus bas- 
ses. Julien ne remarqua pas une circonstance qui l'eût bien 
rassuré ; madame de Rénal, qui avait été obligée de lui ôter 
sa main, parce qu'elle se leva pour aider sa cousine à relever 
un vase de fleurs que le vent venait de renverser à leurs pieds, 
fut à peine assise de nouveau, qu'elle lui rendit sa main pres- 
que sans difficulté, et comme si déjà c'eût été entre eux une 
chose convenue. 

Minuit était sonné depuis longtemps ; il fallut enfin quitter 
le jardin : ou se sépara. Madame de Rênaî, transportée da 
bonheur d'aimer, était tellement ignorante, qu'elle ne se fai- 
sait presque aucun reproche. Le bonheur lui ôtait le sommeil. 
Un sommeil de plomb s'empara de Julien, mortellement fati- 
g^ué des combats que toute la journée la timidité et l'orgueil 
s'étaient livrés dans son cœur. 

Le lendemain ofn le réveilla à cinq heures ; et, ce qui eût été 
cruel pour madame de Rénal si elle l'eût su^ à peine lui don- 
na-t-il une pensée. U avait fait €(m devoir, et un devoir 'héroï-- 
que. Rempli de bonheur par ce sentiment, il s'enferma à clef 
dans sa chambre, et se livra avec un plaisir tout nouveau à la 
lecture des exploits de son héros. 

Quand la cloche du déjeuner se fit entendre, il avait oublié, 
en lisant les bulletins de la grande armée, tousses avantages 
de la veille. Il se dit, d'un ton léger, en descendant au salon : 
{ U faut dh-e à cette femme que je l'aime. 

Au lieu de ces regards chargés, de volupté, qu'il s'attendait 
à rencontrer, il trouva la figure sévère de M. de Rénal, qui, ar-* 
rivé depuis deux heures de Verrières, ne cachait point son 
mécontentement de ce que Julien passait toute la matinée sans 
s'occuper des «nfants. Rien n'était laid comme cet homme im- 
portant, ayant de l'humeur et croyant pouvoir la montrer. 

Chaque mot aigre de son mari perçait le cœur de madame 



LE ROUGE ET LE MOIR. 8» 

de Rêtial. Quant à M\éTï, 11 était teflemetii plongé dans l'ex- 
tase, encore si occupé des grandes chode$ qui pendant plusieurs 
heures, venaient de passer devant ses yeux, qu'à peine d'abord 
put-il rabaisser son attention jusqu'à écouter les propos durs 
que lid adressait M. de Rénal. 11 lui dit enfin, assea brusque^ 
ment : 

— J'étais malade. 

Le ton de cette réponse eût piqué un homme beaucoup 
moins susceptible que le maire de Verrières ; il eut quelque 
idée de répondre à Julien en le chassant à Finstant. Il ne fut 
retenu que par lamaiime qu'il s'était faite de ne jamais trop 
se hâter en affaires. 

Ce jeune sot, se dit-il bientôt, s'est fait une sorte de réputa- 
tion dans ma maison ; le Valenod peut le prendre chez lui, ou 
bien il épousera ÉUsa, et dans les deux cas, au fond du cœur, il 
pourra se moqi]cr de moi. 

Malgré la sagesse de ses réflexions, le mécontentement de' 
M. de Rénal n'en éclata pas moins par une suite de mots gros- 
siers qui peu à peu inltèrent Julien. Madame de Rénal était 
sur le point de fondre en larmes. A petite le déjeuner fut-il fi- 
ni, qu'elle demanda à Julien de lui dbnner le bras pour la pro- 
menade; eUe s'appuyait sur lui avec amitié. A tout ce que ma- 
dame de Rénal lui disait, Julienne pouTait qde répondre à de- 
mi-voix : 

— Voilà bien les gens riches ! 

M. de Rénal marchait tout près d'eux ; sa présence augmen- 
tait la colère de Julien. Il s'aperçut tout à coup que madame 
de Rénal s'appuyait sur son bras d'une façon marquée ; ce 
mouvement lui fit horreur, il la repoussa avec violence et dé- 
gagea son bras. 

Heureusement M. de Rénal ne vit point cette nouvelle im- 
pertinence ; elle ne fut remarquée que de madame Derville ; 
don amie fondait en larmes. En ce moment M. de Rénal se mit 
à poursuivre à coups de pierres une petite paysanne qui avait 
pds un sentier abusif, et traversait un coin du verger.— Mon- 
sieur Julien, de grâce modérez -vous ; songez que nous avons 
tons des moments d'humeur, dit rapidement madame Derville. 



56 ŒUVRES DE STENDHAL. 

Julien la regarda froidement avec des yeux où se peignait 
le plus souverain mépris. 

Ce regard étonna madame Deryilie, et l'eût surprise bien 
davantage si elle en eût deviné la véritable expression; elle y 
eût lu comme un espoir vague de la plus atroce vengeance. 
Ce sont sans doute de tels moments d'humiliation qui ont fait 
les Robespierre. 

— Votre Julien est bien violent^ il m'efft*aie> dit tout bas 
madame Derville à son amie. 

— Il a raison d'être en colère, lui répondît celle-ci. Après 
les progrès étonnants qu'il a fait faire aux enfants, quMmporte 
qu'il passe une matinée sans leur parler; il faut convenir que 
les bommes sont bien durs. 

Pour la première fois de sa vie, madame de Rénal sentit une 
sorte de désir de vengeance contre son mari. La haine extrême 
qui^ animait Julien contre les riches allait éclater. Heureuse- 
ment M. de Rénal appela son jardinier, et resta occupé avec 
lui à barrer, avec des fagots d'épines, le sentier abusif à travers 
le^ verger. Julien ne répondit pas un seul mot aux prévenan- 
ces, dont pendant tout le reste do la promenade il fut Tobjet. 
A peine M. de Rénal s'était-il éloigné, que les deux amies, se 
prétendant fatiguées, lui avaient demandé chacune un bras. 

Entre ces deux femmes, dont un trouble extrême couvrait 
les joues de rougeur et d'embarras, la pâleur hautaine, Talr 
sombre et décidé de Julien foimait un étrartge contraste. Il 
méprisait ces femmes, et tous les sentiments tendres. -*- 

Quoi ! se disait-il, pas même cinq cent? francs de rente pour 
terminer mes études ! Ah ! comme je l'enverrais promener ! 

Absorbé par ces idées sévères, le peu qu'il daignait com- 
prendre des mots obligeants des deux amies lui déplaisait 
comme vide de sens, niais, faible, en un mot féminin, 

A force de parler pour parler, et de chercher à maintenir 
la conversation vivante, il arriva à madame de Rénal de dire 
que son mari était venu de Verrières parce qu'il avait fait 
marché, pour de la paille de maïs, avec un de ses fermiers. 
(Dans ce pays, c'est avec de la paille de maïs que Ton rem- 
plit les paillasses des lits. ) 



LE ROUGE ET LE NOIR. 57 

— ^MoD mari ne nous rejoindra pas, ajouta madame de Rénal ; 
avec le jardinier et son valet de chambre, il va s'occuper d'a- 
chever le renouvellement des paillasses de la maison. Ce matin 
il a mis de la paiUe de mais dans tous les lits du premier 
étage^ maintenant il est au second. 

Julien changea de couleur; il regarda madamt de Rénal 
d^un air singulier^ et bientôt la prit à part en quelque sorte 
en doublant le pas. Madame Derviile les laissa s'éloigner. 

— Sauvez-moi la vie, dit Julien à madame de Rènal^ vous 
seule le pouvez ; car vous savez que le valet de chambre me 
hait à la mort. Je dois vous avouer^ madame^ que j'ai un 
portrait ; je l'ai caché dans la paillasse de mon lit. 

A ce mot^ madame de Rénal devint pâle à son tour. 

— Vous seule^ madame^ pouvez dans ce moment entrer 
dans ma chambre ; fouillez, sans qu'il y paraisse, dans l'angle 
de la paQlasse qui est le plus rapproché de la fenêtre, vous y 
trouverez une petite boîte de carton noir et lisse. 

— Elle renferme un portrait? dit madame de Rénal pouvant 
à peine se tenir debotit. 

Son air de découragement fut aperçu de Julien, qui aussitôt 
en profita. 

— J'ai une seconde £râce à vous demander, madame : je 
vous supplie de ne pas regai'der ce portrait, c'est mon seci*et. 

— C'est un secret ! répéta madame de Rénal, d'une voix 
éteinte. 

Mais, quoique -élevée parmi des gens fiers de leur fortune, 
et sensibles au seul intérêt d'argent, l'amour avait déjà mis 
de la générosité dans cette âme. Cmelièment blessée, ce l'ut 
avec Fair du dévouement le plus simple que madame de Rénal 
fit à Julien les questions nécessaires pour pouvoir bien s'ac- 
quitter de sa commission. 

— Ainsi, lui dit-elle en s'éloignant, une petite boîte ronde^ 
de carton noir, bien lisse. 

— Oui, madame, répondit Julien de cet airdurqueledangeu^ 
donne aux hommes. 

Elle monta au second étage du château, pâle comme si elle 
fût allée à la mort. Pour comble de misère elle sentit qu'elle 



^a oeuvHES ds Stendhal. 

était sur le point de se trouver mal; mais la nécessité de ren- 
dre service à Julien lui rendit des forces. 

— Il faut que j'aie cette bdte, se dit-eile en doublant le 
pas. 

Elle entendit son mari parler au valet de chambre, dans la 
chambre jqpême de Julien. Heureusement ils passèrent dans 
celle des enfants. Elle souleva le matelas et plongea la main 
dans la paillasse avec une teUe violence qu'elle s'écorcha les 
doigts. Mais ouoique fort sensible aux petites douleurs de ce 
genre^ elle n'eut pas la conscience de ceUB<\, car presque en 
même temps elle sentit le poli de la boite de carton. Elle la 
saisit et dispai'ut. 

A peine fut-elle délivrée de la crainte d'être surprise par son 
mari> quel'hoiTeur que lui causait cette boîte fut sur le pokit 
de la faire décidément se trouver mal. 

— Julien est donc amoureux^ et je tiens là le portrait de la 
femme qu'il aime 1 

Assise sur une chaise dans Tanlicbambre de cet appartement> 
madame de Rénal était en proie à toutes les horreurs de la 
jalousie. Son extrême ignorance lui fut encore utile en ce 
moment; l'étonnement tempérait la douleur. Julien parut^ 
saisit la boite^ sans remercier^ sans rjeu dire^ et courut dans 
sa chambre où il fit du feu, et la brûla à l'instant. 11 était 
pâle, anéanti; il s'exagérait l'étendue du danger qu'il venait 
de courir. 

— Le portrait de Napoléon, se disait-il en hochant la tête, 
trouvé caché chez un homme ^ui fait profession d'une telle 
haine pour l'usurpateur ! trouvé par M. de Rénal, teUement 
ultra et teUement Irrité ! et pour comble d'imprudente, sur 
le carton blanc derrière le portrait, des lignes écrites de ma 
main ! et qui ne peuvent laisser aucun doute sur l'^excès de 
mon admiration ! et chacun de ces transports d'amour est daté ! 
il y en a d'avant-hier. 

Toute ma réputation tombée, anéantie en un moment ! se 
disait Julien, en voyant brûler la boite, et ma réputation est 

tout mon bien, je ne vis que par elle et encore, quelle vie, 

graq4 Dieu! 



LE ROUGE ET LE NOIR. 50 

Une heure après, la fatigue et la pitié quH sentait pour lui- 
même le disposaient à rattendrissement H rencontra madame 
de Rêual et prit sa main qu'il baisa avec plus de sincérité qu'il 
n^avait jamais fait. Elle rougit de l>onbeur, et presque au 
même instant, repoussa Julien avec la colère de la jalousie. 
La fierté de Julien, si récemment blessée, en ût uq sot dans 
ce moment. 11 ne vit en madame de Rénal qu'ima femme ri- 
che ; il laissa tomber sa main avec dédain, et s'éloigna. Il alla 
se promener pensif dans le jardin ; bientôt un «ourire amer 
parut sur ses lè\Tes. 

Je me promène là, tranquille comme un homme maître de 
son temps! Je ne m'occupe pas des enfants! je m'expose aux 
mots tiumiliants de M. de Rénal, et il aura raison. Il courut 
à la chambre des enfants. 

Les caresses du plus jeune, qu'il aimait beaucoup, calmèrent \ 
un peu sa cuisante douleur. ' 

Celui-là ne me méprise pas encore, pensa Julien. Mais bien- 
tôt il se reprocha cette diminutiiHi de douleur comme une 
nouvelle faiblesse. Ces enfants me caressent comme ils cares- 
seraient le jeune chien de chasse que Ton a acheté hier. 



Via srand Cœttr et une petite JPeFtune. 

Bat passion most dissembles, yet betrays, 
Ëven by its darkness ; as tbe blackest sky 
Foretels the beaviest tempest. 

Don Juan, c. I, st. Tl. 

M. de Rénal qui suivait toutes les chambres du château, re« 
vint daus celle des enfants avec les domestiques qui rappor- 
taient les paillasses. L'entrée soudaine de cet homme fut pour 
Julien la goutte d'eau qui fait déborder le vase. 

Plus pâle, phis sombre qu'à l'ordinaire, il s'élança vers lui. 
M. de Rénal s'arrêta et regarda ses domestiques. 

— Monsieur, lui dit Julien, croyez-vous qifavec tout autre 



60 OEUVRES DE STENDHAL. 

précepteur, vos enfants eussent fait les mêmes progrès qu'a- 
vec moi? Si vous répondez que non, continua Julien, sans lais- 
ser à M. de Rénal le temps de pai-ler, comment osez-vous m'a- 
dresser le reproche que je les néglige? 

M. de Rénal, à peine remis de sa peur^ conclut du ton 
étrange qu'il voyait prendre à ce petit paysan, qu'il avait en 
poche quelque proposition avantageuse, et qu'il allait le quit- 
ter. La colère de Julien s'augmentant à mesure qu'il parlait : 

— Je puis vivre sans vous, monsieur, ajouta-t-îl, 

— Je suis vraiment fâché de vous voir si agité, répondit 
M. de Rénal en balbutiant un peu. Les domestiques étaient à 
dix pas, occupés à arranger les lits. 

— Ce n'est pas ce qu'il me faut, monsieur, reprit Julien 
hors de lid ; songez à l'infamie des paroles que vous m'avez 
adressées, et devant des femmes encore ! 

M. de Rénal ne comprenait que trop ce que demandait Ju- 
lien, et un pénible combat déchirait son âme. Il arriva que 
Julien effectivement fou de colère, s'écria : 

— Je sais où aller, monsieur, en sortant de chez vous. 

A cemot^ M. de Rénal vît Julien installé chez M. Valenod. 

— Eh bien , monsieur, lui dit-il enfin avec un soupir et de 
l'air dont ileût appelé le chirurgien pour l'opération la plus 
douloureuse, j'accède à votre demande. A compter d'après de- 
main, qui est le premier du mois, je vous donne cinquante 
francs par mois. 

Julien eut envie de rire et resta stupéfait : toute sa colère 
avait disparu. 

Je ne méprisais pas assez Tanimal, tse dit-il? Voilà sans 
doute la plus grande excuse que puisse faire une aine aussi 
basse. 

Les enfants qui écoulaient cette scène bouche béante, cou- 
rurent au jardin dire à leur mère que M. Julien était bien en 
colère, mais qu'il allait avoir cinquante fi-ancs par mois. 

Julien les suivit par habitude, sans même regarder M- de 
Rénal, qu'il laissa profondément irrité. 

— Voilà cent soixante-huit-fraiics, se disait le maire, que 
me coûte M. Valenod. 11 faut absolument que je lui dise deux 



LE ROUGE ET LE NOIR. 61 

mots fermes sur son entreprise des fournitures pour les enfants 
trouvés. 

Un instant après, Julien se retrouva vis-à-vis de M. de 
Rénal : 

— J^ai à parler de ma cœiscience à M. Chélan ; j^ai l'hon- 
neur de vous prévenir queje serai absent quelques heures. 

— Eh , mon cher Julien, dit M. de Rénal, en riant de l'air 
le plus faux, toute la journée, si vous voulez, toute celle de 
demain, mon bon ami. Prenez le cheval du jaixiinier pour al- 
ler à Verrières. 

Le voilà, se dit M. de Rénal, qui va rendre réponse à Va- 
lenod ; U ne m'a rien promis, mais il faut laisser se refroidir 
cette tête de jeune homme. 

Julien s'échappa rapidement et monta dans les grands bois 
par lesquels on peut aller de Vergy à Verrières. 11 ne voulait 
point arriver sitôt chez M. Ghéian. Loin de désirer s'astreindre 
à une nouvelle scène d'hypocrisie, il avait besoin d'y voir clair 
dans son âme, et de donner audience à la foule de sentiments 
qui l'agitaient. 

J'ai gagné une bataille, se dit-il aussitôt qu'il se vit dans 
les bois et loin du regard des honuneSi j'ai donc gagné une 
bataille! 

Ce mot lui peignait en beau toute sa position, et rendit à son 
âme quelque tranquiUité. 

Me voilà avec cinquante francs d'appointements par mois, 
il faut que M. de Rénal ait une belle peur. Mais de quoi? 

Celte méditation sur ce qui avait pu faire peur à l'homme 
heureux et puissant contre lequel une heure auparavant il 
était bouillant de colère, acheva de rasséréner l'âme de Julieu. 
Il fut presque sensible un moment à la beauté ravissante des \ 
bois au milieu desquels il marchait. D'énormes quartiers de j 
roches nues étaient tombés jadis au milieu de la forêt du côté ^ 
de la montagne. De grands hêtres s'élevaient presque aussi \ 
haut que ces rochers dont l'ombre donnait une fraîcheur déli- ; 
cieuse à trois pas des endroits où la chaleur des rayons du so- \ 
leil eût rendu impossible de s'arrêter. 

Julien prenait haleine un instant à l'ombre de ces grandes 

4 



«2 



ŒUVRES DE STENDHAL. 



roches, et pui$ se remettait à monter. Bientôt par un étroit 
sentier à peine marqué et qui sert seulement aux gardiens des 
chèvres, iJ se trouva dehout sur un roc immense et bien sûr 
d'être séparé de tous les hommes. Cette position physique le 
fit sourire, elle lui peignait la position qu^il brûlait d'atteindre 
au moral. L'aii*pur de ces montagnes élevées communiqua la 
sérénité et même la joie à son âme. Le maira de Vemères 
était bien toujours, à ses yeux, le représentant de tDus les ri- 
ches et de tous les insolents de la terre, mais Julien sentait que 
la haine qui venait de l agiter, malgré la violence de ses mou- 
vements, n'avait rien de pei*sonnel. S'il eût cessé de voir 
M. de Rénal, en huit jours il Teût oublié, lui, son château, ses 
chiens, ses enfants et toute sa famille. Je Tai forcé, je ne sais 
comment, à faire le plus grand sacrifice. Quoi? plus de cin- 
quante écus par an? un instant auparavant je m'étais tiré du 
plus grand danger. Voilà deux vict(Hres en un jour ; la seconde 
est sans mérite, il faudrait en deviner le comment. Mais à de- 
main les pénibles recherches. 

Julien, debout sur son grand rocher, regardait le ciel, em- 
brasé par un soleil d'août. Les cigales chantaient dans le champ 
au-dessous du rocher ; quand elles se taisaient tout était si- 
lence autour de lui. U voyait à ses pieds vingt lieues de pays. 
Quelque épervier parti des grandes roches au-dessus de sa tête 
était aperçu par lui, de temps à autre, décrivant en silence 
ses cercles immenses. L'œil de Julien suivait machinalement 
l'oiseau de proie. Ses mouvements tranquilles et puissants 
le frappaient; il enviait cette force, il enviait cet isole- 
ment. 

C'était la destinée de Napoléon ; serait-ce un jour la sienne ? 



/ 



LE ROUGE ET LE NOIR. 63 

XI 

* 

Une Soirée. 

Yet Julia*s yery coldnes still was klnd, 
And tremulously gentle her small hand 
Withdrew Itself from his, but left behind 
A little pressure, thrilling, and so bland 
And slight, so very sligbt tbat to tbe mind , 
Twas but a doubt. 

Pon /«on, C. 1,8t. 74, 

n fallut pourtant paraître à Verrières. Eo sortant du près* 
bytère, un heureux hasard fit que Julien rencontra M. Valenod 
auquel il se hâta de raconter Taugmentation de ses appointe- 
ments. 

De retour à Vergy^ Julien ne descendit au jardin que lors-» 
qu'il fut nuit close. Son âme ëtait fatiguée de ce grand nom- 
bre d'émotions puissantes qui l'avaient agitée dans celte jour- 
née. Que' leur dirai-je? pensait-il avec inquiétude^ en songant 
aux dames. Il était loin de voir que son âme était précisément 
au niveau des petites circonstances qui occupent ordinairement 
tout l'intérêt des fenunes. Souvent julien était inintelligible 
pour madame Derville et même pour son amie, et à son tour 
ne compreniût qu'à demi tout ce qu'elles lui disaient. Tel était 
l'effet de la force^ et, si j'ose parler ainsi, de la grandeur des 
mouvements de passion qui bouleversaient l'âme de ce jeune 
ambitieux. Chez cet être singulier, c'était presque tous les 
jours tempête. 

En entrant ce soir-là au jardin, Julien était disposé à s'occu- 
per des idées des jolies cousines. Elles l'attendaient avec impa- 
tience. Il prit sa place ordinaire, à côté de madame de -Rénal. 
L'obscurité devint bientôt profonde. 11 voulut prendre une 
main blanche que depuis longtemps il v(îyait près de lui, ap- 
puyée sur le dos d'une chaise. On hésita un peu, mais on finit 
par la lui retirer d'une façon qui marquait de l'humeur. Julien 
était disposé à se le tenir pour dit,* et à continuer gaiement la 
conversation, quand il entendit M. de Rônal qui s'approchait. 



64 OEUVRES DE STENDHAL. 

Julien avait encore dans Toreille les paroles grossières du 
matin. Ne serait-ce pas, se dit-il, une façon de se moquer de 
cet être, si comblé de tous les avantages de la fortune, que de 
prendre possession de la main de sa femme, précisément en 
sa présence? Oui, je le ferai, moi, pour qui il a témoigné tant 
de mépris. 

De ce moment la tranquillité, si peu naturelle au caractère 
de Julien, s'éloigna bien vite; il désira avec anxiété, et sans 
pouvoir songer à rien autre chose, que madame de Rénal vou- 
lût bien lui laisser sa main. 

M. de Rénal parlait politique avec colère : deux ou tmis in- 
dustriels de Verrières deveiiaient décidément plus riches que 
lui, et voulaient le contrarier dans les élections. Madame Der- 
ville récoutait. Julien, irrité de ces discours, approcha sa chaise 
de celle de madame de Rénal. L'obscurité cachait tous les 
mouvements. 11 osa poser sa main très-près du joli bras que la 
robe laissait à découvert. 11 fut troublé, sa pensée ne fut plus 
à lui; il approcha sa joue de ce joli bras, il osa y appliquer ses 
lèvres. 

Madame de Rénal frémit. Son mari était à quatre pas; elle 
se hâta de donner sa main à Julien, et en même temps de le 
repousser un peu. Comme M. de Rénal continuait ses injures 
contre les gens de rien et les jacobins qui s'enrichissent, Julien 
couvrait la main qu'on lui avait laissée de baisers passionnés 
ou du moins qui semblaient tels à madame de Rénal. Cepen- 
dant la pauvre femme avait eu la preuve, dans cette journée 
fatale, que rhomme qu'elle adorait sans se Tavouer aimait ail- 
leurs ! Pendant toute Tabsence de Julien, elle avait été en proie 
à un malheur extrême, qui Tavait fait réfléchir. 

Quoi! j'aimerais, se disait-elle, j'aurais de l'amour? Moi, 
femme mariée, je serais amoureuse? mais, se disait-elle, je n'ai 
jamais éprouvé pour mon mari cette sombre folie, qui fait que 
je ne puis détacher ma pensée de Julien. Au fond ce n'est qu'un 
enfant plein de respect pour moi ! Cette folie sera passagèi*e. 
Qu'importe à mon mai*i les sentiments que je puis avoir pour 
ce jeune homme? M. de Rénal serait ennuyé des conversations 
que j'ai avec Julien, sur des choses d'imagination. Lui, il pense 



LE ROUGE ET LE NOIR. 65 

à ses affaires. Je ne lui enlève rien pour le donner à Julien. 

Aucune hypocrisie ne venait altérer la pufeté de cetle 
âme naïve, égarée par une passion qu'elle n'avait jamais 
éprouvée. Elle était trompée, mais à son insu, et cependant 
un instinct de vertu était efliayé. Tels étaient les combats qui 
ragitaient quand Julien parut au jardin. Elle l'entendit parler; 
presque au même instant elle le vit s'asseoir à ses côtés. Son 
àme fut comme enlevée par ce bonheur charmant qui depuis 
quinze jours Tétonnait plus encore qu'il ne la séduisait. Tout 
était imprévu pour elle. Cependant, après quelques instants : 
il suffit donc, se dit-elle, de la présence de Julien pour effacer 
tous ses torts? Elle fut effrayée; ce fut alore qu'elle lui ôta sa 
main. 

Les baisers remplis de passion, et tels que jamais elle n'en 
avait reçu de pareils, lui firent tout à coup oublier que peut- 
être il aimait une autre femme. Bientôt il ne fut plus coupable 
à ses yeux. La cessation de la douleur poignante, fille du 
soupçon, la présence d'un bonheur que jamais elle n'avait 
même rêvé, lui donnèrent des transports d'amour et de folie * 
gaieté. Cette soirée fut charmante pour tout le monde excepté 
pour le maire de Verrières, qui ne pouvait oublier ses industriels 
enrichis. Julien ne pensait plus à sa noire ambition, ni à ses 
projets si difficiles à exécuter. Pour la première fois de sa vie, 
il était entraîné par le pouvoir de la beauté. Perdu dans une rê- 
verie vague et douce, si étrangère à son caractère, pressant dou- 
cement cette main qui lui plaisait comme parfaitement jolie, il 
écoutait à demi le mouvement des feuilles du tilleul agitées par 
ce léger vent de la nuit, et les chiens du moulin du Doubs qui 
aboyaient dans le lointain . : 

m 

Mais cette émotion était un plaisir et non une passion. En 
rentrant dans sa chambre, il ne songea qu'à un bonheur, ce- 
lui de reprendre son livre favori ; à vingt ans, l'idée du monde 
et de l'effet à y produire l'emporte sur tout. 

Bientôt cependant il posa le livre. A force de songer aux 
victoires de Napoléon, il avait vu quelque chose de nouveau 
dans la sienne. Oui, j'ai gagné une bataille, se dit-il; il faut 
en profiter ; il faut écraser l'orgueil de ce lier gentilhomme 

4. 



' >* 



68 ŒUVRES DE STENDHAL. 

pendant qall est en retraite. C'est là Napoléon tont pur. Il faut 
que je demande un congé de trois jours pour aller voir mon 
ami Fouqué. S'il me le refuse^ je lui mets encore le marché 
à la main^ mais il cédera. 

Madame de Rénal ne put fermer Toéil. 11 lui semblait n'avoir 
pas yécu jusqu'à ce moment. Elle ne pouvait distraire sa pen- 
. sée du bonheur de sentir Julien couvrir sa main de baisers 
enflammés. 

Tout à coup l'affreuse parole : adultère^ lui apparut. Tout 
ce que la plus vile débauche peut imprimer de dégoûtant à 
Fidée deTamour des sens se présenta à son imagination. Ces 
idées Yoidaient tâcher de ternir Tirnage tendre et divinequ'elie 
se faisait de Julien et du bonheur de l'aimer. L'avenir se pei- 
gnait sous des couleurs terribles. Elle se voyait méprisable. 

Ce moment fut affreux ; son âme arrivait dans des pays in- 
connus. La veille elle avait goûté un bonheur inéprouvé ; 
maintenant elle se trouvait tout à coup plongée dans un mal- 
heur atroce. Elle n'avait aucune idée de telies souf&'ances^ 
'^A elles troublèrent sa raison, JElle eut un instant la pensée d'a- 
\j^ I vouer à son mari qu'elle craignait d'aimer Julien. C^eût été 
I parler de lui. Heureusement elle rencontra dans sa mémoire 
un précepte donné jadis par sa tante^ la veille de son mariage. 
11 s'agissait du danger des confidences faites à un mari, qui 
après tout est un maître. Dans l'excès de sa douleur elle se 
tordait les mains. 

Elle était entraînée au hasard par des images contradii^toires 
et douleureusçs. Tantôt elle craignait de n'être pas aimée, 
tantôt l'affreuse idée du crime la torturait comme si le lende- 
main elle eût dû être exposée au pilori, sur la place publique 
de Verrières, avec un écriteau expliquant son adultère à la po- 
pulace. 

Madame de Rénal n'avait aucune expérience de la vie; 
même pleinement éveillée et dans l'exercice de toute sa raison, 
elle n'eût aperçu aucun intervalle entre être coupable aux yeux 
de Dieu^ et se trouver accablée en public des marques les plus 
bruyantes du mépris général. 

Quand l'affreuse idée d'adultère et de toute l'ignominie que, 



LE ROUGE ET LE NOIR. 67 

dans son opinion^ ce crime entraîne à sa suite, lui laissait quel- 
que repos, et qu'elle venait à songer à la douceur de vivre 
avec Julien innocemment, et comme par le passe, elle se trou- 
vait jetée dans Tidëe horrible que Julien aimait une autre 
femme. Elle voyait encore sa pâleur quand il avait craint de 
perdre son portrait, ou de la compromettre en le laissant voir. 
Pour la première fois, elle avait surpris 1^ crainte sur cette 
physionomie si tranquiUe et si noble. Jamais il ne s'était mon- 
tré ému ainsi pour elle ou pour ses enfants. Ce surcroit de 
douleur aniva à toute l'intensité de malheur qu'il est donné à 
l'âme humaine de pouvoir supporter. Sans s'en douter, ma- 
dame de Rénal jeta des cris qui réveillèrent sa femme de 
chambre. Tout à coup elle vit paraître auprès de son lit la 
clarté d'une lumière, et reconnut Elisa. 

— Est-ce vous qu'il aime ? s'écria-t-elle dans sa folie. 

La femme de chambre, étonnée du trouble affreux dans le- 
quel elle surpi^nait sa maîtresse, ne ût heureusement aucune 
attention à ce mot singulier. Madame de Rénal sentit son im- 
prudence : « J'ai la fièvre, lui dit-elk, et, je crois, un peu de 
délire ; restez auprès de moi. » Tout à fait réveillée par la né- 
cessité de se contrahidre, elle se trouva moins malheureuse ; 
la raison reprit l'empire que l'état de demi-sommeil lui avait 
ôté. Pour se délivrer du regard fixe de sa femme de chambre, 
elle lui ordonna de lire le journal, et ce fut au bruit monotone 
de la voix de cette fille, lisant un long article de la Quoiidien- 
ne, que madame de Rénal prit la résolution vertueuse de 
traiter Julien avec une froideur parfaite quand elle le re» 
verrait. 

XII 
IJn Toyage. 

On trouve à Paris des gens élégants, 
il peut y avoir en province des gens k 
A caractère. 

Sl«TE8. 

Le lendemain, dès cinq heures, avant que madame de Rénal 
fût visible, Julien avait obtenu de son mari un congé de trois 



68 CEUVRES DE STENDHAL. 

jours. Contre son attente^ Julien se trouva le désir de la revoir. 
il songeait à sa main si jolie. Il descendit au jardin; madame 
de Rênai se fit longtemps attendre. Mais si Julien Peut aîmée^ 
il Teût aperçue derrière les persiennes à demi fermées du pre- 
mier étage, le front appuyé contre la vitre. Elle le regardait. 
Enfin, malgré ses résolutions, elle se détermina à paraître au 
jardin. Sa pâleur habituelle avait fait place aux plus vives 
couleurs. Cette femme si naïve était évidemment agitée r un 
sentiment de contrainte et même de colère altérait cette ex- 
pression de sérénité profonde et comme au-dessus de tous les 
vulgaires intérêts de la vie, qui donnait tant de charmes à cette 
figure céleste. 

Julien s'approcha d'elle avec empressement; il admirait ces 
bras si beaux qu'un châle jeté à la hâte laissait apercevoir. La 
fraîcheur de Pair du matin semblait augmenter encor Téclat 
d'un teint que Tagitation de la nuit ne rendait que plus sensi- 
ble à. toutes les impressions. Cette beauté modeste et touchante^ 
et cependant pleine de pensées que Ton ne trouve point dans 
les classes inférieures, semblait révéler à Julien une faculté 
de son âme qu'il n'avait jamais sentie. Tout entier à l'adnGiira- 
tion des charmes que surprenait son regard avide, iulien ne 
songeait nullement à l'accueil amical qu^il s'attendait à rece- 
voir. Il fut d'autant plus étonné de la froideur glaciale qu'on 
cherchait à lui montrer, et à travers laquelle il crut même 
distinguer l'intention de le remettre à sa place. . 

Le sourire du plaisir expira sur ses lèvres ; il se souvint du 
rang qu'il occupait dans la société, et surtout aux yeux d'une 
noble et riche héritière. En un moment il n'y eut plus sur sa 
physionomie que de la hauteur et de la colère contre lui-même. 
11 éprouvait un violent dépit d'avoir pu relarder son départ de 
plus d'une heure pour recevoir un accueil aussi humiliant. 

11 n'y a qu'un sot, se dit-il, qui soit en colère contre les 
autres : une pierre tombe parce qu'elle est pesante. Serai-je 
toujours un enfant? quand donc aurai-je contracté la bonne 
habitude de donner de mon âme à ces gens-là juste pour leur 
argent ? Si je veux être estimé et d'eux et de moi-même, il 
faut leur montrer que c'est ma pauvreté qui est en commerce 



LE ROUGE ET LE NOIR. 69 

avec leur richesse, mais que mon cœif est à mille lieues de 
leur insolence^ et placé dans une sphère trop haute pour être 
atteint par leurs petites marques de dédain ou de faveur. 

Pendant que ces sentiments se pressaient en foule dans 
rame du jeune précepteur, sa physionomie mobile prenait 
l'eipression de l'orgueil souffrant et de la férocité. Madame de 
Rénal en fut toute tix)ublée. La froideur vertueuse qu'elle avait 
voulu donner à son accueil fit place à Texpression de l'intérêt, 
et d*un intérêt animé par toute la surprime du changement 
subit qu'elle venait de voir. Les paroles vaines que l'on s'a- 
dresse le matin sur la santé, sur la beauté de la journée, ta- 
rirent à la fois chez tous les deux. Julien, dont le jugement 
n'était troublé par aucune passion, trouva bien vite un moyen 
de marquer à madame de Rénal combien pçu il se croyait avec 
elle dans des rapports d'amitié ; il ne lui dit rien du petit 
voyage qu'il stllait entreprendre, la salua et partit. 

Comme elle le regardait àUer, atterrée de la hauteur sombre 
qu'elle lisait dans ce regard, si aimable la veille, son fils aîné, 
qui accourait du fo'nd du jardin, lui dit en l'embrassant : 

— Nous avons congé, M. Julien s'en va pour un voyage. 

A ce mot, madame de Rénal se sentit saisie d'un froid mor- 
tel; elle était malheureuse par sa vertu, et plus malheureuse 
encore par sa faiblesse. 

Ce nouvel événement vint occuper toute son imagination ; 
elle fut emportée bien au delà des sages résolutions qu'elle 
devait à la nuit terrible qu'elle venait de passer. Il n'était 
plus question de résister à cet amant si aimable, mais de le 
perdre à jamais. 

Il fallut assister au déjeuner. Pour comble de douleur, M. de 
l^êoal et madame Derville ne parlèrent que du départ de 
Julien. Le maire de Venières avaient remarqué quelque chose 
d'insolite dans le ton ferme avec lequel il avait demandé un 
congé. 

— Ce petit paysan a sans doute en poche des propositions 
de quelqu'un. Mais ce quelqu'un, fût-ce M. Valenod, doit être 
«n peu découragé par la somme de 600 francs, à laquelle 
naaintenant il faut porter le déboursé annuel. Hier, à Venières, 



70 OEUVRES DE STENDHAL. 

on aui'a demandé un4lëlai de trois jours pour réfléchir ; et ce 
matin^ afin de n'être pas obligé à me donner une réponse^ le 
petit monsieur part pour la montagne. Être obligé de compter 
avec un misérable ou>Tier qui fait Tinsolent; Yoilà pourtant 
où nous sommes arrivés 1 

-^Puisque mon mari^ qui ignore combien profondément il a 
blessé Julien, pense qu'il nous quittera, que dois-je croire 
moi-même ? se dit madame de Rénal. Ah I tout est décidé ! 

Âûn de pouvoir du moins pleurer en liberté, et ne pas répon- 
dre aux questions de madame Derrille^ elle parla d'un mal de 
tête affreux, et se mit au lit. 

— Voilà ce que c'est que les femmes, répéla M. de Rênal^ 
y a toujours quelque chose de dérangé à ces machines 
compliquées. Et il s'en alla goguenard. 

Pendant que madame de Rénal était en proie à ce qu^a de 
pins cruel la passion terrible dans laquelle le hasard l'avait 
engagée^ Julien poursuivait son chemin gaiement au milieu 
des plus beaux aspects que puissent présenter les scènes de 
montagnes. Il fallait traverser la grande chaîne au nord de 
Vergy. Le sentier qu'il suivait, en s'élevant peu à peu parmi de 
grands bois dé hêtres, forme des zigzags infinis sur la pente 
de là haute montagne qui dessine au nord la vallée du Doubs. 
Bientôt les regards du voyageur, passant pardessus les coteaux 
moins élevés qui contiennent le cours du Doubs vers le midi^ 
s'étendirent jusqu^aux plaines fertiles de la Bourgogne et du 
Beaujolais. Quelque insensible que Fàme de ce jeune ambi- 
tieux fût à ce genre de beauté, il ne pouvait s'empêcher de 
s'arrêter de temps à autre pour regainier un spectacle si vaste 
et si imposant. 

Enfin il atteignit le sommet de la grande montagne, près 
duquel il fallait passer pour arriver, par cette route de tra- 
verse, à la vallée solitaire qu'habitait Fouqué, le jeune mar- 
chand de bois son ami. Julien n'était point pressé de le voir, 
lui ni aucun autre être humain. Caché comme un oiseau de 
proie, au milieu des roches nues qui couronnent la grande 
montagne, il pouvait apercevoir de bien loin tout homme qui 
se serait approché de lui. Il découvrit une petite grotte au 



LE ROUGE ET LE NOIR. 71 

milieu de la pente presque verticale d'un des rochers. 11 prit 
sa course^ ef bientôt fut établi dans cetie retraite. Ici, dit-il 
avec des yeux brillants de joie, les hommes ne sauraient me 
faire de mal. 11 eut l'idée de se livrer au plaisir d^écrire ses 
pensées, partout ailleurs si dangereux pour lui. Une pierre 
carrée lui servait de pupitre. Sa plume volait : il ne voyait 
rien de ce qui l'entourait. Il remarqua enfin que le soleil se 
couchait derrière les montagnes éloignées du Beaujolais. 

Pourquoi ne passerais-je pas la nuit ici? se dit-il; j'ai du . 
pain, el je suis libre ! Au son de ce grand mot son âme s'exalta^ 1 
son hypocrisie faisait qu'il n'était pas libre même chez Fouqué. | 
La tête appuyée sur les deux mains, Julien resta dans c^tte 
grotte j)lus heureux qu'il ne Favait été de sa vie, agité par 
ses rêveries et par son bonheur de liberté. Sans y songer il vit 
s'éteindre> l'un après l'autre, tous les rayons du crépuscule. 
Au milieu de cette obscurité immense, son âme s'égarait dans 
la contemplation de ce quMl s'imaginait rencontrer un jour à 
Paris. C'était d'abord une femme bien plus belle et d'un génie 
bien plus élevé que tout ce qu'il avait pu voir en province. 
11 aimait avec passion, il était aimé. S'il se séparait d'elle pour 
quelques instants, c'était pour se couvrir de gloire et mériter 
d'être encore plus aimé. 

Hême en lui supposant l'imagination de Julien^ un jeune 
homme élevé au milieu des tristes vérités de la société de 
Paris, eût été réveillé à ce point de son roman par la froide 
ironie ; les grandes actions auraient disparu- avec l'espoir d'y 
atteindre, pour faire place à la maxime si connue : Quitte-t-on 
sa maîtresse, on risque, hélas ! d'être trompé deux ou trois 
fois par jour. Le jeune paysan ne voyait rien entre lui et les 
actions les plus héroïques, que le manque d'occasion. 

Mais une nuit profonde avait remplacé le jour, et il avait 
encore deux lieues à faire pour descendre au hameau habité 
par Fouqué. Avant de quitter la petite grotte^ Julien alluma 
du feu et brûla avec soin tout ce qu'il avait écrit. 

11 étonna bien son ami en frappant à sa porte à une heure 
du matin. Il trouva Fouqué occupé à écrire ses comptes. Cé^ ^ 
(ait un jeune homme de haute taille, assez mal fait, avec de 



72 ŒUVRES DE STENDHAL, 

grands traits durs, un nez infini^ et beaucoup de bonhomie 
cachée sous cet aspect repoussant. 

— T^es-tu donc brouillé avec ton M. de Rêiial^ que tu m'ar- 
lives ainsi à Timproviste ? 

Julien lui raconta^ mais comme il le fallait^ les événements 
de la veille. 

— Reste avec moi, lui dit Fouqué ; je vois que lu connais 
M. de Rénal, M. Valenod, le sous-préfet Maugiron, le curé 
Gbélan ; tu as compris les finesses du caractère de ces gens- 
là ; te voilà en état de paraître aux adjudications. Tn sais 
l'arithmétique mieux que.moi, tu tiendras mes comptes ; je ga- 
gne gros dans mon commerce. L'impossibilité de tout faire par 
moi-même^ et la crainte de rencontrer un fripon dans l'homme 
que je prendrais pour associé, m'empêchent tous les jours 
d'entreprendre d'excellentes affaires. 11 n'y a pas un mois que 
j'ai fait gagner six mille francs à Michaud de Saint-Amand, 
que je n'avais pas revu depuis six ans, et que j'ai trouvé par 
hasard à la vente à Pontarlier. Pourquoi n'aurais-tu pas ga- 
gné, toi, ces six mille francs, ou du moins trois mille? car, si 
ce jour-là je t^avais eu avec moi, j'aurais mis l'enchère à cette 
-coupe de bpis^ et tout le monde me Teût blenlôt laissée. Sois 
mon associé. 

Cette offre donna de l'humeur à Julien; elle dérangeait sa 
folie ; pendant tout Je souper, que les deux amis préparèrent 
eux-mêmes comme des héros d'Homère, car Fouqué vivait 
seul, il montra ses comptes à Julien, et lui prouva combien 
son commerce de bois présentait d'avantages. Fouqué avait 
la plus haute idée des lumières et du caractère de Julien. 

Quand enfin celui-ci fut seul dans sa petite chambre de bois 
de sapin : 11 est vrai, se dit-il, je puis gagner ici quelques- 
mille francs, puis reprendre avec avantage le métier de soldat 
ou celui de prêlre, suivanl la mode qui alors régnera en 
France. Le petit pécule que j'aurai amassé, lèvera toutes les 
difficidtés de détail. Solitah*e dans cette montagne, j'aurai 
dissipéun peu l'affreuse ignorance où je suis de tant de choses 
qui occupent tous ces hommes de salon. Mais Fouqué renonce 
à se mai'ier; il me répète que la solitude le venà malheureux. 



LE ROUGE ET LE NOIR, 73 

Il est éYident que s'il prend un associé qui n'a pas de fonds à 
verser dans son commerce, c'est dans If^spoir de se faire un 
compagnon qui ne le quitte jamais. 

Tromperai-je mon ami? s'écria Julien avec humeur. Cet 
être, dont l'hypocrisie et l'absence de toute sympathie étaient 
les moyens ordinaires de salut, ne put cette fois supporter 
ridée du phis petit manque de délicatesse envers un homme 
qui l'aimait. 

Mais tout à coup Julien fut heureux; il avait une raison 
pour refuser. Quoi ! je perdrais lâchement sept ou huit années ! 
j'arriverais ainsi à vingt-huit ans ! mais, à cet âge, Bonaparte 
avait fait ses plus grandes choses ! Quand j'aurai gagné ob- 
scurément quelque argent en courant ces ventes de bois, et 
méritant la -faveur de quelques fripon? subalternes^ qui me 
dit que j'aurai encore le feu sacré avec lequel on se fait un 
nom? 

Le lendemain matin, Julien répondit d'un grand sang-froid 
au bon Fouqué, qui regardait l'affaire de l'association comme 
terminée, que sa vocation pour le saint ministère des autels 
ne lui permettait pas d'accepter. Fouqué n'en revenait pas. 

— Mais songes-tu, lui répétait-il, que je t'associe, ou, si tu 
l'aimes mieux, que je te donne quatre mille francs par an? et 
tu veux retourner chez ton M. Rénal, qui te méprise comme 
la boue de ses souliers ! quand tu auras deux cents louis devant 
toi, qu'ist-ce qui l'empêche d'entrer au séminaire ! Je te dirai 
plus, je me charge de te procurer la meilleure cure du pays. 
Car, ajouta Fouqué en baissant h voix, je fournis de bois à 

brûler, M. le M. le M Je leur livre de l'essence de 

chêne de pi*emière qualité qu'ils ne me payent que comme du 
bois blanc, mais jamais argent ne fut mieux placé. 

Rien ne piit vaincre la vocation de Julien. Fauqué finit par 
le a'oire un peu fou. Le troisième jour, de grand matin, Julien 
quitta ^n ami pour passer la journée au milieu des rochers 
de la grande montagne. Il retrouva sa petite grotte, mais il 
n'avait plus la paix de l'âme; les offres de son ami la lui 
avaient enlevée. Comme Hercule, il se trouvait non entre le 
vice et la vertu, mais entre la me'diocrité suivie d'un bien-être 

5 



74 OEUVRES DE STENDHAL. 

assuré et tou» le? rêve«^ héroïques de sa jeunegs^; Je n'ai donc 
pas une véritable fermeté, se disait-il; et c'est là le doute qui 
lui faisait le plus de jnal. Je ne suis pas du bois dont on fait 
les grands hommeS/ puisque je crains que huit années passées 
à me procurer du pain^ ne m'enlèvent cette énergie sublime 
qui fait faire les choses extraordinaires. 

XIII 
lies Bm a Jour. 



Un romui : c'est un miroir qu'on 
promène le long d'an chemin. 
Saint-Réal, 



Quand Julien apei'çut les iniines pittoresques de l'ancienne 
église de Vergy, il remaitiua que depifis l'avant-veille il n'avait 
pas pensé une seule fois à madame de Rénal. L'autre jour en 
partant, cette fenmie m'a rappelé la distance infinie qui nous 
sépare; elle m*a traité comme le fils d'un ouvrier. Sans doute 
elle a voulu me marquer son repentir de m'avoir laissé sa 

main la veille Elle est pom'tant bien jolie> cette main ! quel 

charme! quelle noblesse dans les regards de celte femme I 

La possibilité de faire fortune avec Fouqué, dounait une 
certaine facilité aux raisonnements de Julien; ils n'étaient plus 
aussi souvent gâtés par TiiTitation^ et le sentiment vif de sa 
pauvreté et de sa bassesse aux yeux du monde. Placé comme 
sur un promontoire élevée il pouvait juger^ et dominait pour 
ainsi dire l'extrême pauvreté et l'aisance qu'il appelait encore 
richesse. U était loin de juger sa position en philosophe^ mais 
il eut assez de clairvoyance pour se sentir différent après ce 
petit voyage dans la montagne. 

Il fut frappé du trouble extrême avec lequel madame :de 
Rénal écouta le petit récit de son voyage, qu'elle lui avait de- 
mandé. 

Fouqué avait eu des projets de mariage, des amours mal* 
heureuses; de longues confidences à ce sujet avaient rempli 



LE ROUGE ET LE NOIR. 75 

les conversations des deux amis. Après avoir trouvé le bonheur 
trop tôt, Fouqué s'était aperçu qu'il n'était pas seul aimé. Tous 
ces récits avaient étonné Julien; il avait appris Mendes choses 
nouvelles. Sa vie solitsdre toute d'imagination et de méfiance 
Favait éloigné de tout ce qui pouvait Tédairer. 

Pendant son absence, la vie n'avait été pour- madame de 
Rénal qu'une suite de supplices différents^ mais tous intoléra- 
bles; elle était réellement malade. 

— Surtout^ lui dit madame Derville^ lorsqu'elle vit arriver 
Julien^ indisposée comme tu l'es, tu n'iras pas ce soir au jar- 
diff, l'air humide redoublerait ton malaise. 

Madame Derville voyait avec étonnement que son amie^ 
tonjoui'S grondée par M. de Rénal j à cause de l'excessive sim- 
plicité de sa toilette, venait de prendre des bas à jour et de char- 
mants petits souliers arrivés de Paris. Depuis trois jours la 
seule distraction de madame de Rénal avait été de tailler, et de 
faire faire en toute hâte pac Elisa, une robe d'été, d'une jolie 
petite étoffe fort à la mode. A peine celte robe put-elle être 
terminée quelques instants après l'arrivée de Julien ; madame 
de Rénal la mit aussitôt. Son amie n'eut plus de doutes. EUe 
aime^ l'infortunée I se dit madame Derville. Elle comprit toutes 
les apparences singulières de sa maladie. 

Elle la vit parier à Julien. Ta pâleur succédait à la rougeur 
la plus vive. L'anxiété se peignait dans ses yeux attachés sur 
ceux du jeune précepteur. Madame de Rénal s'attendait à char- 
que naoment qu'il allait s'expliquer, et annoncer qu'il quittait 
la maison ou y restait, Julien n'avait garde de rien dire sur ce 
sujets auquel il ne songeait pas. Après des combats affreux, 
madame de Rêna! osa enfin lui dire, d'une voix tremblante, et 
où se peignait toute sa passion : 

— Quitterez-vous vos élèves pour vous placer ailleurs? 
Julien fut frappé de là voix incertaine et du regard de ma* 

dame de Rénal. Cette femme-là m'aime, se dit-il; mais après ^ 
ce moment passager de faiblesse que se reproche son orgueil, 
et dès qu'elle ne craindra plus mon dépari, elle reprendra sa 
fierté. Cette vue de la position respective fut, chez Julien, ra- 
pide comme l'éclair; il répondit, en hésitant : 



76 OEUVRES DE STENDHAL. 

— J^aurais beaucoup de peine à quitter des enfants si ai- 
mables et 8% bien nés, mais peut-être le faudra-t-il. On a aussi 
des devoirs. envers soi. 

En prononçant la parole si bien nés (c'était un de ces mots 
aristocratiques que Julien avait appris depuis peu)^ il s'anima 
d'un profond sentiment d'anti-sympathie. 

Aux yeux de cette femme^ moi, se disait-il, je ne suis pas 
bien né. 

Madame de Rênal^ en Técoutant^ admirait son génie, sa 
beauté, elle avait le cœur percé de la possibilité de départ 
qu'iJ lui faisait entrevoir. Tous ses amis de Verrières, qui, ^n- 
dant Tabsence de Julien, étaient venus dîner à Vergy,lui avaient 
fait compliment comme à Tenvi sur Thomme étonnant que 
son mari avait eu le bonheur de déterrer. Ce n'est pas que 
Ton comprît rien aux progrès des enfants. L'action de savoir 
par cœiu* sa Bible, et encore en latin, avait frappé les habi- 
tants de Verrières d'une admiration qui durera peut-être un 
siècle. 

Julien, ne parlant à personne, ignorait tout cela. Si madame 
de Rénal avait eu le moindre sang-froid, elle lui eût fait com- 
pliment de la réputation qu'il avait conquise» et l'orgueil de 
Julien rassuré, il eût été pour elle doux et aimable, d'autant 
plus que la robe nouvelle lui semblait charmante. Madame de 
Rénal, contente aussi de sa jolie robe, et de ce que lui en disait 
Julien, avait voulu faire un tour de jardin; bientôt elle, avoua 
qu'elle était hors d'état de marcher. Elle avait pris le bras du 
voyageur et, bien loin d'augmenter ses forces, le contact de ce 
bras les lui ôiait tout à fait. 

11 était nuit; à peine fut-on assis, que Julien, usant de son 
ancien privilège, osa approcher les lèvres du bras de sa jolie 
voisine, et lui prendre la main. 11 pensait à la hardiesse dont 
Fouqué avait fait preuve avec ses maîtresses, et qpn à madame 
de Rénal; le mot bien nés pesait encore sur son cœur. On lui 
serra la main, ce qui ne lui ût aucun plaisir. Loin d'être tier^ 
ou du moins reconnaissant du sentiment que madame de Rénal 
trahissait ce soir-là par des signes trop évidents, la beauté, 
l'élégance, la fraîcheur, le trouvèrent presque insensible. La 



LE ROUGE ET LE NOIR. 77 

pureté de Fâme, TabseDce de toute émotion haineuse^ prolon- 
gent sans doute la durée de la jeunesse. C^est la physionomie 
qui vieillit la première étiez la plupart des jolies fenunes. 

Julien fut maussade toute la soirée ; jusqu'ici il n'avait été 
en colère qu'avec le hasard de la société; depuis que Fouqué 
lui avait offert un moyen ignoble d'arriver à l'aisance^ il avait 
de Thumeur contre lui-même. Tout à ses pensées, quoique de 
temps en temps il dît quelques mots à ces darnes^ Julien finit^ 
sans s'en apercevo\r> P^u* abandonner la main de madame de 
Rénal. Cette action bouleversa Tâme de cette pauvre femme; 
elle y vit la manifestation de son sort. 

Certaine de Taffection de Julien^ peut-être sa vertu eût trouvé 
des forces contre lui. Tremblante de le perdre à jamais^ sa 
passion Tégara jusqu'au point de reprendre la main de Julien^ 
que*, dans sa distraction, il avait laissée appuyée sur le dossier 
d'une chaise. Cette action réveilla ce jeune ambitieux : il 
eût voulu qu'elle eût pour témoins tous ces nobles si fiers 
qui, à table, lorsqu'il était au bas bout avec les enfants, le re- 
gardaient avec un sourire si protecteur. Cette femme ne peut 
me mépriser : dans ce cas, se dit-il, je dois être sensible à sa 
beauté; je me dois à moi-même d'être son amant. Une telle idée 
ne lui fût pas venue avant les confidences naïves faites par son 
ami. 

La détermination subite qu'il venait de prendre forma une 
distraction agréable. Il se disait : il faut que j'aie une de ces 
deux femmes; il s'aperçut qu'il aurait beaucoup mieuK aimé 
faire la cour à madame DerviUe ; ce n'est pas qu'elle fût plus 
agréable, mais toujours elle l'avait vu précepteur honoré par 
sa science, et non pas ouvrier charpentier, avec une veste de 
ratine pliée sous le bras, conune il était apparu à madame de 
Rênal. 

C'était précisément comme jeune ouvrier, rougissant jus- 
qu'au blanc des yeux, arrêté à la porte de la maison et n'osant 
sonner, que madame de Rênal se le figurait avec le plus de 
charme. 

En poursuivant la revue de sa position, Julien vit qu'il ne 
fallait pas songer à la conquête de madame DerviUe, qui s'aper- 



78 (EDYRES DE STENDHAL. 

celait {U'obaManient da goût que madame de Rénal montrait 
pom* lui. Forcé de reTenir à celleK^i : Que connais-je du ca- 
ractère de cette fenmie? se dit Julien. Seulement ceci : avant 
mon voyage^ je lui prenais la main, elle la retirait ; aujourd'hui 
je retire ma main/ elle la saisit et la serre. Belle occasion de 
lui rendre tous les mépris qu'elle a eus pour moi. Dieu sait com- 
bien elle a eu d'amants ! die ne se décide peut-être en ma fa- 
veur qu*à cause de la facilité dés entrevues. 

Tel est, hélas ! le malheur d^une excessive civilisation. A vingt 
ans, rame d'un jeune homme^ s'il a quelque éducation^ est 
à mille lieues du laisser-aller, sans lequel Tamour n'est souvent 
que le plus ennuyeux des devoirs. 

Je me dois d'autant pltili^ continua la petite vanité de Julien, 
de réussir auprès de cette femme, que si jamais je fais fortune, 
et que quelqu'un me reproche le bas emploi de précepteur, 
je pourrai faire entendre que l'amour m'avait jeté à cette place. 

Julien éloigna de nouveau sa main de celle de madame de 
Rénal, puis il la reprit en la serrant. Comme on rentrait au 
salon, vers minuit, madame de Rénal lui dit à demi-Voix : 

— Yous nous quitterez, vous partirez? 
Julien répondit en soupirant : 

— 11 faut bien que je parte, car je vous aime avec passion; 
c'est une faute... et quelle faute pouruh jeune prêtre ( Ma- 
dame de Rénal s*appuya sur son bras ! et avec tant d'abandon 
que sa joue sentit la chaleur de celle de Julien. 

Les nuits de ces deux êtres furent si différentes. Madame de 
Rénal était exaltée par ks transports de la vohipté morale la 

s plus élevée. Une jeune fille coquette qui aime de bonne heure 
s*accoutume au trouble de l'amour ; quand elle arrive à l'âge 

y de la vi*aie passion, le charme de la nouveauté manque. 
Comme madame de Rénal n'avait jamais lu de romans, toutes 
les nuances de son bonheur étaient neuves pour elle. Aucune 
triste vérité ne venait la glacer, pas même le spectre de l'a- 
venir. Elle se vit aussi heureuse dans dix ans qu'elle l'était en 
ce moment. L'idée même de la vertu et de la fidélité jurée à 
M. de Rénal, qui Tavait agitée quelques jours auparavant, se 
présenta en vain; on la renvoya comme un hôte importun. 



LE ROUGE ET LE NOIR. 79 

Jamais je n'accorderai rien à Julien^ dit matkme de Rénal; 
nous vivrons à l'avenir comme nous vivons depuis un mois. 
Ce sera un ami. 



XIV 
lies Cim^mmL mmgimim. 



tf&é jeune fille de seiie ans avait un 
teist de rose, et elle mettait dtt rouge. 

POUDOU. 



Pour Julien^ Toffî^e de Fouquié idiiiYait en effet enlevé tout 
bonheur ; il ne pouvait s'arrêtera aucun parti. 

Hélas! peut-être manqué-je de caractère; j'eusse été un 
mauvais soldat de Napoléon. Du moins^ ajouta*t-il, ma petite 
intrigue avec -la maîtresse du logis va me distraire un mo* 
menl. 

Heureusement pour lui^ même dans ce petit incident subal- 
terne^ rintérieur de son âme répondait mal à son langage ca- 
valier. 11 avait peur de madame de Rénal à cause de sa rdbesi 
joKe. Cette robe était à ses yeux Pavant-garde de Paris. Son 
orgueil ne voulut rien laisser au hasard et à l'inspiration du 
moment. D'après les confidences de Fouqné et le peu qu'il 
avait lu sur l'amoiu* dans ^ bible, il se fit un plan de campa-^ 
gne fort détaillé. Conune^ sans seTavouer^îI était fort troublé^ 
il écrivit ce plan. 

Le lendçmain matin au salon, madame deRênal^ fut un his- 
tant seule avec lui. 

— N*avez-vous point d'autre nom que Julien? lui dit- 
elle. 

A cette demande si flatteuse^ notre héros ne sut que répon- 
dre. Cette circonstance n'était pas prévue dans son plan. Sans 
cette sottise de faire un plan, Tesprit vif de Julien l'eût bien 
servi, la surprise n'eût fait . qu'ajouter à la vivacité de ses 
aperçus. 

fut gauche et s^exagéra sa gaucherie. Madame de ftênal 






80 OEUVRES DE STENDHAL. 

la lui pardonna bien vite. Elle y vit Feffet d'une candeur cbar- 
Inante. Et ce qui manquait précisément à ses yeux à cet 
horome^ auquel on trouvait tant de génle^ c'était Tair de la 
candeur. 

— Ton petit précepteur m'inspire beaucoup de méfiance, 
lui disait quelquefois madame Derville. Je lui trouve Tair de 
penser toujomrs et de n'agir qu'avec politique. C'est im sour- 
nois. 

Julien resta profondément humilié du malheur de n'avoir 
su que répondre à madame de Rénal. 

Un homme comme moi se doit de réparer cet échec, et sai- 
sissant le moment où l'on passait d'une pièce à l'autre, 11 crut 
de son devoir de donner un baiser à madame de Rénal. 

Rien de moins amené, rien de moins agréable et pour lui et 
pour elle, rien de plus imprudent. Ils furent sur le point d'êlre 
aperçus. Madame de Rênalle crut fou. Elle fut effrayée etsur^ 
tout choquée. Cette sottise lui rappela M. Valenod. 

Que m'arriverait-il, se dit-elle, si j'étais seule avec lui? 
Toute sa vertu revint, parée que l'amour s'éclipsait. 

Elle s'arrangea de façon à ce qu'un de ses enfants restât 
toujours auprès d'elle. 

La journée fut ennuyeuse pour Julien; il la passa tout én« 
tière à exécuter avec gaucherie son plan de séduction. 11 ne 
l'egarda pas une seule fois madame de Rénal, sans que ce re- 
gard n'eût un pourquoi ; cependant, il n'était pas assez sot 
pour ne pas voir qu'il ne réussissait point à être aimable^ et 
encore moins séduisant. 

Madame de Rénal ne revenait point de son étonnement de 
le trouver si gauche et en même temps si hardi. C'est la timi- 
dité de l'amom* dans un homme d'esprit ! se dit-elle enfin, 
avec une joie inexprimable. Serait-il possible qu'il n'eût jamais 
été aimé de ma rivale ! 

Après le déjeuner, madame de Rénal rentra dans le salon 
pom* recevoir la visite de M. Charcot de Maugiron, le sous- 
préfet de Bray. Elle travaillait à un petit métier de tapisserie 
fort élevé. Madame Derville était à ses côtés. Ce fut dans 
une telle portion, et par le grand jour^ que notre héroi|trouva 



LE ROUGE ET LE NOIR, 8i 

convenable d^avancer sa botte et de presser le joli pied de ma^ 
dame de Rénal, dont le bas à jour et le joli soulier de Paiis 
attiraient évidemment les regards du galant sous»préfet. 

Madanoe de Rêoal eut une peur extrême; elle laissa tomber 
ses ciseaux, sou peloton de laine, ses aiguilles, et le mouve- 
ment de Julien put passer pour une tentative gauche destinée 
à empêcher la chute des ciseaux, qu^l avait vus glisser. Heu- 
reusement ces petits ciseaux d'acier anglais se brisèrent, et 
madame de Rénal ne tarit pas en regrets de ce que Julien ne 
s'était pas trouvé plus près d'elle. — Vous avez aperçu la chute 
avant moi, vous l'eussiez empêchée, au lieu que votre zèle n'a 
réussi qu'à me donner un fort grand coup de pied. Tout cela 
trompa le sous-préfet, mais non madame DerviUe. Ce joli 
garçon a de bien sottes manières! pensa- t-elle : le savoir-vivre 
d'une capitale de province ne pardonne point ces sortes de 
fautes. Madame de Rénal trouva le moment^e dii*e à Julien : 

— Soyez prudent, je vous l'ordonne. 

Julien voyait sa gaucherie; il avait de Thumeur. 11 délibéra 
longtemps avec lui-même pour savoir s'il devait se fâcher de 
ce mot : Je vous rordonne. Il fut assez sot pour penser : Elle 
pourrait me dire je l'ordonne, s'il s'agissait de quelque chose de 
relatif à l'éducation des enfants; mais en répondant à mon 

amour, elle suppose l'égalité. On ne peut aimer sans égalité 

et tout son esprit se perdit à faire des lieux communs sur l'é- 
galité. 11 se répétait avec colère ce vers de Corneille, que ma- 
dame DerviUe lui avait appris quelques jours auparavant : 

« L'amour 

» Fait les égalités et ne les cherche pas. » 

Julien, s'obstinant à jouer le rôle d*un don Juan, lui qui de 
sa vie n'avait eu de maîtresse , fut sot à mourir toute la 
joutnée. Il n'eut qu'une idée juste; ennuyé de lui et de ma- 
dame de Rénal, il voyait avec effroi s'avancer la soirée où il 
serait assis au jardin, à côté d'elle et dans l'obscurité, U dit à 
M. de Rénal qu'il allait à VeiTières voir le curé; il partit après 
dîner, et ne rentra que dans la nuit. 

A Verrières, Julien trouva M. Chélan occupé à déménager; 

5. 



82 OEUVRES DE STENDHAL. 

il TjBnait enfin d'être destitue; le vicaire Maslon le remplaçait. 
Julien aida le bon curé^ et il eut l'idée d'écrire à Fouqué que 
la vocation irrésistible qu'il se sentait pour le saint minis- 
tère Tavait empêché d^accepter d'abord ses offres obligeantes, 
mais qu'il venait de voir un tel exemple d'injustice, que peut* 
êti'e il serait plus avantageux à son salut de ne pas entrer dans 
les ordres sacrés. 

Julien s'applaudit de sa finesse à tirer parti de la destitution 
du curé de Verrières, pour se laisser une porte ouverte et re- 
venir au commerce, si dans son esprit la triste prudence rem-« 
portait sur l'héroïsme. 

■ 

XV 

lie CliMit du €n^^ 

Amour en latin biet amor; 
Or dono provient d'amonr la mort, 
£t, par avant, soulcy qui mord, 
Deuil, piours, pièges, forfiiitz, remords... 
Blason d'amoub. 

Si Julien avait eu un peu de l'adresse qu'il se supposait si 
gratuitement, il eût pu s'applaudir le lendemain de Tefiet 
produit par son voyage à Verrières. Son absence avait fait ou- 
blier ses gaucheries. Ce jour^ià encore, il fut assez maussade; 
sur le soir une idée ridicule lui vint, et il la communiqua à 
madame de Rénal, avec une rare intrépidité. 

A peine fut-on assis au jardin, que sans attendre une obscu- 
rité suffisante, Julien approcha sa bouche de l'oreille de ma- 
dame de Rônal, et, au risque de la compromettre horriblement, 
il lui dit ; 

«^Madame, cette nuit, à deux heures, j'irai dans votre cham- 
bre, je dois vous dire quelque chose. 

Julien tremblait que sa demande ne fût accordée; son rôle 
de séducteur lui pesait si horriblement, que s'il eût pu suivre 
son penchant, il se fût retiré dans sa chambre pour plusieurs 
jour»; et n'eût plus vu ces dames. 11 comprenait que, par sa 



LE ROUGE ET LE NOIR. 83 

conduite savante de la vdlte; il atait g^àté toutes les belles 
apparences du jour précédent^ et ne savait réellmnent à quel 
saint se vouer. 

Madame de Rénal répondit avec une indignation réelle, et 
nullement exagérée, à Tannonce impertinente que Julien osait 
lui faire. 11 crut voir du mépris dans sa courte réponse. 11. est 
sûr que dans cette réponse prononcée fort bas, le mot /i donc 
avait paru. Sous prétexte de quelque chose à dire aux enfants, 
Julien alla dans leur chambre, et à son retour il se plaça à côté 
de madame DerviUe et fort loin de madame de Rénal. Il s'ôta 
ainsi toute possibilité de lui prendre la main. La conversation 
fut sérieuse, et Julien s'en tira fort bien, à quelques moments 
de silence près, pendant lesquels il se creusait la cervelle. Que 
ne puis- je inventer quelque belle manœuvre, se disait-il, pour 
forcer madame de Rénal à me rendre ces marques de tendresse 
non équivoques, qui me faisaient croire^ il y a trois joiu*s, 
qu'elle était à moi 1 

Julien était extrêmement déconcerté dePétat presque déses- 
péré où il avait mis ses afCedres. lUen cependant ne Teût plus 
embarrassé que le succès. 

Lorsqu'on se sépara à minuit, son pessimisme lui fit croire 
qu'il jouissait du mépris de madame Derviile, et que probable* 
ment il n'était guère mieux avec madame de Rénal. 

De fort mauvaise humeur et très-humilié, Julien ne dormit 
pobat. U était à mille lieues de l'idée de renoncer à toute feinte, 
à tout projet, et de vivre au jour le jour avec madame de Rénal, 
en se contentant conmie un enfant du bonheur qu'apporterait 
chaque journée. 

Il se fatigua le cerveau à inventer des manœmTes savantes; 
un instant après il les trouvait absurdes ; il était en un mot 
fort malheureux, quand deux heures sonnèrent à l'horloge du 
château. 

Ce bruit le réveilla comme le chant du coq réveilla saint 
Pierre. U se vit au moment de l'événement le plus pénible. U 
n'avait plus songé à sa proposition impertinente depuis le mo- 
ment où il Pavait faite ; elle avait été si mal reçue I 

le lui ai dit que j'irais chez eUe à deux heures, se ditnl en 



84 OEUVRES DE STENDHAL. 

se leyant ; je puis être inexpérimenté et grossier comme il 
appartient au fils d'un paysan, madame Dervilie me l'a fait 
assez entendre, mais du moins je ne serai pas faible. 

Julien avait raison de s'applaudir de son courage; jamais il 
ne s'était imposé une contrainte plus pénible. Eu ouvrant sa 
porte, ilétait tellement tremblant que ses genoux se dérobaient 
sous yiÂ, et il fut forcé de s'appuyer contre le mur. 

Il était sans souliers. Il alla écoutera la porte de M. de Ré- 
nal, dont il put distinguer le ronflement. U en fut désolé. 11 
n'y avait donc plus de prétexte pour ne pas aller chez elle. 
Mais, grand Dieu ! qu'y ferait-U? 11 n'avait aucun projet, et 
quand il en aurait eu, il se sentait tellement troublé qu'il eût 
été hors d'état de les suivre. 

Enfin, soufiTmnt plus mille fois que s'il eût marché à la mort, 
il entra dans le petit corridor quimenait à la chambre de ma- 
dame de Rénal. Û ouvrit la pojrte d'une main tremblante et en 
faisant un bruit effroyable. 

11 y avait de la lumière ; une veilleuse brûlait sous la che- 
minée; il ne s'attendait p9,|s à ce nouveau malheur. En le 
voyant entrer, madame de Rénal se jeta vivement hors de son 
Ht. Malheureux ! s'écria-t-elle. 11 y eut un peu de désordng. 
pollen oublia ses vains projets et revint à son rôle naturel^ ne 
y i j^as plaire à une femme si charmante lui parut le plus grand 
^/ ^4es malheursu îl ne répondit à ses reproches qu'en se jetant à 
ses pieds, et) embrassant ses genoux. Comme elle lui pariait 
avec une extrême dureté, il fondit, en larmes. 

Quelques heures après, quand Julien sortit de la chambre 
de madame Rénal, on eût pu dire, en style de roman, qu'il 
n^avait plus rien à désirer. En effet, il devait à l'amour qu'il 
avait inspiré, et à Vimpression imprévue qu'avaieflf^rodutte 
sur lui des charmes séduisants ime victoire à laquelle ne l'eût 
pas conduit toute son adresse si maladroite. 

Mais, dans les moments les plus doux, victime d'un oi^eil 
bizarre, il prétendit encore jouer le rôle d'un homme accou- 
tumé à subjuguer des femmes : il fit des efforts d'attention in- 
croyables pour gâter ce qu'il avait d'aimable. Au lieu d'être 
attentif aux transports qu'il faisait naître, et aux remords qui 



LE ROUGE ET LE NOIR. , 85 

en releyaient la vivacité^ Tîdée du devoir ne cessa jamais d'ê- | 
ti'e présente à ses yeux, 11 craignait un remords affreux et un 
ridicule élemei, s'il s'écartait du modèle idéal qu'il se pi:opo- 
sait de snhre. En un mot^ ce qui faisait de Julien un être su- 
périeur fut précisément ce qui Fempêcha de goûter le bonheur 
qui se plaçait sous ses pas. C'est une jeune fille de seize ^n s, 
qui a des couleurs charmantes^ et qui^ pour aller au bal^ a la 
folie de mettre du rouge. 

Mortellement effrayée de Tapparition de Julien^ madame de 
Rénal fut bientôt en proie aux plus cruelles alarmes. Les pleurs 
et le désespoir de lulien la troublaient vivement. 

Même, quand elle n'eut plus rien à lui refuser^ elle repous- 
sait Julien loin d'elle^ avec une indignation réeUe^ et ensuite 
se jetait dans ses bras. Aucun projet ne paraissait dans toute 
cette conduite. Elle se croyait damnée sans rémission^ et cher- 
chait à se cacher la vue de l'enfer^ en accablant Julien des plus 
vives caresses. En un mot, rien n'eût manqué au bonheur de 
notre héros, pas même une sensibilité brûlante dans la femme 
qu'il venait d'enlever^ s'il eût su en jouir. Le départ de Julien 
ne fit pomt cesser les transports qui l'agitaient malgré elle^ et 
ses combats avec les remords qui la déchiraient. 

Mon Dieu ! être heureux, être aimé, n'est-ce que ça ? Telle --^ 
fut la première pensée de Julien, en rentrant dans sa cEambre. 
n était dans cet état d'étonnement et de trouble inquiet où 
tombe l'âme qui vient d'obtenir ce qu'elle a longtemps désiré. 
Elle est habituée à désirer, ne trouve plus quoi désirer, et ce- 
pendant n'a pas encore de souvenirs. Gomme le soldat qui 
revient de la parade, Julien fut attentivement occupé à repas- 
ser tous lés détails de sa conduite. « N'ai-je manqué à rien de 
ce que je me dois à moi-même? Ai- je bien joué mon rôle 1^ 

Et quel rôle ! celui d'un homme accoutumé à être bri^ht 
avec les fenunes. 




-c « 



8« ŒUVRES DE STENDHAL. 

XVI 
lie lieiiiiemiNUi* 

He tnrn'd bis Up to hers, and with h» h«>d 
CallM kack the tanglès of her wandèring hair. 
Don Juan, C. I, st. 470. 

Heureusement^ pour la gloire de Julien^ madame de Rénal 
avait été trop agile'e, trop étonnée, pour apercevoir la sottise 
de rhomme qui en un moment^ était^ deveùu tout au monde 
pour elle. 

Gomme elle l'engageait à se retirer, voyant poindre le jour: 

— «Oh ! mon Dieu, disait-elle, si mon mari a entendu diPKVrit, 
je suip perdue. Julien qui avait le temps de faire des phrases, 
se souvint de celle-ci : 

— Regretteriez-vous la vie? 

— Ah ! beaucoup dans ce moment ! mais je ne regretterais 
pas de vous avoir connu. 

Juiien trouva de sa dignité de rentrer exprès au grand jour 
et avec imprudence. 

L'attention continue avec laquelle il étudiait ses moindres 
actions, dans la folle idée de paraître un homme d'expérience, 
n'eut qu'un avantage; lorsqu'il revit madame de Rénal à dé- 
jeuner, sa conduite fut un chef-d'œuvre de prudence. 

Pour elle , elle ne pouvait le regarder sans l'ougir jus- 
qu'aux- yeux, et ne pouvait vivre un instant sans le regarder; 
elle s'apercevait de son trouble, et ses efforts pour le cacher le 
redoublaient. Julien ne leva qu'une seule fois les yeux sur eUe. 
D'abord, madame de Rénal admira sa prudence. Bientôt, vayant 
que cet unique regard ne se répétait pas, elle fut alarmée : 
« Est-ce qu'il ne m'aimerait plus, se dit-elle ; bêlas ! je suis 
bien vieille pour lui ; j'ai dix ans de plus que lui. 

En passant de la salle à manger au jardin, elle serra la main 
de Julien. Dans la surprise que lui causa une marque d'amour 
si extraordinaire, il la regarda avec passion; car elle lui avait 
semblé bien jolie au déjeuner ; et, tout en baissant les yeux, 



LB ROUGE ET LE NOIR. 87 

il avait passé son temps à se détailler ses charmes. Ce regard 
consola madame de Rénal ; il ne lui ôta pas toutes ses inquié- 
tudes mais ses inquiétudes lui étaient presque tout à fait ses 
remords envers son mari. 

Au déjeuner^ ce mari ne s'était aperçu de rien ; il n'en était 
pas de même de madame Derrille; elle crut madame de Ré- 
nal sur le point de succomber. Pendant toute la journée^ son 
amitié hardie et incisive ne lui épargna pas les demi-mots 
destinés à lui peindre^ sous de hideuses couleurs^ le danger 
qu'elle courait. 

Madame d^ Rénal brûlait de se trouver seule avec Julien; 
elle voulait lui demander s'il Taimait encore. Malgré la douceur 
inaltérable de son caractère^ elle fut plusieurs fois sur le point 
de fp'rc entendre à son amie combien elle était importune. 

Le soir, au jardin, madame Derville arrangea si bien les 
choses, qu'elle se trouva placée entre madame de Rénal et Ju- 
lien. Madame de Rénal, qui s'était fait une image délicieuse du 
plaisir de serrer la main de Julien^ et de la porter à ses lévites, 
ne put pas même lui adresser un mot. 

Ce contre-temps aug[menta son agitation. Elle était dévorée 
d'un remords. Elle avait tant grondé Julien de l'imprudence 
qu'il avait faite en venant chez elle la nuit précédente^ qu'elle 
tremblait qu'il ne vînt pas celle-ci. Elle quitta le jardin de 
bonne heure, et alla s'établir dans sa chambre. Mais^ ne tenant 
pas à son impatience, elle vint coller son oreille contre la porte 
de Julien. Malgré l'incertitude et la passion qui la dévoraient, 
elle n'osa point entrer. Cettp action lui semblait la dernière des 
bassesses, car elle sert de texte à un dicton de province. 

Les domestiques n'étaient pas tous couchés. La prudence 
l'obligea entin à revenir chez elle. Deux heures d'attente furent 
deux siècles de tourments. 

Mais Julien était trop fidèle à ce qu'il appelait le devoir, pour 
manquer à exécuter de point en point ce qu'il s'était pres- 
crit. 

Comme une heure sonnait, il s'échappa doucement de sa 
chambre, s'assura que le maître de la maison était profondé*- 
ment endormi» et parut chez madame de Rénal. Ce joui'-là, il 



88 ŒUVRES DE STENDHAL. 

trouva plus de bonheur auprès de son amle^car il songea moins 
constamment au rôle à -jouer. Il eut des yeux pour voir et des 
oreilles pour entendre. Ce que madame de Rénal lui dit de 
son âge contribua à lui donner quelque assurance. 

— Hélas \ j'ai dix ans de plus que vous ! comment pouTez- 
vous m'aimer? lui répétait-elle sans projet^ et parce que cette 
idée l'opprimait. 

Julien ne concevait pas ce malheur^ mais il vit qu'il était 
réel, et il oublia presque toute sa peur d'être ridicule. 

La sotte idée d'être regardé comme un amant subalterne^ à 
cause de sa naissance obscui'e, disparut aussi. A mesure que 
les transports de Julien rassuraient sa timide maîtresse, elle 
reprenait un peu de bonheur et la faculté de juger son amant. 
Heureusement, il n'eut presque pas, ce jour-là, cet air em- , 
prunté qui avait fait du rendez- vous de la veille, une victoire^ 
mais non pas un plaisir. Si elle se fût aperçue de son attention 
à jouer un rôle, cette triste découverte lui eût à jamais enlevé 
tout bonheur « Elle n'y eût pu vdir autre chose qu'un ^ste 
effet de la disproportion des âges. 

Quoique madame de Rénal n'eût jamais pensé, aux théories 
de l'amour, la différence d'âge est, après celle de fortune, un 
des grands li^ux communs de la plaisanterie de province, tou- 
tes les fois quil est question d'amour. 

En peu de jours, Julien, rendu à toute l'ardeur de son âge, 
fut éperdument amoureux. 

11 faut convenir, se disait-il, qu'elle a une bonté d'âme an- 
gélique, et l'on n'est pas plus jolie. 

Il avait perdu presque tout à fait l'idée du rôle à jouer. 
Daosim moment d'abandon, il lui avoua même toutes ses in- 
quiétudes. Cette confidence porta à son comble la passion qu'il 
inspirait i Je n'ai donc point eu de rivale'heureuse, se disait 
madame de Rénal avec délices ! Elle osa Tinterroger sur le 
portrait auquel il mettait tant d'intérêt; Julien lui jura que c'é- 
tait celui d'un honrnie. 

Quand il restait àmadame de Rénal assez de sang-froid pour 
réfléchir, elle ne revenait pas de son étonnement qu'un tel bon- 
heur existât; et que jamais elle ne s'en fût doutée. 



LE ROUGË ET LE NOIR. 89 

— Ah ! se disait-elle, si j'avais connu Julien il y a dix ans, 
quand je pouvais encore passer pour jolie ! j 

Julien était fort éloigné de ces pensées. Son amour était en- | 
core de l'ambition; c'était de la joie de posséder, lui pauvre 
êt]*e si malheureux et si méprisé, une femme aussi belle. Ses 
actes d'adoration, ses transports à la vue des charmes de son 
amie, finirent pa| la rassurer un peu sur la différence d'âge. 
Si elle eût possédé un peu de ce savoir-vivre dont une femme 
de trente ans jouit depuis longtemps dans les pays plus civili- 
sés, elle eût frémi pour la durée d'un amour qui ne semblait 
vivre que de surprise et de ravissement d'amour-propre. 

Dans ses moments d'oubli d'ambition Julien admirait avec 
transport jusqu'aux chapeaux, jusqu'aux robes de madame-de 
Rénal. 11 ne pouvait se rassasier du plaisir de sentir leur par- 
fum. 11 ouvrait son armoire à glace et restait des heures en- 
tières admirant la ' beauté et l'arrangement de tout ce qu'il y 
trouvait. Son amie, appuyée sur lui, ^le regardait ; lui, regar- 
dait ces bijoux, ces chiffons qui, la veille d'un mariage, em- 
plissent une corbeille de noce. 

J'aurais pu épouser un tel homme ! pensait quelquefois ma- 
dame de Rénal; quelle âme de feu! quelle vie ravissante 
avec lui ! 

Pour Julien, jamais il ne s'était trouvé aussi près de ces terri- 
bles instruments de l'artillerie féminine. Il est impossible, se di- 
sait-il, qu'à Paris on ait quelque chose de plus beau I Alors il 
ne trouvait point d'objection à son bonheur. Souvent la sincère 
admiration et les transports de sa maîtresse lui faisaient oublier 
la vaine théorie qui l'avait rendu si compassé et presque si ri- 
dicule dans les premiers moments de cette liaison. 11 y eut 
des moments où, malgré ses habitudes d'hypocrisie, il trou- 
vait une douceur extrême à avouer à cette grande dame qui 
l'admirait, son ignorance d'une foulede petits usages. Le rang 
de sa maîtresse semblait l'élever au-dessus de lui-même. Ma- 
dame de Rénal, de son côté, trouvait la plus douce des volup- 
tés morales à instruire ainsi, dans une foule de petites choses, 
ce jeune homme rempli de génie, et qui était regardé par 
tout le monde comme devant un jour aller si loin. Même le 



90 OEUVRES DE STENDHAL. 

sous-préfet et M. Valenod ne pouvaient «^empêcher de Tadmi- 
rer ; ils lui en semblaieut moins sots. Quant à madame Der- 
ville, elle était bien loin d'avoir à exprimer les mêmes senti- 
ments. Désespérée de ce qu'elle croyait deviner, et voyant que 
les sages avis devenaient odieux à une femme qui, à la lettre, 
avait perdu la tête, elle quitta Vergy, sans donner une expli- 
cation qu^on se garda de lui demander. Madame de Rénal en 
versa quelques larmes, et bientôt il lui sembla que sa félicité 
redoublait Parce départ elle se trouvait presque toute la jour- 
née tête à tête avec son amant. 

Julien se livrait d'autant plus à la douce société de scm amie, 
que, toutes les fois qu*il était trop longtemps seul avec lui- 
même, la fatale proposition de Fouqué venait eneore Tagiter. 
Dans les premiers jours de cette vie nouvelle, il y eut des 
moments où lui, qui n'avait jamais aimé, qui n'avait jamais 
! été aimé de personne, trouvait un si délicieux plaisir à être 
\ sincère, qu'il était sur le point d'avouer à madame de Rénal 
l'ambition qui jusqu'alors avait été l'essence même de son 
existence. 11 eût voulu pouvoir la consulter sur l'étrange ten- 
tation que lui donnait la proposition de Fouqué ; mais u)a pe- 
tit événement empêcha toute franchise. 

XVII 
• I.e premier A^oint. 

O, how this^pring of love reèsembleib 
The nneertain glory ofan April day ; 
Which now showsall the beauty of the son 
And by and by a cloud takes ail away ! 

TWO OENTLEMBlt OF TSRONA. 

Un soir au coucher du soleil, assis auprès de son amie, au 
fond du verger,' loin des importuns, il rêvait profondément. 
Des moments si doux, pensait-il, dureront-ils toujours ? Son 
•âme était tout occupée de la difficulté de prendre un état ; 
ildéplosaitcè grand accès d( malheur qui termine Tenfance, 
et gâte les premières années de la jeunesse peu riche. 






LE ROUGE ET LE NOIR. 91 

— Ah ! s'éeria-t'il, que Napoléon était bien rhonune envoyé 
de Dieu pour les jeunes Français! Qui le remplacera? que feront 
sans lui les malheurefix, même plus riches que moi, qui ont 
juste les quelques écus qu'il faut pour se procurer une i>onne 
éducatl(»i9 et pas assez d'argent pour acheter un homme à 
vingt ans et se pousser dans une carrière ! Quoi qu'on fasse, 
ajoutart-il avec un profond soupir, ce souvenir fatal nous em- 
pêchera à Jamais d'être heureux ! 

U vit tout à coup madame de Rénal froncer le sourcil ; elle 
prit un air froid et dédaigneux; cette façon de penser lui sen^ 
blait convenir à un donfestique. Elevée dans l'idée qu'elle était 
fort riche, il lui semblait chose convenue, que Julien Tétait 
aussi. Elle Faimait mille fois plus que la vie, et ne faisait au- 
cun cas de Fargent. 

Julien était loin de deviner ces idées. Ce froncement de sour- 
cil le rappela sur la terre. 11 eut assez de présence d'esprit pour 
arranger sa phrase et faire entendre à la noble dame, assise 
si près de lui sur le banc dé verdure, que les mots qu'il venait 
de répéter, il les avait entendus pendant son voyage chez son 
ami le marchand de bois. C'était le raisonnement des impies. 

— Eh bien! ne vous mêlez plus à ces gens-là, dit madame 
de Rénal, gardant encore un peu de cet air glacial, qui, tout 
à coup , avait succédé à Fexpression de la plus vive ten- 
dresse. ^^ 

Ce froncement é^ soiurcil, ou plutôt le remords de \on im- 
prudence, fut le premier échec porté à l'illusion qui entraînait 
Julien. Il se dit : elle est bonne et douce, son goût pour moi 
est vif, "Hs '^^^^ Oïl^t lêlevée dan s le camp ennemi. Ils doivent 
surtout avoir peur de cette cràssè'^HTiommes de cœur qui, 
après une bonne éducation, n'a pas assez d'argent pour entrer 
dans une carrière. Que deviendraient-ils ces nobles, s'il nous 
était donné de les combattre à armes égales ! Moi, par exem- 
ple, maire de Verrières, bien intentionné, honnête comme 
l'est au fond M, de Rênâl, comme j^enlèverais le vicaire, M. Va- 
lenod et toutes leurs friponneries 1 conoume la justice triom- ' 
pherait dans Verrières ! Ce ne sont pas leurs talents qui me 
feraient obstacle. Ils tâtonnent sans cesse. 



92 OEUVRES DE STENDHAL. 

Le bonheur de Julien fnt^ ce jpur-là, sur le point de devenir 
durable. 11 manqua à notre héros d'oser être sincère. ILfal- 
lait avoir le courage de livrer bataille^ mais sur-le-champ ; ma- 
dame de Rénal avait été étonnée du mot de Julien, parce que 
les hommes de sa société répétaient que le retour de Robes- 
pierre étaif surtout possible à cause de ces jeunes gens de bas- 
ses classes^ trop bien élevés. L'air froid de madame de Rénal 
dura assez longtemps , et sembla marqué à Julien. C'est que la 
crainte de lui avoir dit indirectement une chose désagréable 
succéda à sa répugnance pour le mauvais propos. Ce malheur 
se réfléchit vivement dans ses traits si purs, et si naïfs quand 
elle était heureuse et loin des ennuyeux. 

Julien n'osa plus rêver avec abandon. Plus calme et moins 
amoureux^ il trouva qu'il était imprudent d'aller voir madame 
de Rénal dans sa chambre. 11 valait mieux qu'elle vînt chez 
lui ; si un domestique l'apercevait coiu^ant dans la maison^ 
vingt prétextes différents pouvaient expliquer cette démarche. 

Mais cet arrangement avait aussi ses inconvénients. Julien 
avait reçu de Fouqué^ des livres que lui, élève en thédlogie^ 
n'eût jamais pu demander à un libraire. 11 n'osait les ouvrir 
que de nuit. Souvent il eût été bien aise de n'être pas inter- 
rompu par une visite^ dont l'attente^ la veille encore de la pe- 
tite scène du verger, l'eût mis hors d'état de lire. 

11 devait à madame de Rénal de comprendre les livres d'une 
façon toute nouvelle. Il avait osé lui faire dès questions sur 
une foule de petites choses, dont l'ignorance arrête tout court 
l'intelligence d'un jeune honune né hors de la société, quelque 
génie naturel qu'on- veuille lui supposer. 

Cette éducation de l'amour, donnée par une femme extrê- 
mement ignorante, fut un bonheur. Julien arriva directement 
à voir la société telle qu'elle est aujourd'hui. Son esprit ne 
fut point offusqué par le récit de ce qu'elle a été autrefois, il y 
a deux mille ans, ou seulement il y a soixante ans, du temps 
de Voltaire et de Louis XV. A son inexprimable joie, un voile 
tomba de devant ses yeux ; il comprit en6n les choses qui se 
passaient à Verrières. 

Sur le premier plan parurent des intrigues ti-ès-compliqoées 



LE ROUGE ET LE NOIR. 93 

ourdies, depuis deux ans, auprès du préfet de Besançon. Elles 
étaient appuyées par des lettres venues de Paris^ et écrites par 
ce qu'il y a de plus illustre. 11 s'agissait de faire de M. de Moi- 
rod, c'était Thomme le plus dévot du pays, le premier, et non 
pas le second adjoint du maire de Verrières. 

Il a\ait pour concurrent un fabricant lort ricb€, ^'11 fallait 
absolument refouler à la place de second adjoint. 

Julien comprit enfin les demi-mots qu'il avait surpris, quand 
la baute société du pays venait diner chez M. de Rénal. Cette 
société privilégiée était profondément occupée de ce choix de 
premier adjoint, dont le reste dela\ille et surtout les libéraux 
De soupçonnaient pas même la possibilité. Ce qui en faisait 
l'importance, c'est qu'ainsi que chacun sait, le côté orientai dé 
la grande rue de Yenières doit reculer de plus de neuf pieds, 
car cette rue est devenue route royale. 

Or, si M. de Moirod, qui avait trois maisons dans le cas de 
reculer, parvenait à être premier adjoint, et par la suite maire 
dans le cas où M. de Rénal serait nommé député, 11 fermerait 
les yeux, et l'on pourrait faire, aux maisons qui avancent sur 
la voie publique, de petites réparations imperceptibles , au 
moyen desquelles elles dureraient cent ans. Malgré k baute piété 
et la probité reconnue de M. de Moirod, on était sûr qu'il serait 
coulant, car il avait beaucoup d'enfants. Parmi les maisons 
qui devaient reculer, neuf appartenaient à tout ce qu'il y a de 
mieux dans Verrières. 

Aux yeux de Julien, cette intrigue était bien plus impor- 
tante que l'histoire de la bataille de Fontenoy, dont il voyait 
le nom pour la première fois dans un des livres que Fouqué 
lui avait envoyés. 11 y avait des choses qui étonnaient Julien 
depuis cinq ans qu'il avait commencé à sdler les soirs chez le 
curé. Mais la discrétion et Fhumilité d'esprit étant les premiè- 
res qualités d'un élève en théologie, il lui avait toujours été 
impossible de faire des questions. 

Un jour, madame de Rénal donnait un ordre au valet de 
chambre de son n^ari, l'ennemi de Julien. 

— ^Mais, madame, c'est aujourd'hui le dernier vendredi du 
mois^ répondit cet homme d'un air singulier. 



H OEUVRES DE STENDHAL. 

•^ AUez, dit madame de Rêiiai. 

— Ëh bien ! dit Julien^ il va se rendre dans ce magasin à 
foin« église autrefois^ et récemment rendu an culte ; mais 
pourquoi faire? Yoilà un ces mystères que je- n'ai jamais pu 
pénétrer. 

— C'est une institution fort salutaire, mais bien singulière^ 
répondit madame de Rénal ;les femmes n'y sont point admises; 
tout ce que j'en sais, c^t que tout le monde s'y tutoie. Par 
exemple^ ce domestique va y trouver M. Yalenod^ et cet 
homme si fier et si sot ne sera point fâché de s'ent^idre tu- 
toyer par Saini*Jean^ et lui répondra sur le même ton. Si vous 
tenez à savoir ce qu'on y fait, j'en demandemi des détails à 
M. de Maugiron et à M. Vaienod. Nous payons vingt francs 
par domestique afin qu'un jour ils qe nous égorgent pas. 

Le temps volait. Le souvenir des charmes de sa maîtresse 
distrayait Julien de sa noire ambition. La nécessité de ne pas 
lui parler de choses tristes et raisonnables^ puisqu'ils étaient de 
partis contraires^ ajoutait^ sans qu'il s'en doutât, au bonheur 
qu'il lui devait, et à l'empire qu'elle acquérait sm*lui • 

Dans les moments où la présence d'enfants trop intelligents 
les réduisait à ne parler que le langage de la froide raison, 
c'était avec une docilité parfaite que Julien, la regardant avec 
des yeux étincelants d'amour, écoutait ses explications du 
monde comme il va. Souvent, au milieu du récit de quelque 
friponnerie savante, à l'occasion d'un chemin ou d'une fourni* 
ture, l'esprit de madame de Rénal s'égarait tout à coup jus- 
qu'au délire; Julien avait besoin de la gronder, elle se permet- 
tait avec lui les mêmes gestes intimes qu'avec ses enfants. 
C'est qu'il y avait des jours où elle avait l'illusion de l'aimer 
comme son enfant. Sans cesse n'avait-elle pas à répondre à ses 
questions naïves sur mille choses simples qu'un enfant bien 
né n'ignore pas à quinze aus? Un instant après, elle l'admii-ait 
comme son maître. Son génie allait jusqu'à l'efifrâyer; elle 
croyait apercevoir plus nettement chaque jour, le grand 
homme futur dans ce jeime abbé. Elle le voyait pape, elle le 
voyait premier ministre comme Richelieu. « Vivrai-Je assez 
pour te voir dans ta gloire ? disait^e à Jolien ; la place est 



LE ROUGË £T LE NOIR. 91» 

faite pour un grand iLomme; la monarchie» la rdi§^fi, ea ont 
besoin* 

XVIII 
Vu Roi À Terrières* 

If^e»-T0iis bons qal jeter Ift eomme 
un cadavre de people, sans âme, et 4oDt 

les veines n'ont pins de sang. 

Disc, de l'Êvêqve, à la ehapelk 
d$ Soint-CUmêm, 

Ue 3 septeBibre> à dix heures du soir, un gendarme réreilla 
tout Verrières en montant la grande rue au galop ; il apportait 
la nouvelle que Sa Miyesté le roi de*** arrivait le dimanehe sui- 
vant, et Ton était au mardi. Le préfet autorisait^ c'est-à-dire 
demandait la formation d'une garde d'honneur; il fallait dé* 
ployer toute la pompe possible. Une estafette fut expédiée à 
Vergy. M. de Rénal arriva dans la nuit^ et trouva toute la ville 
en émoi. Chacun avait ses prétentions ; les moins afifairés 
louaient des balcons pour voir l'entrée du roi. 

Qui commandera la garde d'honneur? M. de Rénal vit tout 
de suite combien il importait^ dans l'intérêt des maiscmssiyet- 
tes à reculer, que M. de Moirod eût ce commandement. Gela 
pouvait faire titre pour la place de premier adjoint. Il n'y 
avait rien à dire à la dévotion de M. de Moirod; elle était au-» 
dessus de toute comparaison, mais jamais il n'avait monté à 
cheval. C'était un homme de trente-six ans^ timide de toutes 
les façons, et qui craignait également les chutes et le ridicule. 

Le maire le fit appeler dès les cinq heui*es du matin, 

— > Vous voyez, monsieur, que je réclame vos avis, conune 
si déjà vous occupiez le poste auquel tous les honnêtes gens 
vous portent. Bans cette malheureuse ville les manufactures 
prospèrent, le parti libéral devient millionnaire, il aspire au 
pouvoir, il ^ura se faire des armes de tout. Consultons l'inté- 
rêt du roi, cdui de la monarchie, et avant tout l'intérêt de notre 
sainte religion. A qui pensez-vous, monsieur, que Ton puisse 
confier le commandement de la garde d'honneur ? 



96 OEUVRES DE STENDHAL. 

Malgré la peur horrible que lui faisait le che^al^ M. de Moi- 
rod finit par accepter cet honneur comme un martyre. <( Je 
saurai prendre un ton convenable, dit-il au maire. » Â peine 
restait-il le temps de faire arranger les uniformes qui sept ans 
auparavant^ avaient servi lors du passage d'un prince, du 
sang. 

A sept heures, madame de Rénal arriva de Vergyavec Julien 
et les enfants. Elle trouva son salon rempli de dames libérales 
qui prêchaient l^]nion des partis, et venaient la supplier d'en- 
gager son mari à accorder une place aux leurs dans la garde 
d'honneur. L'une d'elles prétendait que si son mari n'était pas 
élu, de chagrin il ferait banqueroute. Madame de Rénal ren- 
voya bien vite tout ce monde. Elle paraissait fort occupée. 

Julien fut étonné, et encore plus fâché qu^elle lui fit un mys- 
tère de ce qui l'agitait. « Je l'avais prévu, se disait-il avec 
amertmne, son amour s'éclipse devant le bonheur de recevoir 
un roi dans sa maison. Tout ce tapage l'éblouit. Elle m'aimera 
de nouveau quand les idées de sa caste ne lui troubleront plus 
la cervelle. » 

Chose étonnante, il l'en aima davantage. 

Les tapissiers commençaient à remplir la maison; il épia 
longtemps en vain l'occasion de lui dire un mot. Enfin il la 
trouva qui sortait de sa chambre à lui, Julien, emportant un 
de ses habits. Us étaient seuls. Il voulait lui parler. Elle 
s'enfuit en refusant de J'écouter. « Je suis bien sot d'aimer 
une telle femme, l'ambition la rend aussi folle que son 
mari. » 

Elle l'était davantage : un de ses grands désirs, qu'elle n'a- 
vait jamais avoué à Julien, de peur de le choquer^ était de le 
voir quitter, ne fût-ce que pour un jour, son triste habit noir. 
Avec une adresse vraiment admirsible, chez une femme si na- 
turelle, elle obtint d'abord de M. de Moirod, et ensuite, de 
M. le sous-préfet de Maugiron, que Julien serait nommé garde 
d'honneur de préférence à cinq ou six jeunes gens, fils de fa- 
bricants fort aisés, et dont deux au* moins étaient d'une 
exemplaire piété. M. Yalenod, qui comptait prêter sa calèche 
aux plus jolies fenunes de la ville et faire admirer ses beaux 



LE ROUGE ET LE NOIR. , 91 

normands^ consentit à donner un de ses chevauxà Julien^ Têtre 
qu^il haïssait le plus. Mais tous les gardes d'honneur avaient 
à eux ou d^erapnrat quelqu'un de ces beaux habits bleu de 
ciel avec deux épauiettes de colonel en argent^ qui avaient 
brillé sept ans auparavant. Madame de Rénal voulait un habit 
neuf, et il ne lui restait que quatre jours pour envoyer à Be- 
sançon, et en faire revenir Thabit d'uniforme, les armes, le cha- 
peau, etc., tout ce qui fait un garde d'honneur. Ce qu'il y a de 
plus plaisant, c'est qu'elle trouvait imprudent de faire faire 
l'habit de Julien à Verrières. Elle voulait le surprendre, lui et 
la ville. 

Le travail des gardes d'honneur et de l'esprit public termi- 
né, le maire eut à s'occuper d'une grande cérémonie religieuse : 
le roi de *** ne voulait pas passer à Verrières sans visiter la fa- 
meuse relique de saint Clément que l'on conserve à Bray-le-Haut, 
à une petite lieue de viUe. On désirait un clergé nombreux, ce 
fut l'affaire la plus difficile à arranger ; M. Maslon, le nouveau 
curé, voulait à tout prix éviter la présence de M. Chélan. En 
vain M. de Rénal lui représentait qu'il y aurait imprudence. 
M. le marquis de la Mole, dont les ancêtres ont été si longtemps 
gouverneurs de la province, avait été désigné pour accompa- 
gner le roi de ***. Il connaissait depuis trente ans l'abbé Ché- 
lan. 11 demanderait certainement de ses nouvelles en arrivant 
à Verrières ; et s'il le trouvait disgracié, il était homme à allei* 
le chercher dans la petite maison où il s'était retiré, accompa- 
gné de tout le cortège dont il pourrait disposer. Quel souf- 
flet! 

— Je suis déshonoré ici et à Besançon, répondait Tabbé 
Maslon, s'il parait dans mon clergé. Un Janséniste, grand 
Dieu! 

— Quoi que vous en puissiez dire, mon cher abbé, répliquait 
M. de Rénal, Je n'exposerai pas Tadmiiiistration de Verrières 
à recevoir un affront de M. de la Mole. Vous ne le connaissez 
pas, il pense bien à la cour; mais ici en pro\înce, c'est un 
mauvais plaisaAt satirique, moqueur, ne cherchant qu'à em- 
barrasser les gens. 11 est capable uniquement pour s'|imuser, 
de nous couvrir de ridicule aux yeux des libéraux. 

6 



93 OEUVRES DE STENDHAL. 

Ce ne fut que dans la nuit du samedi au dimanche, après 
trois jours de pourparlers^ que l'orgueii de Tabbé Maslon plia 
devant la peur du maire qui se cbangeait encourage. U fallut 
écrire i:u3e lettre mielleuse à Fabbé Ghélan^ pour le prier 
d'assister à k cérémonie de la relique de Bray-le-Haut, si tou- 
tefois son grand âge et ses infirmités le lui permettaient. 
M. Chélan demanda et obtint une letti'e d'invitation pour Julien 
qui devait l'accompagner comme sous-diacre. 

Dès le matin du dimanche^ des milliers de paysans arrivant 
des montagnes voisines^ inondèrent les rues de Verrières. Il 
faisait le plus beau soleil. Ënfin^ vers les trois heures^ toute 
cette foule fut agitée ; on apercevait un grand feu sur un ro- 
cher à deux lieues de Verrières. Ce signal annonçait que le roi 
venait d'entrer sur le temtoire du département. Aussitôt le 
son de toutes les cloches et les décharges répétées d'un vieux 
canon espagnol appartenant à la ville^ marquèrent sa joie de 
ce grand événement. La moitié de la population monta sur les 
toits. Toutes les femmes étaient aux balcons. La garde d'hon- 
neur se mit en mouvement. On admirait lés brillants uniformes^ 
chacun reconnaissait un parent, un ami. On se moquait de la 
peur de M. de Moirod, dont à chaque instant la main prudente 
était prête à saisir l'arçon de sa selle. Mais une remarque &t ou- 
blier toutes les autres : le premier cavalier de k neuvième file 
était un fort joli gai^n, très-mince^ que d'abord on ne recon- 
nut pas. Bientôt un cri d'indignation chez les uns, chez d'au- 
tres le silence de Tétonnement, annoncèrent une sensation gé- 
nérale. On reconnaissait dans ce jeune homme, montant un des 
chevaux normands de M. Valenod, le petit Sorel, fils du char- 
pentier. U n'y eut qu'un cri contre le maire, SJirtout parmi 
les libéraux. Quoi! parce que ce petit ouvrier déguisé en abbé 
était préceptem^ de ses maitnots, il avait Taudace de le nom- 
mer garde d'honneur, au préjudice de messieurs tels et tels, 
riches fabricants? Ces messie ui^, disait unebanquière, devraient 
bien faire une avanie à ce petit insolent, ué dans k crotte. 
**- Il est sournois et porte un sabie^ répondait le voisin, il se- 
niit assez traître pour leur couper k figure. 

Les propos de k société noble étaient plus dangereux. Les 



LE ROUGE ET LE NOIR. 99 

dames se demandaient si c^ëtait du maire tout seul que proye* 
naît cette haute incouTenance. En généra] on rendait justice à 
son mépris pour le défaut de naîssauice. 

Pendant qu'il était Toccasion de tant de propos^ Julien était 
le plus heureux des hommes. Naturellement hardi^ il se tenait 
mieux à cheval que la plupart des jeunes gens de cette ville 
de montagnes. 11 voyait dans les yeux des femmes qu'il était 
question de lui. 

Ses épaulettes étaient plus brillantes, parce qu'elles étaient 
neuves. Son cheval se cabrait à chaque instant; il était au com- 
ble de la joie 

Son bonheur n'eut plus de bornes^ lorsque^ passant près du 
vieux rempart^ le bruit de la petite pièce de canon fit sauter 
son cheval hors du rang. Par un grand hasard, il ne tomba pas; 
de ce moment il se sentit un héros. 11 était officier d'ordonnance 
de Napoléon et chargeait une batterie. 

Une personne était plus heureuse que lui. D'abord elle l'a- 
vait vu passer d'une des croisées de l'hôtel de ville ; montant 
ensuite en calèche, et faisant rapidement un grand détour^ elle 
arriva à temps pour frémir, quand son cheval l'emporta hors 
du rang. Enfin^ sa calèche sortant au grand galop^ par une 
autre porte de la ville, elle parvint à rejoindre la route par où 
le roi devait passer, et put suivre la garde d'honneur à vingt 
pas de distance, au milieu d'une noble poussière. Dix mille 
paysans crièrent : Vive le roi, quand le maire eut l'honneur 
de haranguer Sa Majesté. Une heure après, lorsque, tous les 
discours écoutés, le roi allait entrer dans la ville, la petite 
pièce de canon se remit à tirer à coups précipités. Mais un ac- 
'cident s'ensuivit, non pour les canonniers qui avaient fait leurs 
preuves à Leipsick et à Montmirail, mais pour le futur pre- 
mier adjoint, M. de Moirod. Son cheval te déposa mollement 
dans l'unique bourbier qui fût sur la grand'route, ce qui fit 
esclandre, parce qu'il fallut le tirer de là pour que la voiture 
du roi pût passer. 

Sa Majesté descendit à la belle église neuve qui ce jour-là 
était parée de tous ses rideaux cramoisis. Le roi devait dîner, 
et aussitôt après remonter en voiture pour aller vénérer la ce- 



iOO . OEUVRES DE STENDHAL. 

lèbre relique de saint Clément. A peine le roi fut-il à l'église^ 
que Julien galopa vers la maison de M. de Rénal. Là, il quitta 
en soupirant son bel habit bleu de ciel^ son sabre^ ses épau- 
iettes^ pour i^eprendre le petit habit noir râpé. Il remonta à 
cheval, et en quelques instants fut à Bray-le-Haut qui occupe 
le sommet d'une fort belle colline. L'enthousiasme multiplie 
ces paysans^ pensa Julien. On ne peut se remuer à Verrières, 
et en voici plus de dix mille autour de cette antique abbaye. 
A moitié ruinée par le vandalisme révolutionnaire, elle avait 
été magnifiquement rétablie depuis la restauration, et Ton 
commençait à parler de miracles. Julien rejoignit Tabbé Gbéian 
qui le gronda fort, et lui remit une soutane et un surplis. Il 
s'habilla promptement, et suivit M. Chélan qui se rendait 'au- 
près du jeune évêque d'Agde. C'était un neveu de M. do la 
Mole, récemment nommé, et qui avait été chargé de montrer la 
relique au roi. Mais l'on ne put trouver cet évêque. 

Le clergé s^impatientait. 11 attendait son chef dans le cloître 
sombre et gothique de l'ancienne abbaye. On avait réuni vingt- 
quatre curés pour figurer l'ancien chapitre de Bray-le-Haut, 
composé avant 1789 de vingt-quati*e chanoines. Après avoir 
déploré pendant trois quaits d'heure la jeunesse de Tévêque, 
les curés pensèrent qu'il était convenable que M. le dayen se 
retirât vers Monseigneur pour l'avertir que le roi allait arriver, 
et qu'il était instant de se~ rendre au chœur. Le grand âge de 
M. Chélan l'avait fait doyen; malgré l'humeur qu'il témoignait 
à Julien, il lui fit signe de le suivre. Julien portait fort bien 
son surplis. Au moyen de je ne sais quel procédé de toilette 
ecclésiastique, il avait rendu ses beaux cheveux bouclés très- 
plats ; mais, par un oubli qui redoubla la colère de M. Chélan, 
sous les longs plis de sa soutane on pouvait apercevoir les 
éperons du garde d'honneur. 

Arrivés à l'appartement de l'évêque, de grands laquais bien 
chamarrés daignèrent à peine répondre au vieux curé que 
monseigneur n'était pas visible. On se moqua de lui quand il 
voulut expliquer qu'en sa qualité de doyen du chapitre noble 
de Bray-le-Haut, il avait le privilège d'être admis en tout 
temps auprès de l'évêque officiant. 



LE ROUGE ET LE NOIR. m 

L'humeur hautaine de Julien fut choquée de Tinsc^ence des 
laquais. 11 se mit à parcourir les dortoirs de l'antique abbaye^ 
secouant toutes les portes qu'il rencontrait. Une fort petite 
céda à ses efforts^ et il se trouva dans une cellule au milieu 
des valets de chambre de monseigneur^ en habits noirs et la 
chaîne au cou. A son air pressé ces messieurs le crurent mandé 
par révêque et le laissèrent passer. 11 fit quelques pas et se 
trouva dans une immense sdUe gothique extrêmement som- 
bre^ et toute lambrissée de chêue noir; à rexcepticm d*une 
seule^ les fenêtres en ogive avaient été murées avec des bri- 
ques. La grossièreté de cette ma^nnerie n'était déguisée 
par rien^ et faisait un triste contraste avec l'antique magnifi- 
cence de la boiserie. Les deux grands côtés de cette salle célè- 
bre parmi les antiquaires bourguignons, et que le duc Charles 
le Téméraire avait fait bâtir vers 1470 en expiation de qudque 
péché, étaient garnis de stalles de bois richement sculptées. 
On y voyait, figurés en bois de différentes couleurs, tous les 
mystères de l'Apocalypse. 

Celte magnificence mâancolique, dégradée par la vue des 
briques nues et du plâtre encore tout blanc, toucha Julien. U 
s'arrêta en silence. A l'autre extrémité de la salle, près de 
l'unique fenêtre par laquelle le^jour pénétrait, il vit un mirdr 
mobile en acajou. Un jeune homme, en robe violette et en 
^rplis de dentelle, mais la tête nue, était arrêté à trois pas 
de la glace. Ce meuble semblait étrange en un tel lieu, et, 
sans doute^ y avait été apporté de la ville. Julien trouva que 
l6 jeune homme avait l'air irrité; de la main droite il donnait 
gravement des bénédictions du côté du mû*oir. 

Que peut signifier ceci, pensa-t-il? est-ce une cérémonie 
préparatoire qu'accomplit ce jeune prêtre? C'est peut-être le 
secrétaire de î'évêque... il sera insolent comme les laquais... 
ma foi, n'importe ; essayons. 

U ^vança, et parcourut assez lentement la longueur de la 
salle, toujours la vue fixée vers l'unique fenêtre, et regardant 
ce jeune homme qui continuait à donner des bénédictions exé- 
cutées lentement mais en nombre infini, et sans se reposer un 
instant. 

6. 



iOS OEUVRES m STENDHAL. 

A mesure quil approchait^ il distinguait miei^ son afrCâ- 
dtié, La richesse du surplis garni de dentelle arrêta involon- 
lairenaent Julien à quelques pas du magnifique miroir. 

ll^est de mon devoir de parier^ se dit- il enfin; mais la heautë 
de la salie Fayait ému, et il était froissé d'avance des roots durs 
qu'on allait hû adresser. 

Le jeune homme le vit dans la psyché^ se retourna^ et quit-* 
tant subitement l'air fâché, lui dit du ton le plus doux ! 

•^ Fh bien! monsieur^ est-elle enfin arrangée? 

Julien resta stupéfait. Gomme ce jeune homme se tournait 
vfflos lui, Julien vit la croix pectorale sur sa poitrine : c'était 
Févèque d'Agde. Si jeune, pensa Julien; tout au plus six ou 
huit ans de plus que moi!... 

Et il eut honte de ses éperons. 

-* Monseigneur, répondit^il timidement^ je sais envoyé par 
le doyen du chapitre, M. Ghélan. 

-« Ah I il m'est fort recommandé, dit Tévéque d'un ton peli 
qui redoubla Tenchantement de Julien. Mais je vous demande 
' pardon, monsieur, je vous prenais pour là personne qui doit 
me rapporter ma mitre. On l'a mal emballée à Paris; la toile 
d'argent est horriblement gâtée vers le haut. Gela fera le plus 
vilain effet, ajouta le jeune évêque d'un air triste, ei encore 
on me fait attendre I 

Monseigneur, je vais chercher la mitre, si Votre Grandeur 
le permet. 

Les beaux yeux de Julien firent leur effet. 

— AlJez, monsieur, répondit l'évoque avec une politesse 
charmante ; il me la faut sur-le-champ. Je suie désolé de faire 
attendre messieurs du chapitre. 

Quand Julien fut anivé au milieu de la salle, il se retourna 
vers révêque, et le vit qui s'était remis à donner des b^édlo* 
tions. Qu^est-ce que cela peut être? se demanda Julien; sans 
doute, c'est une préparation eeclésiastique nécessaire à la cé- 
rémonie qui va avoir lieu. Gomme il arrivait dans la cellule 
ob se tenaient les valets de chambre, il vit la mitre entre leurs 
mains. Ges messieurs, cédant malgré eux au regard impérieux 
de Julien, lui remirent la mitre de monseigneur. 



LE ROUGE ET LE NOIR. 103 

Il se sentit 6er de la porter : en traversant la salle, il mar- 
chaii lentement; il la tenait avec respect. 11 trouva i'évêque 
ms devant la glace; mais^ de temps à autre, sa main droite, 
quoique fatiguée^ donnait encore la bénédiction. Julien Faida 
à placer sa mitre. L'évêque secoua la tête. 

^ Ah ! elle tiendra, dit-41 à Julien d'un air content. Voulez* 
vous vous éloigner un peut 

Alors Févéque alla f(»l vite au milieu de la pièce, puis se 
rapprochant du tmoir à pas lents, il reprit Tair fâché, et don- 
na gravement des bénédictions, 

Julien était immobile d'étonnement; il était tenté de com* 
prendre, mais n^osait pas. L'évèque s'arrêta, et Je regardant 
avec un air qui perdait subitement de sa gravité : 

— Que dites-vous de ma mitre, monsieur, vart-^e bien? 

«- Fort bien, monseigneur, 

^ Elle n'est pas trop en arrière? cela aurait Tair un peu 
niais ; mais il ne faut pas non plus la porter baissée sur les yeux 
comme un shako d'officier. 

-« Elle me semble aller fort bien, 

*- Le HH de*^ est accoutumé à un clergé vénérable et sans 
cloute fort grave. Je ne voudrais pas, à cause de mon âge sm> 
tout, avoir Tair trop léger. 

Et révêque se mit de nouveau à marcher en donnant des bé^ 
' nédictions. - 

C'est dair, dit Julien, osant enfin comprendre, il s'^erce i 
donner la bénédiction. 

Après quelques instants : «i Je suis prêt, dit Févêque, Allez, 
monsieur, avertir M. le doyen et messieurs du chapitre, » . 

Bientôt M. Ghélan^ suivi des deux curés 4es plus âgés, entra 
par une fort grande poile magnifiquement sculptée, et que Ju- 
iienn'avait pas aperçue. Mais cette fois il resta à son ranglo der- 
nier de tous, et ne put voirl'évêque que par-dessus les épaules 
des ecclésiastiques qui se pressaient en foule à cette porte. 

L'évêque traversait lentement la salle; lorsqu'il fut arrivé sur 
le seuil, les curés se formèrent en procession. Après un petit 
moment de désordre, la procession . commença à marcher en 
«étonnant le psaume. L'évoque s'avançait le dernier enti'c 



104 OEUVRES DE STENDHAL. 

M. Chëlan et im autre curé fort vieux. Julien se glissa tout k 
fait près de monseigneur, comme attaché à Tabbé Ghélan. Oiï 
suivit les longs corridors de Tabbaye de Bray-le-Haut; malgré 
le soleil éclatant/ ils étaient sombres et humides. On arriva 
enfin au portique du cloître. Julien était stupéfait d'admira- 
tion pour une si belle cérémonie. L'ambition réveillée par le 
jeune âge de Tévêque^ la sensibilité et la politesse exquise de 
ce prélat se disputaient son cœur. Cette politesse était Men 
autre chose que celle de M. de Rênal^ même dans ses bons 
jours. Plus on s'élève vers le premier rang de la société^ se dit 
Julien^ plus on trouve de ces manières charmantes. ^ 

On entrait dans l'église par une porte latérale; tout à coap 
un bruit épouvantable fit retentir ses voûtes antiques; Julien 
crut qu'elles s'écroulaient. C'était encore la petite pièce de 
canon ; traînée par huit chevaux au galop^ elle venait d'arriver; 
et à peine arrivée, mise en batterie par les canonniers de Lei- 
psick, elle tirait cinq coups par minute, comme si les Prussiens 
eussent été devant elle . 

Mais ce bruit admirable ne fit plus d'effet sur Julien, il ne 
songeait plus à Napoléon et à la gloire militaire. Si jeune, 
pensait-il, être évêque d'Agde! mais où est Agde? et combien 
cela i^pporte-t-il? deux ou trois cent mille francs peut^tre? 

Les laquais de monseigneur paitirent avec un dais magniii- 
que; M. Chélan prit l'un des, bâtons, mais dans le fait ce fut 
Julien qui le porta. L'évêque se plaça dessous. HéelLement il 
était parvenu à se donner l'air vieux; l'admiration de notre 
héros n*eut plus de bornes. Que ne fait-on pas avec de l'adresse ! 
pensa-t-il. 

Le roi entra. Julien eut le bonheur de le voir de très-près. 
L'évêque le harangua avec onction, et sans oublier une petite 
nuance de trouble fort poli pour Sa Majesté. Mous ne répéterons 
point la description des cérémonies de Bray-4e-Haut; pendant 
quinze jours eUes ont rempli les col(»ines de tous les journaux 
du département. Julien apprit, par le discours de l'évêque, ^e 
le roi descendait de Charies le Téméraire. 

Plus tard il entra dans les fonctions de Julien de vérifier les 
comptes de ce qu'avait coûté cette cérémonie, M. de la Ifele, 



LE HOUGE ET LE NOIR. lOîi 

qui avait fait avoir un ëvêché à son nevcu^ avait voulu lui faire 
la galanterie de se charger de tous les frais. La seule céré- 
monie de Bray-le-Haut coûta trois mille huit cents francs. 

Après le discours de Tévêque et la réponse du roi^ Sa Ma- 
jesté se plaça sous le dais; ensuite elle s'agenouilla fort dévo- 
tement sur un coussin près de Tautel. Le chœur était envinmiié 
de stalles, et les stalles élevées de deux marches sur le pavé. 
GMtait sur la dernière de ces marches que Julien était assis 
aui pieds de M. Ghéian, à peu près comme un caudaiaire près 
de son cardinal^ à la chapelle Sixtine^ à Rome. Il y eut un Te 
Deum, des flots d'encens^ des décharges infinies de moutique- 
terie et d^artillerie; les paysans étaient ivres de bonheur et de 
piété. Une telle journée défait l'ouvrage de cent numéros des 
journaux jacobins. 

Julien était à six pas du roi, qui réellement priait avec aban- 
don. 11 remarqua^ pour la première fois^ un petit homme au re- 
gard spirituel et qui poi*tait un habit presque sans broderies. 
Mais il avait un cordon bleu de ciel par-dessus cet habit fort 
simple. Il était plus près du roi que beaucoup d^autres sei- 
gneurs, dont les habits étaient tellement brodés d'or, que, sui-> 
vant Texpression de Julien, on ne voyait pas le drap. Il apprit 
quelques moments après^ que c'était M. de la Mole. Il lui trouva 
Tair hautain et même insolent. 

Ce marquis ne serait pas poli coumie mon joli évêque, 
pensa-t-il. Ah ! Fétat ecclésiastique rend doux et sage. Mais le 
roi 'est venu pour vénérer la relique, et je ne vois point de re- 
lique. Où sera saint Clément? 

Un petit clerc, son voisin, lui apprit que la vénérable relique 
était dans le haut de Tédifice dans une chapelle ardente. 

Qu'est-ce qu'une chapelle ardente? se dit Julien. 

Mais il ne voulait pas demander l'explication de ce mot. Son 
attention redoubla. 

En cas de visite d'un prince souverain, l'étiquette veut que 
les chanoines n'accompagnent pas Tévêque. Mais en se met- 
tant en marche pour la chapelle ardente, monseigneur d'Agde 
appela l'abbé Chélan ; Julien osa le suivre. 

Âpiès avoir monté un long escalier, on parvint à une porte 



106 OEUVRES DE STENDHAL. 

extrêmement petite, mais dont le chambranle gothique était 
doré avec magnificence. Cet ouvrage avait Fair fait de la 
veille. 

Devant la porte, étaient réunies à genoux vingt-quatre jeunes 
filles, appartenant aux familles les plus distinguées de Ver- 
rières. Avant d'ouvrir la porte, l'ëvêque se mit à genoux au 
milieu de ces jeunes filles toutes jolies. Pendant qu'il priait à 
haute voix, elles semblaient ne pouvoir assez admirer ses 
belles dentelles, sa bonne grâce, sa figure si jeune et si douce. 
Ce spectacle fit perdre à notre héros ce qui lui restait de rai- 
son. En cet instant, il se fût battu pour Finquisition, et de 
bonne fm. La porte s'ouvrit tout à coup. La petite chapelle 
parut comme embrasée de himière. On apercevait sur l'autel 
plus de mille cierges divisés en huit rangs séparés entre eux 
par des bouquets de fleurs. L'odeur suave de Tencens le plus 
pur sortait en tourbillon de la porte du sanctuaire. La cha- 
pelle dorée à neuf était fort petite, mais très-élevée. Julien 
remarqua qu'il y avait sur Tautel des cierges qui avaient phis 
de quinze pieds de haut. Les jeunes filles ne purent retenu* un 
cri d'adfl)iratlon. On n'avait admis dans le petit vestibule de 
la chapelle que les vingt-quatre jeunes filles, les deux curés 
et Julien. 

Bientôt le roi arriva, suivi du seul M. de la Mole et de son 
grand chambellan. Les gardes eux-mêmes restèrent en dehors, 
à genoux, et présentant les armes. 

Sa Majesté se précipita plutôt qu'elle ne se jeta sur le 
prie-Dieu. Ce fut alors seulement que Julien, collé contre la 
porte dorée, aperçut, par-dessus le bras nu d'une jeune fille, 
la charmante statue de saint Clément. Il était caché sous l'au- 
tel, en costume de jeune soldat romaui. 11 avait au cou nue 
lai^e blessure d'où le sang semblait couler. L'artiste s'était 
surpassé; ses yeux mourants, mais pleins de grâce, étaient à 
demi fermés. Une moustache naissante ornait cette bouche 
charmante, qui à demi fermée avait encore l'air de prier. A 
cette vue, la jeune fille voisine de Julien pleura à chaudes 
larmes; une de ses larmes tomba sur la main de Julien. 

Après un instant de prières dans le plus pi*ofond silence, 



LE ROUGE ET LE NOIR. i07 

troublé seulement par le son lointain des cloches de tous les 
villages à dix lieues à la ronde, Tévêque d'Agde demanda au 
roi la permission de parler. 11 finit un petit discours fort tou- 
chant par des paroles simf^es, mais dont Feffet n^en était que 
mieux assui^é. 

— N'oubliez jamais, jeunes chrétiennes, que vous avez vu 
Tun des plus grands rois de la terre à genoux devant les ser- 
viteurs de ce Dieu tout-puissant et terrible. Ces serviteurs fai- 
bles, persécutés, assassinés sur la terre, comme vous le voyez 
par la blessure encore sanglante de saint Clément, ils triom- 
phent au ciel. N'est-ce pas, jeunes chrétiennes, vous vous sou- 
viendrez à jamais de ce jour, vous détesterez l'impie? A jamais 
vous serez fidèles à ce Dieu si grand, si terrible, mais si bon? 

A ces mots, l'évêque se leva avec autorité. 
"— Vous me le promettez? dit-il, en avançant le bras,, d'un 
air inspiré. 

— Nous le pi-omettons, dirent les jeunes filles, en fondant 
en larmes. 

^Je reçois votre promesse, au nom du Dieu terrible, ajouta 
Févéque, d'une voix tonnante. Et la cérémonie fut terminée. 

Le roi lui-^néme pleurait. Ce ne fut que longtemps après 
que Julien eut assez de sang-froid pour demander oii étaient 
Jesos du saint envoyés de Rome à Philippe le Bon duc de 
Bourgogne. On lui apprit qu'ils étaient cachés dans la char- 
mante figure de cire. 

Sa Majesté daigna permettre aux demoiselles qui l'avaient 
accompagnée dans la chapelle de porter un ruban rouge sur 
lequel étaient brodés ces mots : Haine a l'impie, adoration 

PEUPÉTUELLE. 

M. de la Mole fit distribuer aux paysans dix mille bouteilles 
de vin. Le soir, à Verrières, les libéraux trouvèrent une raison 
pour illuminer cent fois mieux que les royalistes. Avant de 
partir, le roi fit une visite à M. de Moirod. 



_ ». 



108 ŒUVRES DE STENDHAL. 

XIX 
WewÊmer finit «•uffMur. 

Le grotesque des événements de tons 
les jours vous cache le vrai malheur des 
passions. 

Barnave. 

En replaçant les meubles ordinaires dans la chambre qu'a- 
vait occupée M. de la Mole, Julien trouva une feuille de pa- 
pier très-fort, pliée en quatre. 11 lut au bas de la premièi*e 
page : 

A S. S. M. le marquis de la Mole^ pair de France^ chevalicr 
des ordi-es du roi, etc., etc. 
* C'était une pétition en grosse écriture de cuisinière. 

« Monsieur le marquis, 

)) J'ai eu toute ma vie des principes religieux. J'étais dans 
Lyon, exposé aux bombes, lors du siège, en Ô3, d'exécrable 
mémoire. Je communie, je vais tous les dimanches à la messe 
en réglise paroissiale. Je n'ai jamais manqué au devoir pascal, 
même en 93, d'exécrable mémoire. Ma cuisinière^ avant la ré- 
volution j'avais des gens, ma cuisinière fait maigre le vendredi. 
Je jouis dans Verrières d'une considération générale, et j'ose 
dire méritée. Je marche sous le dais dans les processions, à 
côté de M. Iç curé et de M. le maire. Je porte, dans les gran- 
des occasions, un gros cierge acheté à mes frais. De tout quoi 
les certificats sont à Paris au ministère des finances. Je de- 
mande à Monsieur le marquis le bureau de loterie de Verriè- 
res , qui ne peut manquer d'être bientôt vacant d'une ma- 
nière ou d'une autre, le titulaire étant ^fort malade, et d'ailleurs 
votant mal aux élections, etc. 

» ^t: Gholin. » 

En marge de cette pétition était une 'apostille signée De 
Moirod, et qui commençait par cette ligne : 

« J'ai eu rhonneur de parler yert du bon sujet qui fait cette 
demande, etc. » 



LE ROUGE ET LE NOIR. 109 

Âlnsi^ même cet imbécile de Cbolin me montre le chemin 
qu'il faat suivre^ se dit Julien. 

Huit joui-s après le passage du roi de *** à Venières, ce qui 
sumageaitdes innombrables mensonges^ sottes interprétations, 
discussions ridicules, etc., etc., dont avaient été Tobjet, succes- 
sivement, le roi, révêque d'Agde, le marquis de la Mole, les 
dix mille bouteilles de vin, le pauvre tombé de Moirod, qui, 
dans Vespoir d'une croix, ne sortit de chez lui qu'un mois 
après sa chute, ce fut l'indécence extrême d'avoir bombardé 
dans la garde d'honneur Julien SoreL ûls d'un charpentier. U 
fallait entendre, à ce sujet, les riches fabricants de toiles pein- 
tes, qui, soir et matin, s'enrouaient au café, à prêcher Féga- f" 
lité. Cette femme hautaine, madame de Rénal, était Tauteur 
de cette abomination. La raison ? les beaux yeux et les joues si 
fr-aîches du petit abbé Sorel la disaient de reste. ^ 

Peu après le retour à Vergy, Stanislas-Xavier, le plus jeune 
des enfants, prit la fièvre ; tout à coup madame de Rénal 
tomba dans des remords aflieux. Pour la première fois elle se 
repixxîha son amour d'une façon suivie ; elle sembla compren- 
dre, comme par miracle^ dans quelle faute énorme elle s'était 
laissé entraîner. Quoique d'un cai*actère profondément reli- 
gieux, jusqu'à ce moment elle n'avait pas songé à la grandeur 
de son crime aux yeux de Dieu. * 

Jadis, au couvent du Sacré-Cœur, elle avait aimé Dieu avec 
passion ; elle le ciuignit de même en cette circonstance. Les 
combats qui déchiraient son âme étaient d'autant plus afli*eux 
qu'il n'y avait rien de raisonnable dans sa peur. Julien éprou- 
va que le moindre raisonnement Tirritait loin de la calmer ; 
elle y voyait le langage de l'enfer. Cependant, comme Julien 
aimait beaucoup lui-même le petit Stanislas, il était mieux ve- 
nu à lui palier de sa maladie : elle prit bientôt un caractère 
grave. Alors le remords continu ôta à madame de Rénal jus- 
qu'^ la faculté de donnir ; elle ne sortait point d'un silence fa- 
rouche : si elle eût ouvert la bouche, c'eût été pour avouer son 
crime à Dieu et aux hommes. 

— Je vous en conjure, lui disait Julien, dès qu'ils se trou- 
vaient seuls, ne parlez à personne; que je sois le seul confident 

7 



i iO OEUVRES m STENDHAL. 

'de vos peines. Si vous m'aimez encore, ne parlez pas ; vos pa- 
rles ne peuvent ôter la fièvre à notre Stanislas. Mais ses con- 
isolations ne produisaient aucun effet ; il ne savait pas que 
madame de Rénal s'était mis dans la tête que^ pour apaiser la 
colère du Dieu jaloux, il fallait haïr. Julien ou voir mourir 
son fils. C'était parce .qu'elle sentait qu'elle ne pouvait haïi* 
son amant qu'elle était si malheureuse. 

— Fuyez- moi, dit-elle un jour à Julien ; au nom de Dieu, 
quittez cette maison ; c'est votre présence ici qui tue' mon 
fils. ' . 

Dieu me punit, ajouta-t-elle à voix basse, il est juste ; j V 
dore son équité 5 mon crime est affreux, et je vivais sans re- 
mords ! C'était le premier signe de l'abandon de Dieu : je dois 
être punie doublement. 

Julien fut profondément touché. 11 ne pouvait voir là ni hy- 
pocrisie, ni exagération. Elle croit tuer son fils en in'aimant, 

t et cependant la malheureuse m'aime plus que son fils. Yoilà, 

t je n'en puis douter, le remords qui la tue ; voilà de la gran- 
deur dans les sentiments. Mais comment ai-je pu insphrer un 

' tel amour, moi, si pauvre, si mal élevé, si ignorant, quelque- 

( fois si grossier dans mes façons ? 

# Une nuit, l'enfant fut au plus mal. Vers les deux heures du 
matin, M. de Rénal vint le voir. L'enfant, dévoré par la fièvre, 
était fort rouge et ne put reconnaître son père. Tout à coup 
madame de Rénal se jeta aux pieds de son mari : Julien vit 
qu'elle allait tout dire et se perdre à jamais. 

Par bonheur^ ce mouvement singulier importuna M. de 
Rénal. 

— Adieu ! adieu ! dit-il en s'en allant. 

— Non, écoute-moi, s'écria sa fenune à genoux devant lui, 
et cherchant à le retenir. Apprends toute la vérité. C'est moi 
qui tue mon fils. Je lui ai donné la vie, et je la lui repi-ends. 
Le ciel me punit ; aux yeux de Dieu^ je suis coupable de 
meurtre. Il faut que je me perde et m'humilie moi-même; 
peut-être de sacrifice apaisera le Seigpeur. 

Si M. de Rénal eût été un homme d'imagination, il savait 
tout 



LE ROUGE ET LE NOIH. 111 

— Idées i^omaiiesques, s*écria-l-il en éloignant sa femme 
qui cherchait à embrasser ses genoux. Idées romanesques que 
tout cela ! Julien, faites appeler le médecin à la pointe du jour. 
Et il l'etouma se coucher. Madame de Rénal tomba à genoux^ 
à demi évanouie, en repoussant avec un mouvement convulsif 
Julien qui voulait la secomir. 

Julien resta étonné. 

Voilà donc Tadultère, se dît-il !... Serait-il possible que ces\ 
prêtres si fourbes... eussent raison ? Eux qui commettent tant ) 
de péchés auraient le privilège de connaître la vitale théorie du / 
péché ? Quelle blzan*erie ! . . . ^ 

Depuis vingt minutes que M. de Rénal s'était retiré, Julien 
voyait la femme qu'il aimait, la tète appuyée sur le petit lit de 
l'enfant, immobile et presque sans connaissance. Voilà une 
femme d'un génie supérieur réduite au comble du malheur, 
parce qu'elle m'a connu, se dit- il. 

Les heures avancent rapidement. Que puis-je pour elle ? Il 
faut se décider. Il ne s'agit plus de moi ici. Que m'importent 
les hommes et leurs plates simagrées ? Que puis-je pour elle ?.. 
la quitter ? Mais je la laisse seule en proie à la plus affreuse 
douleur. Cet automate de mari lui nuit plus qu'il ne lui seil. 
Il lui dira quelque mot dur, à force d'être grossier ; elle peut 
devenir folle, se jeter par la fenêtre . 

Si je la laisse, si je cesse de veiller sur elle, elle lui avouera 
tout. Et que sait-on, peut-être, malgré l'hërilage qu'elle doit 
lui apporter, il fera une esclandre. Elle peut tout dire, grand 

Dieu I à ce c d'abbô Maslon, qui prend prétexte de la ma- 

ladie d'un enfant de six ans, pour ne plus bouger de cette 
maison, et non sans dessein. Dans sa douleur et sa crainte de 
Dieu, elle oublie tout ce qu'elle. sait de l'homme ; elle ne voit 
que le prêtre. 

— Va-t'en, lui dit tout à coup madame de Rénal en ouvrant 
les yeux. 

— Je donnerais mille fois ma vie, pour savoir ce qui peut 
l'être le plus utile, répondit Julien : jamais je ne t'ai tant ai- 
mée, mon cher ange, ou plutôt, de cet instant seulement, je 
commence à t'adorer comme tu mérites de l'être. Que devien- 



H2 OEUVRES DE STENDHAL, 

drai-je loin de toi^ et avec la conscience que tu es malheureuse 
par moi! Mais qu'il ne soit pas question de mes souffrances. 
Je partirai, oui^ mon amour. Mais^ si je te quitte^ si je cesse de 
veiller sur toi, de me trouver sans cesse entre toi et ton mari^ 
tu lui dis tout, tu te perds. Songe que c'est avec ignominie 
qu'il te chassera de sa maison ; tout Verrières, tout Besançon, 
parleront de ce scandale. On te donnera tous les torts ; jamais 
tu ne te relèveras de cette honte... " 

— C'est ce que je demande, s'ecria-t-elle, en se levant de- 
bout. Je souffrirai, tant mieux. 

-— Mais, par ce scandale abominablç^ tu feras aussi son 
malheur à lui ! 

— Mais je m'humilie moi-même, je me jette dans la fange; 
et, par là peut-être, je sauve mon fils. Cette humiliation, aux 
yeux de tous, c'est peut-être une pénitence publique. Autant 
que ma faiblesse peut en juger, n'est-ce pas le plus grand sa- 
crifice que je puisse faire à Dieu?... Peut-être daignera-t-il 
prendre mon humiliation et me laisser mon fils! Indique-moi un 
autre sacrifice plus pénible, et j'y cours. 

— Laisse-moi me punir. Moi aussi, je suis coupable. Veux- 
tu que je me retire à la Trappe? L'austérité de cette vie peut 
apaiser ton Dieu.. . Ah! ciel ! que ne puis-je prendre pour moi 
la maladie de Stanislas... 

— Ah ! tu l'aimes, toi, dit madame de Rénal, en se levant et 
en se jetant dans ses bras. 

Au même instant, elle le repoussa avec horreur. 

— Je te crois ! je te crois, continua-t-elle, après s'être remise 
à genoux ; ô mon unique ami ! ô pourquoi n'es-tu pas le père de 
Stanislas ! Alors ce ne serait pas un horrible péché de t'aimer 
mieux que ton fils. 

— Veux-tu me permettre de rester, et que désormais je ne 
t'aime que comme un frère? C'est la seule expiation raisonna- 
ble; elle peut apaiser la colère du Très-Haut. 

— Et, moi, s'écria-t-elle en se levant et prenant la tête de 
Julien entre ses deux mains, et la tenant devant ses yeux à dis- 
tance, et moi, t'aimerai-je comme un frère? Est-il en mon pou- 
voû* de t'aimer comme un frère? 



LE ROUGE ET LE NOIR. 143 

Julien fondait en larmes. 

— Je t^obéirai, dit-il en tombant à ses pieds; je t'obéirai, 
quoi qiie tu m'ordonnes ; c'est tout ce qui me reste à faire. 
Mon esprit est frappé d'aveuglement^ ne vois aucun parti a 
prendre. Si je te quitte, tu dis tout à fckti mari; tu te perds et 
lui avec. Jamais, après ce ridicule, il ne sera nommé député. 
Si je reste, tu me crois la cause de la mort de ton fils, et tu 
meurs de douleur. Veux-tu essayer de l'effet de mon départ? 
Si tu veux, je vais me punir de notre faute, en te quittant pour 
huit jours. J'irai les passer dans la retraite oii tu voudras. A 
l'abbaye de Bray-le-Haut, par exemple : mais jure-moi pen- 
dant mon absence de ne rien avouer à ton mari. Songe que je 
ne pouiTai plus revenir si tu parles. 

Elle promit, il partit, mais fut rappelé au bout de deux joure. 

— 11 m'est impossible sans toi de tenir mon serment. Je par- 
lerai à mon mari, si tu n'es pas là constamment pour m'ordon- 
nerpar tes regards de me taire. Chaque heure de cette vie 
abominable me semble durer une journée. 

Enfin le ciel eut pitié de cette mère malheureuse. Peu à peu 
Stanislas ne fut plus en danger. Mais la glace était brisée; sa 
raison avait connu l'étendue de son péché; elle ne put plus re- 
prendre l'équilibre. Les remords restèrent, et ils furent ce qu'ils 
devaient être dans un cœur si sincère. Sa vie fut le ciel et l'en- 
fer iFenfer quand elle ne voyait pas Julien, le ciel quand elle 
était à ses pieds. Je ne me fais plus aucune illusion, lui disait- 
elle, même dans les moments où elle osait se livrer à tout son 
amour: je suis damnée, irrémissiblement damnée. Tu es jeune, f 
tu as cédé à mes séductions, le ciel peut te pardonner; maisj 
moi je suis damnée. Je le connais à un signe certain. J'ai peur : I 
qui n'aurait pas peur devant la vue de l'enfer? Mais au fond, jel 
ne me repens point. le comme ttrais de nouveau ma faute stêjle( 
était à commettre. Que le ciel seûîement~^ne~ nâe ^nisse pa^ 
dès ce monde et dans mes enfants^ et j'aurai plus que je n(j 
mérite. Mais, toi, du moins, mon Julien, s'écriait-elle dam 
d'autres moments^ es-tu heiireux? Trouve-tu que je t'aime 
assez? 

■ 

La méfiance et Torgueil souffrant de Julien, qui avait surtout 



I 



114 ŒUVRES DE STENDHAL. 

besoin' d^un amour à s:acrifices, ne tinrent pas devant la vue 
d'un saeritice si grand, si indubitable et fait à chaque instant. 
11 adorait madame de Rênai. Elle a beau être noble, et moi le 

fils d'un ouvrier^elle m'aime Je ne suis pas auprèsd'elle un 

\alet de chambre char|^ des fonctions d'amant. Cette crainte 
éloignée^ Julien tomba dans toutes les folies de l'amour^ dans 
ses incertitudes mortelles. 

— Au moinS) s'ëcriait-elle en voyant ses doutes sur son 
amour, que je te rende bien heureux pendant le peu de jours 
que nous avons à passer ensemble I Hâtons nous; demain peut- 
élre je ne semi plus à tpi. Si le ciel me frappe darismes enfants, 
c'est en vain que je chéi'cherai à ne vivre que pour t'aimer, à 
ne p^s voir que c'est mon crime qui les tue. Je ne pourrai sur* 
vivre à ce coup. Quand je le voudrais, je ne pourraiSj je de- 
viendrais folle. 

Ah ! si je pouvais prendre sur moi ton pëcbë, comme tu m*of« 
fmis si généreusement de prendre la fièvre ardente de Sta<- 
nislas I. 

Cette grande crise morale changea la nature du sentiment qui 
unissait Julien à sa maîtresse. Son amoiu* ne fut plus seulement 
de Tadmiration pour la beauté, l'orgueil de la posséder. 

Leur bonheur était désormais d'une nature bien supérieure; 
la fianune qui les dévorait fut plus intex>se. Ils avaient des trans- 
ports pleins de folie. Leur bonheur eût paru plus grand aux 
yeux du monde. Mais ils ne trouvèrent plus la sérénité délicieu- 
se, la félicité sans nuages, le bonheur facile des premières épo- 
ques de leurs amours, quand la seule crainte de madame de 
Rénal était de n'être pas assez aimée de Julien. Leur bonheur 
avait quelquefois la physionomie du crime. 

Dans les moments les plus heureux et en apparence les plus 
tranquilles : — Ah! grand Dieu 1 je vois l'enfer, s'écriait tout à 
coup madame de Rénal, en senant la main de Julien d'un 
mouvement convulsif. Quels suppHces horribles 1 je les ai bien 
mérités. Elle le serrait, s'attachant à lui comme le lierre à la 
muraille, 

Julien essayait en vain de calmer cette âme agitée. Elle lui 
prenait la main, qu'elle couvrait de baisers. Puis^ retombée 



LE ROUGE ET LE NOIR. U5 

dans une rêverie sombre : L'enfer disait-elle, Tenfer serait une 
grâce pour moi ; j'aurais encore sur la terre quelques jours à 
passer avec lui, mais l'enfer dès ce monde, la mort de mes en- 
fants... Cependant, à ce prix, peut-être mon crime me serait 
pardonné... Ah! grand Dieu! ne m'accordez point ma grâce à 
ce prix. Ces pauvres enfants ne vous ont point offensé; moi, 
mol, je suis la seule coupable : j'aime un homme qui n'est 
point mon mari, 

Julien voyait ensuite madame de Rênal arriver à des mo- 
ments tranquilles en apparence. Elle cherchait à prendre sur 
elle; elle voulait ne pas empoisonner la vie de celui qu'elle ai- 
' malt. 

Au milieu de ces alternatives d'amour, de remords* et de 
plaisir, les journées passaient pour eux avec la rapidité de l'é- 
clair, julien per dit rhabit ude de réfléchir. 

Mademoiselle Ëiisa alla iîuîmûn petit pvooèi^ qu'elle avait à 
Verrières. Elle trouva M. yalenod fort piqué contre Julien. Elle 
haïssait le précepteur, et lui en parlait souvent. 

— Vous me perdriez, monsieur, si je disais la vérité 1... di- 
sait-elle un jour à M. Valenod. Les maîtres sont tous d'accord 
entre eux pour les choses ûnportantes... On ne pardonne ja- 
mais certains aveux aux pauvres domestiques,.. <• 

Après ces phrases d'usî^e, que l'impatiente curiosité de 
M. Yalenod trouva l'art d'abréger, il apprit les choses les plus 
mortifiantes pour son amour-propre. 

Cette fenune, la plus distinguée du pays, que pendant six 
ans il avait envh^onnée de tant de soins, et malheureusement 
au vu et au su de tout le monde ; cette femme si ûère, dont les 
dédains l'avaient tant de fois fait rougir, elle venait de prendre 
pour amant un petit ouvrier déguisé en précepteur. Et afin que 
rien ne manquât au dépit de M. le directeur du dépôt, ma- 
dame de Rênal adorait cet amant. Et, ajoutait la femme de 
chambré avec un soupir, M. Julienne s est point donné de peine 
pour faire cette conquête, il n'est point sorti pour madame de 
sa fi*oideiu* habituelle. 

Éhsa n'avait eu de certitudes qu'à la campagne, mais elle 
croyait que cette intrigue datait de bien plus loin. C'est sans 



H6 OEUVRES DE STENDHAL. 

doute pour cela, ajouta-t-elle avec dépit, que dans le temps il 
a l'efusé de m'épouser. Et moi, imbécile, qui allais consulter 
madame de Rénal, qui la priais de parler au précepteur! 
' Dès le même soir M. de Rénal reçut de la ville, avec son jour- 
nal, une longue lettre anonyme qui lui apprenait dans le plus 
grand détail ce qui se passait chez lui. Julien le vit pâlir en 
lisant cette lettre écrite sur du papier bleuâtre, et jeter sur lui 
des regards méchants. De toute la soirée le maire ne se remit 
point de son trouble; ce fut en vain que Julien lui fit la cour 
en lui demandant des explications sur la généalogie des meil- 
leures familles de la Bourgogne. 

XX 
&e0 lettres anonymes. 



Do Bût give dalliance 
Too much the rein; the strongest oailis are straw 
To the lire i' the blood. 

Tehpkst. 



Gomme o^niittait le salon sur le minuit, Julien eut le temps 
de dire à son amie : 

/ — Ne nous voyons pas ce soir, votre mari a des soupçons; je 
/ jurerais que cette grande lettre qu'il lisait en soupirant est 
\une lettre anonyme. 

Par bonheur, Julien se fermait à clef dans sa chambre. Ma- 
dame de Rénal eut la folle idée que cet avertissement n'était 
qu'un prétexte pour ne pas la voir. Elle perdit la tête absolu- 
ment, et à Pheure ordinaire vint à sa porte. Julien qui enten- 
dit du bruit dans le corridor souffla sa lampe à Tinstant. On fai- 
sait des efforts pour ouvrir sa porte ; était-ce madaniiG4e Rénal, 
était-ce un mari jaloux? 

Le lendemain de fort bonne heure, la cuisinière qui'protén 
geait Julien lui apporta un livre, sur la couverture duquel il 
lut ces mots écrits en Italien Guardate alla pagina 130. 
Julien frémit de l'imprudence, chercha la page 4 30 et y 



LE ROUGE ET LE NOIR. 147 

trouva attachée avec une e'pingle, la lettre suivante écrite à la 
hâte, baignée de larmes et sans la moindre orthographe. Or- 
dinairement madame de Rénal la mettait fort bien, il fut tou- 
ché de ce détail et oublia un peu T imprudence effroyable. 

« Tu n'as pas voulu me recevoir cette nuit? Il est des mo- * 
ments où je crois n'avoir jamais lu jusqu'au fond de ton âme. 
Tes regards m'effrayent. J'ai peur de toi. Grand Dieu ! ne m'au- 
rais-tu jamais aimée? En ce cas, que mon mari découvre nos 
amours, et qu'il m'enferme dans une éternelle prison, à la 
campagne, loin de thés enfants. Peut-être Dieu le veut ainsi. 
Je mourrai bientôt ; mais tu seras un monstre. * 

» Ne m'aimes-tu pas? es- tu las de mes folies, de mes remords, 
impie ? Veux-tu me perdre? je t'en donne un moyen facile. Va, 
montre cette lettre dans tout Verrières, ou phitôt montre-la 
au seul M. Valenod. Dis-lui que je t'aime, mais non, ne pro- 
nonce pa? un tel blasphème; dis-lui que je f adore, que la vie . 
n'a commencé pour moi, que le jour où je t'ai vu ; que dans les 
moments les plus fous de ma jeunesse, je n'avais jamais même 
rêvé le bonheur que je te dois; que je t'ai sacrifié ma vie, 
que je te sacrifie mon âme. Tu sais que je te sacrifie bien 
plus. 

» Mais se connalt-il en sacrifices cet homme? Dis-bii, dis- 
lui pour l'iiTiter, que je brave tous les méchai^Ket qu'il n'est 
plus au monde qu'un malheur pour moi, celui oe voir changer 
le seul homme qui me retienne à la vie. Quel bonheur pour 
moi de la perdre, de l'offrir en sacrifice, et de ne plus craindre 
pour mes enfants ! 

» N'en doutez pas, cher ami, s'il y a une lettre anonyme, 
elle vient de cet être odieux qui, pendant six ans, m'a pour- 
suivie de sa grosse voix, du récit de ses sauts à cheval, de sa 
fatuité, et de l'énumération éternelle de tous ses avantages. 

» Y a-t-il une lettre anonyme? méchant, voilà ce que je 
voulais discuter avec toi ; mais non, tu as bien fait. Te serrant 
dans mes bras, peut-être pour la dernière fois, jamais je n'au- 
rais pu discuter froidement, comme je fais étant seule. De ce 
moment notre bonheur ne sera plus aussi facile. Sera-ce une 
contrariété pour vous? Oui, les jours où vous n'aurez pas reçu 

7. 



il8 OEUVRES QË STENDHAL. 

de M, Fouqué quelque livre amusant. Le sacnfice est fait ; 
demainj qu'il y ait ou qu'il n'y ait pas de lettre anonyme, moi 
aussi, je dirai à mon mari que j'ai reçu une lettre anonyme^ 
et qu'il faut à Tinstant te faire un pont d'or, trouver quelque 
prétexte lionnêto, et sans délai te renvoyer à tes parents. 

p Hélas! cher ami> nous allons être séparés quinze jours, un 
moi?, peut-être! Va, je te rends justice, tu souffriras autant 
que moi« Mais enfin, voilà le seul moyen de parer Teffet de 
cette lettre anonyme; ce n'est pas la première que mon mari 
ait reçue> et sur mon compte encore. Hélas ! combien j'en 
riais ! • 

>) Tout le but de ma conduite^ c'est de faire penser à mon 
mari que la lettre >1ent de M. Valenod; je ne doute paà qu'il 
n'en soit l'auteur. Si tu quittes la maison, ne manque pas d*al- 
1er l'établir à Verrières; je ferai eu sorte que mon mariait 
ridée d'y passer quinze jours, pour prouver aux sots qu'il n'y 
a pas de froid entre lui et moi. Une fois à Verrières, lie*toi 
d'amitié avec tout le inonde, même avec les libéraux. Je sais 
que toutes ces dames te rechercheront. 

» Ne va pas te fâcher avec M. Valenod, ni lui couper les 
oreilles, comme tu disais un jour; fais lui au contraire toutes 
teâ bonnes grâces. L'essentiel est que l'on erie à Verrières que 
tu vas entr^Mbez le Valenod, ou chez tout autre, pour l'éduca- 
tion des endH, 

» Voilà ce que mou mari ne souffrira jamais. Dût-il s'y ré- 
soudre, eh bien ! au moins tu habiteras Verrières, et je te ver- 
rai quelquefois ; mes enfants, qui t'aiment tant, iront te voir. 
Grand Dieul je sens que j'aime mieux mes enfants, ^arce 
qu'ils l'aiment. Quel remords! comment tout celafinira-t-il?... 
Je m'égare... Enfin, tu comprends ta conduite; sois doux, poli, 
point mépiisant avec ces grossiers personnages, je te le de- 
mande à genoux ; ils vont être les arbitres de notre sort. Ne 
doute pas un instant que mon mari ne se conforme à4ou égard 
à ce que lui prescrira l'opinion publique, 

» C'est toi qui vas me fournir la lettre anonyme; arqae-toi 
de patience et d'une paire de ciseaux. Coupe dans un livre les 
mois que tu vas voir; colle-les ensuite^ avec de la colle à bou- 



LE ROUGE ET LE NOIR. 41» 

che, sur la feuille de papier bleuâtre que je f envoie; elle me 
vient de M. Yaleuod. Attends-toi à une perquisition chez toi; 
brûle les pages du livre que tu auras mutilé. Si tu ne trouves 
pas les mots tout faits, aie la patience de les former lettre à 
lettre. Pour épargner ta peine, j'ai fait la lettre anonyme trop 
courte. Hélas ! si tu ne m'aUnes plus, conmie je le crains, que 
la aiienne doit te sembler longue ! 

LETTRE ANONYME 
« Madame, • 

» Toutes vos petites menées sont connues; mais les person-' 
» nés qui ont intérêt à les réprimer sont averties. Par un reste 
» d'amitié pour vous, je vous engage à vous détacher totale- 
» ment du petit paysan. Si vous êtes assez sage pour cela, votre 
» mari croira qm Tavis qu'il a reçu la t^on^, ^t on lui iais- 
p sera son erreur. Songez que j'ai votre secret; tremblez, 
» malheureuse; il faut à cette heiure marcher droit devant 
» moi. n 

ji Dès que tu auras fini de coller les mots qui composent cette 
lettre (y as-tu reconnu les façons de parler du directeur?), sors 
de la maison, je te rencontrerai, 

» J'irui dans le village, et reviendrai avec un visage troublé ; 
je le serai en effet beaucoup. Grand Dieu ! qu'est-ce que je ha- 
sarde,, et tout cela parce que tu as cru deviner une lettre ano- 
nyme. Enfin; avec un visage renversé, je donnerai à mon mari 
cette lettre qu'un inconnu m'aura remise, toi, va te promener 
sur ie chemin des grands bois avec les enfants, et ne reviens 
qu'à l'heure du dîner. 

» Du haut des rochers, tu peux voir la tour du colombier. Si 
nos affaires vont bien, j'y placerai un mouchoir blanc; dans ie 
cas contraire, il n'y aura rien. 

p Ton cœur, ingrat, ne le fera-t-il pas trouver le moyen.de 
me dire que tu m'aimes, avant de partir pour cette promena- 
de? Quoi qu'il puisse airiver, sois sûr d'une chose : je ne sur- 
vivrais pas d'un jom* à noire séparation définitive. Ah ! mau- 



!20 • ŒUVRES DE STENDHAL. 

\aise mère, ce sont deux mots vains que je viens d'écrire là, 
cher Julien. Je ne les sens pas; je ne puis songer qu*à toi en 
ce ndoment, je ne les ai écrits que pour ne pas être blâmée de 
toi. Maintenant que je me vois au moment de te perdre, à 
quoi bon dissimuler? Oui ! que mon âme te semble atroce, maïs 
que je ne mente pas devant Thomme que j^adore ! Je n'ai déjà 
que trop trompé en ma vie. Va, je te pardonne si tu ne m'ai- 
mes plus. Je n'ai pas le temps de relire ma lettre. C'est peu de 
chose à mes yeux que de payer de la vie les jours heureux que 
je viens de passer dans tes bras. Tu sais qu'ils me coûteront 
davantage. » 



XXI 
i 9imM»gue »Tee un Haltre. 



Âlas, our frailty is the cause, uot we : 
For such as we arc raade of, such weJ^. /; 

TWELSTH NiGBT. ' 



Ce fut avec un plaisir d'enfant que, pendant une heure, Ju- 
lien assembla des mots. Comme il sortait de sa chambre, il 
rencontra ses élèves et leur mère; elle prit la lettre avec une 
sunplicité et un courage dont le calme l'effraya. . 

— La colle à bouche est-elle assez séchée? lui dit-elle. 
Est-ce là cette femme que le remords rendait si folle? pensa- 

t-il. Quels sont ses projets en ce moment? 11 était trop fier 
pour le lui demander; mais, jamais peut-être, elle ne lui avait 
plu davantage. 

— Si ceci tourne mal, ajouta-t-elle avec le même sang-froid, 
on m'ôtera tout. Enterrez ce dépôt dans quelque endroit de 
la montagne; ce sera peut-être un jour ma seule ressource. 

Elle lui remit un étui à verre, en maroquin rouge, i^empli 
d*or et de quelques diamants. 

— Partez maintenant, lui dit-elle. 



LE ROUGE ET LE NOIR. 121 

Elle etnbrassa les eufants^ et deux fois le plus jeune. Julien 
restait immobile. Elle le quitta d'un pas rapide et sans le re- 
garder. 

Depuis Tinstant qu^il avait ouvert la lettre anonyme, Fexis- 
lence de M. de Rénal avait été affreuse. 11 n'avait pas été aussi 
agité depuis un duel qu'il avait failli avoir en 1816, et, pour 
lui rendre justice, alors la perspective de recevoir une balle 
l'aurait rendu moins malheureux. Il examinait la lettre dans tous 
les sens. N'est-ce pas là une écriture de femme? se disait-il; 
en ce cas, quelle femme Ta écrite? 11 passait en revue toutes 
celles qu'il connaissait à Verrières, sans pouvoir fixer ses soup- 
çons. Un homme aurait-il dicté cette lettre ? quel est c^t 
homme? Ici pareille incertitude ; il était jalousé et sans doute 
hdî de la plupart de ceux qu'il connaissait. 11 faut consulter 
ma fenmie, se dit-il, par habitude, en se levant du fauteuil où 
il était abîmé. 

A peine levé, grand Dieu ! dit-il en se frappant la tête, c'est 
d'eUe surtout qu'il faut que je me méfie ; elle est mon ennemie 
en ce moment^ Et, de colère, les. larmes lui vinrent aux yeux. 

Par une juste compensation de la sécheresse de son cœur qui 
fait toute la sagesse de la province, les deux hommes que, 
dans ce moment, M. de Rénal redoutait le plus, étaient ses 
deux amis les plus intimes. 

Après ceux-là, j'ai dix amis peut-être, et il les passa en re- 
vue', estimant à mesure le degré de consolation qu'il pourrait 
tii-er de chacun. A tous! à tous! s'écria-t-il avec rage, mon 
affreuse aventure fera le plus extrême plaisir. Par bonheur, 
il se croyait envié, non sans raison. Outre sa superbe maison 
de la ville, que le roi de *** venait d'honorer à jamais en y 
couchant, il avait fort bien arrangé son château de Vergy. La 
façade était peinte en blanc, et les fenêtres garnies de beaux 
Folets verts. Il fut un instant consolé par l'idée de cette ma- 
gnificence. Le fait est que ce château était aperçu de trois ou 
quatre lieues de distance, au grand détriment de toutes les 
maisons de campagne ou soi-disant châteaux du voisinage, 
auxquels on avait laissé l'humble couleur grise donnée par le 
temps. 



iU QEUVREIS DE STENDHAL. 

M. de Rénal pouvait compter sur les larmes et la pitié d'un 
de ses amis^ le marguillier de la paroisse ; mais c'était un im- 
bécile qui pleurait de tout. Cet homme était cependant sa seule 
ressource. 

Quel malheur est comparable au mien? s*écria-t-il avec rage : 
quel isolement! 

Est-il possible ! se disait cet homme vraiment à plaindre ^ 
est-il possible que^ dans mon infortune, je n'aie pas un ami à 
qui demander conseil? car ma raison s'égare, je le sens I Ah ! 
Falcozl ahl Ducros ! s'écria-t-U avec amertume. C'était les 
noms de deux amis d'enfance qu'il avait éloignés par ses hau- 
teurs en 1814. Ils n'étaient pas nobles, et il avait voulu changer 
le ton d'égalité sur lequel ils vivaient depuis l'enfance. 

L'un d'eux, Falcoz, homme d'esprit et de cœur, marchand 
de papier à Verrières, avait acheté une imprimerie dans le 
chef-lieu du département et entrepris un journal. La congré- 
gation avait résolu de le ruiner ; son journal avait été con- 
damné, son brevet d,'im|primeur lui avait été retiré, Daqs ces 
tristes circonstances, il essaya d'écrire à M* de Rénal pour la 
première fois depuis dix ans. Le maire de Verrières crut de- 
voir répondre en vieux Romain : «Si le ministre du roi n^e fai- 
sait rhonneur de me consulter, je lui dirais : Ruinez sans pitié 
tous les imprimeurs de province, et mettez l'imprimerie en 
monopole comme le tabac. » Cette lettre à un ami intime, que 
tout Verrières admh-a dans le temps, M. de Hênal s'en rappe- 
lait les tei-mes avec horreur. Qui m'eût dit qu'avec mon rangj 
ma fortune, mes croix, je le regretterais un jour? Ce fut dans 
ces tiansports de colère, tantôt contie lui-même, tantôt contre 
tout ce qui l'entourait, qu'il passa une nuit affreuse; mais, 
par bonheur, il n'eut pas l'idée d'épier sa femme. 

Je sui* accoutumé à Louise, se disait-il, elle sait toutes mes 
affaires ; je serais libre de me marier demain que je ne trou- 
verais pas à la remplacer. Alors, il se complaisait dans Tidée 
que sa femme était Innocente; cette façon de voir ne le met- 
tait pas dans la nécessité de montrer du caiactère et l'arran- 
geait bien mieux; combien de fenmics calomniées n'a-t-on pas 
vues ! 



LE HOUGE ET LE NOIR. 123 

Mais quoi ! s'écria-t-il tout à coup en marchant d'un pas 
convulsif, souffrirai-je comme si j'étais un homme de rien, un 
va-nu-pieds, qu'elle se moque de moi avec son amant? Fau- 
dra-t-il que tout Verrières fasse des gorges-chaudes sur ma 
débonnaireté? Que n a-t-on pas dit de Charniier (c'était un 
mari notoirement trompé du pays)? Quand on le nomme, le 
sourire n'est-il pas sur toutes les lèvres? 11 est bon avocat, qui 
est-ce qui parle jamais de son talent pour la parole ? Ah ! 
Cbartnier! dit«on, le Charmler de Bernard : on le désigne ainsi 
par le nom de l'homme qui fait son opprobre. 

Grâce au ciel, disait M. de Rénal dans d'autres moments, je 
n'ai point de fille, et la façon dont je vais punir la mère ne 
nuira point à l'établissement de mes enfants; je puis surpren*- 
dre ce petit paysan avec ma femme, et les tuer tous les deux ; 
dans ce cas, le tragique de l'aventm^e en ôtera peut-être le ri- 
dicule. Cette idée lui sourit : il la suivit dans tous ses détails, 
le code pénal est pour moi, et, quoiqu'il arrive, notre congrtf* 
gation et mes amis du jmy me sauveront. 11 examina son cou- 
teau de chasse, qui était fort tranchant ; mais l'idée du sang lui 
fit peur. 

Je puis roner de coups ce précepteur insolent et le chasser; 
mais quel éclat dans VeiTÎères et môme dans tout le départe- 
ment! Après la condamnation du journal de Falcos, quand 
son rédacteur en chef sortit de prison, je contribuai à lui 
faire perdre sa place de six cents franc». On dit que cet écri- 
vailleur ose se remontrer dans Besançœij il peut me tympa- 
niser avec adresse, et de façon à ce qu'il soit impossible de. 
l'amenef devantles tribunaux. L'amener devant les tribu- 
naux!... L'insolent insinuera de mille façons qu'il a dit vrai. 
Un homme bien né, qui tient son rang comme moi, est ha'i de 
tous les plébéiens. Je me verrai dans ces aflVeux jomnaux de 
Paris; ô mon Dieu! quel abîme! voir l'antique nom de Rénal 
plongé dans la fange du ridicule Si je voyage jamais, il fau- 
dra changer de nom; quoi! quitter ce nom qui fait ma gloire 
et ma force. Quel comble de misère! 

Si je ne tue pas ma femme, et que je la chasse avec ignomi- 
nie, elle a sa tante à Besançon, qui lui donnera de la main à 



124 OEUVRES DE STENDHAL. 

la main toute sa fortune. Ma femme ira vivre à Paiis avec Ju- 
lien; on le saura à Verrières, et je serai encore pris pour dupe. 
' Cet homme malheureux s^aperçut alors, .à la pâleur de sa 
lampe^ que le jour commençait à paraître. 11 alla chercher un 
peu d'air frais au jardin. En ce moment^ il était presque résolu 
à ne point faire d'éclat, par cette idée surtout qu'un éclat com- 
blerait de joie ses bons amis de Verrières. 

La promenade au jardin le calma un peu. Nod, s'écria4-il, 
je ne me priverai point de ma femme, elle m'est trop utile. 11 
se figm*a avec horreur ce que serait sa maison sans sa femme; 

il n'avait pour toute parente que la marquise de R , Yieitle, 

imbécile et méchante. 

Une idée d'un si grand sens lui apparut, mais Texécution 
demandait une force de caractère bien supérieure an peu que 
le pauvre hcmmie en avait. Si je garde ma femme, se dit-il, je 
me connais, un jour, dans un moment où elle m'impatientera, 
je lui reprocherai sa faute. Elle est ûère, nous nous brouille- 
(l rons^ et tout cela arrivera avant qu'elle n'ait hérité de sa tante. 
Alors, conune on se moquera de moi ! Ma femme aime ses en- 
fants, tout finira par leur revenir. Mais moi, je serai la fable 
de Verrières. Quoi, diront-Us, il n'a pas su même se venger de 
sa fenmie I Ne vaudrait-il pas mieux m'en tenir aux soupçons 
et ne rien vérifier? Alors je me lie les mcdns, je ne puis par la 
suite lui rien reprocher. 

Un instant après, M. de Rénal repris par la vanité blessée se 
«rappelait laborieusement tous les moyens cités au billard du 
Casino ou Cercle Noble de Verrières, quand quelque beau par- 
leur interrompt la poule pour s'égayer aux dépens d'un mari 
trompé. Combien, en cet instant, ces plaisanteries lui parais- 
saient cruelles ! 

Dieu ! que ma fenmie n'est-elle morte ! alors je serais inatta- 
quable au ridicule. Que ne suis-je veuf ! j'irais passer six mois à 
Paris dans les meilleures sociétés. Après ce moment de bon- 
heur donné par l'idée du veuvage, son imagination en revint 
aux moyens de s'assurer de la vérité. Répandrait-il à minuit, 
après que tout le monde sei'âit couché, une légère couche de 



LE ROUGE ET LE NOIR. 125 

son devant la porte de la chambre de Julien : le lendemain 
matin, au jour, il verrait Timpression des pas. 

Mais ce moyen ne vaut rien, s'ëcria-t-il tout à coup avec 
rage, cette coquine d'Élisa s'en apercevrait, et Fon saurait bien- 
tôt dans la maison que je suis jaloux. 

Dans un autre conte fait au Casino, un mari s'était assure 
de sa mésaventure en attachant avec un peu de cire un cheveu 
qui fermait comme un scellé la porte de sa femme et celle du 
galant. 

Après tant d'heures d'incertitudes^ ce moyen d'éclairer son 
sort lui semblait décidément le meilleur, et il songeait à s'en 
servir, lorsqu'au détour d'une allée, il rencontra cette femme 
qu'il eût voulu voir morte. 

Elle revenait du village. Elle était allée entendre la messe 
dans l'église de Vergy. Une tradition fort incertaine aux yeux 
do froid philosophe, mais à laquelle elle ajoutait foi, prétend 
que la petite église dont on se sert aujourd'hui était la chapelle 
du château du sire de Vergy. Cette idée obséda madame de 
Rénal tout le temps qu'elle comptait passer à prier dans cette 
église. Elle se figurait sans cesse son mari tuant Julien à la 
chasse, comme par accident, et ensuite le soir lui faisant man- 
ger son cœur. 

Mon sort, se dit-elle, dépend de ce qu'il va penser en m'é- 
coutant. Après ce quart d'heure fatal^ peut-être ne trouverai- 
je plus l'occasion de lui parler. Ce n*est pas un être sage et 
dirigé par la raison. Je pourrais alors, à Faide de ma faible 
raison, prévoir ce qu'il fera ou dira. Lui décidera notre sort 
commun, il en a le pouvoir. Mais ce sort est dans mon habileté, 
dans Fart de diriger les idées de ce fantasque, que sa colère 
rénd aveugle, et empêche de voir la moitié des choses. Grand 
Dieu ! il me faut du talent, du sang-froid, où les prendre? 

Elle retrouva le calme comme par enchantement en entrant 
au jardin et voyant de loin son mari. Ses cheveux et ses habits 
en désordre annonçaient qu'il n'avait pas dormi. 

Elle lui remit une lettre décachetée mais repliée. Lui, sans 
l'ouvrir regardait sa fenune avec des yeux fous. 

— Voici une abomination, lui dit-elle, qu'un homme de 



in OEUVRES DE STENDHAL. 

mauvaise mine, qui prétend vous connaître et von» devoir de 
la reconnaissance, m'a remise comme je paissais derrière le 
jardin du notaire. J'exige une chose de vous, c'est que vous 
ren voy iezà ses parents, et sans délai, ce monsieur Jlulien. Madame 
de Rénal se hâta de dire ce mot, peut-être un peu avant le mo- 
ment, pour se débarrasser de l'affreuse perspective d'avoir à 

le dire. 

Elle fut saisie de joie en voyant celle qu'elle causait à son 
mari. A la fixité du regard qu'il attachait sur elle, elle comprit 
que Julien avait deviné juste. Au lieu de s'affliger de ce mal- 
heur fort réel, qiiel génie, pensa4-elle, quel tact parfait I et 
dans un jeune homme encore sans expérience? À quoi n'arri- 
vera-t-il pas par la suite ? Hélas ! aloi-^ ses succès feront qu'il 

m'oubliera. 

Ce petit acte d'admiration pour Thomme qu'elle adorait la 
remit tout à fait de son trouble. 

Elle s'applaudit de sa démarche. Je n'ai pas éiè indigne de 
Julien, se dit- elle, avec une douce et intime volupté. 

Sans dh-e un mot, de peur de s'engager, M. de Rénal exami- 
nait la seconde lettre anonyme composée, si le lecteur s'en 
souvient, de mots imprimés collés sur un papier tirant sur le 
bleu. On se moque encore de moi de toutes les façons, se disait 
M. de Rénal accablé de fatigue. 

Encore de nouvelles insultes à examiner, A toujours à cause 
de ma femme ! 11 fut sur le point de Taccabler des injures les 
plus grossières; la perspective de l'héritage de Besançon l'ar- 
rêta à grand'peine. Dévoré du besoin de s'en prendre à quel- 
que chose, il chiffonna le papier de cette seconde lettre ano- 
nyme, et se mit à se promener à grands pas, il avait besoin 
de s'éloigner de sa femme. Quelques instants après, il revint 
auprès d'elle, et plus tranquille. 

— 11 s*agit de prendre un parti et de renvoyer Julien, lui 
dit-elle aussitôt ; ce n'est après tout que le fils d'un ouvrier. 
Vous le dédommagerez par quelques écus, et d'ailleurs, il est 
savant et trouvera facilement à se placer, par exemple chez 
M- Valenod ou chez le sous-préfet de Maugiron qui ont des en- 
fants. Ainsi vous ne lui ferez point de tort 



LE ROUGE ET LE NOIR. iî7 

— Vous parlez-là comme une sotte que tous ête», s'écrâ 
M. de Rénal d'une voix terrible, quel bon sens peut-on espérer 
d'une femme? Jamais yous ne prêtez attention à ce qui est 
raisonnable; comment sauriez-vous quelque chose? votre non- 
chalance, votre paresse, ne vous donnent d'activité que pour 
la chasse aux papillons, êtres faibles et que nous sommes mal- 
heureux d'avoir dans nos familles !.. 

Madame de Rénal le laissait dire, et il dit longtemps; il pas- 
sait sa colère^ c^est le mot du pays. 

Monsieur, lui répondit-elle enfin, je parle comme une fenune 
outragée dans son honneur, c'est-à-dire dans ce qu'elle a de 
plus précieux. 

Madame de Rénal eut un sang-froid inaltérable pendant toute 
cette pénible conversation, de laquelle dépendait la possibilité 
de vivre encore sous le même toit avec Julien. Elle cherchait 
les idées qu'elle croyait les plus propres à guider la colère 
aveugle de son mari. Elle avait été insensible à toutes les ré- 
flexions injurieuses qu'illui avait adressées, elle ne les écoutait 
pas, elle songeait alors à Julien. Sera-t-il content de moi? 

—Ce petit paysan que nous avons comblé de prévenances et 
même de cadeaux, peut être innocent, lui dit-elle enfin, mais 
il n'eu est pas moins l'occasion du premier affront que je re- 
çois... Monsieur! quand j'ai lu ce papier abominable, je me 
suis promis que lui ou moi sortirions de votre maison. 

-* Voulez-vo»is faire une esclandre pour me déshonorer et 
vous aussi ? Vous faites bouUir du lait à bien des gens dans 
Verrières. 

— 11 est vrai^ on envie gënëralement l'état de prospérité où 
la sagesse de votre administration a su placer vous, votre fa- 
mille et la ville Eh bien 1 je vais engager Julien à vous 

demander un congé pour aller passer un mois chez ce mar- 
chand de bois de la montagne, digne ami de ce petit ouvrier. 

— Gardez-vous d'agir, reprit M. de Rénal avec assez de tran- 
quillité. Ce que j'exige avant tout, c'est que vous ne lui parliez 
pas. Vous y mettriez de la colère, et me brouiUeriea avec lui, 
vous savez combien ce petit monsieur est sur Toeil. 

— Ce jeune homme n'a point de tact, reprit madame de 



428 OEUVRES DE STENDHAL. 

Rênâl^ il peut être savant^ vous tous y connaissez^ mais ce n'est 
au fond qu'un véritable paysan. Pour moi, je n'en ai jamais 
eu bonne ide'e depuis qu'il a refusé d'épouser Elisa, c'était 
une fortune assurée ; et cela sous prétexte que quelquefois, en 
secret, elle fait des visites à M. Valenod. 

— Ah ! dit M. de Rénal, élevant le sourcil d'une façon dé- 
mesurée, quoi, Julien vous a dit cela ? 

— Non, pas précisément ; il m'a toujours parlé de la voca- 
tion qui l'appelle au saint ministère ; mais croyez-moi, la pre- 
mière vocation pour ces petites gens, c'est d'avoir du pain. 11 
me faisait assez entendre qu'il n'ignorait pas ces visites se- 
crètes. 

— Et moi, moi, je les ignorais I s'écria M. de Rénal repre- 
nant toute sa fureur, et pesant sur les mots. 11 se passe chez 
moi des choses que j'ignore... Comment ! il y a eu quelque 
chose entre Élisa et Valenod ? 

— Hé I c'est de l'histoije ancienne, mon cher ami, dit ma- 
dame de Rénal en riant, et peut-être il ne s'est point passé de 
mal. C'était dans le temps que votre bon ami Valenod n'aurait 
pas été fâché que l'on pensât dans Verrières qu'il s'établissait 
entre lui et moi un petit amour tout platonique. 

— J'ai eu cette idée une fois, s'écria M. de Rénal se frappant 
la tête avec fureur, et marchant de découvertes en décx)uver- 
tes, et vous ne m'en avez rien dit ? 

— Fallait-il brouiller deux amis pour une petite bouffée de 
vanité de notre cher directeur ? Où est la femme de la société 
à laquelle il n'a pas adressé quelques lettres extrêmement spiri- 
tuelles et même un peu galantes ? 

. — 11 vous aurait écrit ? 

©- 11 écrit beaucoup. 

•^ Montrez-moi ces lettres, à l'instant je l'ordonne ; et M. de 
Rénal se grandit de six pieds. 

— Je m'en garderai bien, lui répondit-on avec une douceur 
qui allait presque jusqu'à la nonchalance, je vous les montre- 
rai un jour, quand vous serez plus sage. 

— A l'instant même, morbleu ! s*écria M. de Rénal, ivre de 



LE ROUGE ET LE NOIR. 129 

colère^ et cependant plus heureux qu'il ne Tavait été depuis 
douze heures. 

— Me jurez-vous, dit madame de Rénal fort gravement, de 
n'avoir jamaisde querelle avec le directeur du dépôt au sujet 
de ces lettres? 

— Querelle ou non, je puis lui ôter les enfants-trouvés ; 
mais, continua-t-il avec fureur, je veux ces lettres à l'instant; 
où sont-elles ? 

— Dans un tiroir de mon secrétaire ; mais certes, je ne vous 
en donnerai pas la clef. 

— Je saurai le briser, s'écria-t-il, en courant vers la cham- 
bre de sa femme. 

11 brisa, en effet, avec un pal de fer, un précieux secrétaire 
d'acajou ronceux venu dé Paris, qu'il frottait souvent avec le 
pan de son habit, quand il croyait y apercevoir une tache. 

Madame de Rénal avait monté efl courant les cent vingt mar- 
ches du colombier ; elle attachait le coin d'un mouchoir blanc 
à l'un des barreaux de fer de la petite fenêtre. Elle était laplus 
tieureuse des femmes. Les larmes aux yeux, elle regardait 
vers les gi*ands bois de la montagne. Sans doute, se disait- elle, 
de dessous ua de ces hêtres touffus, Julien épie ce signal heu- 
reux. Longtemps elle prêta l'oreille, ensuite elle maudit îe 
bruit monotone des cigales et le chant des oiseaux. Sans ce 
bruit importun, un cri de joie, parti des grandes roches, au- 
rait pu arriver jusqu'ici. Son œil avide dévorait cette pente im- 
mense de verdure sombre et unie comme un pré, que forme 
le sommet des arbres. Comment n'a-t-il pas l'esprit, se dit-elle 
tout attendrie, d'inventer quelque signal pour me dire que son 
bonheur est égal au mien ? Elle ne descendit du colombier, 
que quand elle eut pem* que son mari ne vînt l'y chercher. 

Elle le trouva furieux. Il parcourait les phrases anodines ^ 
M. Valenod, peu accoutumées à être lues avec tant d'émotion. 

Saisissant un moment où les exclamations de son mari lui 
laissaient la possibilité de se faire entendre : 

— J'en reviens toujours à mon idée, dit madame de Rênal^ 
il convient que Julien fasse un voyage. Quelque talent qu'il 
ait pour le latin, ce n'est après tout qu'un paysan souvent 



lad OEUVRES DE STENDHAL. 

grossier et manquant de tact; chaque jour, croyant être poli, 
il m'adresse des compliments exagérés et de mauvais goût, 
qu^l apprend par cœur dans quelque roman... 

— 11 n'en lit jamais, s^écria M. de Rénal ; je m'en suis as- 
suré. Croyez-vous que je sois un maître de maison aveugle et 
qui ignore ce qui se passe chez lui ? 

— Eh bien! s'il ne lit nulle part ces compliments ridicules, 
il les invente, et c'est encore tant pis pour lui. 11 aura parlé de 
moi sur ce ton dans Verrières ;... et, sans aller si loin, dit ma- 
dame de Rénal, avec l'air de (aire une découverte, il aura 
parlé ainsi devant Élisa, c'est à peu près comme s'il eût parlé 
devant M. Valenod. 

— Ah I s'écria M. de Rénal en ébranlant la table et l'appar- 
tement par un des plus grands coups de poing qui aient jamais 
été donnés , la lettre anonyme imprimée et les lettres du Va- 
lenod sont écrites sur le même papier. 

Enfin!.... pensa madame de Bênol ; elle 9e montra atterrée 
de cette découverte, et sans avoir le courage d'ajouter un seul 
mot alla s'asseoir au loin sur le divan, au fond du salon. 

La bataille était désormais gagnée ; elle eut beaucoup à 
fah^ pour empêcher M. de Rénal d'aller parler à Tauteui* sup- 
posé de la lettre anonyme. 

*— Comment ne sentez-vous pas que faire une Scène sans 
preuves suffisantes à M. Valenod, est la plus insigne des ma- 
ladresses ? Vous êtes envié, monsieur, à qui la faute ? à vos 
talents : votre sage administration, vos. bâtisses pleines de 
goût, la dot que je vous ai apportée, et surtout Théntage con- 
sidémble que nous pouvons espérer de ma bonne tante, héri- 
tage dont on s'exagère înOniment l'importance, ont fait de 
v^js le premier pei'sonnage de Verrières. 

— Vous oubUez la naissance, dit M. de Rénal, en souriant 
im peu. 

— Vous êtes l'un des gentilshommes les plus distingués de 
la province, reprit avec empressement madame de Rénal ; si le 
roi était libre et pouvait rendre justice à la naissance, vous fi- 
gureriez sans doute à la chambre des pairs, etc. Et c'est dans 



LE ROUGE ET LE NOIR. 131 

cette position magnifiqae que vous voulez donner à l*envie un 
fait à commenter. 

Parler à M, Valenod de sa lettlfe anonyme, c'est proclamer 
dans tout Verrières, que dls-je, dàns^ Besançon, dans toute la 
province, que ce petit bourgeois, admis imprudemment peut- 
être à llntimitë d*un Rénal, a trouvé le moyen de l'offenser. 
Quand ces lettres que vous venez de surprendre prouveraient 
que j'ai répondu à Tamour de M. Valenod, vous devriez me 
tuer, je l'aurais mérité cent fois, mais non pas lui témoigner 
de )a colère. Songez que tous vos voisins n'attendent qu'un 
prétexte pour se venger de votre supériorité; songez qu'en 1816 
vous avez contribué à certaines arrestations. Cet homme réfu- 
gié Jur son toit... 

— Je songe qtic vous n'avez ni égards, ni amitié pour moi, 
s'écria M. de Rénal avec toute Tameiiume que réveillait un tel 
souvenir, et je n'ai pas été pair ! . . . . 

Je pense, mon ami, reprît en souriant madame de Rénal, 
que je serai plus riche que vous, que je suis votre compagne 
depuis douze ans, et qu'à tous ces titres, je dois avoir voix au 
chapitre, et surtout dans l'affô.ire d'aujourd'hui. Si vous me 
préférez un monsieur Julien, ajouta-t-elle avec un dépit mal 
déguisé, je suis prête à aller passer un hiver chez ma tante. 

Ce mot fut dit avec bonheur. 11 y avait une ferme té qui 
cherche à s'environner de politesse; il décida M. de Rénal. 
Mais, suivant l'habitude de la province, il parla encore pen- 
dant longtemps, revint sur tous les arguments, sa femme le 
laissait dire, il y avait encore de la colère dans son accent. 
EdIId, deux heures de bavardage inutile épuisèrent les forces 
d'un honome qui avait subi un accès de colère de toute une 
nuit. Il fixa la ligne de conduite qu'il allait suivre envers 
M.', Valenod, Julien et môme Élisa. 

Une ou deux fois, durant cette grande scène, madame de 
Rénal fut sur le point d'éprouver quelque sympathie pour le 
malheur fort réel de cet homme, qui pendant douze ans avait 
été son ami. Mais les vraies passions sont égoïstes. D'ailleurs 
elle attendait à chaque instant l'aveu de la lettre anonyme qu'il 
avait reçue la veille, et cet aveu ne vint point. U manquait à la 



132 ŒUVRES DE STENDHAL. 

sûreté de madame de Rénal de connaître les idées qu'oo avait 
pu suggérer à Thomme duquel son sort dépendait. Car, en 
province, les maris sont maîtres de Topinion. Un mad qui se 
plaint se couvre de ridicule^ chose tous les jours moins«dange- 
reuse en France; mais sa femme^ s'il ne lui donne pas d'ar- 
gent^ tombe à l'état ^d'oumère à quinze sous par journée^ et 
encore les bonnes âmes se font-elles un scrupule de rem- 
ployer. 

Une odalisque du sérail peut à toute force aimer le sultan ; 
il est tout-puissant^ elle n'a aucun espoir de lui dérober sod 
autorité par une sui^e de petites finesses. La vengeance du 
maître est tenible, sanglante^ mais militaire^ généreuse : un 
coup de poignard finit tout. C'est à coups de mépris public 
qu'un mari tue sa femme au xul^ siècle ; c'est en lui fermant 
tous les salons. 

Le sentiment du danger fut vivement réveillé chez madame 
de Rênal^ à son retour chez elle ; elle fut choquée du désordre 
où elle trouva sa chambre. Les serrures de tous ses jolis petits 
coffres avaient été brisées ; phisieurs feuilles du pai-quet étaient 
' soulevées. Il eût été sans pitié poui* moi, se dit-elle ! Gâter 
ainsi ce parquet en bois de couleur, qu'il aime tant ; quand un 
de ses enfants y entre avec des souliei*s humides, il devient 
rouge de colère. Le voilà gâté à jamais î La vue de cette vio- 
lence éloigna instantanément les derniers reproches qu'elle 
se faisait pour sa trop rapide victoire. 

Un peu avant la cloche du dîner, Julien rentra avec les en- 
fants. Au dessert, quand les domestiques se furent retû'és^ ma- 
dame de Rénal lui dit fort sèchement : 

'— Vous m'avez témoigné le désir d'aller passer une quin- 
zaine de jours à Vcmères, M. de Rénal veut bien vous accor- 
der un congé. Vous pouvez partir quand bon vous semblera. 
Mais, pour que les enfants ne perdent pas leur temps, chaque 
jour on voua enverra leurs thèmes, que vous corrigerez. 

— Certainement, aJQuta M. de Rénal, d'un ton fort aigre, 
je ne vous accorderai pas plus d'une semaine. 

Julien trouva sur sa physionomie l'inquiétude d'un homme 
profondément tourmenté. 



LE ROUGE ET LE NOIR. 133 

]1 ne s^est pas encore arrêté à un parti, dtt-ii à son amie^ 
pendant un instant de solitude qu'ils eurent au salon. 

Madame de Rêual lui conta rapidement tout ce qu'elle avait 
fait depuis le matin. 

— A cette nuit les détails^ ajouta-t-elle en riant. 
Perversité de femme ! pensa Julien. Quel plaisir^ quel ins- 
tinct les porte à nous tromper. 

— Je vous trouve à la fois éclairée et aveuglée par votre 
amour^ lui dit-il avec quelque froideur ; votre conduite d'au- 
jourd'hui est admirable ; mais y a-t-il de la prudence à essayer 
de nous voir ce soir ? Cette maison est pavée d'ennemis ; son- 
gez à la haine passionnée qu'Ëlisa a pour moi. 

— Cette haine ressemble beaucoup à de l'indifférence pas- 
sionnée que vous auriez pour moi. 

— Même indifférent. Je dois vous sauver d'un péril ou je 
>ous ai plongée. Si le hasard veut que M. de Rénal parle à 
Élisa, d'un mot elle peut tout lui apprendre. Pourquoi ne se car 
clierait-il pas près de ma chambre, bien armé. .. 

— Quoi ! . pas même du courage ! dit madame de Rénal, 
avec toute la hauteur d'une fille noble. 

— Je ne m'abaisserai jamais à parler de mon courage, dit 
froidement Julien, c'est une bassesse. Que le monde juge sur 
les faits. Mais, ajouta-t-il en lui prenant la main, vous ne con- 
cevez pas combien je vous suis attaché, et quelle est ma' joie 
de pouvoir prendre congé de vous avant cette cruelle absence. 

XXII 
FAfens iVasir en tSMI» 

La parole a été donnée k l'homme pour 
• cacher sa pensée. 

R. P. Malagrida. 

A peine arrivé à Verrières, Julien se reprocha son injustice en- 
vei's madame de Rêual. Je l'aurais méprisée conrnie une fem- 
melette, si, par faiblesse, elle avait manqué sa scène avec 

8 



t 



134 OEUVRES DE STENDHAL. 

M. de Rénal ! Elle s'en tire comme un diplomate, et je sym- 
pathise avec le \aincu qiri est mon ennemi. Il y a dans mon 
fait petllesse bom*geoise ; ma vaïîité est choquée, parce que 
M. de Rénal est un homme ! illustre et vaste corporation à 
laquelle j'ai l'honneur d'appartenir ; je ne suis qu'un sot. • 

M. Chélan avait refusé les logements que les libéraux les 
plus considérés du pays lui avalent offerts à l'envi, loi^ue sa 
destitution le chassa du presbytère. Les deux chambres qu'il 
avait louées étaient encombrées par ses livres. Julien, voulant 
montrer à Verrières ce que c'était qu'un prêtre, alla pren*- 
dre che% son père une douzaine de planches de sapin, qu'il 
porta lui-même sur le dos tout le long de la grand'rue. 11 em- 
prunta des outils à un ancien t^amarade^ et eut bientôt bâti une 
sorie de bibliothèque, dans laquelle il rangea les Uvres de 
M. Chélan. 

— Je te croyais corrompu par la vanité du monde, lui 
disait le vieillard pîeui*anl de joie ; voilà qui rachète bien l'ei>- 
fantillage de ce brillant uniforme de garde d'honneur qui t'a 
fait tant d'ennemis. 

M. de Rénal avait ordonné à Julien de loger chez lui. Per- 
sonne ne soupçonna ce qui s^était passé. Le troisième jour 
après'son arrivée, Julien vit mouler jusque dans sa chambre 
un non moindre personnage que M. le sous-pi'efetdeMaugiron. 
Ce no fui qu'après deux grandes heures de bavardage insipide 
et de grandes jérémiades sur la méchanceté des honunes, sur 
le peu de probité des gens chargés de radministration des de- 
niers publics, sur les dangers de cette pauvre France, etc., etc.^ 
que Julien vit poindre enfin le sujet de la visite. On était déjà 
sur le palier de i'eflcalifir, et le pauvre précepteur à demi'dis- 
gracié reconduisait avec le respect convenable le futur préfet 
de quelque heureux département, quand il plut à celui*ci de 
s'occuper de la fortune de Julien^ de louer sa modération en 
affaires d'intérêt, etc., etc. Enfin M. de Maugiron le serrant dans 
ses bras de l'air le plus paterne, lui proposa de quitter M. de 
Rénal et d'entrer chez un fonctionnaire qui avait des enfants 
à éduquer, et qui, comme le roi Philippe, remerciait le ciel, 
non pas tant de les lui avoir donnés que de les avoir fait naître 



LE ROUGE ET LE NOÏR. i35 

dans le voisinage de M. Julien. Leur précepteur jouirait de 
huit cents francs d'appointements payables non pas de mois 
en mois^ ce gui n'est pas noble^ dit M. de Maugiron^ mais .par 
quartier, et toujours d'avance. 

C'était le tour de Julien^ qui^ depuis une heure et demie at« 
tendait la parole avec ennui. Sa réponse fut parfaite, et sur-* 
tout longue comme un mandement ; elle laissait tout entendre^ 
et cependant ne disait rien nettement. On y eût trouvé à la 
fois du respect pour M. de Rénal, de la vénération pour le 
public de Verrières et de la reconnaissance pour l'illustre 
sous-préfet. Ce sous préfet, étonné de trouver plus jésuite que 
lui, essaya vainement d'obtenir quelque chose de précis. Julien 
enchanté, saisit l'occasion de s'exercer/et reconunença sa ré- 
ponse en d'autres termes. Jamais ministre éloquent, qui veut 
user la fin d'une séance où la Chambre a l'air de vouloir se 
réveiller, n'a moins dit en plus de paroles, A peine M. de Mau- 
giron sorti, Julien se mit à rire comme un fou. Pour profiter 
de sa verve jésuitique, il écrivit une lettre de neuf pages à 
M. de Rénal, dans laquelle il lui rendait compte de tout ce 
qu'on lui avait dit, et lui demandait humblement conseil. Ce 
coquin ne m'a pourtant pas dit le nom de la personne qui fait 
l'offre ! Ce sera M. Yalenod qui voit dans mon exil à Verrières 
Teffel de sa lettre anonyme. 

Sa dépêche expédiée, Julien, content comme un chasseur 
qui, à six heures du matin, par un beau jour d'autonme, dé* 
bouche dans une plaine abondante en gibier, sortit pour aller 
demander conseil à M. Chélan. Mais avant d'arriver chez le. 
bon curé, le ciel qui voulait lui ménager des jouissances, jeta 
sous ses pas M. Valenod, auquel il ne cacha point que son 
cœur était déchiré ; im pauvre garçon comme lui se devait 
tout entier à la vocation que le ciel avait placé dans son cœur, 
mais la vocation n'était pas tout dans ce bas monde. Pour tra- 
vailler dignement à la vigne du Seigneur^ et n'être pas tout à 
fait indigne de tant de savants collaborateurs, il fallait l'ins* 
truotion ; il fallait nasser au séminaire de Besançon deux an- 
nées biep dispendieuses ; il devenait donc indispensable de 
faire des économies, ce qui était bien plus facile sur un traite- 



136 OEUVRES DE STENDHAL. 

ment de huit cents francs payés par quartier, qu'avec six cents 
francs qu'on mangeait de mois en mois. D'un autre côte , le 
ciel en le plaçant auprès des jeunes de Rénal, et surtout en 
lui inspirant pour eux un attachement spécial, ne semblait-il 
pas lui indiquer qu'il n'était pas à propos d'abandonner cette 
éducation pour une autre?.. 

Julien atteignit un tel degré de perfection dans ce genre 
d'éloquence, qui a remplacé la rapidité d'action de l'empire, 
qu'il finit par s'ennuyer lui-même par le son de ses paiX)les. 

En rentrant, il trouva un valet de M. Valenod, en grande 
livrée, qui le ctierchait dans toute la ville, avec un billet d'in- 
vitation à dîner pour le même Jour. 

Jamais Julien n'était allé chez cet homme ; quelques jours 
seulement auparavant, 11 ne songeait qu'aux moyens de Jui 
donner une .volée de coups de bâton sans se faire une affaire 
en police correctionnelle. Quoique le dîner ne fût indiqué que 
pour une heure, Julien trouva plus respectueux de se présen- 
ter dès midi et demi dans le cabinet de travail de M. le direc- 
teur du dépôt. Il le trouva étalant son importance au milieu 
d'une foule de cartons. Ses gros favoris noirs, son énorme 
quantité de cheveux, son bonnet grec placé de travers sur le 
haut de la tête, sa pipe inunense, ses pantoufles brodées, les 
grosses chaînes d'or croisées en tous sens sur sa poitrine, et 
tout cet appareil d'un financier de province, qui se croit homme 
à bonnes fortunes, n'imposaient point à Julien; il n'en pensait 
que plus aux coups de bâton qu'il lui devait; 

11 demanda l'honneur d'être présenté à madame Valenod ; 
elle était à sa toilette et ne pouvait recevoir. Par compensation, 
il eut l'avantage d'assister à celle de M. le directeur du dépôt. 
On passa ensuite chez madame Valenod, qui lui présenta ses 
enfants les larmes aux yeux. Cette dame, l'une des plus c(»)- 
sidérabies de Verrières, avait une grosse figure d'homme à 
laquelle elle avait mis du rouge pour cette grande cérémonie. 
Elle y déploya tout le pathos matemeL 

Julien pensait à madame de Rénal. Sa néfiance ne le lais- 
sait guère susceptible que de ce genre de souvenirs qui sont 
appelés par les contrastes, mais alors il en était saisi jusqu'à 



( 



LE ROUGE ET LE NOIR. 137 

l'attendrissement. Cette disposition fut augmentée par Paspect 
de la maison du directeur du dépôt. On la lui fit visiter. Tout 
y était magnifique et neuf, et on lui disait le prix de chaque 
meuble. Mais Jub'en y trouvait quelque ciiose d'ignoble et qui 
sentait l'argent volé. Jusqu'aux domestiques, tout le monde y 
avait Tair d'assurer sa contenance contre le mépris. 

Le percepteur des contributions, Thomme des impositions 
indirectes, Tofûcier de gendarmerie et deux ou trois autres 
fonctionnaires publics arrivèrent avec. leurs femmes. Us furent' 
suivis de quelques bbéraux riches. On annonça le dîner. Julien,| 
déjà fort mal disposé, .vint à penser que, de l'auti'e côté du 
mur de la salle à manger, se trouvaient de pauvi'es détenus, "y 
sur la portion de viande desquels on avait peut-être grivelé 
pour acheter tout ce luxe de mauvais goût dont on voulait l'é- 
tourdir. 

Us ont faim peut-être en ce moment, se disait-U à lui-même; 
sa gorge se serra, il lui fut impossible de manger et presque 
de parler. Ce fut bien pis un quart d'heure après; on entendait 
de loin en loin quelques accents d'une chanson populaire, et, 
il faul l'avouer, un peu ignoble, que chantait l'un des reclus. 
M. Valenod regarda un de ses gens en grande livrée, qui dis- 
parut, et bientôt on n'entendit plus chanter. Dans ce moment, 
un valet offrait à Julien du vin du Rhin, dans un verre vert, et 
madame Valenod avait soin de lui faire observer que ce vin 
coûtait neuf francs la bouteiUe pris sur place. Julien tenait son 
verre vert, et dit à M. Valenod ; 

— On ne chante plus cette vilaine chanson. 

— Parbleu I je le crois bien, répondit le directeur triomphant, 
j'ai fait imposer silence au gueux. ' 

Ce mot fut trop fort pour Julien ; il avait les manières, mais 
non pas encore le cœur de son état. Malgré toute son hypocri- 
sie si souvent exercée, U sentit une grosse larme couler le long 
de sa joue. 

Il essaya de la cacher avec le verre vert, mais il lui fut abso- 
lument impossible de faire honneur au vin du Rhin. L'empê- 
cher de chanter l se disait-U à lui-même, ô mon Dieu î et tu le 
soufires! 

8. 



138 ŒUVRES DE STËNDflÂL. 

Par bonheur^ personne ne remarqua son attcodiissement de 

roamais toa. Le percepteur des contributions avait entonné 

une chanson royaliste. Pendant la tapage du refrain> chanté 

. en chœur : Voilà donc, se disait la conscience de Julien^ la sale 

fortune a laquelle tu parviendras^ et tu n'en jouiras qu'à cette 

condition et en pareille compagnie I Tu auras peut-être une 

place de vingt mille francs^ mais il faudra que« pendant que 

tu te gorges de viandes^ tu empêches de chanter le pauvre 

prisonnier; lu donneras à dîner avec l'argent que tu auras vdé 

sur isa misérable pitance*, et pendant ton dîner il sera encore 

plus malheureux ! -— Napoléon ! qu'il était dqiu de ton tempj 

de monter àjafortunejjarjes dangers d^un^bataiue Imais 

' *''aÏÏgmenter lâcheftïent la douleur du misérable 

? J'avoue que la faiblesse dont Julien fait preuve dans ce mo- 

: nologue^ me donne une pauvie opinion de lui. 11 serait digne 

d'être le collègue de ces conspirateurs en gants jaunes,, qui 

prétendent changer toute la manière d'être d'un grand pays, 

I et ne veulent pas avoir à se reprocher la plus petite ëgrati- 

; gnure. 

X Julien fut violemment rappelé à son rôle. Ce n'était pas pour 
rêver et ne rien dire qu'on l'avait invité à dîner en si bonne 
compagnie. v ^ 

Un fabricant de toiles peintes retiré, membre correspondant 
de l'académie de Besançon el de celle d'Uzès, lui adressa la pa- 
role d'un bout de la table h l'autre, pour lui demander si ce 
que l'on disait généralement de ses progi'ès étonnants dans 
l'étude du Nouveau-Testament était vrai. 

Un silence profond s'établit tout à coup ; un Nouveau-Testa- 
ment latin se rencontra comme par enchantement dans les 
mains du savant membre de deux académies. Sur la réponse 
de Julien, une demi-pbrase latine fut lue au hasard. 11 récita: 
sa mémoire se trouva fidèle, et ce prodige fut admiré avec 
toute la bmyaute énergie de la fin d'un dîner. Julien regardait 
la figure enluminée des dames; plusieui*s n'étaient pas mal. 
Il avait distingué la femme du percepteur beau chanteur. 

— J'ai honte^ en vérité, de parler si longtemps latin devant 
ces dames, dit-il en la regardant, Si M. Rubigneau, c'était le 



P 



LE ROUGE ET LE NOIR. i39 

membre des deux académies, a la bonté de lii*e au basard une 
phrase latine^ au lieu de répondre en suivant le texte latin, 
j'essaierai de le traduire impromptu» Cette seconde épreuve 
mit le comble à sa gloire. 

11 y avait là plusieurs libéraux riches, mais heureux pères 
d'enfants susceptibles d'obtenir des bourses^ et en cette qualité 
subitement convertis depuis la dernière mission. Malgré ce trait 
de fine politique^ jamais M. de Rénal n'avait voulu les recevoir 
chez lui. Ces braves gens qui ne connaissaient Julien que de 
réputation et pour l'avoir vu à cheval le jour de l'entrée du 
roi de!^**, étaient ses plus bruyants admirateurs. Quand ces sots 
se lasfieront-ils d'écouter ce style biblique, auquel ils ne com* 
prennent rien? pensait- il. tlaisau contraire ce style les amu* 
sait par son étrangeté; ils çn riaient. Mais Julien se lassa. 

Il se leva gravement comme six heures sonnaient et parla 
d'un chapiti*e de la nouvelle théologie de Ligorio, qu'il avait à 
apprendj*e pour le réciter le lendemain à M. ChélaUt Car mon 
métier, ajouta-t-il agréablement, est de faire réciter des leçons 
et d'en réciter moi-même. 

On rit beaucoup, on admira ; tel est Tesprit à l'usage de 
Verrières. Julien était déjà debout, tout le monde se leva mal- 
gré le décorum > tel estTempire du génie, Madame Valenod le 
retint encore un quart d'heure ; il fallait bien qu'il entendit 
les enfants réciter leur catéchisme; ils firent les plus drôles 
de confusions, dont lui seul s'aperçut, il n'eut garde de les 
relever. Quelle ignorance des premiers principes de la religion! 
pensait-il. Il saluait enfin et croyait pouvoir s'échapper; mais 
il fallut essuyer une fable de La Fontaine. ' 

—Cet auteur est bien immoral, dit Jiilien à madame Valenod, 
certaine fable sur messire Jean Chouart, ose déverser le ridi- 
cule sur ce qu'il y a de plus vénérable. U est vivement blâmé 
parles meilleurs commentateurs. Julien reçut avant de sortir 
quatre ou cinq invitajtlons à dîner. Ce jeune bomniô fait hon- 
neur au département, s'écriaient tous à la fois les convives 
fort égayés. Us allèrent jusqu'à parler d'une pension votée sur 
les fonds communaux, pour le mettre à même de continuer 
SOS études à Paris. 



tiO OEUVRES DE STENDHAL. 

'. Pendant que cette idée imprudente faisait retentir la salle 
à manger, Julien avait gagné lestement la porte cochère. Ah ! 
caiïaille! canaille ! s'écriait-il à voix basse trois ou quatre fois 

, de suite, en se donnant le plaisir de respirer rair frais. 

|!j II se trouvait tout aristocrate en ce moment, lui qui pen- 
dant longtemps, avait été tellement choqué du sourire dédai- 
gneux et de Id supériorité hautaine qu'il découvrait au fond de 
toutes les politesses qu'on hn adressait chez M. de Rénal. Il 
ne pût s'empêcher de sentir l'extrême différence. Oublions 
même, se disait-il en s*en allant, qu'il s'agit d'argent volé aux 
pauvres détenus, *et encore qu'on empêche de chanter ! Jamais 

- M. de Rénal s'avisa-t-ll de dire à ses hôtes le prix de chaque 
bouteille de vin qu'il leur présente ? Et ce M. Valenod, dans 
Fénumération de ses propriétés, qui revient sans cesse, il ne 
peut parler de sa maison, de son domaine, etc., si sa femme 
est présente, sans dire ta maison, ton domaine. 

Cette dame, apparemment si sensible au plaisir de la pro- 
priété, venait de faire une scène abominable, pendant le dîner, 
à un domestique qui avait cassé un verre à pied et dépareillé 
une de ses douzaines; et ce domestique avait répondu avec la 
dernière insolence. 

Quel ensemble ! se disait Julien ; ils me donneraient la moi- 
tié de tout ce qu'ils volent, que je ne voudrais pas vivre avec 
eux. Un beau jour, je me trahirais ; je ne pourrais retenir Fex- 
pression du dédain qu'ils m'inspirent. 

11 fallut cependant, d'après les ordres de madame de Rénal 
assister à plusieurs dîners du même genre ; Julien fut à la 
mode ; on lui pardonnait son habit de garde d'honneur, ou 
plutôt cette imprudence était la cause véritable de ses succès. 
Bientôt, il ne fut plus question dans Venières que de vob' qui 
l'emporterait dans la lutte pom' obtenir le savant jeune 
homme, de M. de Rénal, ou du directeur du dépôt. Ces mes- 
sieurs formaient avec M. Maslon un tfuimvirat qui, depuis 
nombre d'années, tyrannisait la ville. On jalousait le maire, 
les libéraux avaient à s'en plaindre ; mais après tout il était 
noble et l'ait pour la supériorité, tandis que le père de M. Va- 
lenod ne lui avait pas laissé six cents livres de rente. 11 avait 



LE ROUGE ET LE NOIR. «1 

fallu passer pour lui de la pitié pour le mauvais Indiit yert- 
pomme que tout le inonde lui avait connu dans sa jeunesse^ à 
Fenvie pour ses chevaux normands, pour ses chaînes d'or, 
pour ses habits venus de Paris , pour toute sa prospérité 
actuelle. 

Dans le flot de ce monde nouveau pour Julien, il crut dé- 
couvrir un honnête homme ; il était géomètre, s'appelait Gros, 
et passait pour jacobin. Julien, s'étant voué à ne jamais dire 
que des choses qui lui semblaient fausses à lui-même, fut' obligé 
de s'en tenir au soupçon à Pégard de M. Gros. 11 recevait de 
Vergy de gros paquets de thèmes. On lui conseillait de voir 
souvent son père, il se conformait à cette triste nécessité. En 
un mot, il raccommodait assez bien sa réputation, lorsqu'un 
matin il fut bien surpris de se sentir réveiller par deux mains 
qui lui fermaient les yeux. 

C'était madame de RênaL qui avait fait un voyage à la ville, 
et qui, montant les escaliers quatre à qiiatre et laissant ses en • 
fants occupés d'un lapin favori qui était du voyage, était parve- 
nue à la chambre de Julien, un instant avant eux. Ce moment 
fui délicieux, mais bien court: madame de Rénal avait disparu 
quand les enfants arrivèrent avec le lapin, qu'ils voulaient 
montrer à leur ami. Julien fit bon accueil à tous, même au la- 
pin. Il lui semblait retrouver sa famille ; il sentit qu'il aimait 
ces enfants, qu'il se plaisait à jaser avec eux. H était étonné de 
la douceur de leur voix, de la simplicité et de la noblesse de 
leurs petites façons ; il avait besoin de lavei; son imagination de 
toutes les façons d'agir vulgahres, de toutes les pensées désa- 
gréables au milieu desquelles il respirait à Verrières. C'était 
toujours la crainte de manquer, c'étaient toujours le luxe et 
la misère se prenant aux cheveux. Les gens chez qui il dînait, 
à propos de leur rôti, faisaient des confidences humiliantes ( 
poiur eux, et nauséabondes pour qui les entendait. | 

— Vous autres noSles, vous avez raison d'être fiers, disait- 
il à madame de Rénal. Et il lui racontait tous les dîners qu'il . 
avait subis. 

* — Vous êtes donc à la mode ! Et elle riait de bon cœur, en 
songeant au rouge que madame Valenod se croyait obligée de 



U2 ŒUVRES DE STENDHAL. 

mettre toutes les fois qu'elle attendait Julien. Je crois qn'^Ue a 
des projets sur votre cœur, ajoutait-elle. 

Le dëjouner fut délicieux, La présence des enfants, quoique 
gênante en apparence» dans le fait augmentait le bonheur couh- 
mun. Ces pauvres enfants ne savaient comment témoigner 
leur joie de revoir Julien. Les domestiques n'avaient pas man- 
qué de leiu* conter qu'on lui offrait deux cents francs dç pius, 
pour éduquef les petits Valenod. 

Au milieu du déjeuner, Stanislas-Xavier, encore pâle de sa 
grande maladie, demanda tout à coup à sa mère combien va- 
laient son couvert d'argent et le gobelet dans lequel il buvait. 

— Pourquoi cela? 

— Je veux les vendre pour en donner le prix à M, Julien, et 
qu'il ne soit pas dupe en restant avec nous. 

Julienrembrassaleslarmesauxyeux.Samèrc pleurait tout à 
fait, pendant que Julien, qui avait prift Stani^ sur ses ge- 
noux, lui expliquait qu'il ne faut pas se servir du mot dupe, 
qui, employé dans ce sens, était une façon de parler de laquais. 
Voyant le plaisir qu'il faisait à madame de ^éofl, il chercha à 
expliquer, par des exemples pittoi^esques, qui amusaient les 
enfants, ce que c'était qu^être dupe. 

— Je comprends, dit Stanislas, c'est le corbeau qui a la sot- 
tise de laisser tomber son fromage» que prend le renard, qui 
était un flatteur. 

Madame de Rénal, folle de joie,, couvrait sçs enfants de bai- 
sers, ce qui ne pouvait se faire sans s'appuyer un peu sur 
Julien. 

Tout à coup la porte s'ouvrit; c'était M. de Rônal, Sa ûgure 
sévère et mécontente fit un étrange contraste avec la douce 
joie que sa présence chassait. Madame de Rénal pâlit; elle 
se sentait hors d'état de rien nier. Julien saisit la parole, ,et, 
parlant très-haut> se mit à raconter à M. le maire le trait du 
gobelet d'argent que Stanislas voulait vandre. Il était sûr que 
cette histoire serait mal accueillie. D'abord M. de Rénal fron- 
çait le sourcil par bonne habitude au seul nom d'argent. La 
mention de ce métal, disait-il, est toujours une préface àque| 
que mandat tiré sur ma bourse. 



LE ROUGE ET LE NOIR. 143 

Mais ici il y avait plus qu^intérêl d'argent ; il y avait aug- 
mentation de soupçons. L'air de bonheur qui animait sa fa- 
mille en son absence, n'était pas fait pour arranger les choses 
auprès d'un homme dominé par une vanité si chatouilleuse. 
Comme sa femme lui vantait k manière remplie de grâce et 
d'esprit avec laquelle Julien donnait des idées nouvelles à ses 
élèves : 

— Oui ! oui î je le sais, il me rend odieux à mes enfants; il 
lui est bien aisé d*être pour eux cent fois plus aimable que 
moi qui, au fond, suis le maître. Tout tend dans ce siècle à je- 
ter l'odieux sur l'autorité légitime. Pauvre France! 

Madame de Rénal ne s'arrêta point à examiner les nuances de 
l'àccueil que lui faisait son mari. Elle venait d'entrevoir la pos- 
sibilité de passer douze heures avec Julien. Elle avait ime foule 
d'emplettes à fkii*e à la ville, et déclara qu'elle voiilait absolu- 
ment aller dîner au cabaret ; quoi que pût dire ou faire son 
mari, elle tint à son idée, Les enfants étaient ravis de ce seul 
mot cabaret^ que prononce avec tant de plaisir la pruderie 
moderne. 

M. de Rénal laissa sa femme dans la première boutique de 
nouveautés où elle entra, pour aller faire quelques visites. Il 
revint plus morose que le matin ; il était convaincu que toute 
la viQe s'occupait de lui et de Julien, A la vérité, personne ne 
lui avait encore laissé soupçonner la partie offensante des pro- 
pos du public. Ceux qu'on avait redits à M. le maire avaient trait 
uniquement à savoir si Julien resterait chez lui avec six cents 
francs, ou accepterait les huit cents francs offerts par M. le di- 
recteur du dépôt. 

Ce directeur, qui rencontra M. de Rénal dans le monde, lui 
battit froid» Cette conduite n^élait pas sans habileté ; il y a peu 
d'étourderîe en province, les sensations y sont si rares, qu'on 
les coule à fond. 

M. Valenod était ce qu'on appelle, à cent lieues de Paris, un 
faraud ; c'est une espèce d'un naturel effronté et grossier. Son 
existence triomphante, depuL«! i81S, avait renforcé ses belles 
dispositions. Il régnait, pour ainsi dire à Verrières, sous les 
ordi*es de M. de Rénal; mais beaucoup plus actif, ne rougissant 



144 (EUVRES DE STENDHAL. 

de rien^ se mêlant de tout, sans cesse allant, écrivant^ paiiant^ 
oubliant les humiliations, n'ayant aucune prétention person- 
nelle, il avait fini par balancer le crédit de son jnaire, aux 
yeux du pouvoir ecclésiastique. M. Valenod avait dit en quel- 
que sorte aux épiciers du pays : Donnez-moi les deux plus sots 
d'entre vous ; aux gens de loi : Indiquez-moi les deux plus 
ignares ; aux officiers de santé : Désignez-moi les deux plus 
charlatans. Quand il avait eu rassemblé les plus effrontés de 
cbaque métier, il lem^ avait dit ; Régnons ensemble. 

Les façons de ces gens-là blessaient M. de Rénal. La grossiè- 
reté de Valenod n'était offensée de rien, pas même des démen- 
tis que le petit abbé Maslon ne lui épargnait pas en public. 

Mais, au milieu de cette prospérité, M. Valenod avait besoin 
de se rassurer par de petites insolences de détail contre les 
grosses vérités qu'il sentait bien que tout le monde était en 
droit de lui adresser. Son activité avait redoublé depuis les 
craintes qui hii avait laissées la visite de M. Appert. Il avait fait 
trois voyages à Besançon ; il écrivait plusieurs lettres chaque 
courrier ; il en envoyait d'autres par des inconnus q[ui passaient 
chez lui à la tombée de la nuit. Il avait eu tort peut-être de 
faire destituer le vieux curé Chélan ; car cette démarche vindi- 
cative l'avait fait regarder, par plusieurs dévotes de bonne nais- 
sance, comme un homme profondément méchant. D'ailleurs 
ce service rendu l'avait mis dans la dépendance absolue de 
M. le grand vicaire de Frilair, il en recevait d'étranges com- 
missions. Sa politique en était à ce point, lorsqu'il céda au 
plaisir d'écrire 'une lettre anonyme. Pour surcroît d'embarras, 
sa femme lui déclara qu'elle voulait avoir JuMen chez elle ; sa 
vanité s'en était coiffée. 

Dans cette position, M. Valenod prévoyait une scène décisive 
avec son ancien confédéré M. de Rénal. Celui-ci lui adressait 
des paroles dures, ce qui lui était assez égal ; mais il pouvait 
écrire à Besançon, et même à Paris. Un cousin de quelque mi- 
nistre pouvait tomber tout à coup à Verrières, et prendre le dé- 
pôt de mendicité. M. Valenod pensa à se rapprocher des libé- 
raux : c'est pour cela que plusieurs étaient invités au dîner où 
Juhen assista, il aurait été puissamment soutenu conti-e le 



LE ROUGE ET \£ NOIR. 445 

• 

maire. Mais des élections pouvaient survenir, et il était trop 
évident que le dépôt et un mauvais vote étaient incompatibles. 
Le récit de cette politique, fort bien devinée par madame de 
Rénal, avait été fait à Julien^ pendant qu'il lui donnait le bras, 
pour aller d'une boutique à l'autre, et peu à peu les avait en- 
traînés au Cours de la Fidélité, où ils passèrent plusieurs heu- 
res, presque ^ussi tranquilles qu'à Vergy. 

Pendant ce temps, M. Valenod essayait d'éloigner une scène 
décisive avec son ancien patron, en prenant lui-même l'air au- 
dacieux envers lui. Ce jour-là, ce système réussit, mais aug- 
menta l'humeur du maire. 

Jamais la vanité aux prises avec tout ce que le petit amom' 
de l'argent peut avoir de plus âpre et de plus mesquin, n'a mis 
un homme dans un plus piètre état que celui où se trouvait 
M. de Rénal, en entrant au cabaret. Jamais, au contraire, ses 
enfants n'avaient été plus joyeux et plus gais. Ce contraste 
acheva de le piquer. 

— Je suis de trop dans ma famille, à ce que je puis voir I f 
dît-il en entrant, d'un ton qu'il voulut rendre imposant. 

Pour toute réponse, sa femme le prit à part, et lui exprima 
la nécessité d'éloigner Julien. Les heures de bonheui' qu'elle 
venait de trouver lui avaient rendu l'aisance et la fermeté né- 
cessaires pour suivre le plan de conduite qu'elle méditait de- 
puis quinze jours. Ce qui achevait de troubler de fond en com- 
ble le pauvre maire de Verrières, c'est qu'il savait' que l'on 
plaisantait publiquement dans la ville su^^^attachement 
pour Vespèce. M. Valenod était généreux ti^^Hnn voleur^ et 
lui, il pétait conduit d'une manière brilla^|Pms les cinq ou 
six dernières quêtes pour la confrérie de Sotu- Joseph, pour la 
congrégation de la Vierge, pour la congrégation du Saint-Sa- 
crement, etc., etc.] 

Parmi les hobereaux de Verrières et des environs, adroite- 
ment classés sur le registre des frères collecteurs, d'après le 
montant de leurs offrandes, on avait vu plus d'une fois le nom 
de M. de Rénal occuper la dernière ligne. En vain disait-il que 
lui ne gagnait rien. Le clergé ne badine pas sur cet article. 

9 



m oeuvRES de stgndhal. 

XXU[ 



Il piacere di aliar la testa tatto l'anno, 
é ben pagato da certi qaarti d'ora che 
blMgna pasaar; 

CUSTf. 



Mais laissons ce petit homme à ses petites craintes ; pour* 
quoi a-t-il pris dans sa maison un homme de cœur^ tandis qu'il 
lui fallait l'&me d^un valet ? Que ne sait-il choisir ses gens ? La 
marche ordlnaii^ du ta.*" siècle est que^ quand un être puis- 
sant et noble rencontre un homme de cœur, il le tue, Texliet 
Femprisonne ou Thumilie tellement^ que l'autre a la sottise 
d^en mourir de douleur. Par hasard ici^ ce n'est pas encore 
rhomme de cœur qui souffre* Le grand malheur des petites 
Tilles de France et des gouvernements par élections^ comme 
qe^ui de Nev^-York, c'est de ne pas pouvoir oublier qii'il existe 
au monde des âtres comme M. de Rénal. Au milieu d'une ville 
de vingt mille habitants, ces hommes font Topinion publique^ 
et l'opinion publique est terrible dans un pays qui a la charte. 
Un homme doué d'une âme noble^ généreuse^ et qui eût été 
voti'e ami^ mais qui habite à cent lieues^ juge de vous par l'o- 
pinion publiqjUl^otre vilie^ laquelle est faite par les sots que 
le hasard a^^^l^^ nobles^ riches et modérés. Malheur à 
qui sedistini 

Aussitôt aprêsWilmer, on repartit pour Yergy } mais, dès 
le surlendemain^ Julien vit revenir toute la famille à Verrières. 

Une heure ne s'était pas écoulée^ qu'à son grand étonnement^ 
il découvrit que madame de Rénal lui faisait mystère de quel- 
que chose. Elle interrompait ses conversations avec son mari 
dès qu'il paraissait, et semblait presque désirer qu'il s'éloignât. 
Julien ne se fit pas donner deux fois cet avis. 11 devint froid et 
réservé ; madame de Rénal s'en aperçut et ne chercha pas 
d'explication. Ya-t-elle me donner un succes.-eur, pensa Ju- 



LE Rouee ET uè Nom. Ui 

lien? Avant-hier encore^ si ifltime avec moi ! Mais on dit que 
c'est ainsi que ces grandes dames en agissent. C'est comme les 
rois^ jamais plus de pré? euances qu'au ministre qui, en rentrant 
chez lui, va trourer sa lettre de disgrâce. 

Julien remarqua que dans ces conversations, qui cessaient 
brusquement à son approche, était souvent questicsi d^une 
grande maison appaiienant à la commune de Verrières, vieille, 
mais vaste et commode, et située vis-à^vis l'église, dans l'en- 
droit le plus marchand de la ville. Que peut-ii y avoir de com^ 
mun entre cette maison et un nottvei amant^ se disait Julien ? 
Dans son chagrin, il se répétait ces jolis vers de François !•', 
qui lui semblaient nouveaux, parce qu'il n'y avait pas un mois 
que madame de Rénal les lui avait appris. Alors, pat* combien 
de serments, par combien de caresses chacun de ces versn'é- 
tait-il pas dànenti! 

Souvent femme varie, 
Bien fbl qui s'y fle. 

M. de Rënal partit en poste pour Besançon. Ce voyage se 
décida en deux heures, il paraissait fort tourmenté. Au 
retour, il jeta un gros paquet couvert de papier gris sur la 
table. 

— Voilà cette sotte afikire, dit-il à sa fenime^ 

Uue heure après, Julien vit l'afficheur qui emportait ce gros 
paquet; il le suivit avec empressement* Je vais savoir le secret 
au premier coin de rue. 

11 attendait, impatient, derrière Tafâcheur, qui avec son gros 
pinceau, barbouillait le dos de Tafilche. A peine fut-elie en 
place, que la curiosité de Julien y vit Tannonee fort détaillée 
de la locacion aux enchères publiques de cette grande et vieille 
maison, dont le nom revenait si souvent dans les conversations 
de M. de Rénal avec sa femme. L'adjudication du bail était 
annoncée pour le lendemain à deux heures, en la salle de la 
commune^ à l'extinction du troisième feu. Julien fut fort dé- 
sappointé ; il trouvait bien le délai un peu court : comment tous 
les conçut rents auraient-ils le temps d'être avertis? Mais du 
reste, cette affiche, qui était datée de quinze jouit) auparavant 



148 ŒUVRES DE STENDHAL. 

et qu'il relut tout entière en trois endroits différents; ne lui 
apprenait rien. 

11 alla visiter la maison à louer. Le portier ne le voyant pas 
approcher^ disait mystérieusement à un voisin : 

— Bah! bah! peine perdue. M. Maslon lui a promis qu'il 
l'aura pour trois cents francs ; et comme le maire regimbait^ 
il a été mandé à Tévêché, par M. le grand vicaire de Frilair, 

L'arrivée de Julien eut l'air de déranger beaucoup les deux 
amis, qui n'ajoutèrent plus un mot. 

Julien ne manqua pas l'adjudication du bail. 11 y avait foule 
dans une salle mal éclairée; mais tout le monde se toisait d'une 
façon singulière. Tous les yeux étaient fixés sur une table^ où 
Julien aperçut; dans un plat d'étain, trois petits bouts de bou- 
gie allumés. L'huissier criait : Trois cents francs^ messieurs! 

— Trois cents francs! c'est trop fort, dit un homme/ à voix 
basse, à son voisin. Et Julien était entre eux deux. Elle en vaut 
plus de huit cents ; je veux couvrir cette enchère. 

— C'est cracher en l'air. Que gagneras- tu à te n^iettre à dos 
M. Maslon, M. Valenod, Févêque, son terrible grand vicaire de 
Fillair, et toute la clique. 

— Trois cent vingt francs, dit l'autre en criant. 

— Vilaine bête! répliqua son voisin. Et voilà justement un 
espion du maire, ajouta-t-il, en montrant Julien. 

Julien se retoiuna vivement pour punir ce propos ; mais les 
deux Francs-Comtois ne faisaient plus aucune attention à lui. 
Leur sang-froid lui rendit le sien. En ce moment, le dernier 
bout de bougie s'éteignit, et la voix traînante de l'huissier ad- 
jugeait la maison, pour neuf ans, à M. de Saint-Giraud, chef 
de bureau à la préfecture de***, et pour trois cent trente francs. 

Dès que le maire fut sorti de la salle, les propos coamiencè- 
rent. Voilà trente francs que l'imprudence de Grogeot vaut à 
la commune, disait l'un. — Mais M. de Saint-Giraud, répondait- 
on, se vengera de Grogeot, il la sentira passer. 

— Quelle infamie ! disait un gros homme à la gauche de Jn* 
lien : une maison dont j'aurais donné, moi, huit cents francs 
pour ma fabrique, et j'aurais fait un bon marché. 

— Bah ! lui répondait im jeune fabhcant libéi^, M. deJSaiiit* 



LE ROUGE ET LE NOIR. 149 

Giraiid n'est-il. pas de la congrégation? ses quatres enfants 
n'*ont-lls pas des bourses ? Le pauvre homme I II faut que la 
commune de Verrières lui fasse un supplément de traitement 
de cinq cents francs^ voilà tout. 

— Et dire que le maire n'a pas pu Tempêcher! remarquait 
un troisième. Car il est ultra^ lui^ à la bonne heure ; mais il 
ne vole pas. 

— U ne vole pas? reprit un autre; non, c'est pigeon qui vole. 
Tout cela entre dans une grande bourse commune, et tout se 
partage au bout de Tan. Mais voilà ce petit Sorel ; allons- 
nous-en . 

Julien rentra de très-mauvaise humeur; il trouva madame 
de Rénal fort triste. 

— Vous venez de ^adjudication? lui dit-e]le. 

— Oui, madame, où j'ai eu Thonneur de passer pour Fespîon 
de M. le maire. 

— S*il m'avait cru, il eût fait un voyage. 

A ce moment, M. de Rénal parut; il était fort sombre. Le 
dîner se passa sansxmot dire. M. de Rénal ordonna à Julien de 
suivre les enfants à Vergy, le voyage fut triste. Madame de Ré- 
nal consolait soq mari. 

— Vous devriez y être accoutumé, mon ami. 

Le soir, on était assis en silence autour du foyer domesti- 
que; le bruit du hêtre enflammé était la seule distraction. C'é- 
tait un de ces moments de tristesse 4fui se rencontrent dans les 
familles les plus unies. Un des enfants s'écria joyeusement : 

— - On sonne ! on sonne ! 

— Moildeu ! si c'est M. de Saint-Giraud qiji vient me re- 
lancer sous prétexte de remercîmeut, s'écria le maire, je lui 
dirai son fait; c'est trop fort'. C'est au Valenod qu*il en aura 
ToUigalion, et c'est moi qui suis compromis. Que dire, si ces 
maudits, journaux jacobins vont s'emparer de cette anecdote, 
et faire de moi un M. Nonante-cinq? 

Un fori bel homme, au gros favoris noirs, entrait en ce mo- 
ment à la suite du domestique. 

— M. le maire, je suis il signor Géronimo. Voici une lettre 
que M. le chevalier de Beauvatsis, attaché à l'ambassade de 



m ceuvREB m stemimal. 

* 

Napiô», m'a remise pour vous à mou départ ; il n^y a que neuf 
jours> ajouta le signor Géronimoj <f un air gai, en regardant 
madame de Rénal. Le signor de Beauvaisis^- votre cousin^ et 
mon bon ami^ madame^ dit que ivous sayez l'italien. 

La bonne humeur du Napolitain changeaî cette triste soirée 
en une soirée fort gaie. Madame de Rénal voulut absolument 
lui donner à souper. Elle mit toute sa maison en- mouvement; 
elle voulait k tout prix distraire Julien de la qualification d'es- 
pion que, deux fois dans cette journée, il avait entendu reten* 
tir à son oreille. Le signor Géronimo étiait un chanteur célèbre^ 
homme de bonne compagnie, et cependant fort gai, qualités 
qui, en Friance, ne s(Hit guère plus compatibles. 11 chanta après 
souper un petit duettino avec madame de Rénal. Il fit des eohtes 
charmants. A une heure du matin les enfants se récrièrent, 
quand Julien leur proposa d^aller se coucher. 

— Encore. cette histoire, ditTaîné, 

— C'est la mienne, signorino, reprit il signor Gëronlmo. Il 
y a huit ans, j^étais comme vous un jeune élève du conserva- 
toire de Naplês, j'entends j'avais votre âge; mais je n'avais pas 
rhonneur d'être le fils de l'illustre mair9 de la jolie ville ëe 
Verrières. Ce mot fit soupirer M. de Rénal, ii regarda sa 
femme. 

Le signor Zingarelli, continua le jeune chanteur, outrant un 
peu son accent qui fai^it pouffer de rire les enfants, le signor 
Zingarelli était un maître excessivement sévère. 11 n'est pas 
aimé au Conservatoire ; mais il veut, qu'on agisse toujours 
iïomme si on Taimait. Je sortais le plus souvent que je pouvais; 
j'allais au petit théâtre de $ao*Carlino, où j'entendais une 
musique des dieux : mais, ô ciel ! comment faire pow* rénnir 
les huit sous que coûte rentrée du parterre? Somme lâiorme, 
dit-il en reganiant les enfants, et les enfants de rire. Le signor 
Giovannone, directeur de San-Carlino, m'entendit ctuinter. J'a** 
vais seize ans : Cet enfant, il est un trésor, dit-il. 

— Veux-tu que je t'engage, mon cher ami? vint*iime dire. 

— Et combien me donnerez-vnus? 

— Quarante ducats pur moia* Messieurs^ c'est cent soixante 
francs. Je cnis voir )e$ deux ouverts. 



\M ROUGE ET LE NOW. 151 

— Mais comment^ dis-je à Giovannooe^ obtenir que la sévère 
Zingarelli me laisse soHir? 

— Lascia fan a Wp. 

<-« Laissez faire k moil s'écria -l'alné des enfants. 

^ Justement, mon Jeune seigneur. La signor GioYannone Q 
me dit ; Caro> d'abord un petit bout d'engagement. Je signe : 
il me donne trois ducats. Jamais je n'avais vu tant d'argent. 
Ensuite il me dit ce que je dois faire. 

Le lendemain, je demande une audience au terrible sigDor 
Zingarelli. Son viemt valet de chambre me fait entrer. 

— O^e me veux-tu, mauvais sujet? dit Zingarelli. 

— Maestro^ lui fis-je^ je me repens de mes fautes ; jamais je 
ne sortirai du Conservatoire en passant poivdessuB la grllte de 
fer. Je vais redoubler d'HppUeation. 

— Si je ne craignais pes de g&ter la pins belle voix de basse 
que j'^ie entendue, je te mettrais en prison au pain et à l'eau 
pour quiuze jours, polisson. 

— * Ifaestro, repris-je, je vais être le modèle de toute l'école, 
crid^ çt m^.Mais je vous demande une grâce, si quelqu'un 
vient me demander pour cbanter dehors, refuses-moi. De 
grâce, dites que vous ne pouvez pas. 

— £t qui diable veux-tu qui demande un mauvais game-» 
ment tel que toi ? Est-ce que je permettrai janmisque tu quittes 
le Conservatoire? Est-ce que tu veux te moquer de moi? Dé^ 
campe, décampe I dit-il, eo^cherchant à me donner un coup de 
pied^u c. ou gare le pain sec et la prison. 

Une heure aprèsje signer Giovannone arriveches le^recteur. 

■* Je viens vous demander de Taire ma fortune, lui dit-il, 
accordez^moi Géronimo. Qu'il chante a mon théâtre, et cet hi* 
ver, je marie ma fille. 

— Que veixs-tu faire de ce meuvais sujet! lui dit Zingiu*ellt. 
Je ne veux pas ; tu ne l'auras pas ; et d'ailleurs, quand j'y con- 
sentirais, jamais il ne voudra quitter le Conservatoûre; il vient 
de me le jurer. 

— Si ce n'est que de w volipté qu'il s'agit, dit gravement 
Giovannone, en tirant de %9t poche mon engagement, 9Wta 
conta ! voici sa signature. 



i52. OEUVRES DE STENDHAL 

Aussitôt Zingarelli, furieux, se pend à sa sonnette : Qu'on 
chasse Géronimo du Conservatoire, cria-t-il, bouillant de co- 
lère. On me chassa donc, moi riant aux éclats. Le même soir. 
Je chantai l'air del JHoltiplico. Polichinelle veut se marier et 
compte, sur ses doigts, les objets dont il aura besoin dans son 
ménage, et il s'embrouiUe à chaque instant dans ce calcul. 

— Ah! veuillez, monsieur, nous chanter cet air, dit madame 
de RênaL 

Géronimo chanta, et tout le monde pleurait à force de rire. 
Il signor Géromino n'alla se coucher qu'à deux heures du ma- 
tin, laissant cette famille enchantée de ses bonnes manières, 
de sa complaisance et de sa gaité. 

Le lendemain, M. et madame de Rénal lui reniirent les let- 
tres dont il avait besoin à la cour de France. 

Ainsi, partout de la fausseté, dit Julien. Voilà il signor Gé- 
ronimo qui va à Londres avec soixante mille francs d'appointe- 
ments. Sans le savoir-faire du directeur de San-Caiiino, sa 
voix divine n*eût peut-être été connue et admirée que dix ans 
plus tard.... Ma foi, j'aimerais mieux être un Géronimo qu'un 
Rénal. 11 n'est pas si honoré dans la société, mais il n'a pas le 
chagiin de faire des adjudications comme celle d'aujourd'hui, 
et sa vie est gaie. 

Une chose étonnait Julien : les semaines solitaires passées à 
Verrières, dans la maison de M. de Rénal, avaient été pour lui 
une époque de bonheur. Il n'avait rencontré le dégoût et les 
tristes pensées qu'aux dîners qu'on lui avait donnés; dans cette 
maison solitaire, ne pouvait-il pas lire, écrire, réfléchir, sans 
être troublé ? A chaque instant, il n'était pas tiré de ses rêve- 
ries brillantes parla cruelle nécessité d'étudier les mouvements 
d'une âme basse^ et encore aûn de la tromper par des démar- 
marches ou des mots hypocrites. 

Le bonheur serait-il si près de moi!... La dépense d'une 
telle vie est peu de chose; je puis à mon choix épouser made- 
moiselle Ëlisa, ou me faire l'associé de Fouqué Mais, ie 

voyageur qui vient de gravir une montagne rapide, s'assied au 
sommet, et trouve un plaisir parfait à se reposer. Serait-il 
heureux si on le fondait à se reposer toujours? •> 



LE ROUGE ET LE NOIR. 153 

L'esprit de madame de Rénal était arrivé à des pensées fa- 
tales. Malgré ses résolutions, elle avait avoué à Julien toute 
Taffaire de l'adjudication. 11 me fera donc oublier tous mes 
seiments, pensait-elle ! 

Elle eût sacrifié sa vie sans hésiter pour sauver celle de son 
mari, si elle Teût vu en péril. C'était une de ces âmes nobles 
et romanesques, pour qui apercevoir la possibilité d*une action 
généreuse, et ne pas la faire, est la source d'un remords pres- 
que égal à celui du crime commis. Toutefois, il y avait des 
jours funestes où elle ne pouvait chasser l'image de l'excès de 
bonheur qu'elle goûterait si, devenant veuve tout à coup, elle 
pouvait épouser Julien. 

11 aimait ses fils beaucoup plus que leur père; malgré sa 
justice sévère, il en était adoré. Elle sentait bien qu'épou- 
sant Julien , il fallait quitter ce Vergy dont les ombrages lui 
étaient si chers. Elle se voyait vivant à Paris, continuant à 
donner à ses fils une éducation qui faisait l'admiration de 
tout le monde. Ses enfants, elle, Julien, tous étaient parfaite- 
ment heureux. 

Étrange effet du mariage, tel que l'a fait le xix* siècle ! L'en- 
nui de la vie matrimoniale fait périr l'amour sûrement, quand 
l'amour a précédé le mariage. Et cependant, disait un philo- 
sophe, il amène bientôt chez les gens assez riches pour ne pas 
travailler, Tennui profond de toutes les jouissances tranquilles. 
. Et ce n'est que les âmes sèches, parmi les femmes, qu'il ne 
prédispose pas à l'amour. 

La réflexion du philosophe me fait excuser madame de Ré- 
nal, mais on ne l'excusait pas à Verrières, et toute la ville, 
sans qu'elle s'en doutât, n'était occupée que du scandale 
de ses amours. A cause de cette grande affaire, cet automne 
là on s*y ennuyait moins que de coutume. 

L'automne, une partie de l'hiver, passèrent bien vite. 11 fal- 
lut quitter les bois de Vergy. La bonne compagnie de Ver- 
rières commençait à s'indigner de ce que ses anathènes fai- 
saient si peu d'impression sur M. de Rénal. En moins de huit 
jours des personnes graves qui se dédommagent de leur sérieux 
habituel par le plaisir de remplir ces sortes de missions, lui 

9. 



($4 COUVEES DE STENDHAL. 

donnèrent les soupçons les plus cruels, mais en se ^erv^nt des 
termes les plus niesurës. 

M. Valenod, qui jouait serré, avait placé Élisa dans une famille 
noWe et fort considérée, où il y avait cinq femme^. Élisa crai- 
gnant, disait-elle, de ne pas trouver de place pendant l'hiver, 
n'avait demandé à cette famille qu^ les deux tiers à peu près 
de ce qij'elle recevait chez M. le maire. D'elle-même, cette fille 
a> ait eu l'excellente idée d'aller se confesser h l'ancien curé 
Chélan et en même temps au nouveau, afin de leur raconter à 
tous les deux le détail des amoiirs de Julien. 

Ij& lendemain de soq arrivée» dès six he?u*es du matin, Tabbë 
Chélan fit appeler Julien : 

— Je ne vousf demande rien, lui dit-'il, je vous prie, et au 
besoin je vous ordonne de ne rien dire, j*exige que sous trois 
jomis vous partiez pour le 9éminaire de Besançon, ou pour la 
demeure de votre ami Fouqué,qui est toujours 4isi>08é à vous 
faire un sort n^agnifique, J'ai tout prévu, tout arrangé, mais il 
faut partir, et ne pas revenir d'un an à Verrières. 

Julien ne répondit point, il examinait si son honneur devait 
s'estimer offensé des soips que M. Chélan, qui après tout n'était 
pas son père, avait pris pour lui. 

— Demain à pareille heure, j'aurai Thonnenr de vous revoir, 
dit-il enfin au curé, 

M. Chélan, qui comptait l'emporter de haute lutte sur un si 
jeune homme, parla beaucoup. Enveloppé dans l'attitude et 
la physionomie la plus hunable, Julien n'ouvrit pas la bouche, 

11 sortit enfin, et courut prévenir madame de Rénal, qu'il 
ti'ouva au désespoir. Son mari venait de hii parler avec une 
certaine franchise. La faiblesse naturelle de son caractère s'ap- 
puyant sur la perspective de l'héritage de Besancon, l'avait 
décidé à la considérer comme païf alternent innçcente. Il venait 
de lui avouer l'étrapge état dans lequel il trouvait l'opinion 
publique de Yerrières. Le public avait tort, il était égaré par 
des envieux, mais enfin que faire? 

Madame de liônal eut un instant l'illusion que Julien pour- 
rait accepter les offres de M. Valenod, et rester à Verrières. 
Mais ce n'était plus cette femme simple et timide de l'année 



LE ROUGE ET LE NOIB. 4So 

précédente ; sa fatale passion, ses remords l'avalent éclairée. 
Elfe eut bientôt la douleur ie se prpuver à elle-même/tout en 
écoutant son mari, qu'une si^paration ai; moins momentanée 
était devenue indls^pensable. Loin da moi, Julien va retomber 
daps $es projets d'ambition si naturels quand on n'a rien. Et 
moi^ grand Dieu! je suis si riche! et si inutilement pour mon 
)K>nheur 1 11 m'oubliera. Aimsible comme il est, il sera aimé, 
il aimera* Ah! malheureuse..» De quoi puis -je n)e plaindre? 
^e ç\^l e3t juste; je n'^ pas eu l^ ipérite de faire cesser le 
crime. U m'ôte le jugement. }l ne tenait qu'à mol d^ gagner 
Ëiisa a force d'argent, rien ne m'était plus facile. Je n'ai pas 
pris la peine de réfléchir un moment, )es folles imaginations 
de Tamour absorbaient tout mon temps. Je péris. 

Julien fut frappé d'^ne chose, en appredant la terrible nou- 
velle du départ à madame de Rêna|, jl ne trouva aucune objec^ 
tion égoïste. Elle faisait éyi4epment des efforts pour pe pas 

pleurer- 

— Nous avons bespin de fermeté, mon ami. Elle coupa une 
mèche de ses cheveux, ^e ^e sais pas ce que je ferai, lui dit* 
elle, mais si je iipeiu^s, promets -ifioi de nà jamais oul^lier me$ 
enfants. De loin ou de près, t4che d'en faire d'honnêtes gens. 
S'il y a une nouvelle révolution, tous les nobles seront égor- 
gés^ leur père émigrera peut-être à cause de ce paysan tué 

sur mi toit. Veille sur I4 famille Dpnne-moi ta majn* Adieu, 

jQfioi^ ami! Ce sont ici les derniers n^on^nts. Ce grand sacriQcç 
fait, j^e?pèr^ (|i)'en public j'aurai le eourage de penser à ma 

réputation. 

Julien s'attendait à 4u désespoir* La supp)icité de ces adieux 
le tPucha* 

— ]Son, je ne recois pas ainsi vos adieux. Jp partirai; ils le 
veulent; vousle voulez vous-même. Mais, trois jours après moij 
départ, je reviendrai vous voir de nuit. 

L'existence de madame de Rénal fut changée. Julien l'aimait 
donc bien puisque de lui-même il avait trouvé l'idée de la re- 
You-! Son affreuse douleur se changea en un des plus vifs mou- 
vements de joie qu'elle eût éprouvés de sa vie. Tout lui devint 
facile. La certitude de revoir son ami ôtait h ces derniers mo- 



m OëDVRES de STENDHAL. 

ments tout ce qu'ils avaient de déchirant. Dès cet instant, la 
conduite comme la physionomie de madame de Rêhalfut noble, 
ferme et parfaitement convenable. 

M. de Rénal rentra bientôt; il était hors de lui. Il parla en- 
fin à sa femme de la lettre anonyme reçue deux mois aupara- 
vant. 

— Je veux la porter au Casino, montrer à tous qu^elle est de 
cet infâme Valenod, que j'ai pris à la besace, pour en faire un 
des plus riches bourgeois de VeiTières. Je lui en ferai honte 
publiquement, et puis me battrai avec lui. Ceci est trop 
fort. 

Je pourrais être veuve, grand Dieu I pensa madame de Rénal. 
Mais presque au même instant, elle se dit ; 

Si je n'empêche pas ce duel, comme certainement je le puis, 
je serai la meurtrière de mon mari. 

Jamais elle n^avait ménagé sa vanité avec autant d'adresse. 
En moins de deux heures elle lui fit voir et toujoui*s par des 
raisons trouvées par lui, qu'il fallait marquer plus d'amitié que 
jamais à M. Valenod, et même reprendre Élisa dans la maison. 
Madame de Rénal eut besoin de courage pour se décider à revoir 
cette fille cause de tous ses malheurs. Mais cette idée venait 
de Julien. 

Enfin, après avoir été mis trois ou quatre fois sur la voie, 
M. de Rénal arriva, tout seul, à l'idée financièrement bien pé- 
nible, que ce qu'il y aurait de plus désagréable pour lui, ce 
serait que Julien, au milieu de l'efiTervescence et des propos 
de tout Verrières, y restât comme précepteur des enfants de 
M. Valenod. L'intérêt évident de Julien était d'accepter les 
offres du directeur du dépôt de mendicité. 11 importait au con- 
traire à la gloire de M. de Rénal, que Julien quittât Verrières 
pour entrer au séminaire de Besançon ou à celui de Dijon. 
Mais comment l'y décider, et ensuite comment y vivrait-il? 

M. de Rénal, voyant l'imminence du sacrifice d'argent, était 
plus au désespoir que sa femme. Pour elle, après cet entretien, 
elle était dans la position d'un homme de cœur qui, las de la 
vie, a pris une dose de stramonium ; il n'agit plus que par res- 
sort, pour ainsi dire, et ne porte plus d'intérêt à rien. Ainsi il 



LE ROUGE ET LE NOIR. 157 

arriva à Louis XIV mourant, de dire : Quand fêtais roi. Parole 
admirable ! 

Le lendemain, dès le grand matin, M. de Rénal reçut une 
lettre anonyme. Celle-ci était du style le plus insultant. Les 
mots les plus grossiers applicables à sa position s^y voyaient à 
chaque ligne. C'était l'ouvrage de quelque envieux subalterne. 
Cette lettre le ramena à la pepsée de se battre avec M. Valenod. 
Bientôt son courage alla jusqu'aux idées d'exécution immé- 
diate. Il sortit seul, et alla chezrarmurier prendre des pistolets 
qii^il fit charger. 

Au fait, se disait-il, Tadministration sévère de Tempereur 
Napoléon reviendrait au monde, que moi je n'ai pas un sou de 
friponneries à me reprocher. J'ai tout au plus fermé les yeux; 
mais j'ai de bonnes lettres dans mon bureau qui m'y autorisent. 

Madame de Rénal fut effrayée de la colère froide de son mari, 
elle lui rappelait la fatale idée de veuvage qu'elle avait tant de 
peine à repousser. Elle s'enferma avec lui. Pendant plusieurs 
heures elle lui parla en vain, la nouvelle lettre anonyme le dé- 
cidait. Enfin elle parvint à transformer le courage de donner 
un souffiet à M. Valenod, en celui d'oflrir six cents francs à 
Julien, pour une année dé sa pension dans un séminaire. M. de 
Rénal, maudissant mille fois le jour où il avait eu la fatale 
idée de prendre un précepteur chez lui, oublia la lettre ano- 
nyme. 

Il se consola un peu par une pensée qu'il ne dit pas à sa 
femme : avec de Tadresse, et en se prévalant des idées roma- 
nesques du jeune homme, il espérait l'engager, pour une 
somme moindre, à refuser les offres de M. Valenod. 

Madame de Rénal eut biea plus de peine à prouver à Julien 
que, faisant aux convenances de son mari le sacrifice d'une 
place de huit cents francs, que lui offî^it publiquement le di- 
recteur du dépôt, il pouvait sans honte accepter un dédomma- 
gement. 

— Mais, disait toujours Julien, jamais je n'ai eu, même 
pour un instant, le projet d'accepter ces offres. Vous m'avez 
trop accoutumé à la vie élégante, la grossièreté de ces gens-là 
me tuerait. 



<58 OEUVBES DE STENPflAl.. 

La cruelle nécessité, avec sa main de ter, plia )a voloaté do 
Jiilien. Son orgueil lui offrait Tillusion de n'accepter que comme 
un prêt la somme offerte par le maire de Verrières^ et de lui en 
faire un billet portant remboursement dans cinqa^s a^ec inté- 
rêts. 

Madame de Hênal avait toujours quelques millier de fr^cs 
cachés dans la petite grotte de la montagne. 

£:ile les lui offrit ei^ tremblant^ et sentant trop qu'elle 3erait 
refusée avec colère. 

— Voulez-vous, lui dit Julien, rendre le sooyenif de nos 
amours abominable? 

Enfin Julien quitta Verrières. M* de MneA fut biep peureux; 
au moment fatal d'accepter de l'argent de lui, ce ^^rifice se 
troqva trop fort pour Julien. Il refusa net. M. de ^ènai lui 
sauta au cou les larmes aux yeux. Julien lui ay^nt demandé im 
certificat de bonne conduite, il ne trouva pas dans son enthou- 
siasme de termes assez magnifiques poqr exalter sa conduite, 
Notre héros avait cinq louis d'économies, et comptait demander 
une pareille somme à Fouqué. 

Il était foii ému. Mais à une lieue de Verrières, où il laissait 
tant d'amour, il ne songeait plus qu'au bonheur de voir une 
capitale, une grande ville de gueiTe comme Besançon. 

Pendant cette courte absence de trois jours, madame de 
Rénal fut trompée par une des plus cruelles déceptions de Ta- 
mour. Sa vie était passable, il y avait entre eUe et l'extrême 
malheur, cette dernière entrevue qu'elle devait avoir avec 
Julien. Elle comptait les heures, les minutes, qui l'en sépa- 
raient. Enfin, pendant la nuit du troisième jour, elle entendit 
de loin le signal convenu. A g^ès avoir traversé mille dange rs, 
Julien parut devacitiJlp «. 

De ce moment, elle n'eut plus qu'une pensée, c'est pour la 
dernière fois que je le vois. Loin de répondre aux empresse- 
ments de son ami, elle fut conmie un cadavre à peine animé. 
Si elle se forçait à lui dire qu'elle l'aimait, c'était d'un air 
gauche qui prouvait presque le contraire. Rien ne put la dis- 
traire de l'idée cruelle de séparation étemelle. Le méfiant Ju- 
lien crut un instant être déjà oublié. Ses mots piqués dans ce 



LE BOUGE ET LE NOIR» J59. 

sens ne furent accueillis que par de grosses larmes coulant en 
silence^ et des serrements de mains presque convulsifs. 

— Mais , grand Dieu ! comment voulez-voujj que je vous 
croie? répondait Julien aux froides jM'Qtestations de son amie ; 
vous montreriez cent fois plus d'amitié sincère à pfiatjame Der- 
vDle, à une simple connaissance. 

Madame de Rénal, pétrifie'e, ne savait que répondre. 

— Il est impossible d'être plus malheureuse.., j'espère que 
Je vais mourir... je sens mon cœur se glacer.. 

Telles furent les réponses les plus longues qu'il put en ob- 
tenir. 

Quand rapproche du jour vint rendre le départ iiécessaire, 
les larmes de madame de Rénal cessèrent tout à fait. Elle le 
vit attacher une corde nouée à la fenêtre sans mot dire, sans 
lui rendre ses baisers. En vain julien lui disait : 

— Nous voici arrivés à l'état que vous avez tant souhaité. 
Désormais vous vivrez sans remords. A la moindre indisposi- 
tion de vos enfants, vous ne les verrez plqs dans la tombe. 

— Je suis fâchée que vous ne puissiez pas embrasser Stanis- 
las, lui dit-elle froidement. 

Julien finit par êti*e profondément frappé des embrassements 
sans chaleur de ce cadavre vivant ; il ne put penser à autre 
chose pendant plusieurs lieues. Son âme était navrée» et avant 
de passer 1^ montagne, tant qu'il put voir le clocher de Ver- 
rières, souvent il se retourna, 

XXIV 
Une Cupif aie* 

Qne de ))ruitt que de gens alTairés ! 
que d'idées pour l*aTenir dans une tête 
de vingt ans ! quelle distraction pour 
Tamour I 

Barnavc. 

Enfin, U aperçut sul* une montagne lointaine, des murs 
noirs ; c'était la citadelle de Besançon. Quelle différence pour 



160 ŒUVRES DE STENDHAL. 

moi, dit-il en soupirant, si j'amvais dans cette noble ville de 
guerre^ pour être sous-lieutenant dans un des régiments char- 
gés de la défendre ! 

Besançon n'est pas seulement une des plus jolies villes de 
France^ elle abonde en gens de cœur et d'esprit. Mais Julien 
n'était qu'un petit paysan et n'eut aucun moyen d'approcher 
les hommes distingués. 

U avait pris chez Fouqué un habit bourgeois, et c'est dans 
ce costume qu'il passa les poht-levis. Plein de l'histoire du 
siège de 1674, il voulut voir, avant de s'enfermer au séminai- 
re, les remparts de la citadelle. Deux ou trois fois il fut sur le 
point de se fahe arrêter par les sentinelles ; il pénétrait dans 
des endroits que le génie militaire interdit au public, afin de 
vendre pour douze ou quinze francs de foin tous les ans. 

La hauteur des murs, la profondeur des fossés, l'air terrible 
des canons, l'avaient occupé pendant plusieurs heures, lorsqu'il 
passa devant le grand café, sur .le boulevard. U resta inomobile 
d'admiration ; il avait beau lire le mot café, écrit en gros ca- 
ractères au-dessus des deux immenses portes, il ne pouvait en 
croire ses yeux. U fit effort sur sa timidité ; il osa entrer, et se 
trouva dans une salle longue de trei^te ou quarante pas, et 
dont le plafond était élevé de vingt pieds au moins. Ce jour-là, 
tout était enchantement pour lui. 

Deux parties de billard étaient en train. Les garçons criaient 
les points ; les joueurs couraient autour des billards encombrés 
de spectateurs. Des flots de fumée de tabac s'échappant de la 
bouche de tous, les enveloppaient à'un nuage bleui La haute 
stature de ces hommes, leurs épaules arrondies, leur démarche 
lourde, leurs énormes favoris, les longues redingotes qui les 
couvraient, tout attirait l'attention de Julien. Ces nobles en- 
fants de l'antique Bisontium ne parlaient qu'en criant ; ils se 
donnaieutles airs de guerriers terribles. Julien admirait immo- 
bile ; il songeait à l'immensité et à la magnificence d'une grande 
capitale telle que Besançon. U ne se sentait nullement le cou- 
rage de demander une tasse de café à un de ces messieurs^ au 
regard hautain, qui criaient les points du billard. 

Mais la demoi^lle du comptoir avait remarqué la charmante 



LE ROUGE ET LE NOIR. 46i 

figure de ce jeune bourgois de campagne, qui, an'êté à trois 
pieds du poêle, et son petit paquet sous le bras, considérait le 
buste du roi, en beau plâtre blanc. Cette demoiselle, grande . 
Franc-Comtoise, fort bien faite, et mise coilïme il le faut pour 
faire valoir un café, avait déjà dit deux fois, d'une petite voix 
qui chercbait à n'être entendue que de Julien : Monsieur I mon- 
sieur I^JuiJen rencontra de grands yeux bleus fort tendres, et 
vit que c'était à lui qu'on parlait. 

11 s'approcha vivement du comptoir et delà jolie fiUe, conmie 
il eut marché à l'ennemi. Dans ce grand mouvement, son pa- 
quet tomba. 

Quelle pitié notre provincial ne va-t-il pas inspirer aux jeu- 
nes lycéens de Paris, qui, à quinze ans, savent déjà entrer dans 
un café d'un air si distingué ? Mais ces enfants, si bien stylés à 
quinze ans, à dix-huit tournent au commun, La timidité pas- 
sionnée que Ton rencontre en province, se surmonte quelque- 
fois, et alors elle enseigne à vouloir. En s'approchant de cette 
jeune fille si belle, qui daignait lui adresser la parole, il faut 
que je lui dise la vérité, pensa Julien, qui devenait courageux 
à force de tûnidité vamcue. 

— Madame, je viens pour la première fois de ma vie à Be- 
sançon ; je voudrais bien avoir, en payant, un pain et ime tasse 
de café. 

La demoiselle sourit un peu et puis, rougit ; elle craignait, 
pour ce joli jeime homme, l'attention ironique et les plaisante- 
ries des joueurs de billard. 11 serait effrayé et ne reparaîtrait 
plus. 

— Placez-vous ici, près de moi, dit-elle en lui montrantune 
table de marbre, presque tout à fait cachée par l'énorme comp- 
toir d'acajou qui s'avance dans la salle. 

La demoiselle se pencha en dehors du comptoir, ce qui lui 
donna l'occasion de déployer une taille superbe. Julien la re- 
marqua; toutes ses idées changèrent. La belle demoiselle ve- 
nait de placer devant lui une tasse, du sucre et un petit pain. 
Elle hésitait à appeler un garçon pour avoir du café, compre- 
nant bien qu'à l'arrivée de ce garçon, son tête à tête avec Julien 
allait finir. 



m CEUVRES DE STENDHAL. 

Julien, pen$if> comparait cette beauté blonde et gaie à cer- 
tains souvenirs qui l'agitaient souvent. L'idée de la passion dont 
il avait été Tobjet^ lui ôta presque toute sa timidité. La belle 
demoiselle n'avait qu'un ipstant ; elle lut dans les regards de 
' Julien. 

— Cette fumée de pipe vous fait tousser, venez déjeuner 
demain avant huit heures du matin ; alor?» je suis presque 
seule. 

•<- Quel est votre nom ? dit lulieu» avec le sourire caressant 
delà timidité heui*euse, 

— Amanda Binet. 

— Permettez-vous que je vous envoiej dans une beara, un 
' petit paquet gros comme celui-ci ? 

La belle Amanda réfléchit un peu* 

-^ Je suis surveillée ; ce que vous m^ demandes peut me 
compromettre ; cependant^ je m'en vais écrire mon adresse 
sur une carle^ que vous placerez sur votre p^tqDet, Envoyex-le 
moi hardiment. 

— Je m'appelle Julien Sorel, dit le jeuqe homme ; je n'ai ni 
parents^ ni connaissances, à Besançon» 

— Ah ! je comprends^ dit^Ue avec joie, vous venex pour 
l'École de droit ? 

— Hélas I non, répondit Julien ; on m'envoie au séminaire. 

Le découragement le plus complet éteignit les traits d' Aman- 
da ; elle appela un gai^on : elle avail du courage maintenant. 
Le garçon versa du café à Julien^ sapsle regarder. 

Amanda recevait de l'argent au comptoir ; Julien était fier 
d'avoir osé parler : on se disputa h Tun des billards. Les cris et 
les démentis des joueurs, retentissant dans cet te salle innnense, 
faisaient un tapage qui étonnait Jialien, An^anda était rêveuse 
et baissait les yeux. 

— Si vous voulez^ mademoiselle^ lui dit>i) tout h ^oup avec 
assm'ance, je dirai que je suis votre cousin ? 

Ce petit air d'autorité plut à Amanda* Ce n'est pas un 
homme derien^ pen.sa-t-elle. Elle lui dit fort n% sans le re« 
garder^ car son œil était occupé à voir si quelqu'un s'appfo* 
chait du comptoir : 



LE ROUGE ET LE NOIR. I6a 

— Moi, Je suis de GenUs, jfimàa Dijon ; 41ie04SB y(m êlos 
aussi de Genlis, et cousin de ma mère* 

— Je n'y manquerai pas, 

-^ Tous les jeudis, à cinq bewm, en été, MM. les sémina- 
ristes passent ici devant le café, 

■— Si vous pensez à moi, qumi je paswiai, tyoi «a bon* 
qnet de violettes à la maio. ' 

Amanda le regarda d'un air étonné ; ce rëgaid changea le 
courage de Julien eu témérHé i cependant U rougit beaucoup 
en lui disant : 

— Je seqs que je tous aime* da V^imoar le plitf violent* 

— Parlez donc plus bas, ïm d^\rH\t iFun air eHraié. 
Julien songeait à se rapfieler i«38 phrases d'un volume dépa- 
reillé de la Nouvelle Béio\iÊ$9 qU^ avait trouvé à Vergy. Sa 

, mémoire le servit bien ; depuis dix minutes, il récitait la Nou- 
velle Bèkase k mademoiselle Amanda^ ravie ; il étaU heureux 
de sa bravoure^ quand tou|à coup j a belle Frant-Comioise prit 
un air glacial. Un de ses amants paraissait à la porte du café. 

]] s*approcha du comptoir, en sifflant et mai^bant 4ef épau- 
les ; il regarda Julien. A rin^tant, l'imagination de celui-ci, 
toujours dans les extrêmes, no fut remplie que d'ide'es de duel. 
U pâlit beaucoup, éloignât sa tasse> piit une mine assurée, et 
regarda son rival fort attomivpmebt. Comme ce rival baissait 
la tête en se versant familièremeat un verre d'eau-de-vie sur 
le comptoir, d'un regard Amanda ordonna à Jiilien de baisser 
Jes yeux. U obéit, et, pendant deux minutes, se tint immobile 
à sa place, pâle, résolu et ne songeant qu'à ce qui allait arri- 
ver ; il était vraiment bien en cdt instant. Iib rival avait été 
étonné des yeux de Julien ; son vene d^au-de-vie avalé d'un 
trait, il dit un mot à Amanda, plaça ses deux màius dans les 
poches de sa grosse redingote, e,i s'approcha d'un billard en 
sifflant et regardant Julien. Celui-ci se leva transporté de co- 
lère ; mais il ne savait comment s'^ prendre pom* être insolent. 
Il posa son petit paquet, et, de l'air le plus dandinant qu'il put^ 
marcha vers le billard. 

En vain la prudence lui cUsait : Hais avec up duel dàs Tarri- 
rivée & Besançon, la carrière ecclésiastique est perdue. ^ 



164 OEUVRES DE STENDHAL. 

— Qulmporte, il ne sera pas dit que je manque un insolent. 
Amanda vit son ooqrage ; il faisait un joli contraste avec la 

naïveté de ses manières ; en un instant^ elle le préféra au 
grand jeune homme en redingote. Elle se leva, et, tout en 
ayant Tair de suivre de Tœil quelqu'un qui passait dans la rue, 
eue vint se placer rapidement entre lui el le billard : 

■— Gardez-vous de regarder dô travers ce monsieur, c'est 
mon beau-frère. 

— O^e m'importe ? il m*a regardé. 

— Voulez-vous me rendie malheureuse ? Sans doute, il vous 
a' regardé, peut-être même il va venir tous parler. Je Jui ai 
dit que vous étiez un parent d^ ma mère, et que tous arriviez 
deGenlis. LuiestFranc-Goàitôis et n'a jamais dépassé Dôle, sur 
la route de Bourgogne ; ^si dites ce que vous voudrez, ne 
craignez rien. 

Julien hésitait encore ; efle ajouta bien vite, son imagination 
de dame de comptoir lui fournissant des mensonges en abon- 
dance : 

— Sans doute il vous a regardé, mais c'est au moment où 
il me demandait qui vous êles ; c'est un homme qui est ma^ 
nant avec tout le monde, il n'a pas voulu vous insvdter. 

L'œil de Julien suivait le prétendu beau-frère ; il le vit acbe* 
ter un numéroàla poule que l'on jouait au plus éloigné des deux 
billards. Julien entendit sa grosse voix qui criait, d'un ton me- 
naçant : Je prends à faire. Il passa vivement devant mademoi- 
selle Amanda^ et ût un pas vers le billard. Amanda le saisit 
par le bras : 

— Venez me payer d'abord, lui dit-elle. 

G'est juste, pensa Julien : eUe a peur que je ne sorte sans 
payer. Amanda était aussi agitée que lui et fort rouge ; eile lui 
rendit de la monnaie le plus lentement qu'elle- put, tout en lui 
répétant à voix basse : 

— Sortez à l'instant du café, ou je ne vous aime plus ; et ce- 
pendant je vous aime bien. 

Julien sortit, en effet, mais lentement. N'est-il pas de mon 
devoir, se répétait-il, d'aller regarder à mon tour ce grossier 
personnage? Gette incertitude le retint une heure, sur le bou~ 



JLE ROUGE ET LE NOIR. 163 

lovard, devant le café ; W regardait si son homme sortait. Il ne 
parut pas^ et Julien s^éloigna. 

Il n^ëtait à Besançon que depuis quelques heures^ et déjà il 
avait conquis un remords'. Le vieux chinirgien-major lui avait 
donné autrefois, malgré sa goutte^ quelques leçons d^escrime; 
telle était toute la science que Julien trouvait au service de sa 
colère. Mais cet embarras n^eût rien été s'il eût su comment se 
fâcher autrement qu'ei) donnant un soufflet^ et^ si Ton en ve- 
nait aux coups de poings son rival^ homme énorme^ l'eût 
battu et puis planté là. 

Pour un pauvre diable comme moi^ se dit Julien^ sans pro- 
tecteurs et sans argent^ il n'y aura pas grande différence entre 
un séminaire et une prison ; il faut que dépose mes habits bour- 
geois dans quelque auberge^ où je reprendrai mon habit noir. 
Si jamais je parviens à sortir du séminaire pour quelques heu- 
res, je pourrai fort bien, avec mes habits bourgeois, revoir ma* 
demoiseUe Amanda. Ce raisonnement était beau; mais Julien, 
passant devant toutes les aubei^es, n'osait entrer dans aucune. 

Enfin, comme il repassait devant Thôtel des Ambassadeurs, 
ses yeux inquiets rencontrèrent ceux d'une grosse femme, en- 
core assez jeune, haute en couleur, à Tair heureux et gai. U 
s'approcha d'elle et lui raconta son histoire. 

— Certainement, mon joli petit abbé, lui dit l'hôtesse des 
Ambassadeurs, je vous garderai vos habits bourgeois et même 
les ferai épousseler souvent. De ce temps-ci, il ne fait pas bon 
laisser un habit de drap sans le toucher. Elle prit une clef et 
le conduisit elle-même dans une chambre, en lui reconouuan- 
dant d'écrire la note de ce qu'il laissait. 

— Bon Dieu ! que vous avez bonne mine comme ça M. Tabbé 
Sorei, lui dit la grosse femme, quand il descendit à la cuisine! 
je m'en vais vous faire servir un bon dîner ; et, ajouta-t-elle à 
voix basse, il ne vous coûtera que vingt sous, au heu de cin- 
quante que tout le monde paye ; car il faut bien ménager vo- 
ti'e petit boursicot. 

— J'ai dix louis, répliqua Julien avec une ceilaine fierté. 

— Ab ! bon Dieu, répondit labonne hôtesse alarmée, ne parlez 
pas si haut ; il y a bien des mauvais sujets dans Besançon. On 



166 OEUVRES DE STENDHAL» . 

vous voléfft ot^ en moins de rien« Surtout n'entres jamais 
dans les cafés^ ils sont remplis de mauvais sujets^. 

— Vraiment ! dit Julien^ à qui ce mot donnait à penser. 

— Ne venee jamais que chez moi, je vous ferai du café. 
Rapt>eleft-vou9 que vous trouverez toujours ici une amie et un 
bon dîner à vingt sous ; c'est parler ça, j'espère. Allez vous 
mettre à table, je vais vous servii* moi-même. 

•^ Je ne saurais manger, lui dit Julien, je suis trop^'ému, je 
vais entrer au séminaire en sortant de chez vous. La bonne 
femme ne le laissa partir qu'après avoir empli se» poches de 
provisions. Enfin Julien s'achemina verë le lieu terrible ; l'hô- 
tesse, de dessus sa porte, lui en indiquait la route. 



XXV 



Trais ceittronte-sii dtnen k 83 centimes 

trois cent trente-six soupers k 38 centimes, 
du chocolat à qui de droit; combien y 2-t-il 
k gagner sur la wunission? 

Le VAitiiOD de Besançon* 



Il vit de lohi la crobt de fer doré sur la patie ;. il approcha 
lentement ; ses jambes semblaient se dérober si3us lui. Voilà 
donc cet enfer sur la teiTe, dont je ne pourrai sortir ! Enfin il 
se décida à sonner. Le' bruit de la cloche retentit comme dans 
un lieu solitaire. Au bout de dix minutes^ un homme pâle, vêtu 
de noir, vint lui ouvrir. Julien le regarda et aussitôt baissa les 
yeux. Ce portier avait une physionomie singulière. La pupille 
saillante et verte de ses yeux s'an'ohdissait comme celle d'un 
chat ; les contours immobiles de ses paupières annonçaient 
l'impossibilité de toute sympathie ; ses lèvres minces se déve- 
loppaient en demi-cercle sur des dents qui avançaient. Cepen- 
dant celle physionomie ne montrait pas le crime, mais plutôt 
celle insensibilité p.irfaile qui inspire bien plus de terreur à la 
jeunesse. Le seul sentiment que le regard rapide d"è Julien put 



à 



I 

; L^ aauGË et le noih. ii$7 

devkier siu* eette leDgue figoi^ de détot fut un mépris pro- 
fond pour tout c6 dont on voudrait lui parler^ et qui ne serait 
pasTintérêt duciei. 

Juiien reieya les yeux avec effort^ et d'une roix que le batte* 
meut de cœur rendait tren^lante^ il expliqua qu'il désirait par* 
1er à M. Plrard, lé directeur du séminaire. Sans dire une pa« 
role^ l'homme noir lui fit signe de le suiyre. Us montèrent deut 
étages par un large escalier à rampe de bois^ dont les marches 
déjetées pendiaient tout à fait du côté opposé au mur^ et sem* 
blaient prêtes à tomber. Une petite porte^ surmontée d'une 
grande croix de draetière en bois blanc peint en noir^ fut ou* 
verte avec difficulté^ et le portier le fit entrer dans une cham* 
bre sombre et basse^ dont les murs blanchis à la chaux étaient 
garnis de deux grands tableaux noircis par le temps. Là^ Julien 
fut laissé seul ; il était atterré, son cœur battait violemment; itf 
eût été heureux d'oser pleurer. Un silence de mort régnait 
dans toute la maison. 

Au bout d'un quart d'heure^ qui lui parut une journée, le 
portier à figure èinistre reparut sur le pas d'une porte à l'au- 
tre extrémité de la chambre, et, sans daigner parler, lui fit signe 
d'avancer. 11 entiu dans une pièce encore plus grande que la 
première et fort mal éclairée. Les murs aussi étaient blanchis ; 
mais il n'y avait paa de meubles. Seulement dans un coin près 
de la porte, Julien vit en passant un lit de bois blanc, deux 
chaises de paille, et un petit fauteuil en planches de sapin sans 
coussin. À l'autre extrémité de la chancre, près d'une petite 
fenêtre, à vitrei^ jaunies, garme de vases de fieur s tenus sale- 
ment, il aperçut un homme assis devant une table, et couvert 
d'une soutane délabrée; il .avait l'air en colère, et prenait l'un 
après l'autre une foule de petits carrés de papier qu'il ran- 
geait sur sa table, après y avoir écrit quelques mots. 11 ne s'an* 
perceTait pas de la présence de Julien. Celui-ci était immobile, 
debout vers le milieu de là chambre, là où l'avait laissé le por- 
tier, qui était ressorti en fermant la porte. 

Dix minutes se passèrent ainsi ; l'homme mal vêtu écrivait 
toujoura. L'émotion et la terreur de Julien étaient telles, qu'il 
l>ii semblait lèti'e sur le point de tomber. Un philosophe eût 



168 OEUVRES DE STENDHAL. 

dit, peut-être en se trompant : C'est la violente impression du 
laid sur une âme faite poiir aimer ce qui est beau. 

L'homme qui écrivait leva la tête ; Julien ne s'en aperçut 
qu'au bout d'un moment, et même, après Vavoir vu, il restait 
encore immobile comme frappé à mort par le regard terrible 
dont il était Tobjet. Les yeux troublés de Julien distinguaient à 
peine une figure longue et toute couverte de tacties rouges, 
excepté sur le front, qui laissait voir une pâleur mortelle. En- 
tre ces joues rouges et ce front blanc, brillaient deux petits 
yeux noirs faits pour effrayer le plus brave. Les vastes contours 
de ce front étaient marqués par des cheveux épais, plats et 
d'un noir dé jais. 

— Vouiez- vous approcher, oui ou non?.dit enfin cet homme 
avec impatience. 

^ Julien s'avança d'un pas mal assuré, et enfin, prêt à tomber 
et pâle, comme de sa vie il ne Favait été ; il s'arrêta à trois pas 
de la petite table de bois blanc couverte de carrés de pa^er. 

— Plus près, dit l'homme. 

Julien s'avança encore en étendant la main, comme cher- 
chant à s'appuyer sur quelque chose. 

— Votre nom ? 

— Julien Sorel. 

— Vous avez bien tardé, lui dit-on, en attachant de nouveau 
sur lui un œil terrible. 

Julien ne put supporter ce regard ; étendant la main comme 
pour se soutenir, il tomba tout de son long sur le plancher. 

L'homme sonna. Julien n'avait perdu que l'usage des yeux 
et la force de se mouvoir; il entendit des pas qui s'appn^ 
chaient. 

On le releva, on le plaça sur le petit fauteuil de bois blanc. 
U entendit l'homme terrible qui disait au portier : 

— 11 tombe du haut mal apparemment, il ne manquait plus 
que ça. 

Quand Julien put ouvrir les yeux, l'homme à la figure rouge 
continuait à écrire ; le portier avait disparu. U faut avoir du 
couiàge, se dit notre héros, et surtout cacher 'ce que je sens : 
il éprouvait un violent mal de cœur ; s'il m'arrive un accident. 



LE ROUGE ET LE NOIR. . 169 

■ 

0ieu sait ce qu'on pensera de moi. Enfin Thomme cessa d'é* 
crire^ et regardant Julien de côté : 

— Étes-vous en état de me répondre ? 

— Oui, monsieur, dit Julien, d'une voix afiaiblie. 

— Ah ! c'est heureux. 

L'homme noir s'était levé à demi et cherchait avec impa- 
tience une lettre dans le tiroir de sa table de sapin qui s'ouvrit 
en criant. II la trouva, s'assit lentement, et regardant de nou- 
veau Julien, d'un air à lui arracher le peu de vie qui lui restait : 

— Vous m'êtes reconunandé par M. Chélan, c'était le meil- 
leur curé du diocèse, honune vertueux s'il en fût, et mon ami 
depuis trente ans. 

— Ah I c'est à Pirard que j'ai l'honneur de parler, dit Ju- 
lien d'une voix mourante. 

— Apparemment, répliqua le directeur du séminaire, en le 
regardant avec humeur. 

11 y eut un redoublement d*éclat dans ses petits yeux, suivi 
d'un mouvement involontaire des muscles des coins de la bou- 
che. C'était la physionomie du tigre goûtant par avance le 
plaisir de dévorer sa proie. 

— La lettre de Chélan est courte, dit-il, comme se parlant à 
lui-même. Intelligenti pauca ; parle temps qui court, on ne 
saurait écrire trop peu. 11 lut haut : 

« Je' vous adresse Julien Sorel, de cette paroisse, que J^ai 
» baptisé il y aura bientôt vingt ans; fils d'un charpentier ri- 
» che, mais qui ne lui donne rien. Julien sera un ouvrier re- 
» marquabie dans la vigne du Seigneur. La mémoire, l'intelli- 
» gence ne manquent point, il y a de la réflexion. Sa vocation 
» sera-t-elle durable ? est-elle sincère ? » 

— Sincère ! répéta l'abbé Pirard d'un air étonné, et en re- 
gardant Juhen ; mais déjà le regard de l'abbé était moins dé- 
nué de toute humanité ; sincère ! répéta-t-ilen baissant la voix 
et reprenant sa lecture : 

a Je vous demande pour Julien Sorel une bourse; il laméri- 
» tera en subissant les examens nécessaires. Je lui. ai montré 
» un peu de théologie, de cette ancienne et bonne théologie 
» des Bossuet, des Amault, des Fleury. Si ce sujet ne vous 

iO 



170 ŒUVIIëB de STENDHAL. 

V contléiil pùêf refiToyes-le-ntoi ; le âirecteur dd éëpdt dô 
» mendicité, que vous coiinaiâsess bien, lui otù^ huiicetilsfr&itcd 
» pour être précepteur de ses enfanii. *^ Mon intérieur est 
» tranquille^ grâce à Dieu* Je m'aceoutunie au cûnf têtribie. 
» Vale et me ama, » 

L^abbé PIrard, ralentissatit la voit coinnie il lisait lA signa- 
ture, prononça avec un soupir le mot Chélan. 

n est tranquille^ ditril ; en eflet^ sa veHo tnéHtâit eetté ré' 
compense | Dieu pui3se*t-ll me raccorder^ le cas échéant ! Il 
regarda le ciel et fit un signe de eroix. A la tue de ce signe 
saeré; Julien sentit diminuei' Thorreur pmfottde qui^ depuis 
son entrée dans cette maison^ Favait glacé. 

•— J'ai id trois cent tingt et un alplfsmts à l'état le ^m saint, 
dit enfin Tabbé Pirard, d'un ton de voix Sévère, mais non tôé* 
ckant; sept ou huit seulement me êodt teccnutaftâdés par des 
hommes tels que Tabbé Chélan ; ainsi parmi ïen irehê cent 
vingt et un^ vous aHet èU^le tieuvième* Mais ma piyHeetiêix li^est 
ni faveur, ni faildesse^ elle est redeubletnent de soitis et de 
sévérité eonttB les vices. Ailes fermet cette porte à clef. 

Julien fit un effort pour marcher et i^Ussit à iie pas tôiilher. 
Il remarqua qu'une petite fenêtre^ voislûe de la pmie d'etitrée, 
donnait sur la campagne. 11 regarda les arbres ; cette vue lui 
fit du bien, comme s'il eût apet^u d'anciens Atùls. 

^ Loqtmiittê linguam lâiiît&m ? (PafleiHrous latin^) hd dit 
l'abbé Pirard; comme It revenait. 

— Ita, patêt 9ptifnê {otû, mon excellesit père)^ répondit ivh 
Hen^ revenant un peu à lui. Certainement^ jamais homme au 
monde ne lui avait paru moins exceûent que M. Pirard^ depuis 
une demi-heure. 

L'entretien continua en latin. L^expressioti des yéui de Tabbé 
s^adoU€issait ; Julien reprenait quelque satig-froid. Que je suis 
faible^ pensa-t*il^ de m'en laisser imposer par ces apparences 
de vertu ! cet homme sera tout simplement un fripon comme 
M. Maslon ; et Julien s'applaudissait d'avoir caché presque tout 
son argent dans ses bottes* 

L'abbé Pirard examina Julien sur la théologie; il fut surpris 
de l'étendue de son savoir. Son étonnement augmenta quand il 



LIE ROUGE BT I^ NOIR, ' 471 

rinterrogea en paHicuUer sur ies gakites Écritures. Mafe quand 
il arriva aux quesiioas sur la doctrine des Pères, il s'apeiçut 
que Julien ignorait presque jusqu'aux noms de saint Jérôme, 
de saint Augustin ^ de saint Bonaventure , de saint Qa- 
sile, etc., etc. 

Au fait, pensa l'ahbé Pirard, voilà bien cette tendance fatale 
au protestantisme que j'ai toujours reprochée à Ghélan. Une 
connaissance approfondie et trop approndie des saintes Écri- 
tures. 

(Julien venait de lui parler, sans être interrogé à ce sujet, 
du temps véritable où avaient été écrits la Genèse, le Penla- 
teuque, etc.) 

A quoi mène ce raisonnement infini sur les saintes Écritures^ 
pensa l'abbé Pirard, si ce n'est è^Vexamen personnel, c'est-à-dire 
au plus affreux protestantisme ? Et à côté de cette science im- 
prudente, rien sur les Pères qui puisse compenser cette ten- 
dance. 

Mais Téton nement du directeur du séminaire n'eut plus de 
boraes, lorsqu'interrogeant Julien sur Tauteiité du pape, et 
s'attendant aux maximes de l'ancienne Église gallicane, le jeune 
bommelui récita tout le Untc de M. de Maistre. 

Singulier homme que ce Chélan, pensa l'abbé Pirard; lui 
a-t-il montré ce livre pour lui apprendre à s'en moquer? 

Ce fut en vain qu'il interrogea Julien pour tâcher de deviner 
s'il croyait sérieusement à la doctrine de M. de Maistre. Le 
î&une homme ne répondait qu'avee sa mémoire. De ce mo- 
ment, Julien fut réellement trèB-bien,'i] sentait qu'il était maî- 
tre de soi. Après un examen fort long, il lui sembla que la sé- 
vérité de M. Pirard envers lui n'était plus qu'affectée. En effet, 
nm les principes de gravité austère que, depuis quinze ans, il 
s^était imposés envers ses élères en théoh%ie, le directeur du 
séminaire eût embrassé Julien au nom de la logique, tant il 
tiYHivalt de clarté, de précision et de netteté dans ses réponses. 

Voilà un esprit hardi et sain, se disait-il, mais corpui dd>iie 
(le corps est faible.) 

— Tojnbçz-vous souvent ainsi? dit-U à. Juliea en français et 
en lui montrant du doigt le plancher. 



172 OEUVRES DE STENDHAL 

— C'est la première fois de ma vie ; la ûgure du portier m'a- 
vait glacé^ ajouta Julien en rougissant comme un enfant. 

L'abbé Pirard sourit presque. 

— Voilà reflet des vaines pompes du monde ; vous êtes ac- 
coutume apparemment à des visages riants, véritables théâtres 
de mensonge. La vérité est austère, monsieur. Mais notre tâ- 
che ici-bas n'est-elle pas austère aussi ? Il faudra veiller à ce 
que votre conscience se tienne en garde contre cette faiblesse : 
Trop de sensibilité aux vaines grâces de l'extérieur. 

Si vous ne m'étiez pas recommandé, dit l'abbé Pirard en re- 
prenant la langue latine avec un plaisir marqué, si vous ne 
m'étiez pas recommandé par un homme tel que l'abbé Chélan, 
je vous parlerais le vain langage de ce monde auquel il paraît 
que vous êtes trop accoutumé. La bourse entière que vous sol- 
licitez, vous dirais-je, est la chose du monde la plus difficile à 
obtenir. Mais l'abbé Ghélan a mérité bien peu, par cinquante- 
six ans de travaux apostoliques, s'il ne peut disposer d'une 
bourse au séminaire. 

Après ces mots, Tabbé Pirard recommanda à Julien de n'en- 
trer dans aucune société ou congrégation secrète sans son con- 
sentement. 

— Je vous en donne ma parole d'honneur, dit Julien avec 
l'épanouissement de cœur d'un honnête homme. 

Le directeur du séminaire sourit pour la première fois. 

— Ce mot n'est point de mise ici, lui dit-il, il rappelle trop 
le vain honneur des gens du monde qui les conduit à tant de 
fautes, et souvent à des crimes. Vous me devez l'obéissance en 
vertu du paragraphe dix-sept de la bulle Unam Eoclesiam de 
saint Pie V. Je suis^otre supérieur ecclésiastique. Dans cette 
maison, entendre, mon très-cher fils, c'est obéir. Combien avez- 
vous d'argent? 

Nous y voici, se dit Julien, c'était pour cela qu'était le très- 
cher fils. 

— Trente-cinq francs, mon père. 

— Écrivez soigneusement l'emploi de cet argent; vous aurez 
à m'en rendre compte. 



LE ROUGE ET LE NOIR. 173 

Cette pénible séance avait duré trois heures, Julien appela 
le portier. * 

— Allez installer Julien Sorel dans la cellule n® 1 03, dît Tabbé 
Pirard à cet homme. 

Par une gi^nde distinction, il accordait à Julien un logement 
séparé. 

— Portez-y sa malle, ajouta-t-il, 

Julien baissa les yeux et reconnut sa malle précisément en 
face de lui, il la regardait depuis trois heures, et ne l'avait pas 
reconnue. 

En arrivant au n® 103, c'était une petite chambrette de huit 
pieds en carré, au dernier étage de la maison, Julien remarqua 
qu'elle donnait sur les remparts, et par delà on apercevait la 
jolie plaine que le Doubs sépare de la ville. 

Quelle vue charmante! s'écria Julien; en se parlant ainsi il 
ne sentait pas ce qu'exprimaient ces mots. Les sensations si 
violentes qu'il avait éprouvées depuis le peu de temps qu'il était 
à Besançon, avaient entièrement épuisé ses forces. Il s'assit 
près de la fenêtre sur l'unique chaise de bois qui fût dans sa 
cellule, et tomba aussitôt dans un profond sommeil. Il n'enten- 
dit point la cloche du souper, ni celle du salut; on l'avait oublié. 

Quand les premiers rayons du soleil le réveillèrent le lende- 
main matin, il se trouva couché sur le plancher. 



XXVI 
lie Hoiicle, ou ce qui mimiiue au Rlclie» 

Je suis seul sur la terre, personne ne daigne 
penser à moi. Tous ceux que je vois faire.fortune 
ont une effronterie et une dureté de cœur que je 
ne me sens point. Ils me lialsscnt à cause de 
ma bonté facile. Àhl bientôt je mourrai, soit de 
faim, soit du malheur de voir les hommes si 
durs. 

YOCNG. 

11 se hâta de brosser son habit et de descendre, il était en re- 

40. 




ŒUVRES DE STENDHAl, 

tard. Ud sous-maître le gronda sévèrement; au lieu de cher- 
cher à se justifier, Julien croisa les bras sur sa poitrine : 

^Peeçavùpater optime ( J'ai péché, j'avpue ma faute| mon 
père), dit-il d^m air contrit. 

Ce début eut un grand succès. Les gens adroits paroû }es 
séminaristes virent qu'ils avaient affaire à un homme qm n'en 
était pas aux éléments du métier. L'heure de la récréation ar- 
riva, Ji^lien se vit Tobjet de la curiosité générale. Mais on ne 
trouva chez lui que réserve et silence. Suivant les maximes 
qu^il s'était faites^ il considéra ses trois cent vingt et un cama- 
rades comme des ennemiis ; le plus dangereux de tous à ses yeux 
était Tabbé Pirard. 

Peu de joui*s après, Julien eut à choisir un confesseur^ op lui 
présenta une liste. 

Eh ! bon Pieu ! pour qui me prend-on? se dit- il; croit-on que 
je ne comprenne pas ce quep(irler veut dire? et Q choisit l'abbé 
Pirard. 

Sans qu'il s'en doutât^ cette démarche était décisive. Un pe- 
tit séminariste tout jeune, natif de Verrières, et qui, dès le 
premier jour, s'était déclaré son ami, lui apprit que s'il eût chol- 
. si M» Castanède, le sous-directeur du séminaire, il eût peut-être 
agi avec plus de prudence. 

— L'abbé Castanède est Vennemi de M. Pirard qu'on soup- 
çonne de jansénisme , ajouta le petit séminariste en se pen- 
chant vers son oreille. 

Toutes les premières démarches de notre héros qui se croyait 
si prudent, furent comme le choix d'un confesseur, des étour- 
deries. Égaré par toute la présomption d'un homme à imagi- 
nation, il pi*enait ses intentions pour des faits, et se croyait un 
hypocrite consommé. Sa folie allait jusqu'à se reprocher ses 
succès dans cet art de la faiblesse. 

Hélas 1 c'est ma seule arme ! à une autre époque, se disait-il, 
c'est par des actions parlantes en face de l'ennemi que j'aurais 
gagné mon pain. 

Julien, satisfait de sa conduite, regardait autour de lui ; il 
trouvait partout l'apparence de la vertu la plus pure. 

Huit ou dix séminaristes vivaient en odeur de sainteté^ et 



LE BOUGE ET LE NOIR, 475 

avaient des visions comme sainte Thérèse et saipt François^ 
lorsqu'il reçut les stigmates sur le mont Vernia, dans TApennin. 
U^is c'était un grand secret, leurs amis le cachaient. Ces pau- 
vres jeunes gens h visions étaient presque toujours à rinfirrae- 
rie. Une ceptaine d'autres réunissaient à une foi robuste une 
infatigable application. Us Iravaillaient au point de se rendre 
malades^ m^is ^ans appi'endre grapd'chose. Deux ou trois se 
distinguaient par un talent réel, et, entre autres, un nommé 
Chanel; m^s Julien se sentait de Féloignement pour eu:^, et 
eux pour lui. 

La reste des trois cent vingt et un séminaristes ne se compo- 
sait que d'êtres grossiers qui n'étaient pas bien sûrs de com- 
prendre les mots latins qu'ils répétaient tout le long de la 
j^- journée. Presque tous étaient des ûls de paysans, et ils aimaient 
mieux gagner leur pain en récitant quelqu^es mots latins qu'en 
piochant la terre. C'est d'après cette observation que, dès les 
pren^iers jours> Julien se promit de prompts succès. Dans tout 
service, il faut des gens intelligents, car enfin il y a un tra- 
vail k fai?*e> se disait-il. Sous Napoléon, j'eusse été sergent ; 
parmi ces fi4tiu*s curés, je serai grand vicaire. 

Tous ces pauvres diables, ajoutait-il, manouvriers dès l'en- 
fance, ont vécu, jusqu'à leur arrivée ici, de lait caillé et de pain 
noir, D^ns leurs chaumières, ils ne mangeaient de la viande 
(fae cinq qh six fois par an. Semblables aux soldats romains 
<jui trouvaient la guerre un temps de repos, ces grossiers 
paysans sont enchantés des délices du séminaire. 

Julien ne lisait jamais dans leur œil mor):ie que le besoin 
physique 3atisfait après 1q dîner, et le plaisir physique attendu 
avant le repas. Tels étaient les gens au milieu desquels il fal- 
lait se distinguer; mais ce que Julien ne savait pas, ce qu'on 
se gardait de Iqi dire, c'est que, être premier dans les diflé- 
Teuis cours de dogme, d'histoire ecclésiastique, etc., etc., que l'on 
suit au sémînj^ire, n'était à leurs yeux qu'un péché splendide. 
Depuis YoUaii'e, depnis le gouvernement des deux Chambres, 
qui n'est a-u fond que méfiance et examen persoimel, et donne 
à l'esprit des peuples cette mauvaise habitude de se méfier, 
l'Église de France semble avoir compris que les livres sont ses 



176 OEUVRES DE STENDHAL. 

vrais ennemis. C'est la soumission de cœur qui est tout à ses 
yeux. Réussir dans les études, même sacrées, lui est suspect, 
et à bon droit. Qui empêchera l'homme supérieur de passer 
de l'autre côté comme Sièyes ou Grégoire ! l'Église tremblante 
s'attache au pape comme à la seule chance de salut. Le pape 
seul peut essayer de paralyser l'examen personnel, et, par les 
pieuses pompes des cérémonies de sa cour, faire impression 
sur l'esprit ennuyé et malade des gens du monde. 

Julien, pénétrant à demi ces diverses vérités, que cependant 
toutes les paroles prononcées dans un séminaire tendent à dé- 
mentir, tombait dans une mélancolie profonde. Il travaillait 
beaucoup, et réussissait rapidement à apprendre des choses 
très-utiles à un prêtre, très-fausses à ses yeux, et auxquelles 
il ne mettait aucun intérêt. 11 croyait n'avoir rien autre chose à 
faire. 

Suis-je. donc oublié de toute la terre, pçnsait-il? Il ne savait 
pas que M. Pirard avait reçu et jeté au feu quelques lettres 
timbrées de Dijon, et où, malgré les formes du style le plus 
convenable, perçait la passion la plus vive. De grands remords 
semblaient combattre cet amour. Tant mieux, pensait l'abbé 
Pirard, ce n'est pas du moins une femme impie que ce jeune 
homme a aimée. 

Un jour, l'abbé Pirard ouvrit une lettre qui semblait à demi 
effacée par les larmes, c'était un étemel adieu. Enfin, disait-oa 
à Julien, le ciel m'a fait la grâce de haïr, non l'auteur de ma 
faute, il sera toujours ce que j'aurai de plus cher au monde^ 
mais ma faute en elle-même. Le sacrifice est fait, mon ami. 
Ce n'est pas sans larmes, comme vous voyez. Le salut des êtres 
auxquels je me dois, et que vous avez tant aimés, l'emporte. 
Un Dieu juste, mais terrible, ne pourra plus se venger sur eux 
des crimes de lem* mère. Adieu, Julien, soyez juste envers les 
hommes. 

Cette fin de lettre était presque absolument illisible. On don- 
nait une adresse à Dijon, et cependant on espérait que jamais 
Julien ne répondrait, ou que du moins il se servirait de pa- 
roles qu'une femme revenue à la vertu pourrait entendre sans 
rougir. 



LE ROUGE ET LE NOIR.. ill 

La mélancolie de Julien, aidée par la médiocre nourritm-e 
que fournissait au séminaire Fentrepreneur des dîners à 83 cen- 
times, commençait à influer sur sa santé, lorsqu'un matin Fou- 
qué parut tout à coup dans sa chambre, 

— Enfin j'ai pu entrer. Je suis venu cinq fois à Besançon, 
sans reproche, pour te voir. Toujours visage de bois. J'ai aposté 
quelqu'un à la porte du séminaire; pourquoi diable est-ce que 
tu ne sors jamais? 

— C'est une épreuve que je me suis imposée. 

— Je te trouve bien changé. Enfin je te revois. Deux beaux 
écus de cinq francs viennent de m'apprendre que je n'étais 
qu'un sot de ne pas les avoir offerts dès le premier voyage. 

La conversation fut infinie entre Les deux amis. Julien chan- 
gea de couleur, lorsque Fouqué lui dit : 

— A propos, sais-tu? la mère de tes élèves est tombée dan 
la plus haute dévotion. 

Et il pariait de cet air dégagé qui fait une si singulière im- 
pression sur l'âme passionnée de laquelle on bouleverse, sans 
s^en douter, les plus chérs intérêts. 

— Oui, mon ami, dans la dévotion la plus exaltée. On dit 
qu'eue fait des pèlerinages. Mais, à la honte étemelle de Fabbé 
Maslon, qui a espionné si longtemps ce pauvre M. Ghélan, ma- 
dame de Rénal n'a pas voulu de hn. Elle va se confesser à 
DijoD ou à Besançon. 

— Elle vient à Besançon! dit Julien, le front couvert de rou- 
geur. 

— Assez souvent, répondit Fouqué d^m air interrogatif. 

— As-tu des Constitutionnels sur toi? 

— Que dis-tu? répliqua Fouqué. 

— Je demande si tu as des Constitutionnels ? reprit Julien, 
du ton de voix le plus ti^anquille. Ils se vendent trente sous le 
numéro ici. 

— Quoi ! même au séminaire, des libéraux! s'écria Fouqué. 
Pauvre France I ajouta-t-il, en prenant la voix hypocrite et le 
ton doux de l'abbé Maslon. 

Cette visite eût fait une profonde impression sur notre héros, 
si dès le lendemain, un mot que lui adressa ce petit sémlna- 



4 

\ 



478 CEUVRKS DE STENDHAL. 

riste de Verrières, qui lui semblait si enfant, ne lui eût fait faire 
une importante découverte. Depuis tju'il était au séminaire^ I4 
conduite d^ Julien n'avait été qu'une suite de fausser démitr-* 
ches. Il se moqua de lui-mâme ^yca amertume. 

A la mérité, les actions impeitantes de ^ vie étaient savam- 
ment conduites; mais il ne soignait pas les détails, et tes ha- 
biles au séminaire ne regardent qu'au:s détails. Aussi, passait^* 
il déjà parmi ses camarades pour un esprit fort, U ^^ait été 
trabi par une foule de petites actions. 

A leurs jeux, il était ccHivaincu de ce vice énorme, il pen- 
mitj il jugeait par lui-même^ au lieu de giii\Te aveuglémeot 
rautorité et l'exemple. L*abbé Pirard ne lui avait été d'aucun 
secours; il ne lui avait pas adressé une seule fois la parole 
hors du tribunal de la pénitencei où encore il écoutait plus 
qu'il ne parlait. U ep eut été bien autrement s'il eût çhoisU'&bbé 

Castanède. 

Du moment que Julien se fut aperçu de sa folie, il ne «-e»- 
»uya pins. U voulut connaître toute l'étendue du mal, et, k cet 
effet, sortit un peu de ce sUence hautain et obstiné avec lequel 
il repoussât ses camarades. Ce fut alors qu'on se vengea de 
lui. Ses avances furent accueillies par un mépris qui alla jus- 
qu'à h dérision. Il reconnut que, depuis son entrée au séminaire^ 
il n'y avait pas eu une heure, surtout pendant les récréations, 
qui n'eût porté conséquence pour ou contre lui, qui n'eût a^lg- 
mente le nombre de ses ennemis, ou ne lui eût concilié la bien- 
veillance de quelque séminarîste sincèrement vertueux ou un 
peu moins grossier que les autres, Le mal à réparer était im- 
mense, la tâche fort diflicile. Désoru^is l'attention de Julien fut 
sans cesse sur ses gardes ; il s'agissait de se dessiner un carac- 
tère tout nouveau. 

Les mouvements de ses yeuX| par exemple, lui donnèrent 
beaucoup de peine. Ce n'est pas sans raison qu'en ces lieux-là 
on les porte baissés. Quelle n'était pas ma présomption à Ver- 
rières, se disait Julien, je croyais vivre; je me préparais seu- 
lement à la vie, me voici enfin dans le mondei tel que je le 

\ trouverai jusqu'à la fin de mon rôle, entouré de vrai» ennemis. 

\ Quelle immense difficulté, ajoutait-il, que cette hypocrisie de 



LE ROUGÉ ET LE NOIR. 479 

chaque minute; c'est à faire pâlir les travaux d*Hercule. L'Her- 
cule des temps modernes, c'est Sixte-Quint trompant quinze an- 
nées de suite, par sa modestie, quarante cardinaux qui Pavaient 
vu Tlf et hautain pendant toute sa jeunesse. 

La science n'est donc rien Ici ! se disait-il avec dépit; les pro- 
grès dans le dogme, dans Phîstoire sacrée, etc., ne comptent 
qu'en apparence. Tout ce qu^on dit à ce sujet est destiné à 
faire tomber dans le plége les fous tels que moî. Hélas ! mon 
seul mérite consistait dans mes progrès rapides, dans ma façon 
de saisir ces balivernes. Est-ce qu'au fond ils les estimeraient 
à leur traie valeitt-f les jugent-ils comme taoil Et j'avais la 
sottise d'en être fier! Ces premières places que j'obtiens tou- 
jours n'ont servi qu'à tne donner des ennemis acharnés. Chazel^ 
qui a plus de sdence que moi, jette toujours dans ses compo- 
sitions quelque balourdise qui le fait reléguer à la cinquantième 
place; s'il obtient la première, c'est par distraction. Ah! qu'un 
mot, un seul mot de M. Pifàrd m'eût été utile t 

Du moment que Julien fut détrompé, les longs exercices de 
piété ascétique, tels que le chapelet cinq fois la semaine, les 
cantiques ail Sacré-Cdjur, etc., etc., qui lui semblaient si mor- 
tellement ennuyeux, devini^nt ses moments d'action les plus 
intéressants. En réfléchissant sévèrement sur lui-même, et 
cherchant surtout â ne pas s'exagérer ses moyens, Julien n'as- 
pira pas d'emblée, comme les séminaristes qui servaient de 
modèles aux autres, à faire à chaque instant des actions signi- 
ficatives^ c'est-à-dire prouvant un genre de perfection chré^ 
tienne. Au séminaire, il est une façon de manger un œuf à la 
coque, qui annonce les progrès faits dans la vie dévote. 

Le lecteur, qui sourit peut-être, daignerait-il se souvenir de 
toutes les fautes que fit, en mangeant un œuf, l'abbé DeliUe 
invité à déjeuner chez une grande dame de la cour de 
Louis XVI. 

Julien chercha d'abord è arriver au non cu/po, c^est Téiat du 
jeune séminariste dont la démarche, dont la façon de mou\oir 
les bras, les yeux, etc., n'indiquent à la vérité rien de mondain^ 
mais ne montrent pas encore l'être absorbé par l'idée de l'autre 
vie et le pur néant de celle-ci. 



480 OEUVRES DE STENDHAL. 

Sans cesse Julien trouvait écrit au chai^boé^ sur les murs des 
corridors, des phrases telles que celle-ci : Qu'est-ce que 
soixante ans d'épreuves, mis en balance avec une éternité de 
délices ou une éternité d'huile bouillante en enfer ! Il ne les 
méprisa plus; il comprit qu^il fallait les avoir sans cesse de- 
vant les yeux. Que ferai-je toute ma vie ? se disait-il; je ven- 
di^ai aux fidèles une place dans le ciel. Comment cette place 
leur sera-t-elle rendue visible? par la différence de mon exté- 
rieur et de celui d'un laïque. 

Après plusieurs mois d'application de tous les instants, Ju- 
lien avait encore l'air de penser. Sa façon de remuer les yeux 
et de porter la bouche n'annonçait pas la foi implicite et prête 
à tout croire et à tout soutenir, même par le martyre. C'était 
avec colère que Julien se voyait primé dans ce genre par les 
paysans les plus grossiers. 11 y avait de bonnes raisons'pour 
qu'ils n'eussent pas l'air penseur. 

Que de peine ne se donnait-il pas pour arriver à cette phy- 
sionomie.de foi fervente et aveugle, prête à tout croire et à tout 
soufTiir, que Ton trouve si fréquemment dans les couvents 
d'Italie, et dont, à nous autres laïques, le Guerchin a laissé de 
si parfaits modèles dans ses tableaux d'église (1). 

Les jours de grande fête, on donnait aux séminaristes des 
saucisses avec de la choucroute. Les voisins de table de Julien 
observèrent qu'il.était insensible à ce bonheur; ce fut là un de 
ses premiers crimes. Ses camarades y virent un trait odieux 
de la plus sotte hypocrisie ; rien ne lui fit plus d'ennemis. Voyez 
ce bourgeois, voyez ce dédaigneux, disaient-ils, qui fait sem- 
blant de mépriser la meilleure pitance, des saucisses avec de 
la choucroute! fi, le vilain 1 l'orgueilleux! le damné! 

Hélas! l'ignorance de ces jeunes paysans, mes camarades^ 
est pour eux un avantage immense, s'écriait Julien dans ses 
moments de découragement. A leur arrivée au séminaire, le 
professeur n'a point à les délivrer de ce nombre effroyable d'i- 
dées mondaines que j'y apporte, et qu'ils lisent sui' ma figure, 
quoi que je fasse. 

(0 Voir au musée da Louvre, Frauçois, duc d'Aquitaine, déposant la cuirasse 
et prenant l'habit de moine, n* 4430. 



LE ROUGE ET LE NOIR, iM 

Julien étudiait^ avec une attention voisine de Penvie, les plus 
grossiers des petits paysans qui airivaient au séminaire. Au 
moment où on les dépouillait de leur veste de ratine^ pour leui* 
foire endosser la robe noire, leur éducation se bornait à un 
respect immense .et sans bornes pour Fargent sec et liquide, 
comme on dit en Franche-Comté. 

C'est la manière sacramentelle et héroïque d'exprimer l'idée 
sublime d'argent comptant. 

Le bonheur, pour ces séminaristes, comme pom* les héros 
des romans de Voltaire, consiste surtout à bien dîner. Julien 
découvrait chez presque tous un respect inné pour Thomme 
qui porte un habit de drap fin. Ce sentiment apprécie la jus-* 
tice distributivey telle que nous la donnent nos tribunaux, à sa 
valeur et même au-dessous de sa valeiu*. Que peut-on gagner, 
répétaient-ils souvent entre eux, à plaider contre un gros? 

C'est le mot des vallées du Jura, pour exprimer un homme 
.riche. Qu'on juge de leur respect pour l'être le plus riche de 
tous : le gouvernement 1 

Ne pas sourire avec resgpct au seul nom de M. le préfet, 
passe, aux yeux des paysans de la Franche-Comté, pour une 
imprudence ; or, l'imprudence chez le pauvre est promptement 
punie par le manque de pain. 

Après avoir été comme suffoqué dans les premiers temps par 
le sentiment du mépris, Julien finit par éprouver de la pitié : 
il était arrivé soùvfnt aux pères de la plupart de ses camarades 
de rentrer le soir dans Thiver à leur chaumière, et de n'y 
trouver ni pain ni châtaignes, ni pommes de terre. Qu'y a-t-il 
donc d'étonnant, se disait Julien, si l'homme heureux, à leurs 
yeux, est d'abord celui qui vient de bien dîner, et ensuite celui 
qui possède un bon habit I Mes camarades ont une vocation 
ferme, c'est-à-dire qu'ils voient dans l'état ecclésiastique une 
longue continuation de ce bonheur : bien dîner et avoir un habit 
cliaud en hiver. 

11 arriva à Julien d'entendre un jeune séminariste, doué d'i- 
magination, dù*e à son compagnon : 

— Poup^uoi ne deviendrais-je pas pape ocmme Sixte-Quint, 
qui gardait les (pourceaux? 

a 



* 
s 



182 OEUVRES DE STENDHAL. 

— On ne ïàïi pape que des Italiens^ répondit l'ami ; mais 
pour 9Ûr on tirera au aort parmi nous pour des places de 
grands yicaires> de chanoines^ et peut-être d'évêques. M. P...> 
évêque de Ghàlunii^ est fils d'un tonnelier : c'est Tétat de m<»i 
père. 

Un jour, au milieu d'une leçon de dogme, Tabbé Pirard fit 
appeler Julien* Le pauvre homme fut ravi de sortir de Tat- 
mosphère physique et morale au milieu de laquelle il était 
l^ngé. 

Julien trouva chez If « le directeur l'accueil qui Tavaii tant 
effrayé le joiur de son entrée au séminaire^ 

— ExpUquez^moi ce qui est écrit sur cette caiie à jouer, lui 
dit-il, en le regardant de façon à la faire rentrer sous terre. 

Julien lut ; 

« Amanda Binet, au café de la Girafe, avant huit heures^ 
» Dire que I'od est de Genlis, et le cousin d^Nma mère. » 

Julien vit l'immensité du danger ; la police de TaU^é Casta- 
nède lui avak volé cette adresse. 

— Le jour où j'entrai ici, réppulit-il en l'egardant le front 
de l'abbé Pirard, car il ne pouvait supporter son œil terrible^ 
J'étais tremblant : M. Ghélan m'avait dit qtte c'était un lieu 
plein de délations et de méchancetés de tous les genres; l'es- 
pionnage et la dénonciation entre camarades y sont encoura- 
gés. Le ciel le veut ainsi, pour montrer la vie telle qu'elle est^ 
aux jeunes {nrétres, et leur inspirer le dégeût du numde et de 
ses pompes. 

-— Et c'est à moi que vous faites des phrases, dit l'abbé Pi- 
rard furieux. Petit coquin ! 

-^ À Verrières, reprit froidement Julien, mes frères me bat- 
taient lorsqu'ils avaient sujet d'être jaloux de moi... 

*- Au faiti au fait! s'écria M. Pirard, presque hors de lui. 

Sans être le moins du monde intimidé, Julien reprit sa nar- 
ration. 

— Le jour de mon arrivée à Besançon, vers midi, j^avais 
faim, j'entrai dans un café. Mon cœur était rempli de répu- 
gnance pour un lieu si profane ; mais je pensai que mon dé- 
jeuner me coûtei^t nooins cher là qu'à l'auberge. Une dame, 



LE ROUOB ET Lfi NOIR* 183 

qiii paraissait la maîtresse de la boutique, eut {ntié d6 mon air 
novice. Besançon est rempli de mauvais sujets, me dit^elle, je 
crains pour vous, monsieur* S'il vous arrivait quelque mau-* 
valse affaire, ayes recoui's à moi, entoyes chez moi avant huit 
heures. Si les portiers du séminaire refusent de faire votre 
commission, dites que vous êtes mon cousin, et natif de Gen« 
lis... 

— Tout ce bavardage va être vérifié, s'écria Vabbé Pirard, 
qui, ne pouvant rester en place > se promenait dans la 
chambre. 

Qu'on se rende dans sa cellule* 

Uabbé suivit Julien et l'enferma à clef. Celui-ci se itiit aussi" 
tôt à visiter sa malle, au fond de laquelle la fatale carte était 
précieusement cachée* Rien ne manquait dans la malle, mais 
il y avait plusieurs di^'angements; cependant la clef ne le quit* 
tait jamais. Quel bonheur, se dit Julien, que, pendant le temps 
de mon aveuglement, je n'aie jamais accepté la permission de 
sortur, que M. Gastanède m'ofihkit si souvent avec une bonté 
que je comprends mainieiiant. Peut-être j'aurais eu la fai- 
blesse de cJâanger d'habits et d'aller voir la belle Amanda, je 
me serais perdu. Quand on a désespéré de tirer parti du ren- 
seignement de cette manière, pour ne pas le perdre^ ou en a 
fait une dénonciation. 

Deux heures après, le directeur le fit appelei*. 

— Vous n'avez pas menti, lui dit-il avec un regard moins 
sévère; mais garder une telle adresse est «jne imprudence dont 
vous ne pouvez concevoir la gravité* Malheureui enfant I dans 
dix ans, peut-'être^ elle vous portera dommage. 

XXVII 
PirevaÂère Kmpérieiftee de 1* irie« 

Le temps présent, grand Dieu! c'est l'arche 
du Seigneur ; malheur à qui y touche. 

t)lDEftOT. 

Le lecteur voudra bien nous permettre de donner très-peu 



184 ŒUVRES DE STENDHAL. 

de faits dairs et précis sur cette époque de la vie de Julien. 
Ce nest pas qu^ibnous manquent, bien au contraire; mais, 
peut-être ce qu'il vit au séminaire est-il trop noir pour le co- 
loris modéré que Fou a cherché à conserver dans ces feuilles. 
Les contemporains qui souffrent de certaines choses ne peuvent 
s'en souvenir qu'avec une horreur qui paralyse tout autre 
plaisir, même celui de lire un conte. 

Julien réussissait peu dans ses essais d'hypocrisie de gestes^ 
il tomba dans des moments de dégoût et même de décourage- 
ment complet. 11 n'avait pas de succès^ et encore dans une vi- 
laine carrière. Le moindre secoiu's extérieur eût suffi pour lui 
remettre le cœur, la difficulté à vaincre n'était pas bien grande ; 
mais il était seul comme une barque abandonnée au milieu de 
FOcéan. Et quand je réussirais, se disait-il; avoir toute une 
vie à passer en si mauvaise compagnie ! Des gloutons qui ne 
songent qu'à Tomelette au lard qu'ils dévoreront au dmer^ ou 
des abbés Castanède, pour qui aucun crime n'est trop noir! Ils 
parviendront au pouvoii*; mais à quel prix, grand Dieu ! 

La volonté de l'homme est puisante, je le lis partout; mais 
suffit-elle pour surmonter un tel dégoût? La tâche des grands 
honunes a été facile; quelque terrible que fût le danger, ils le 
trouvaient beau; et qui peut comprendre, excepté moi, la lai- 
deur de ce qui m'environne? 

Ce moment fut le plus éprouvant de sa vie. Il lui était si facile 
de s'engager dans un des beaux régiments en garnison à Be- 
sançon ! 11 pouvait se faire maître de latin ; il lui fallait si peu 
pour sa subsistance I mais alors plus de carrière, plus d'avenir 
pour son imagination : c'était mourir. Voici le détail d'une de 
ses ti'istes journées. 

Ma présomption s'est si souvent applaudie de ce que j'étais 
différent des autres jeunes paysans ! Eh bien, j'ai assez vécu 
pourvoir que différence engendre haine, se disait-il un matin. 
Cette grande vérité venait de lui être montrée par une de ses 
plus piquantes irréussites. Il avait travaillé huit jours à plaii'e 
à un élève qui vivait en odeur de sainteté. 11 se pmmenait avec 
lui dans la cour, écoutant avec soumission des sottises à dormir 
debout. Tout à coup le temps tourna à l'orage, le tonnerre 



LE ROUGE ET LE NOIR.. 185 

gronda, et le saint élève s'écria, le repoussant d'une façon 
grossière : 

— Écoutez; chacun pour soi dans ce monde, je ne veux pas 
être brûlé par le tonnerre : Dieu peut vous foudroyer comme 
un impie, comme un Voltaire. 

Les dents serrées de rage et les yeux ouverts vers le ciel sil- 
lonné par la foudre : Je mériterais d'être submergé, si Je m'en- 
dors pendant la tempête ! s^'écria Julien. Essayons la conquête 
de quelque autre cuistre. 

Le cours d'histoire sacrée de l'abbé Gastanède sonna. 

A ces jeunes paysans si effrayés du travail pénible et de la 
pauvreté de leurs pères, Tabbé Gastanède enseignait ce jour-là 
que cet être si terrible à leurs yeux, le gouvernement, n'avait 
de pouvoir réel et légitime qu'en vertu de la délégation du vi- 
caire de Dieu sur la terre. 

Rendez-vous digne des bontés du pape par la sainteté de 
votre vie, par votre obéissance, soyez comme un bâton entre ses 
mains^ ajouta-t-il, et vous allez obtenir une place superbe où 
vous commanderez en chef^ loin de tout contrôle ; une place 
inamovible, dont le gouvernement paie le tiers des appointe- 
ments, et les fidèles, formés par vos prédications^ les deux au- 
tres tiers. 

Au sortir de son cours, M. Gastanède s'arrêta dans la cour. 

—Cest bien d'un curé que l'on peut dire : Tant vautThomme, 
tant vaut la place, disait-il aux élèves qui faisaient cercle au- 
tour de bii. J'ai connu, mol qui vous parle, des paroisses de 
montagne, dont le casuel valait mieux que celui de bien des 
curés de ville. Il y avait autant d'argent, sans compter les 
chapons gras, les œufs, le beurre frais et mille agréments de 
détail; et là le curé est le premier sans contredit : point de bon 
repas où il ne soit invité, fêté, etc. 

A peine M. Gastanède fut-il remonté chez lui, que les élèves 
se divisèrent en groupes. Julien n'était d'aucun; on le laissait 
comme une brebis galeuse. Dans tous les groupes, il voyait un 
élève jeter un sou en l'air, et s'il devinait juste a« jeu de tête 
ou pile, ses camarades en conduaieiit qu'il aurait bientôt une 
de ces cures à riche casuel. 



186 OTTVREg DE STENDHAL. 

Tinrent ensuite les anecdoteg. Tel Jeune prêtre^ à peine or-» 
donné depuis un an, ayant offert un lapin privé à la servante 
d'un vieux curé^ avait obtenu d'être demandé pour vicaire^ 
et, peu de inois après, car le curé était mort bien vite, Favait 
remplacé dans la bonne cure. Tel autre avait réussi à se faire 
désigner pour successeur à la cure d'un gros bourg fort riehe^ 
en assistant à tous les repas d'un vieux curé paralytique, et 
lui découpant ses poulets avec grâce. 

Les séminaristes, comme les jeunes gens dans toutes les ear- 
rières, s'exagèrent l'effet de ces petits moyens qui ont de l'ex- 
traordinaire et frappent i'imagkiation. 

Il faut, se disait Julien, que je me fasse à ces conversations. 
Quand on ne parlait pas de saucisses et de bonnes cures, on 
s'entretenait de la partie mondaine des doctrines ecclésiasti- 
ques,* des différends des évêques et des préfets, des maires et 
des curés. Julien voyait apparaître l'idée d'un second Dieu^ 
mais d'un Dieu bien plus à craindre et bien plus puissant que 
l'autre; ce second Dieu était le pape. On se disait, mais en 
baissant la voix, et quand on était bien sûr de n'ôtre pas en- 
tendu par M. Pirard, que si le pape ha se donne pas la peine 
de nommer tous les préfets et tous les maires de France, c'est 
qu'il a commis à ce sobi le roi de France, en le nommant fils 
aîné de rËglise. 

Ce fut vers ce temps que Julien, crut pouvoir tirer parti pour 
sa considération du livre du pape, par M. de Maistre. À vrai 
dire, il étonna ses camarades; mais ce fut encore un malheur. 
Il leur déplut eu exposant mieux qu'eux-mêmes leurs propres 
opinions. M. Ghélan avait été imprudent pour Julien comme il 
l'était pour lui«même. Après lui avoir donné l'habitude de 
raisonner juste et de ne pas se laisser payer de vaines paroles^ 
il avait négligé de lui dire que, chez Têtre peu considéré, cette 
y habitude est un crime; car tout bon raisonnement offense. 

Le bien dire de Julien lui fut donc un nouveau crime. Ses 

camarades, à force de songer à lui,.parvinreBt à exprimer d'un 

I seul mot toute l'horreur qu'il leur inspirait : ils le sumomcDèrent 

' Mabtin Luther; surtout, disaient-ils, à cause de cette hifmnaie 

logique qui le rend si fier. 



LE ROUGE ET LE NOIR. 187 

Plusieurs jeunes séminaristesaTaient des couleurs plusiraî- 
eheset pouvaient passer pour plus jolis garçons que Julien; 
mais- il avait les mains blanches et ne pouvaiC cacher certaines 
habitudes de propreté délicate. Cet avantage n'en était pas un 
dans kl triste maison où le sort Tavait jeté. Les sales paysans 
au milieu desquels il vivait, déclarèrent qu^ll avait des mœurs 
fort relâchées. Nous craignons de fatiguer le lecteur du récit 
des mUle infortimes de notre héros. Par exemple^ les plus vi- 
goureux de ses camarades voulurent prendre Thabitude de le 
battre; il fut obligé de s'armer d'un compas de fer et d'annoii- 
cer, mais par signes, qu'il en ferait usage. Les signes ne peu- 
vent pas figurer^ dam un rappoH d'esplon> aussi avantageu* 
sèment que des paroles. 

XXVIII 



Tons les cisnrs étaient imu. La prèsenee de 

Dieu semblait descendue dans ces rues étroites 
et gothiques, tendues de toutes parts, et bien 
sablées par les soins des fidèles. 

TOCRG* 



Julien avait beau se £aire petit et 8ot> il ne pouvait plaire^ 
il était trop différent. Cependant, se disait-il, tous ces profes- 
seurs sont gens très-fins et choisis entre mille; comment n'ai- 
ment-ils pas mon humilité? Un seul hii semblait abuser de sa 
complaisance à tout croire et à sembler dupe de tout. C'était 
l'abbé Chas-Bernard, directeur des cérémonies de la cathé- 
drale> où, depuis quinze ans, on lui faisait espérer ime place 
de chanoine; en attendant, il enseignait l'éloquence sacrée au 
séminaire. Dans le temps de son aveuglement, ce cours était 
un de ceux où Julien se trouvait le plus habituellement le pre- 
mier. L'abbé Chas était parti de là pour lui témoigner de l'a- 
mitié, et, à la sortie de son cours, il le prenait volontiers sous 
le bras pour fake quelques tours de jardin. 

Où veut-il en venir, se disait Julien? Il voyait avec étonne- 



188 OEUVRES DE STENDHAL. 

nient qae, pendant des heures entières^ l'abbé lui parlait des 
ornements possédés par la cathédrale. Elle avait dix-sept cha- 
subles galonnées, outre les omeinents de deuil. On espérait 
beaucoup de la vieille présidente de Rubempré; cette dame^ 
âgée de quatre-vingt-dix ans^ conservait, depuis soixante-dix au 
moins, ses robes de noce, en superbes étoffes de Lyon, brochée» 
d^or. Figurez-vous, mon ami, disait Tabbé Chas, en s'arrêtant 
tout court et ouvrant de grands yeux, que ces étoffes se tiennent 
droites, tant il y a dV. On croit généralement dans Besançon 
que, par le testament de la présidente, le trésor de la cathé- 
drale sera augmenté de plus de dix chasubles, sans compter 
quatre ou cinq chapes pour les grandes fêtes. Je vais plus loin, 
ajoutait l'abbé Chas en baissant la voix, j'ai des raisons pour 
penser que la présidente nous laissera huit magnifiques 
flambeaux d'argent doré, que l'on suppose avoir été achetés 
en Italie, par le duc de Bourgogne, Charles le Téméraire, dont 
Tun de ses ancêtres fut le ministre favori. 

Mais où cet homme veut-il en vepir avec toute cette friperie, 
pensait Julien? Cette préparation adroite dure depuis un siècle^ 
et rien ne paraît. 11 faut qu^il se méfie bien de moi ! 11 est plus 
adroit que tous les autres, dont en quinze jours on devine si 
bien le but secret. Je comprends, l'ambition de celui-ci souffre 
depuis quinze ans I 

Un soir, au milieu de la leçon d'armes, Julien fut appelé chez 
l'abbé Pirard, qui lui dit : C'est demain la fête «du Covfius Do^ 
mini (la Fête-Dieu). 

M. Tabbé Chas-Bernard a besoin devons pour l'aider à orner 
la cathédrale, partez et obéissez. L'abbé Pirard le rappela, et 
de l'air de la commisération, ajouta : C'est à vous de voir si 
vous voulez profiter de l'occasion pour vous écarter dans la 
ville. 

Incedo per ignés, répondit Julien (j'ai des ennemis cachés.) 

Le lendemain, dès le grand matin, Julien se rendit à la ca- 
thédrale, les yeux baissés. L'aspect des rues et de l'activité qui 
commençait à régner dans la ville lui fit du bien. De toutes 
parts on tendait le devant des maisons pour la procession. Tout 
le temps qu'il avait passé au séminaire ne lui sembla plu 



LE ROUGE ET LE NOIR. iS9 

qu^un instant. Sa pensée était à Vergy et à cette jolie Amandà 
Binet, qu'il pouvait rencontrer, car son café n'était pas bien 
éloigné. Il aperçut de loin Tabbé Cbas-Bemard sur la porte de sa 
chère cathédrale^ c'était un gros homme à face réjouie et à 
l'air ouvert. Ce jour-là il était triomphant : Je vous attendais, 
mon cher (ils, s^écria-t-il, du plus loin qu'il vit Julien, soyez le 
bienvenu. La besogne de cette journée sera longue et rude, 
fortifions-nous par un premier déjeuner; le second viendra à 
dix heures pendant la grand'messe. 

— Je désire, monsieur, lui dit Julien d'un air grave, n'être 
pas un instant seul; daignez remarquer, ajouta-t-ij en lui mon- 
trant rhorioge au-dessus de leur tête, que j'arrive à cinq heures 
mouis une minute. 

— Âhl ces petits méchants du séminaire vous font peur! 
Vous êtes bien bon de penser à eux, dit l'abbé Chas, un che- 
min est-il moins beau, parce qu'Q y a des épines dans les haies 
qui le bordent? Les voyageurs font route et laissent les épines 
méchantes se morfondre à leur place. Du reste, à l'ouvrage, 
mon cher ami, à l'ouvrage. 

L'abbé Chas avait raison de dire que la besogne serait rude. 
Il y avait eu la veille une grande cérémonie funèbre à la car 
thédrale ; l'on n'avait pu rien préparer ; il fallait donc, en une 
seule matinée, revêtir tous les piliers gothiques qui forment 
les trois nefs, d'une sorte d'habit de damas rouge qui monle à 
trente pieds de hauteur. M. l'évêque avait fait venir, par la 
malle-poste, quatre tapissiers de Paris, onais ces messieurs ne 
pouvaient suffire à tout, et loin d'encourager la maladresse de 
leurs camarades bisontins, ils la redoublaient en se moquant 
d^eux. 

Julien vit qu'il fallait monter à l'échelle lui-même, son agilité 
le servit bien. Il se chargea de diriger les tapissiers de la ville. 
L'abbé Chas enchanté le regardait voltiger d'échelle en échelle. 
Quand tous les piliers furent revêtus de damas, il fut question 
d'aller placer cinq énormes bouquets de plumes sur le grand 
baldaquin, au-dessus du maître-autel. Un riche couronnement 
de bois doré est soutenu par huit grandes colonnes torses en 
marbre d'Italie. Mais, pour arriver au centre du baldaquin. 

M. 



190 GEUVBES DE STENDHAL. 

aii<4le«U9 du tabernacle, U fallait marcher sur une i^ieiUe cor* 
niche en bois, petlt*être vermoulue et à quarante pieds d'élë- 
Tatûm. 

L^aspectde ce. chemin ardu avait éteint la galtë si briUante 
jusque-là des tapiisiers parisiens ; ils regardaient d'en bas, 
discutaient beaucoup et ne montai^t pas. Juiien se saisit des 
bouquets déplumes^ et monta l'échelle en courant. 11 les plaça 
fort bien sur romement en forme de couronne^ au centre 
du baldaquin. Comme il descendait de Féchelle, Tabbé Ghas- 
Bemard le serra dans ses bras : 

^ Optimèi s*écria le bon prûtre, je conterai ça à Mcmaei- 
gneur. 

Le déjeuner de dix heures fut très-gai. Jamais l'abbé Chas 
n'avait vu son é^ise si beUe. 

•^ Cher disciple, dlsait-^il à Juli^^ ma mère était loneuse de 
chaises dans cette vénérable basilique, de sorte que j'ai été 
nourri dans ce grand édifice. La terreur de Robespierre nous 
mina, mais, à huit ans que j'avais alors, je servais déjà des 
messes en chambre, et l'on me nourrissait le jour de la messe. 
Personne ne savait plier une chasuble mieiuc que moi, jamais 
les galons n'étaientcoupés. Depuis le rétablissement du culte par 
Napoléon, j'ai le bonheur de tout diriger dans cette vénérable 
métropole. Cinq fois par an, mes yeiix la voient parée de ces 
ornements si beaux. Mais jamais elle n'a été si res^endissante, 
jamais les lés de damas n'ont été aussi bien attachés qu'au- 
jourd'hui, ans» collants aux piliers. 

•^ Enfin^ il va me dire son secret, pensa Julien, le Voilà qui me 
parle de lui; il y aépanchement. Mais rien d'imprudent ne. fut 
dit par cet homme évidemment exalté. Et pourtant il a beau- 
coup travaillé; il est heureux, se dit Julien, le bon vin n'a pas 
été épargné. Quel homme! quel exemple pour moi; à lui le 
pompon. (C'était un mauvais mot qu'il tenait du vieux chi- 
tTirgien.) 

Comme le Sanotus de la grand'messe sonna, Julien viDiilut 
prendre un sm*plis pour suivre l'évêque à la superbe pro- 
cession. 

— Et les voleurs, mon ami, et les voleurs ! s'écria l'abbé 



LE ROUGE ET LE NOIR. i9i 

Gbas^ vous n'y pensez pas. La procession va sortir; nous yeil-^ 
leronsy vous et moi. Nous serons bien heureux s'il ne nous 
manque qu'une couple d'aunes de ce beau galon qui environne 
le bas des piliers. C'est encore un do^ de madame de Rubem- 
pré ; il provient du fameux comte son bisaïeul ; c'est de Tor pur^ 
mon cber ami, ajouta l'abbé en lui pariant à Toreille, et d'un 
air évidenomient exalté, rien de fauxl Je vous charge de l'ins- 
pection de l'aile du nord^ n'en sortez pas. Je garde pour moi 
l'aile du midi et la grand'nef. Attention aux confessionnaux ; 
c'est de là que les espionnes des voleurs épient le moment où 
nous avons le dos tourna. 

Gomme il achevait de parier^ onze heures trois quarts soo- 
nèvent; ausâtôt la grosse cloche se fit entendre. Elle sonnait à 
pleine vdée; ces sons si pleins et si solennels émurent JuUen. 
Son imagination n'ékait plus sur la terre. 

L'odeur de l'encens et des feuilles de roses jetée devant le 
saint sacrement^ par les petit» enfants déguisés en saint Jean, 
acheva de l'exalter. 

Les sons si graves de cette cloche n'auraient dû réveiller chez 
Julien que Tidée du travail de vingt hommes payés à cin* 
qnante centimes, et aidés peut-être par quinze ou vingt fidèles. 
If eût dû penser à l'usure des cordes, à celle de la charpente, 
au danger de la cloche, elle-même qui tombe tous les deux 
siècles^ et réfléchir au moyen de diminuer le salaire des son- 
neurs, ou de les payer par quelque indulgence ou autre 
grâce tirée des trésors de l'Eglise, et qui n'aplatit pas sa 
bourse. 

Au lieu de ces sages réflexions, l'âme de Julien, exaltée par 
ces sons si mâles et si pleins, errait dans les espaces imagi- 
naires. Jamais il ne fera *\\ un bon prêtre, ni un bon adminis- I 
trateur. Les âmes qui s'tcÀeuvent ainsi sont bonnes tout au ) 
plus à produire un artiste. Ici éclate dans tout son jour la pré- 
somption de Julien. Cinquante, peut-être, des séminaristes ses 
camarades, rendus attentifs au réel de la vie par la haine pu-« 
blique et le jacobinisme qu'on leur montre en embuscade der- 
rière chaque haie, en entendant la grosse cloche de la cathé- 
drale, n'auraient songé qu'au salaire des sonneurs. Ils auraient 



192 OEUVRES DE STENDHAL. 

exaiïHné avec le génie de Barème si le degrë.d'émotion du pu- 
blic \a1ait Targent qu'on donnait aux sonneurs. Si Juiieu eût 
voulu songer aux intérêts matériels de la cathédrale, son ima- 
gination s'éiançant au delà du but^ aurait pensé à économiser 
quarante francs à la fabrique, et laissé perdre Toccasion d'é- 
viter une dépense de vingt-cinq centimes. 

Tandis que^ par le plus beau jour du monde, la procession 
parcourait lentement Besançon^ et s'arrêtait aux brillaats re- 
posoirs élevés à Tenvi par les autorités^ Féglise était restée 
dans un profond silence. Une demi-obscurité^ une agréable 
fraîcheur y régnaient; elle était encore embaumée par le par- 
fum des fleurs et de Tencens. 

Le silence, la solitude profonde, la fraîcheur des longues nefs 
rendaient plus douce la rêverie de Julien. 11 ne craignait point 
d'être troublé par Tabbé Chas, occupé dans une autre partie de 
l'édifice. Son âme avait presque abandonné son enveloppe mor- 
telle, qui se promenait à pas lents dans Taile du nord confiée à 
sa surveillance. U était d'autant plus tranquille, qu'il s'était as- 
suré qu'il n'y avait dans les confessionnaux que quelques 
4emmes pieuses; son œil regardait sans voir. 

Cependant sa distraction fut à demi vaincue par l'aspect de 
deux fenunes fort bien mises qui étaient à genoux. Tune dans 
un confessionnal, et l'autre, tout près de la première, sur une 
chaise. 11 regardait sans voir; cependant, soit sentiment vague 
de ses devoirs, soit admiration pour la mise noble et simple de 
ces dames, il remarqua qu'il n'y avait pas de prêtre dans ce 
confessionnal. Il est singulier, pensa-t-il, que ces belles dames 
ne soient pas à genoux devant quelque reposoir, si elles sont 
dévotes; ou placées avantageusement au premier rang de 
quelqiie balcon, si elles sont du ^iQonde. Comme cette robe 
« est bien prise ! quelle grâce ! 11 raleuiit le pas pour chercher à 
les voir. 

Celle qui était à genoux dans le confessionnal détourna un 
peu la tête en entendant le bruit des pas de Julien au milieu 
de ce grand silence. Tout à coup elle jeta un grand cri et se 
trouva mal. 

En perdant ses forces^ cette dame tomba à genoux ea arrière; 



LE ROUGE ET LE NOIR. 193 

son amie qui était près d'elle^ s'élança pour la secourir. En 
même temps Julien vit les épaules de la dame qui tombait en 
arrière. Un collier de grosses perles fines en torsade^ de lui 
bien connu^ frappa ses regards. Que devint-il en reconnaissant 
la chevelure de madame de Rénal I c'était elle. La dame qui 
cherchait à lui soutenir la tête, et à Fempêcher de tomber 
tout à fait^ était madame Derville. Julien, hors de lui, s'élança; 
la chute de madame de Rénal eût peut-être entraîné son 
amie> si Julien ne les eût soutenues. Il vit la tête de ma- 
dame de Rénal pâie^ absolument privée de sentiment, flot- 
tant sur son épaule. Il aida madame DerviUe à placer cette 
tète charmante sur l'appui d'une chaise de paille ; il était à 
genoux. 
Madame Derville se retourna et le reconnut. 

— Fuyez, monsieur, fuyez, lui dit-elle avec l'accent de la 
plus vive colère. Que surtout elle ne vous revoie pas. Votre 
vue doit en effet lui faire horreur, elle était si heureuse avant 
vous ! Votre procédé est atroce. Fuyez ; éloignez-vous, s'il vous 
reste quelque pudeur. 

Ce mot fut dit avec tant d'autorité, et Julien était si faible 
dans ce moment, qu'O s'éloigna. Elle m'a toujoiu*s haï^ se 
dit-il en pensant à madame Derville. 

Au même instant, le chant nasillard des premiers prêtres de 
la procession retentit dans l'église ; elle rentrait. L'abbé Chas- 
Bernard appela plusieurs fois Julien, qui d'abord ne l'entendit 
pas : il vint enfin le prendre par le bras derrière un pilier où 
Julien s'était réfugié à demi mort. 11 voulait le présenter à l'é- 
véque. • 

— Vous vous trouvez mal, mon enfant, lui dit l'abbé, en le 
voyant si pâle, et presque hors d'état de marcher; vous avez 
trop travaillé. L'abbé lui donna le bras. Venez^ asseyez-vous sur 
ce petit banc du donneur d'eau bénite, derrière moi; je vous 
cacherai. Us étaient alors à côté de la grande porte. Tranquilli- 
sez-vous, nous avons encore vingt bonnes minutes avant que 
Monseigneur ne paraisse. Tâchez de vous remettre; quand il 
passera, je vous soulèverai; car je suis fort et vigoureux, mal- 
gré mon âge. 



194 OEUVRES DE STENDHAL. 

Mais quand Fé^êque passa, Julien était tellement tremblant, 
que l'abbë Chas renonça à Tidée de Iç présenter. 

— Ne vous affligez pas trop, lui dit-il, je retrouverai une oc- 
casion. 

Le soir, il fît porter à la chapelle du séminaire dix livres de 
cierges économisés, dit-il, par les soins de Julien> et la promp- 
titude avec laquelle il avait fait éteindre. Rien de moins vrai. 
Le pauvre garçon était éteint lui-même ; il n'avait pas eu une 
idée depuis la vue de madame de Rénal. 

XXIX 
lie premier ATaneement. 

Il a connu son siècle , il a connu son 
département et il est riche. 

Le Pr£gcrbbuh. 

Julien n'était pas encore revenu de la rêverie profonde où 
Tavait plongé Tévénement de la cathédrale, lorsqu'un matin le 
sévère abbé Pirard le fit appeler. 

— Voilà M. Tabbé Chas-Bemârd qui m'écrit en votre faveur. 
Je suis assez content de l'ensemble de votre conduite. Vous êtes 
extrêmement imprudent et étourdi, sans qu'il y paraisse; ce-- 
pendant, jusqu'ici le cœur est bon et même généreux; l'esprit 
eèi supérieur. Au total, je vois en vous une étincelle qu'il ne 
faut pas négliger. 

Après quinze aîis de travaux, je suis sur le point de sortir 
de cette maison : mon crime est d'avoir laissé les séminaristes 
à leur libre arbitre, et de n'avoir, ni protégé, ni desservi cette 
société secrète dont vous m'avez parlé au tribunal de la péni- 
tence. Avant de partir, je veux faire quelque chose pour vous; 
j'aurais agi deux mois plus tôt, car vous le méritez, sans la 
dénonciation fondée sur l'adresse d'AmandaBinet, trouvée chez 
vous. Je vous fais répétiteur pour le Nouveau et l'Ancien Tes- 
tament. 

Julien, transporté de reconnaissance, eut bien l'idée de se 



LE ROUGE ET LE NOIR. 198 

jeter à genonx et de remercier Dieu^ mais il céda à un mou* 
vement plus vrai. Il Rapprocha de Tabbë Pirard, et lui prit la 
maiu^ qu'il porta à sea lèvres. 

— Qu'est ceci? s'écria le directeur^ d'un air fâché; mais les 
yeux de Julien en disaient encore plus que son action. 

L'abbé Pirard le regarda avec étoaanement, tel qu'un homme 
qui, depuis longues années, a perdu Thabitude de rencontrer 
des émotions délicates. Cette attention trahit le directeur ; sa 
voix s'altéra. 

— Eb bien ! oui^ mon enfant, je te suis attaché. Le ciel sait * 
que c'est bien malgré moi; Je devrais être juste, et n'avoir ni • 
haine, ni amour pour personne. Ta carrière sera pénible. Je , 
vois en toi quelque chose qui offense le vulgaire. La jalousie et 
lacdomnie te poursuivront. En quelque lieu que la Providence * 
te place, tes compagnons ne te verront jamais sans te haïr; et ^ 
s'ils feignent de t'aimcr, ce sera pour te trahir plus sûrement. 

A cela il n'y a qu^an remède : n'aie recours qu'à Dieu, qui t'a * 
donné, pour te punir de ta présomption, cette nécessité d'être . 
haï ; que ta conduite soit pure ; c'est la seule ressource que je 
te voie. Si tu tiens à la vérité d'une étreinte invincible^ tôt ou * 
tard tes ennemis seront confondus. - • 

Il y avait si longtemps que Julien n'avait entendu une voix 
amie, qu'il faut lui pardonner une faiblesse : U fondit en lar-^ 
mes. L'abbé Pirard lui ouvrit les bras ; ce moment fut bien 
doux pour tous les deux. 

Julien était fou de joie ; cet avancement était le premier qu'il 
obtenait ; les avantages étaient immenses. Pour, les ccoicevoir, 
il faut avoir été condamné à passer des mois entiers sans un 
instant de solitude, et dans un contact immédiat avec des ca- 
marades pour le moins importuns, et la plupart intolérables. 
Leurs cris seuls eussent suffi pour porter le désordre dans une 
organisation délicate. La joie bruyante de ces pa'^sans bien 
nourris et bien vêtus, ne savait jouir d'elle-même, ne se croyait 
entière que lorsqu'ils criaient de toute la force de leurs pou- 
mons. 

Maintenant, Julien dînait seul, ou à peu près, une heure 
plus tard que les autres séminaristes. Il avait une clef du 



496 OEUVRES DE STENDHAL, 

jardin^ et pouvait s'y promener aux heures où il est désert. 

A son grand étonnement^ Julien s'aperçut qu'on le haïssait 
moins ; il s'attendait^ au contraire^ à un redoublement de haine. 
Ce* désir secret qu'on ne lui adressât pas la parole^ qui était 
trop évident et lui valait tant d'ennemis, ne fut plus une mar- 
que de hauteur ridicule. Aux yeux des êtres grossiers qui l'en- 
touraient, ce fut un juste sentiment de sa dignité. Ià haine di- 
minua sensiblement, surtout parmi les phis' jeunes de ses 
camarades devenus ses élèves , et qu'il traitait avec beaucoup 
de politesse. Peu à peu il eut même des partisans ; il devint de 
mauvais ton de l'appeler Martin Luther. 

Mais à quoi bon nommer ses amis, ses ennemis? Tout cela 
est laid, et d'autant plus laid que le dessein est plus vrai. Ce sont 
cependant là les seuls professeurs ^é moi*ale qu'ait le peuple, 
et sans eux que deviendrait-il? Le journal pourra-t-il jamais 
remplacer le curé? 

Depuis la nouveUe dignité de Juhen, le directeur du séminau-e 
affecta de ne lui parler jamais sans témoins. 11 y avait dans 
cette conduite, prudence pour le maître comme pour le disci- 
ple ; mais il y avait surtout épreuve. Le principe invariable du 
sévère janséniste Pirard était : Un homme a-t-il du mérite à vos 
yeux, mettez obstacle à tout ce qu'il désire, à tout ce qu'il en- 
treprend. Si le mérite est réel, il saura bien renverser ou tour- 
ner les obstacles. 

C'était le temps de la chasse. Fouqué eut l'idée d'envoyer au 
séminaire un cerf et un sanglier de la part des parents de Ju- 
lien. Les animaux morts furent déposés dans le passage, entre 
la cuisine et le réfectoire. Ce fut là que tous les séminaristes les 
virent en allant dîner. Ce fut an grand objet de curiosité. Le 
sanglier, tout mort qu'il était, faisait peur aux plus jeunes ; ils 
touchaient ses défenses. On ne paria d'autre chose pendant 
huit jours? 

Ce don, qui classait la famille de Julien dans la partie de la 
société qu'il faut respecter, porta un coup mortel à l'envie. 11 
fut une supériorité consacrée par la fortune. Chazel et les plus 
distingués des séminaristes lui firent des avances, et se seraient 
presque plaints à lui, de ce qu'il ne les avait pas avertis de la 



LE ROUGE ET LE NOIR. 197 

fortune de ses parents^ et les avait ainsi exposes à manquer de 
respect à Fargent. 

Il y eut une conscription dont Julien fut exempté en sa qua- 
lité de séminariste. Cette circonstance Témut profondément. 
Yoilà donc passé À jamais Tinstant où^ vingt ans plus tôt^ une 
vie héroïque eût commencé pour moi! 

Il se promenait seul dans le jardin du séminaire^ il entendit 
parler entre eux des maçons qui travaillaient au mur de clôture. 

— Hé bien ! y faut pai*tir^ vlà une nouvelle conscription. 

— Dans le temps de l'autre^ à la bonne heure ! un maçon y 
devenait officier, y devenait général^ on a vu ça. 

— Ya-t-en voir maintenant ! il n^y a qu6 les gueux qui par- 
tent. Celui qui a de quoi reste au pays. 

— Qui est né misérable, reste misérable, et v'ià. 

— Ah çà, est*ce bien vrai, ce qu'ils disent, que Vautre est 
mort? reprit im troisième maçon. 

— Ce sont les gros qui disent ça, vois-tu ! l'autre leur fai* 
sait peur. 

— Quelle différence, comme Touvrage allait de son temps ! 
Et direqu'U a été trahi par ses maréchaux ! Faut-y être traître! 

Cette conversation consola un peu Julien. Eu sMloignant il 
répétait avec un soupir : 

Le seul roi dont le peaple ait gardé la mémoire! 

Le temps des examens arriva. Julien répondit d'une façon 
brillante ; il vit que Chazel lui-même cherchait à montrer tout 
son savoir. 

Le premier jour, les examinateurs nommés par le fameux 
grand vicaire de Frilair, furent très-contrariés de devob tou- 
jours porier le premier, ou tout au plus le second, sur leur 
liste, ce Julien Sorel, qui leui* était signalé comme le Benjamin 
de Tabbé Pirard. 11 .y eut des paris au séminaire, que, dans la 
hste de Texamen général, Julien aurait le numéro premier, ce 
qui emportait Thonneur de diner chez Monseigneur Tévêque. 
Mais à la fin d'une séance, où il avait été question des pères de 
VEglise, un examinateur adroit, après avoir inten'ogé Julien 
sur saint Jérôme, et sa passion pour Cicéron, vint à parler 



498 OBUYRES DE STENDHAL. 

d'Hamce^ de Virgile et des autres auteurs profanés. Â l^insu de 
ses camarades^ Julien avait appris par cœur un grand nombre 
de passage» de ces auteurs. Entraîné par ses succès, il oublia 
lerlieu où il était, et, sur la demande réitérée de Feiaminateur, 
récita et parapiirasa avec feu plusieura odes d'Horace. Après 
ravoir laissé s^enferrer pendant vingt minutes , tout à coup 
Teiaminateur changea de visage, et lui reprocha avec aigreur 
le temps qu'il avait perdu à ces études profanes, et les idées 
inutiles ou criminelles qu'il s'était mises dans la lête. 

<»- Je sais un sot, monsieur, et vous avez raison, dit Julien 
d'un air modeste, en reconnaissant le stratagème adroit dont il 
était victkne. 

Cette ri^se de rexaminatevr fut trouvée sale, même au sémi- 
naire, ce qui n'empêcha pas M« l'abbé de Fnlair, cet honuiie 
adroit qui avait organisé si savamment le réseau de la oosgré- 
gation bisontine^ et dont les dépêches à Paris faisaient trem- 
bler juges, {»réfet, et jusqu'^^ux officiers généraux de la garni- 
son, de placer, de sa main puissante, le numéro 498 à cdtédu 
nom de Julien. 11 avait de la joie à mortifier ainsi son ennemi, 
le janséniste Pirard. 

Depuis dix ans,^ sa grande affaire était de lui enlever la di- 
rection du séminaire. Cet abbé, suivant poin*lui-*môme le plan 
de conduite qu'il avait indiqué à Julien, était sincère, pieux, 
sans intrigue, attaché à ses devoirs. Mais le ciel, dans sa co- 
lère, lui avait donné ce tempérament bilieux, fait pour sentir 
profondément les injures et la haine. Aucun des outrées qu'on 
lui adressait n'était perdu pour cette âme ardente. 11 eût cent 
fois donné sa démission, mais il se croyait utile dans le poste 
où la Providence l'avait placé. J'empêche les progrès du jésui- 
tisme et de l'idolâtrie, se disait-il. 

A l'époque des examens, il y avait deux mois peut-être qu'il 
n'avait parié à Julien, et cependant il fut malade pendant biùt 
jours, quand, en recevant la lettre officielle annonçant le ré- 
sultat du concours, il vit le numéro 498 placé à côté du nom 
de cet élève qu'il regardait comme la gloire de sa maison. I^ 
seule consolation pour ce earact^ sévère fut de concentrer sur 
Julien tous ses moyens de surveillance. Ce fut avec ravia^^e- 



LE ROUGE ET LE NOIR. 1^9 

ment qn'fl nedéwuvrit en lui ni colère, ni projet de Yengeance, 
ni découragement. 

Quelques semaines après, Jul^n tressaillit en recerant une 
lettre ; elle portait le timbre de Paris. Enfin, pensa-t-il, iria- 
dame de Rénal se soutient de ses promesses. Un monsieur qui 
signait Paul Sorel, et qui se disait son parent, lui envoyait une 
lettre de change de cinq cents francs. On ajoutait que si Julieti 
continuait à étudier avec succès les bons auteurs latins, une 
somme pareille lui serait adressée chaque année. 

C'est elle, c'est sa bonté ! se dit Julien attendri, elle veut me 
consoler ; mais pourquoi pas une seule parole d'amitié ? 

Il se trompait sur cette lettre, madame de Rénal, dirigée par 
son amie madame Derville, était tout entière à ses remords 
profonds. Malgré elle, die pensait souvent à Fêtre singulier 
dont kl rencontre avait bouleversé son eiistence ; mais elle se 
fût bien gardée de lui écrire. 

Si nous parlions le langage du séminaire, nous pourrions re- 
connaître un miracle dans cet envol de cinq cents francs, et 
dire que c'était de Mrf de Frilair lui-même, dont le ciel se ser- 
vait pour faire ce don à Julien. 

Douze années auparavant, M. Tabbé de Frilair était arrivé à 
Besançon avec un portcrmanteau des plus exigus , lequel, sui- 
vant la chronique, contenait toute sa fortune. 11 se trouvait 
maintenant l'un des plus riches propriétaires du département. 
Dans le cours de ses prospérités il avadt acheté la moitié d'une 
terre, dont l'autre partie échut par héritage à M. de La Mole. 
De là un grand procès entre ces personnages. 

Malgré sa brillante existence à Paris, et les emplois qu'il 
avait à la cour, M. le marquis de La Mol&sentit qu'il était dan- 
gereux de lutter à Besançon contre un grand vicaire qui pas- 
sait pour faire et défaire les préfets. Au lieu de solliciter une 
gratlficaticm de cinquante mille francs, déguisée sous un nom 
quelconque admis par le budget, et d'abandonner à l'abbé de 
Frilair ce chétif procès de cinquante mille francs, le marquis se 
piqua. Il croyait avoir raison : belle raison 1 

Or, s'il est permis de le dire : quel est le Juge qui n'a pas un 
Bis ou du moins un cousin à pousser dans le monde? 



200 OEUVRES DE STENDHAL. 

Pour éclairer les plus aveugles^ huit jours après le premier 
arrêt qu'il obtint, M. l'abbé de Frilair prit le carrosse de Mon- 
seigneur résèque, et alla lui-même porter la croix de la Légion 
d'honneur à son ai^ocat. M. de La Mole un peu étourdi de la 
contenance de sa partie adverse, et sentant faiblir ses avocats, 
demanda des conseils à Tabbé Chélan, qui le mit en relation 
avec M. Pirard. 

Ces relations avaient duré plusieurs années à Tépoque de 
notre histoire. L'abbé Pirard porta son caractère passionné dans 
cette affaire. Voyant sans cesse les avocats du marquis, il étu- 
dia sa cause, et la trouvant juste, il devint ouvertement le sol- 
liciteur du marquis de La Mole contre le tout-puissant grand 
vicaire. Celui-ci fut outré de Tinsolence, et de la part d'un petit ' 
janséniste encore ! 

Voyez ce que c'est que cette noblesse de cour qui se prétend 
si puissante 1 disait, à ses intimes, Tabbé de Frilair^ M. de La 
Mole n'a pas seulement envoyé une misérable croix à son agent 
à Besançon, et va le laisser platement destituer. Cependant, 
m'écrit-on, ce noble pair ne laisse pas passer de semaine sans 
aller étaler son cordon bleu dans le salon du garde des sceaux, 
quel qu'il soit. 

Malgré toute l'activité de l'abbé Pirard, et quoique M. de La 
Mole fût toujours au mieux avec le ministre de la justice et 
surtout avec ses bureaux, tout cequ'il avait pu faire, après 
six années de soins, avait été de ne pas perdre absolument son 
procès. 

Sans cesse en correspondance avec l'abbé Pirard, pour une 
affaire qu'ils suivaient tous les deux avec passion, le marquis 
finit par goûter le genre d'esprit de Tabbé. Peu à peu, malgré 
l'immense distance des positions sociales, leur correspondance 
prit le ton de Tamitié. L'abbé Pirard disait au marquis qu'on 
voulait l'obliger, à force d'avanies, à donner sa démission. Dans 
la colère que lui inspira le stratagème infâme, suivant lui, 
employé contre Julien, il conta son histoire au marquis. 

Quoique fort riche, ce gi'and seigneur n'était point avare. 
De la vie, il n'avait pu faire accepter, à Tabbé Pirard, même 
le remboursement des frais de poste occasionnés par le pro- 



LE ROUGE ET LE NOIR. 201 

oès. Il saisit Pidée d^envoyer cinq cents francs à son élève fa- 
vori. 

M. de La Mole se donna la peine d'écrire lui-même la lettre 
d'envoi. Cela le lit penser à Tabbé. 

Un jour, celui-ci reçut un petit billet qui, pour affaire pres- 
sante, l'engageait à passer, sans délai, dans une auberge du 
faubourg de Besançon. II y trouva Tintendant de M. de la 
Mole. 

— M. le marquis m'a chargé de vous amener sa calèche, lui 
dit cet homme. Il espère qu'après avoir lu cette lettre, il vous 
conviendra de partir pour Paris, dans quatre ou cinq jours. Je 
vais employer le temps que vous voudrez bien m'indiquer à 
«parcourir les ten'es de M. le marquis, en Franche-Comté. 
Après quoi, le jour qui vous conviendra, nous partironé pour 
Paris. 

La lettre était courte : 

a Débarrassez-vous, mon cher monsieur, de toutes les tra- 
casseries de province, venez respirer un air tranquille, à Pa- 
ris. Je vous envoie ma voiture, qur a l'ordre d'attendre votre 
détermination, pendant quatre jours. Je vous attendrai moi- 
même, à Paris, jusqu'à mardi. Il ne faut qu'un oui, de votre 
part, monsieur, pour accepter, en votre nom, une des meilleu- 
res cui'es des environs de Paris. Le phi s riche de vos futurs pa- 
roissiens ne vous a jamais vu, mais vous est dévoué plus que 
vous ne pouvez croire ; c'est le marquis de La Mole. » 

Sans s'en douter, le sévère abbé Pirard aimait ce séminaii*e, 
peuplé de ses ennemis, et auquel, depuis quinze ans, il consa- 
crait toutes ses pensées. La lettre de M. de La Mole fut pour 
lui comme l'apparition du chirurgien chargé de faire une opé- 
ration cinielie et nécessaire. Sa destitulion était certaine. Il 
donna rendez- vous à l'intendant, à trois jours de là. 

Pendant quarante-huit heures, il eut la fièvre d'incertitude. 
Enfin, il écrivit à M. de La Mole, et composa, pour Monsei- 
gneur l'évêque, une lettre, chef-d'œuvre de style ecclésiasti- 
que, mais un peu longue. 11 eût été difficile de trouver des 
phrases plus irréprochables et respirant un respect plus sin- 
cère. Et toutefois, cette lettre, destinée à donner une heure 



202 OEUVRES DE STENDHAL. 

difficile à M. de Frilair, vis-à-vis de son patroDi artiealait tous 
les sujets de plaintes graves^ et descendait jusqu^aux petites 
tracasseries sales qui^ après avoir été endurées^ avec résigna- 
tion^ pendant six aus^ forçaient Fabbé Pirard à quitter Iç dio- 
cèse. 

On lui volait son bois dans son bûcher^ on empoisonnait son 
ciiien^ etc., etc. 

Cette lettre unie, il ût réveiller lulien qui, à huit heures du 
soir, dormait déjà, ainsi que tous les autres séminaristes. 

— Vous savez où est Févêché? lui dit-il en beau style latin ; 
portez cette lettre à Monseigneur. Je ne vous dissimulerai point 
que je vous envoie au milieu des loups. Soyez tout yeux et 
tout oreilles. Point de mensonges dans vos réponses; mais son* 
gez que qui vous interroge éprouverait peut-être une joie vé'» 
ritable à pouvoir vous nuire. Je suis bien aise, mon enfant, de 
vous donner cette expérience avant de vous quitter, car je ne 
vous le cache point, la lettre que vous portez est ma démis* 
sion. 

Julien resta immobile ; il aimait Tabbé Piiurd. La prudence 
avait beau lui dire : 

Après le départ de cet honnête homme> le parti da Sacré- 
Cœur va me dégrader et peut-être me chasser. 

11 ne pouvait penser à lui. Ce qui l'embarrassait, c'était ime 
phrase qu'il voulait arranger d'une manière polie, et réelle- 
ment il ne s'en trouvait pas Tesprit. • 

— Eh bien ! mon ami, ne partez-vous pas ? 

— C'est qu'on dit, monsieur, dit timidement Julien, que 
pendant votre longue administration, vous n'avez rien mis de 
côlé. J'ai six cents francs. 

Les larmes Tenipêchèrent de continuer. 

— Cela aussi sera marqué, dit froidement l'ex-directeiu* du 
séminaire. Allez à Tévêché, il se fait tard. 

Le hasard voulut que ce soir-là, M. l'abbé de Frilair fût de 
service dans le salon de l'évêché; Monseigneur dînait à la pré- 
fecture. Ce fut donc à M. de FrUair lui-même que JuUen remit 
la lettre, mais il ne le connaissait pas. 

Julien vit, avec étonnement, cet abbé ouvrir hardiment la 



LE ROUGE ET LE NOIB. 20d 

lettre adressée à i'évêque. La belle figure da grand \icaire 
exprima bientôt une sujprise mêlée de vif plaisir, et redoubla 
de gravité. Pendant qu'il lisait^ Julien; frappé de sa bonne ' 
mine, eut* le temps de Texaminer. Cette figure eût eu plus de | 
gravité, sans La finesse extrême qui apparaissait dans certains j 
traits, et qui fût allée jusqu'à dénoter la fausseté, si le posses- ; 
senr de ce beau visage eût cessé un instant de s'en occuper* ; 
Le nez, très-avancé , formait une seule ligne parfaitement 
droite, et donnait, par malheur, à un profil, fort distingué 
d'ailleurs, une ressemblance irrémédiable avec la physionomie 
d'un renard. Du reste, cet abbé qui paraissait si occupé de 
la démission de M. Pirard , était mis avec une élégance qui 
plut beaucoup à Julien , et qu'il n'avait jamais vue à aucun 
prêtre. 

Julien ne sut que plus tard quel était le talent spécial de 
l'abbé de Frilair* U savait amuser son évêque, vieillard aima-* 
ble, fait pour le séjour de Paris, et qui regardait Besançon 
comme un exil. Cet évêque avait une fort mauvaise vue, et ai- 
mait passionnément le poisson.' L'abbé de Frilair ôtait le» 
arêtes du poisson. qu'on servait à Monseigneur. 

Julien regardait en silence l'abbé qui relisait la démission, 
lorsque tout à coup la porte s'ouvrit avec fracas. Un laquais, 
richement vêtu, passa rapidement. Julien n'eut que le temps 
dç se retourner vers la porte ; il aperçut un petit vieillard, 
portant une croix pectorale. 11 se prosterna : Tévêque lui 
adressa un sourire de bonté, et passa. Le bel abbé le suivit, et 
Julien resta seul dans le salon dont il put, à loisir, admirer la 
magnificence pieuse. 

. L'éyêque de Besançon, homme d'esprit éprouvé, mais non 
pas éteint par les longues misères de Témigration, avait plus 
de soixante-quinze ans, et s'inquiétait infiniment peu de ce qui 
arriverait dans dix ans. 

— Quel est ce séminariste, au regard fin, que je crois avoh* 
Ml en passant? dit l'évêque. Ne doivent-ils pas, suivant mon 
règlement, être couchés à l'heure qu'il est ? 

— Cdui-ci est fort éveillé, je vous jiu-e. Monseigneur, et il 
appelle -une grande nouvelle : c'est la démission du seul jan- 



204 OEUVRES DE STENDHAL. 

séniste qui restât dans votre diocèse. Ce terrible abbé Pirard 
comprend enfin ce que parler veut dire. 

— Eh bien ! dit Févêque en riant, je vous défie de le rem- 
placer par un homme qui le vaille. Et pour vous montrer le 
prix de cet homme, je l'invite à dîner pour demain. 

Le grand vicaire voulut glisser quelques mots sur le choix du 
successeur. Le prélat , peu disposé à parler d'affaires, lui dit : 

— Avfiuit de faire entrer cet autre, sachons un peu comment 
celui-ci s'en va. Faites-moi venir ce séminariste, la vérité est 
dans La bouche des enfants. 

Juhen fut appelé : Je vais me trouver au milieu de deux in- 
quisiteurs, pensa-t-iL. Jamais il ne s'était senti plus de cou- 
rage. 

Au moment où il entra, deux valets de chambre, mieux mis 
que M. Valenod lui-même, déshabillaient Monseigneur. Ce pré- 
lat, avant d'en venir à M. Pirard, crut devoir interroger Julien 
sur ses études. 11 parla un peu de dogme, et fut étonné. Bien- 
tôt il en vint aux humanités, à Virgile, à Horace, à Cicéron. 
Ces noms là, pensa Julien, m'ont valu mon numéro 198. Je 
n'ai rien à perdre, essayons de briller. 11 réussit ; le prélat, 
excellent humaniste lui-même, fut enchanté. 

Au dîner de la préfecture, une jeune fille, justement célèbre, 
avait récité le poëme de la Madeleine. 11 était en train de par- 
ler littérature, et oublia bien vite l'abbé Pirard et toutes les 
affaires, pour discuter, avec le séminariste, si Horace était ri- 
che ou pauvre. Le prélat cita plusieurs odes, mais quelquefois 
sa mémoire était paresseuse, et sur-le-champ Julien récitait 
l'ode tout entière, d'un air modeste ; ce qui frappa 1 évêque, ce 
fut que Julien ne sortait point du ton de la conversation ; il dir 
sait ses vingt ou trente vers latins, comme il eût parlé de ce 
qui se passait dans son séminaire. On parla longtemps de Vii'- 
gile, de Cicéron. Enfin le prélat ne put s'empêcher de faire 
compliment au jeune séminariste. 

— 11 est impossible d'avoir fait de meilleures études. 

— Monseigneur, dit Julien, votre séminaire peut vous offrii* 
cent quatre-vingt-dix-sept sujets bien moins indignes de votre 
haute approbation. 



LE ROUGE ET LE NOIR. 205 

— Gomment cela? dit le prélat étonné de ce chiffre. 

— Je puis appuyer d'une preuve officielle ce que j'ai Thon- 
neur de dire devant Monseigneur. 

A Texamen annuel du séminaire^ répondant précisément sur 
les matières qui. me valent^ dans ce moment^ l'approbation de 
Monseigneur^ j'ai obtenu le n° 198. 

— Ah ! c'est le Benjamin de Tabbé Pirard, s'écria Févêque en 
riant et regardsmt M. de Frilair; nous aurions dû nous y atten- 
dre; mais c'est de bonne guerre : n'est-ce pas, mon ami, ajouta- 
t-il en s'adressant à Julien, qu'on vous a fait réveiller pour 
vous envoyer ici ? 

— Oui, Monseigneur. Je ne suis sorti seul, du séminaire, 
qu^une seule fois en ma vie, pour aller aider M. l'abbé Chas- 
Bernard à oiiier la cathédrale, le jour de la Fête-Dieu. 

— Optimè, dit l'évêque; quoi, c'est vous qui avez fait preuve 
de tant de courage, en plaçant les bouquets de plumes sur le 
baldaquin? Us me font frémir chaque année; je crains tou- 
jours qu'ils ne me coûtent la vie d'un homme. Mon ami, vous 
irez loin; mais je ne veux pas arrêter votre carrière, qui sera 
brillante, en vous faisant moiurir de faim. 

Et sur l'ordre de l'évêque, on apporta des biscuits et du vin 
de Malaga, auxquels Julien fit honneur, et encore plus l'abbé 
de Frilair, qui savait que son évêque aimait à voir manger 
gaiement et de bon appétit. 

Le prélat, de plus en plus content de la fin de sa soirée, parla 
un instant d'histoire ecclésiastique. 11 vit que Julien ne com- 
prenait pas. Le prélat passa à l'état moral de Fempire romain, 
sous les empereurs du siècle de Constantin. La fin du paga- 
nisme était accompagnée de cet état d'inquiétude et de doute 
qui, au xix* siècle, dé?ole les esprits tristes et ennuyés. Mon- 
seigneur remarqua que Julien ignorait presque jusqu'au 
nom de Tacite. 

Julien répondit avec candeur, à l'étonnemént du prélat, que 
cet auteur ne se trouvait pas dans la bibliothèque du sémi- 
naire. 

— J'en suis vraiment bien aise, dit l'évêque gaiement. Vous 
me tirez d'embarras; depuis dix minutes, je cherche le moyen 

12 



206 OEUVRES DE STENDHAL. 

de vous remercier de la soirée aimable que vous m'avez pro- 
curée, et certes d'une manière bien imprévue. Je ne m^atten- 
dais pas à trouver un docteur dans un élève de mon sémi- 
naire. Quoique le don ne soit pas trop canonique/je veilï vous 
donner un Tacite. 

Le prélat se fit apporter huit volumes supérieurement re- 
liés> et voulut écrire lui-même^ sur lô titre du premier, un 
compliment latin pour Julien SoreL I/évèque se piquait dé 
belle latinité ; il finit par lui dire^ d^un ton sérieuit, qui tranchait 
tout à fait avec celui du reste de la conversation : 

— Jeune homme^ si vous êtes sage, vous aurez un jour la 
meilleure cure de mon diocèse^ et paâ à cent lieues de mon 
palais épiscopal; mais il faut être nage. 

Julien^ chargé de ses volumes^ sortit deFévêché^ fort étonné^ 
comme minuit eonnait. 

Monseigneur ne lui avait pas dit un mot dé Vàbbé Pinrà. 
Julien était surtout étonné de Teitrème politesse de IMtêqué. 
11 n'avait pas l'idée d'une telle urbanité de (hrmes^ réunie à un 
air de dignité aussi naturel. Julien fut surtout frappé du con-* 
traste en revoyant le sombre abbé Pirard qui l'attendait en 
s'impatientant. 

— Quid libi dixerunt ? (Que voUS ont-ils dit?) lui cria-t-il 
d'une voix forte, du plus loin qu'il l'aperçut. 

Julien s'embrouillant un peu à traduii*e en latin les discours 
de Fcvêqile : 

— Pariez français, et répétez les propres paroles de Monsei- 
gneur, sans y ajouter rien, ni rien retrancher, dit l'et-direcleiir 
du séminaire, avec son ton dur et ses manières profondément 
inélégantes. 

— Quel étrange cadeau de la part d'un évêque à un jeune 
séminariste? disait-il en feuilletant le superbe Taûite, dont la 
tranche dorée avait Pair de lui faire horreur. 

Deux heureii sonnaient, lorsque après un Compte rendu 
fort détaillé, il permit à son élève favori de regagner sa 
chambre. 

— ' Laissez-moi le premier volume de votre Tacite; où est le 
compliment de Monseigneur l'éYêque?lui dit-il. Cette ligne 



LE ROUGE ET Ul NOIK. 207 

latine sera votre paratonnerre dans cette maison, après mon 
départ. 

Erit tibi, fili mi, successor meus tanquam ho quœrens quem 
devoret, (Car pour toi^ mon iï^s, mon successeur sera conune 
un lion furieux, et qui cherche à dévorer.) 

Le lendemain matin, Julien trouva quelque (;hose d'étrange 
dans la manière dont ses camarades lui parlaient. 11 n'en fut 
que plus réservé, Voilà, pensa-t-il, Teifet de la démission de 
M. Pirard. Elle est connue de toute la maison, et je passe pour 
son favori. Il doit y avoir de Finsulte dans ces façons^ mais il 
ne pouvait Ty voir, 11 y avait, au contraire, absence de haine 
dans les yeux de tous ceux qu'il rencontrait le long des dor- 
toirs : Que veut dire ceci? c'est im piège sans doute, jouons 
serré. Enfin le petit séminariste de Yemères lui dit en riant : 
Cornelii Taciti opéra omnia (CEu^tcs complètes de Tacite). 

A cemot^ quifutentendu^ tous comme à Tenvi firent com- 
pliment à Julien, non-seulement sur le magnifique cadeau qu'il 
avait reçu de Monseigneur, mais aussi dé la conversation de 
deux heures dont il avait été honoré. On savait jusqu'aux plus 
petits détails. De ce moment, il n'y eut plus d'envie; on lui fit 
la cour bassement : l'abbé Castanède, qui, la veille encore, était 
de la dernière insolence envers lui, vint le prendre par le bras 
et l'invita à déjeuner. 

Par une fatadité du caractère de Julien, l'insolence de ces 
êties grossiers lui avait fait beaucoup de peine; leur bassesse 
lui causa du dégoût et aucun plaisii*. 

Vers midi, l'abbé Pirard quitta ses élèves, non sans leur 
adresser une allocution sévère. « Voulez-vous les honneurs du 
» monde, leur dit-il, tous les avantages sociaux, le plaisir de 
» commander, celui de se moquer des lois et d'être insolent 
» impunément envers tous? ou bien voulez- vous votre salut 
» éternel? les moins avancés d'entre vous n'ont qu'à ouvrir les 
» yeux pour distinguer les deux routes. » 

A peine fut-il soi*ti que les dévots du Sacré-Cœur de Jésus 
allèrent entonner un Te Deum dans la chapelle. Personne au 
séminaire ne prit au sérieux l'allocution de l'ex-directeur. 11 a 
beaucoup d'hunaeur de sa destitution, disait-on de toutes parts; 



208 OEUVRES DE STENDHAL. 

« 

pas un seul séminariste n'eut la simplicité de croire à la dé- 
mission Yolootaire d'une place qui donnait tant de relations 
avec de gros fournisseurs. 

L'abbé Pirard alla s'établir dans la plus belle auberge de 
Besançon ; et sous prétexte d'affaires qu'il n'avait pas, voulut 
y passer deux jours. 

L'évéque l'avait invité àdîner^et pour plaisanter son grand 
vicaire de Frilair, cherchait à le faire briller. On était au des- 
sert, lorequ'arriva de Paris l'étrange nouvelle que l'abbé Pirard 
était nommé à la magnifique cure de N..., à quatre lieues de 
la capitale. Le bon prélat l'en félicita sincèrement. Il vit dans 
toute cette affaire un bien joué qui le mit de bonne humeur et 
lui donna la plus haute opinion des talents de^l'abbé. Il lui 
donna un certificat latin magnifique, et imposa silence à l'abbé 
de Frilair, qui se permettait des remontrances. 

Le soir, Monseigneur porta son admiration chez la marquise 
de Rubempré. Ce fut une grande nouvelle pour la haute so- 
ciété de Besançon; on se perdait en conjectures sur cette faveur 
extraordinaire. On voyait déjà Vabbé Pirard, évêque. Les plus 
fins crurent M. de La Mole ministre, et se permirent ce jour-là 
de sourire des airs impérieux que M. l'abbé de Frilair portait 
dans le monde. 

Le lendemain matin, on suivait presque l'abbé Pirard dans 
les rues, et les marchands venaient sur la porte de leurs bou- 
tiques, lorsqu'il alla soUiciter les juges du marquis; pour la 
première fois, il en fut reçu avec politesse. Le sévère jansé- 
niste, indigné de tout ce qu'il voyait, fit un long travail avec 
les avocats qu'il avait choisis pour le marquis de La Mole, et 
partit pour Paris. H eut la faiblesse de dire à deux ou trois 
amis de collège, qui l'accompagnaient jusqu'à la calèche dont ils 
admirèrent les armoiries, qu'après avoir administré le sémi- 
naij'e pendant quinze ans, il quittait Besançon avec cinq cent 
vingt francs d'économies. Ces amis l'embrassèrent en pleurant, 
et se dirent entre eux : Le bon abbé eût pu s'épargner ce men- 
songe, il est aussi par trop ridicule. 

Le vulgaire, aveuglé par Tamour de l'argent, n'était pas fait 
pour comprendre que c'était dans sa sincérité que l'abbé Pi- 



LE ROUGE ET LE NOIR. 209 

rard avait trouvé la force nécessaire pour lutter pendant six 
ans contre Marie Alacoque^ le Sacré-Cœur de Jésus^ les jésuites 
et son évêque. 

XXX 
Un Ambitieux* 



Il n'y a qa*ane seale noblesse, c'est le titre 
de duc; marquis est ridieale ; aa mot doc on 
tourne la tête. 

Edinburch Rbyiew. 



Le marquis de La Mole reçut l'abbé Pirard sans aucune de 
ces petites façons de grand seigneur^ si polies mais si imperti- 
nentes pour qui les comprend. C'eût été du temps perdu^ et le 
marquis était assez avant dans les grandes affaires^ pour n'avoir 
point de temps à perdi'e. 

Depuis six mois, il intriguait pour faire accepter à la fois au 
roi et à la nation un certain ministère^ qui^ par reconnaissance^ 
le ferait duc. , 

Le marquis demandait en vain^ depuis longues années, à son 
avocat de Besançon, un travail clair et précis sur ses procès de 
Franche-Comté. Comment Tavocat célèbre les lui eût- il expli- 
qués^ s'il ne les comprenait pas lui-même? 

Le petit carré de papier, que lui remit l'abbé, expliquait 
tout. 

— Mon cher abbé, lui dit le marquis, après avoir expédié 
en moins de cinq minutes toutes les formules de politesse et 
d'interrogation Sur les choses personnelles; mon cher abbé, au 
milieu de ma prétendue prospérité, il me manque du temps 
pour m'occuper sérieusement de deux petites choses assez im- 
portantes pourtant : ma famille et mes affaires. Je soigne en 
grand la fortune de ma maison, je puis la porter loin ; je soigne 
mes plaisirs, et c'est ce qui doit passer avant tout, du moins à 
mes yeux, ajouta-t-il, en surprenant de Tétormement dans 
ceux de Tabbé Pirard. Quoique homme de sens, l'abbé était 

12. 



\ 



210 OEUVRES DE STENDHAL. 

émerveillé de voir un vieillard parler ^i franchement de ses 
plaisirs. 

Le travail existe sans doute à Paris^ continua le grand sei- 
gneur^ mais perché au cinquième étage ; et dès que je me rap- 
proche d^un homme^ il prend un appartement au second^ et sa 
femme prend un jour; par conséquent plus de travail, plus 
d'efforts que pour être ou paraître un homme du monde. C'est 
là leur unique affaire dès qu'ils ont du pain. 

Pour mes procès, exactement parlant, et encore pour chaque 
procès pris à part, j'ai des avocats qui se tuent ; il m'en est mort 
un de la poitrine, avant-hier. Mais, pour mes affaires en géné- 
ral, croiriez-vous, monsieur, que, depuis trois ans, j'ai renoncé 
à trouver un homme qui^ pendant qu'il écrit pour moi, daigne 
songer un peu sérieusement à ce qu'il fait? Au reste, tout ceci 
n'est qu'une préface. 

Je vous estime, et j'oserais ajouter, quoique vous voyant pour 
la première fois, je vous aime. Voulesè-vous être mon secré- 
taire, avec huit mille francs d'appointements ou bien avec le 
double? J'y gagnerai encore, je vous jure ; et je fais mon af- 
faire de vous conserver votre belle cure, pour le jour où nous 
ne nous conviendrons plus. ' 

L'abbé refusa; mais vers la fin de la conversation, le véri- 
table embarras où il voyait le marquis lui suggéra une idée. 

— J'ai laissé au fond de mon séminaire un pauvre jeune 
homme, qui, si je ne me trompe, va y être rudement persécuté. 
S'il n'était qu'un simple religieux, il serait déjà in pace. 

Jusqu'ici ce jeime homme ne sait que le latin et l'Écriture 
sainte; mais il n'est pas impossible qu'un jour il déploie de 
grands talents soit pour la prédication, soit pour la direction 
des âmes. J'ignore ce qu'il fera; mais il a le feu sacré, 11 peut 
aller loin. Je comptais le donner à notre évêque, si jamais il 
nous en était venu un qui eût ion peu de votre manière de voir 
les hommes et les affaires. 

— D'où sort votre jeûna homme? dit le marquis. 

— On le dit fils d'un charpentier de nos montagnes, mais je 
le croirais plutôt fils naturel de quelque homine riche. Je loi 



LE ROUGE ET LE NOIR. 211 

ai vu recevoir une lettre anonvme ou pseudonyme avec une 
lettre de change de cinq cents francs. 

— Ah ! c'est Julien Sorel, dit le marquis. 

— D'où savez-vous son nom? dit i'abbë étonné, et comme fl 
rougissait de sa question : 

— C'est ce que je ne vous dirai pas, répondit le marquis. 

— Eli bien ! reprit Tabbé, vous pourriez essayer d'en faire , 
votre secrétaire, il a de Ténergie, de la raison; en un mot, c'est 
un essai à tenter. 

-- Pourquoi pas ? dit le marquis f mais serait^<!e un homme 
à se laisser graisser la patte par le préfet de police ou par tout 
autre pour faire l'espion chez moi? Voilà toute mon objection. 

D'après les assurances favorables de Fabbé Pirard, le mar- 
quis prit un billet de mille francs : 

— Envoyez ce viatique à Julien Sorel ; faites-le-moi venir. 
-— On voit bien, dit Fabbé Pirard, que vous habitez Paris. 

Vous ne connaissez pas la tyrannie qui pèse sur nous autres 
pauvres provinciaux, et en particulier sur les prêtres non amis 
des jésuites. On ne voudra pas laisser partir Julien Sorel, on 
saura se couvrir des prétextes les plus habiles, on me répondra 
qu'il est malade, la poste aura perdu les lettres^ etc., etc. 

—Je prendrai un de ces jours ime lettre du ministre àrévê- 
que,dit le marquis. 

— J'oubliais une précaution, dit l'abbé : ce jeune homme 
quoique né bien bas a le cœur haut, il ne sera d'aucune utiMté 
si Ton effarouche son orgueil i vous le rendriez stupide. 

— Ceci me plaît, dit le marquis, j'en ferai le camarade de 
mon fils, cela suffira-t-il? 

Quelque temps après, Julien reçut une lettre d'une écriture 
inconnue et portant le timbre de Châlon,,il trouva un mandat 
sur un marchand de Besançon, et l'avis de se rendre à Paris 
sans délai. La lettre était signée d'un nom supposé, mais en 
l'ouvrant Julien avait tressailli : une feuille d'arbre était tom- 
bée à ses pieds; c'était le signe dont il était convenu avec l'ab- 
bé Pirard. 

Moins d'une heure après, Julien fut rappelé à l'évêché où il 
se vit accueillir avec une bonté toute paternelle. Tout en citant 



212 OEUVRES DE STENDHAL. 

Horace, Monseigneur lui fit, sur les hautes destinées qui l'at- 
tendaient à Paris, des compliments fort adroits et qui, pour 
remercîments, attendaient des explications. Julien ne put rien 
dire, d'abord parce qu'il ne sa^^aît rien, et Monseigneur prit 
beaucoup de considération pour lui. Un des petits prêtres de 
révêché écrivit au maire qui se hâta d'apporier lui-même un 
passe-port signé, mais où Ton avait laissé en blanc le nom du 
voyageur. 

Le soir avant minuit, Julien était chez Fouqué dont Fesprit 
sage fut plus étonné que charmé de l'avenir qui semblait at- 
tendre son ami. 

— Cela finira pour toi, dit cet électeur libéral, par une place 
du gouvernement, qui t'obligera à quelque démarche qui sera 
vilipendée dans les journaux. C'est par ta honte que j'aurai de 
tes nouvelles. Rappelle-toi que, même financièrement parlant, 
il vaut mieux gagner cent louis dans un bon commerce de bois, 
dont on est le maître, que de recevoir quatr^miUe francs d'un 
gouveraement, fût-il celui du roi Salomon. 

Julien ne vit dans tout cela que la petitesse d'esprit d'un 
bourgeois de campagne. Il allait enfin paraître sur le théâtre 
des grandes choses. Le bonheur d'aller à Paris, qu'il se figurait 
peuplé de gens d'esprit fort intrigants, fort hypocrites, mais 
aussi polis que Tévêque de Besançon et que l'évêque d'Agde, 
éclipsait tout à ses yeux. Il se représenta à son ami, comme 
privé de son libre arbitre par la lettre de l'abbé Pirard. 

Le lendemain vers midi, il arriva dans Verrières le plus 
heureux des hommes, il comptait revoir madame de Rénal. Il 
alla d'abord chez son protecteur, le bon abbé Chélan. Il trouva 
une réception sévère. 

— Croyez-vous m'avoir quelque obligation? lui dit M. Cbé- 
lan, sans répondre à son salut. Vous allez déjeuner avec moi, 
pendant ce temps on ira vous louer un autre cheval, et tous 
quitterez Verrières, sans y voir personne, 

— Entendre c'est obéir, répondit Julien, avec une mine de 
séminaire; et il ne fut plus question que de théologie et de 
belle latinité. 

11 monta à cheval, fit une lieue, après quoi apercevant un 



LE ROUGE ET LE NOIR. 2i3 

bois, et personne pour i^y voir entrer, il s'y enfonça. Au cou- 
cher du soleil il renvoya le cheval. Plus tard^ il entra chez 
un paysan, qui consentit à lui vendre une échelle et à le suivre 
en la portant jusqu'au petit bois qui domine le Cours de la Fi- 
délité, à Verrières. 

— Je suis un pauvre consent réfractaire... ou un contreban- 
dier, dit le paysan, en prenant congé de lui, mais qu'importe ! 
mon écheUe est bien payée, et moi-même je ne suis pas sans 
avoir passé quelques mouvements de montre en ma vie. 

La nuit était fort noire. Vers une heure du matin, Julien^ 
chargé de son échelle, entra dans Verrières. Il descendit le 
plus tôt qu'il put dans le lit du torrent, qui traverse les magni- 
ûques jardins de M. de Rénal à une profondeur de *di^ pieds, et 
contenu entre deux murs. Julien monta facilement à Téchelle. 
Quel accueil me feront les chiens de garde, pensait-il? Toute 
la question est là. Les chiens aboyèrent, et s'avancèrent au 
galop sur lui; mais il siffla doucement, et ils vinrent le ca- 
resser. 

Remontant alors de terrasse en terrasse, quoique toutes les 
grilles fussent fermées, il lui fut fac'dc d'arriver jusque sous 
la fenêtre de la chambre à coucher de madame de Rénal, qui, 
du côté du jardin, n'est élevée que de huit ou dix pieds au- 
dessus du soi. 

U y avait aux volets une petite ouverture en forme de cœur, 
que Julien connaissait bien. Â son grand chagrin, cette petite 
ouverture n'était pas éclairée par la lumière intérieure d'une 
veilleuse. 

Grand Dieu! ser dit-il; cette nuit, cette chambre n'est pas 
occupée par madame de Rênai ! Où sera-t-elle couchée ? La 
famille est à Verrières, puisque j'ai trouvé les chiens ; mais je 
puis rencontrer dans cette chambre, sans veilleuse, M. de Ré- 
nal lui-même ou un étranger, et alors quelle esclandre ! 

Le plus prudent était de se retirer ; mais ce parti fit horreur 
à Julien. Si c'est un étranger, je me sauverai à toutes jambes, 
abandonnant mon écheUe ; mais si c'est elle, quelle réception 
m'attend? Elle est tombée dans le repentir et dans la plus haute 
piété^ je n'en puis douter; mais enfin, elle a' encore quelque 



214 CEUVBES DE STENDHAL. 

souvenir de mol> puisqu'elle vient de m'écnre. Cette raison le 
décida* 

Le r.œur tremblant^ mais cependant résolu à périr ou k la 
voir^ il jeta de petits cailloux contre le volet ; point de réponse. 
Il appuya son échelle à côté de la fenêtre^ et frappa lui-même 
contre le volet, d'abord doucement, puis plus fort Quelque 
obscurité qu'il fasse, on peut me tirer un coup de fusil, pçnsa 
Julien. Cette idée réduisit l'entreprise folle à une question de 
bravoure. 

Cette phambre est inhabitée cette nuit, pensa-^trîl, ou quelle 
que soit la personne qui y couche, elle est éveillée maintenant. 
Ainsi plus rien à ménager envers elle ; il faut seulement tâ- 
cher de n'être pas entendu par les personnes qui couchent dans 
les autres chambres. 

Il descendit, plaça sou échelle contra un des volets^ remonta, 
et passant la main dans l'ouverture en forme de cœur, il eut le 
bonheur de trouver assez vite le fil de fer attaché au crochet 
qui fermait le volet. 11 tira ce fil de fer ; ce fut avec une joie 
inexprimable qu'il sentit que ce volet n'était plus retenu et cé- 
dait à son effort. U faut l'ouvrir petit à petit, et faire reconnaî- 
tre ma voix. U ouvrit le volet assez pour passer la tête, et en 
répétant à voix basse : C'est un ami. 

11 s'assura, en prêtant l'oreille, que rien ne troublait le si« 
lence profond de la chambre. Mais décidément, il n'y avait 
point de veQleuse, même à demi éteinte, dans la chemina; c'é- 
tait un bien mauvais signe. 

Gare le coup de fusil ! U réfléchit un peu ; puis, avec le doigt, 
il osa frapper contre la vitre : pas de réponse; il frappa plus 
fort. Quand je devrais casser la vitre, il faut en finii*. Conmie 
il frappait très-fort, il crut entrevoir, au mOieu de l'obscurité, 
comme une ombre blanche qui traversait la chambre. Enfin, 
il n'y eut plus de doute, il vit uqe ombre qui semblait s'avan- 
cer avec une extrême lenteur. Tout à coup il vit une joue qui 
s'appuyait à la vitre contre laquelle était son œil. 

11 tressaillit, et s'éloigna un peu. Mais la nuit était tellement 
noire, que, même à cette distance, il ne put distinguer si c'é* 
tait madame de Rénal. U craignait un premier cri d'alarme ; 



LE ROUGE fit LE NOIR. 2)5 

entendait les chiens rôder et gronder à demi autour du pied 
de son échelle. C'est mol^ répétait^il assez haut^ un ami. Pas 
de réponse ; le fantôme hlanc avait disparu. Baignez m'ouvrir; 
il faut que je vous parle^ je suis trop malheureux I et il frap- 
pait de façon à briser la vitre. 

Un petit bruit sec se fit entendre ; l'espagnolette de la fenê- 
tre cédait ; il poussa la croisée^ et sauta légèrement dans la 
chambre. 

Lé fantôme blanc s'éloignait j 11 lui prit les bras^« c'était une 
femme. Toutes ses idées de* courage s'évanouirent. Si c*est elle, 
que va-t-elle dire? Que devint^il, quand il comprit à un petit 
cri que c'était madame de Rênalf 

Il la serra dans ses bras ; elle tremblait , et avait à peine la 
force de le repousser. 

^ Maiheureuî ! que faltes^vous? 

A peine si sa toix convulslve pouvait articuler ces mots. Ju- 
lien y vit l'indignation la plus vraie. 

— Je viens vous voir après quatorsse mois d'une cruelle sépa- 
ration. 

^ Sortez, quittez-moi à l'instant. Ah ! M. Ghélan, pom*quoi 
m'aYoir empoché dé lui écrire ? j'aurais prévenu cette horreur. 
Elle le repoussa avec une force vraiment extraordinaire. Je 
me repens de mon crime ; le ciel a daigné m'édairer, répétait- 
elle d'une voix entrecoupée. Sortez! fuyez I 

— Après quatorze mois de malheur, je ne vous quitterai 
certainement pas sans vous avoir parlé. Je veux savoir tout ce 
que vous avez fait. Ah ! je vous ai assez aimée pour mériter 
celte confidence... je veux tout savoir. 

Malgré madame de Rénal, ce ton d'autorité avait de l'empire 
sur spn coBur. 

Julien, qui la tenait serrée avec passion, et résistait à ses ef- 
forts pour se dégager, cesî'a de la presser dans ses bras. Ce 
mouvement rassura un peu madame de Rénal. 

— Je vais retirer l'échelle, dit-il, pour qu'elle ne nous com- 
promette pas si quelque domestique, éveillé par le bruit, fait 
une ronde. 

— Ah ! sortez, sortez au contraire, lui dit-on avec uneadmi* 



i 



216 OEUVRES DE STENDHAL. 

rable colère. Que mimportent les hommes? c'est Dieu qui 
voit l'afi&euse scène que vous me faites et qui m'en punira. 
Vous abusez lâchement des sentiments que j'eus pour vous^ 
mais que je n'ai plus. Entendez-vous, monsieur Julien? 
11 retirait l'échelle fort lentement pour ne pas faire de bruit. 

— Ton mari est-il à la ville, lui dit-il, non pour la braver, 
^ais emporté par l'ancienne habitude ? 

— Ne me parlez pas ainsi, de grâce, ou j'appelle mon mari. 
Je ne suis déjà que trop coupable de ne vous avoir pas chassé, 
quoi qu'il pût en arriver. J^ai pitié de vous, lui dit-elle, cher- 
chant à blesser son orgueil qu'elle connaissait si irritable. 

Ce refus de tutoiement, cette façon brusque de briser un lien 
si tendre, et sur lequel il comptait encore, portèrent jusqu'au 
délire le transport d'amour de Julien. 

— Quoi ! est-il possible que vous ne m'aimiez plus ! lui dit-il 
avec un de ces accents du cœur, si difficiles à écouter de sang- 
froid. 

Elle ne répondit pas; pour lui, il pleurait amèrement. 
Réellement, il n'avait plus la force de parler. 

— Ainsi je suis complètement oublié du seul être qui m'ait 
janiais aimé! A quoi bon vivre désormais? Tout son courage 
l'avait quitté dès qu'il n'avait plus eu à craindre le danger de 
rencontrer im homme ; tout avait disparu de son cœur, hors 
l'amour. 

Il pleiira longtemps en silence. 11 prit sa main, elle voulut la 
retirer; et cependant, après quelques mouvements presque 
convuisifs, elle la lui laissa. L'obscurité était extrême ; ils se 
trouvaient Fun et l'auti*e assis sur le lit de madame de Rênai. 

Quelle difiTérence avec ce qui était il y a quatorze mois! pensa 
Julien; et ses laimes redoublèrent. Ainsi l'absence détruit sû- 
rement tous les sentiments de l'honune ! 

— Daignez pe dire ce qui vous est arrivé, dit enfin Julien 
embarrassé de son silence, et d'une voix coupée par les larmes. 

— Sans doute, répondit madame de Rénal, d'une voix dure, 
et dont l'accent avait quelque chose de sec et de reprochant 
pour Julien, mes égarements étaient connus dans la ville, lors 
de votre départ. 11 y avait eu tant d'imprudence dans vos dé- 



LK ROUGK ET LK iNOlU. 217 

marches ! Quelque temps après, aiors j'étais au désespoir, ce 
respectable M. Chëlan vint me voir. Ce fut en vain que/ pen- 
dant longtemps, il voulut obtenir im aveu. Un jour, il eut l'i- 
dée de me conduire dans cette église de Dijon, où j'ai fait ma 
première communion. Là, il osa parler le premier Ma- 
dame de Rénal fut interrompue par ses larmes. Quel moment 
de honte ! J'avouai tout. Cet honame si bon daigna ne point 
m'accabler du poids de son indignation : il s'affligea avec moi. 
Dans ce temps-là, je vous écrivais tous les jours des lettres que 
je n'osais vous envoyer; je les cachais soigneusement, et quand 
j'étais tix>p malheureuse^ je m'enfermais dans ma chambre et 
relisais mes lettres. 

Enfin, M. Chélan obtint que je les lui remettrais Quel- 
ques-unes, écrites avec un peu plus de prudence, vous avaient 
été envoyées ; vous ne me répondiez point. 

— Jamais, je te jure, je n'ai reçu aucune lettre de toi au sé- 
minaire. 

— Grand Dieu! qui les aura interceptées? 

— Juge de ma douleur, avant le jour où je te vis à la cathé- 
drale, je ne savais si tu vivais encore. 

— Dieu me fit la grâce de < comprendre combien je péchais 
enverslui, enversmes enfants, envers mon mari> reprit madame 
de Rénal. Il ne m'a jamais aimée comme je croyais aiors que 



vous m'aimiez. 



Julien se précipita dans ses bras, réellement sans projet et 
hors de lui. Mais madame de Rénal le repoussa, et continuant 
avec assez de fermeté : 

— Mon respectable ami M. Chélan me fitcomprendre qu'en 
épousant M. de Rénal, je lui avais engagé toutes mes affections, 
même celles que je ne connaissais pas, et que je n'avais jamais 
éprouvées avant une liaison fatale.... Depuis le grand sacrifice 
de ces lettres, qui m'étaient si chèi'es , ma vie s'est écoulée si- 
non heureusement, du moins avec assez de tranquillité. Ne la 
troublez point; soyez un ami ponr moi.... le meilleur de mes 
amis. Julien couvrit ses mains de baisers; elle sentit qu'il 
pleurait encore. Nepleurezpoint, vous me faites tant de peine.. . 
Dite»-moi à votre tour ce que vous avez fait. Julien ne pouvait 

13 



218 ŒUVRES DE STENDHAL. 

parler. Je veux savoir voti*e genre de vie au séminaire^ répétâ- 
t-elle, puis vous vous en irez. 

Sans pensera ce qu'U racontait^ Julien paria des intrigues et 
des jalousies sans nombre qu^ii avait d'abord rencontrées, puis 
de sa vie plus tranquille depuis qu'il avait été nommé répéti- 
teur. • 

Ce fut alors, ajouta-t-4l, qu'après im long silence, qui sans 
doute était destiné à me faire comprendre ce que je vois trop 
aujourd'hui, que vous ne m'aimiez plus et que j'étais devenu 

indifférent pour vous madame de Rénal serra ses mains ; 

ce fut alors que vous m'envoyâtes une sonmie de cinq cents 
francs. 

— Jamais, dit madame de Rêçal. 

--'C'était une lettre timbrée de Paris et signée Paul Sorel^ 
aûn de déjouer tous les soupçons. 

11 s'éleva une petite discussion sur Torigine possible de cette 
lettre. La position morale changea. Sans le savoir^ madame de 
Rénal et Julien avaient quitté le ton solennel ; ils étaient re- 
venus à celui d'une tendre amitié.. Ils ne se voyaient points 
tant l'obscurité était profonde, mais le son de la voix disait tout. 
Julien passa le bras autour de la taiUe de son amie ; ce mou- 
vement avait bien des dangers. Elle essaya d'éloigner le bras 
de Julien, qui, avec assez d'habileté^ attira son attention dans 
ce moment, par une circonstance intéressante de son récit. Ce 
bras fut comme oublié, et resta dans la position qu'il occupait. 

Après bien des conjectures sur l'origine de la lettre aux cinq 
cents francs, Julien avait repris son récit ; il devenait un peu 
plus maître de lui en parlant de sa vie passée, qui, auprès de 
ce qui lui arrivait en cet instant, l'intéressait si peu. Son atten- 
tion se fixa tout entière sur la manière dont allait finir $a vi- 
site. Vous allez sortii*, lui disdt-on toujours, de temps en temps, 
et avec un accent bref. 
f. Quelle honte pour moi si je suis éconduit! ce sera un re- 
/ mords à empoisonner toute ma vie, se disait-il, jamais elle ne 
< m'écrira. Dieu sait quand je reviendai en ce pays ! De ce mo- 
ment, tout ce qu'il y aA^ait de céleste dans la position de Julien 
disparut rapidement de son cœur. Assis à côte d'une femme 



LE ROUGE ET LE NOIR. 2iyv 

qu'il adorait^ la serrant presque dans ses bras^ dans cette \ 
chambre où il avait été si heureux^ au milieu d'une obscurité | 
profond e, distinguant fort bien que depuis un moment elle pieu- ) 
rait^ sentant^ au mouYement de sa poitrine^ qu'elle avait des < 
sanglots ; il eut le malheur de devenir un froid politique^ 
presque aussi calculant et aussi froid que lorsque^ dans la cour 
du séminaire, il se voyait en butte à quelque mauvaise plai- 
santerie de la part d'an de ses camarades plus fort que lui. Ju- i 
lien faisait durer son récit, et parlait de la vie malheureuse | 
qu'il avait menéa depuis son départ de Verrières., Ainsi, se di- 
sait madame de Rénal, après un an d'absence, privé presque 
entièrement de marques de souvenir, tandis que moi je l'ou- 
bliais, il n'était occupé que des joui^ heureux qu'il avait trou- 
vés à Yergy. Ses sanglots redoublaient. Julien vit le succès de 
son récit. Il comprit qu'il fallait tenter la dernière ressource : 
il arriva brusquement à la lettre qu'il venait de recevoir de 
Paris. 

— yai pris congé de Monseigneur Tévêque. 

— Qud^ vous ne retournez pas à Besançon ! vous nous quit- 
tez pour toujours ? 

— Oui, répondit Julien, d'un ton résolu ,* oui, j'abandonne 
un pays où je suis oublié.même de ce que j'ai le plus aimé en 
ma vie, et je le quitte pour ne jamais le revoir. Je vais à Paris 

— Tu vas à Paris ! s'écria assez haut madame de Rénal. 

Sa voix était presque étouffée par les larmes, et montrait 
tout l'excès de son trouble. Julien avait besoin de cet encoura- 
gement; il allait tenter une démarche qui pouvait tout décider 
contre lui ; et avant cette exclamation, n'y voyant point, il 
ignorait absolument l'effet qu'il parvenait à produire. 11 n'hé- 
sita plus ; la crainte du remords lui donnait tout emphe sur 
lui-même ; il ajouta froidement en se levant : 

— Oui, madame, je vous quitte poinr toujours, soyez heu- 
reuse ; adieu. 

• 11 6t quelques pas vers la fenêtre ; déjà il l'ouvrait. Madame 
de Rénal s'élança vers lui, et se précipita dans ses bras. 

Ainsi, après liois heures de dialogue, Julien obtint ce qu'il 
ava't désiré avec tant de passion pendant les deux premières. 



220 (JEUVKES DE STENDHAL. 

Un peu plus tôt aiTivés, le retour aux sentiments tendres^ Té- 
clipsé des remords chez madame de Rênal^ eussent été un bon- 
heur divin; ainsi obtenus avec art, ce ne fui plus qu'un 
plaisir. Julien voulut absolument, contre les instances de son 
amie, allumer la veilleuse. 

— Veu\-tu donc, lui disait-il, qu'il ne me reste aucun sou- 
venir de t'avoir vue ? L'amour qui est dans ces yeux char- 
mants, sera donc perdu pour moi? la blancheur de cette jolie 
main me sera donc invisible ? Songe que je te quitte pour bien 
longtemps pent-étre ! 

Madame de Rénal n'avait rien à refuser à cette idée qui la 
faisait fondre en larmes. Mais Taube commençait à dessiner 
vivement les contours des sapins sur.la montagne à Torient de 
Verrières. Au lieu de s'en aller, Julien ivre de volupté de- 
manda à madame de Rénal de passer toute la journée caché 
dans sa chambre, et de ne partir que la nuit suivante. 

— Et pourquoi pas? répondit-elle. Cette fatale rechute m'ôte 
toute estime pour moi, et fait à jamais mon malheur, et elle 
le pressait conti'e son cœur. Mon mari n'est plus le même, il a 
des soupçons ; il croit que je l'ai mené dans toute cette affaire, 
et se montre fort piqué contre moi. S'il entend le moindre bruit 
je suis perdue, il me chassera comme une malheureuse que je 
suis. 

— Ah 1 voilà une phrase de M. Ghélan, dit Julien ; tu ne 
m'aurais pas parlé ainsi avant ce cruel départ pour le sémi^ 
naire ; tu m'aimais aloi*s I 

Julien fut récompensé du sang-froid qu'il avait mis dans ce 
mot : il vit son amie oublier subitement le danger que la pré- 
sence de son mari lui faisait courir, pour songer au danger 
bien plus grand de voir Julien douter de son amom\ Le jour 
croissait rapidement et éclairait vivement la chambre ; Julien 
reti-ouva toutes les voluptés de l'orgueil, lorsqu'il put revoir 
dans ses bras et presqu'à ses pieds, cette femme charmante J)a 
seule qu'il eût aimée et qui, peu d'heures auparavant^ était 
tout entière à la crainte d'un Dieu terrible et à Taraour de ses 
devoirs. Des résolutions fortifiées par un an de constance n'a- 
vaient pu tenir devant son courage. 



LE ROUGE ET LE iNOIH. 'Zii 

Bientôt on entendit du bi-ult dans la maison^ une chose à la- 
quelle elle n'avait pas songé vint troubler madame de Rénal. 

— Cette méchante Élisa va entrer dans la chambre, que 
faire de cette énorme échelle, disait-elle à son ami? où la ca- 
cher? Je vais la porter au grenier, s'écria-t-elle tout à coup, 
avec une sorte d'enjouement. 

— Mais il faut passer dans la chambre du domestique, dit 
Julien étonné. 

— Je laisserai l'échelle dans le corridor, j'appellerai le do- 
mestique, et lui donnerai une commission. 

— Songe à préparer un mot pour le cas oîi le domestique 
passant devant Téchelle, dans le corridor, la remarquera. 

^ Oui, mon ange, dit madame de Rénal, en lui donnant un 
baiser. Toi, songe à te cacher bien vite sous le lit, si, pendant 
mon absence, Élisa entre ici. 

Julien fut étonné de cette galté soudaine. Ainsi, pensa-t-il, 
rapproche d'un danger matériel, loin de la troubler, lui rend 
sa gaîté, parce qu'elle oublie ses remords î Femme vraiment 
supérieure ! ah ! voilà un cœur dans lequel il est glorieux de 
régner ! Julien était ravi. 

Madame de Rénal prit l'échelle ; elle était évidemment trop 
pesante pour elle. Julien allait à son secours ; il admirait cette 
taille élégante et qui était si loin d'annoncer de la force, lors- 
que tout à coup, sans aide, elle saisit l'échelle, et l'enleva 
comme elle eût fait une chaise. Elle la porta rapidement dans 
le corridor du troisième étage où elle la coucha le long du 
mur. Elle appela le domestique, et pour lui laisser le temps de 
s'habiller, monta au colombier. Cinq minutes après, à son re- 
tour dans le corridor, elle ne trouva plus l'échelle. Qu'était- 
elle devenue ? si Julien eût été hors de la maison, ce danger ne 
l'eût guère touchée. Mais, dans ce moment, si son mari voyait 
cette échelle ! cet incident pouvait être abominable. Ma- 
dame de Rénal commit partout. Enfin elle découvrit cette 
échelle sous le toit où le domestique Tavait portée et même ca- 
chée. Cette circonstance était singulière, autrefois elle l'eût 
alarmée. 

Que m'importe, pensa-t-elle, ce qui peut arriver dans vingt- 



222 OEUVRES DE STENDHAI.. 

quatre heures^ quand Julien sera parti ? tout ne sera-tnl pas 
alors pour moi horreur et remords ? 

Elle avait comme une idée vague de devoir quitter la vie, 
mais qu^importe I Après une sëpai*ation qu'elle avait crue éter- 
nelle, il lui était rendu, elle le revoyait, et ce qu'il avait fait 
pour parvenir jusqu'à elle montrait tant d'amour ! 

En racontant l'événement de l'échelle à Julien : 

— Que répondrai-je à mon mari, lui disait-elle, si le domes- 
tique lui conte qu'il a trouvé cette échelle ? Elle rêva un ins- 
tant^ il leur faudra vingt-^piatre heures pour découvrir le 
paysan qui te l'a vendue ; et se jetant dans les bras de Julien, 
en le serrant d'un mouvement convulsif : Ah ! mourir ainsi ! 
s'écriait-elle en le couvrant de baisers ; mais il ne faut pas que 
tu meures de faim, dit-elle en riant. 

Viens ; d'abord je vais te cacher dans la chambre de ma- 
dame Derville, qui reste toujours fermée à clef. Elle alla veiller à 
Textrémité du corridor, et Julien passa en courant. Garde-toi 
d'ouvrir, si Ton fmppe, lui dit-elle en l'enfermante clef; dans 
tous les cas, ce ne serait qu'une plaisanterie des enfants en 
jouant entre eux. 

— Fais-les venu* dans le jardin, sous la fenêtre, dit Julien, 
que j'aie le plaisir de les voir, fais-les parler. 

— Oui, oui, lui cria madame de Rêiial en s'éloignant. 

Elle revint bientôt avec des oranges, des hiscuitS; une bou- 
teille de vin de Malaga; il lui avait été impossible de voler du 
pain. 

— Que fait ton mari ? dit Julien. 

— 11 écrit des projets de marchés avec des paysans. 

Mais huit heures avaient sonné, on faisait beaucoup de bruit 
dans la maison. Si l'on n'eût pas vu madame de Rénal, on 
l'eût cherchée partout; elle fut obligée de le quitter. Bientôt 
elle revint, contre toute prudence, lui apportant une tasse de 
café ; elle tremblait qu'il ne mourût de faim. Après le déjeuner, 
elle réussit à amener les enfants sous la fenêlre de la cham- 
bre de madame Derville. Il les trouva fort grandis, mais ils 
avaient pris l'air commun, ou bien ses idées avaient changé. Ma- 
dame de Rénal leur parla de Julien. L'aîné répondit avec ami- 



LE ROUGE ET LE NOIR. 523 

tié et regrets pour Tancien précepteur ; mais il se trouva que 
les plus jeunes Favaient presque oublié. 

M. de Rénal ne sortit pas ce matin4à ; il montait et descen- 
dait sans cesse dans la maison^ occupé à faii*e des marchés 
avec des paysans, auxquels il vendait des pommes de terre. 
Jusqu'au dîner, madame deRênai n'eut pas un instant à donnera 
son prisonnier. Le dîner sonné et servi, elle eut Tidée de voler 
pour lui une assiette de soupe chaude. Gomme elle approchait 
sans bruit de la porte de la chambre qu'il occupait, portant 
cette assiette avec précaution, elle se trouva face à face avec 
le domestique qui avait caché Téchelle le matin. Dans ce mo- 
ment, il s'avançait aussi sans bruit dans le c(M*ridor et comme 
écoutant. Probablement Julien avait marché avec imprudence. 
Le domestique s'éloigna un peu confus. Madame de Rénal en- 
tra hardiment chez Julien; cette rencontre le fit frémir. 

— Tu as peur ! lui dit-elle; moi, je braverais tous les dangers 
du monde et sans sourciller. Je ne crains qu'une chose, c'est 
le moment où je serai seule après ton départ ; et elle le quitta 
en courant. 

— Ah ! se dit Julien exalté, le remords est le seul danger 
que redoute cette âme sublime ! 

Enfin le soir vint. M. de Rénal alla au Gasino. 

Sa femme avait annoncé une migraine affreuse, elle se retira 
chez elle, se hâta de renvoyer Ëlisa, et se releva bien vite pour 
aller ouvrir à Julien. 

11 se trouva que réellement il mourait de faim. Madame de 
Rénal alla à l'office chercher du pain. Julien entendit un grand 
cri. Madame de Rénal revint, et lui raconta qu'entrant dans 
l'office sans lumière, s'approchant d'un buffet où Ton serrait 
le pain, et étendant la main, elle avait touché un bras de 
femme. C'était Élisa qui avait jeté le cri entendu par Julien. 

— Que faisait-eUe là ? 

— Elle volait quelques sucreries, ou bien elle nous épiait, 
dit madame de Rénal, avec une indifférence complète. Mais 
heureusement j'ai trouvé un pâté et un gros pain. 

— Qu'y a-t-ildonc là ? dit Julien, en lui montrant les poches 
de son tablier. 



224 OEUVRES DE STENDHAL. 

Madame de Rénal avait oublié que^ depuis le diner^ elles 
étaient remplies de pain. 

Julien la serra dans ses bras^ avec la plus vive passion ; ja- 
mais elle ne lui avait semblé si belle. Même à Paris^ se disait- 
il confusément^ je ne pourrai rencontrer un plus grand carac- 
tère. Elle avait toute la gaucberie d'une femme peu accoutu- 
mée à ces sortes de soins^ et en même temps le vrai courage 
d'un être qui ne craint que des dangers d'un autre ordi*e et 
bien autrement terribles. 

Pendant que Julien soupait de grand appétit^ et que son 
amie le plaisantait sm* la simplicité de ce repas^ car elle avait 
horreur de parler sérieusement, la porte de la chambre fut 
tout à coup secouée avec force. C'était M. de Rénal. 

— Pourquoi t'es-tu enfermée ? lui criait-il . 

Julien n'eut que le temps de se glisser sous le canapé. ^ 

— Quoi ! vous êtes tout habillée, dit M. de Rénal en entrant; 
vous soupezy et vous avez fermé votre porte à clef! 

Les jours ordinaires^ cette question, faite avec toute la sé- 
cheresse conjugale, eût troublé madame de Rénal, mais eUe 
sentait que son mari n'avait qu'à se baisser un peu, pour aper- 
cevoir JÎdien; car M. de Rénal s'était jeté sur la chaise que Ju- 
lien occupait un moment auparavant vis-à-vis le canapé. 

La migraine servit d'excuse à tout. Pendant qu*à son tour 
son mari lui contait longuement les incidents de la poule qu'il 
avait gagnée au billard du Casino, une poule de dix-neuf francs, 
ma foi I ajoutait- il, elle aperçut sur une chaise, à trois pas 
devant eux, le chapeau de Julien. Son sang-froid redoubla, elle 
se mit à se déshabiller, et, dans un certain moment, passant 
rapidement derrière son mari, jeta une robe sur la chaise au 
chapeau. 

M. de Rénal partit enûn. Elle pria Julien de recommencer 
le récit de sa vie au séminaire; hier je ne t'écoutais pas, je ne 
songeais, pendant que tu parlais, qu'à obtenir de moi de te 
renvoyer. 

Elle était l'imprudence même. Ils parlaient très-haut; et il 
pouvait être deux heiu^s du matin, quand ils furent interrom- 
pus par un coup violent à la poHe. C'était encore M. de Rénal. 



LE HQUGE ET LE NOIH. 22:i 

— Ouvrez-moi bien vite, il y a des voleurs dans la maison, 
disait-il, Saint-Jean a trouvé leur échelle ce matin. 

— Voici la fin de tout, s'écria madame de Rénal, en se je- 
tant dans les bras de Julien. 11 va nous tuer tous les deux, il ne 
croit pas aux voleurs ; je vais mourir dans tes bras, plus heu- 
reuse à ma mort que je ne le fus de ma vie. Elle ne répondait 
nuUementà son mari qui se fâchait, elle embrassait Julien avec 
passion. 

— Sauve la mère de Stanislas, lui dit-il avec le regard du 
commandement. Je vais sauter dans la cour par la fenêtre du 
cabinet, et me sauver dans le jardin, les chiens m'ont reconnu. 
Fais un paquet de mes habits, et jette-le dans le jardin aussitôt 
que tu le pourras. En attendant, laisse enfoncer la porte. Sur- 
tout, point d'aveux, je te le défends, il vaut mieux qu'il ait des 
soupçons que des certitudes. 

— Tu vas te tuer en sautant ! fut sa seule réponse et sa seule 
inquiétude. 

EUe alla avec lui à la fenêtre du cabinet ; elle prit ensuite 
le temps de cacher ses habits. Elle ouvrit enfin à son mari 
bouillant de colère. Il regarda dans la chambre, dans le cabi- 
net, sans mot dire, et disparut. Les habits de Julien lui furent 
jetés, il les saisit, et cornait rapidement vers le bas du jardin 
du côté du Doubs. 

Comme il courait, il entendit siffler ime balle, et aussitôt le 
bruit d'un coup de fusil. 

Ce n'est pas M. de Rénal, pensa-t-il, il tire trop mal pour 
cela. Les chien? couraient en silence à ses côtés, un second 
coup cassa apparemment la patte d'un chien, car il se mit à 
pousser des cris lamentables. Julien sauta le mur d'une ter- 
rasse, fit à couvert une cinquantaine de pas, et se remit à fuir 
dans une autre dbrection. U entendit des voix qui s'appelaient, 
t et vit distinctement le domestique, son ennemi, tirer un coup 
de fusil ; un fermier vint aussi tirailler de l'autre côté du jar- 
din, mais déjà Julien avait gagné la rive du Doubs où il $'ha- 
billait. 

Une heure après, il était à une lieue de Verrières, sur la 

13. 



2.6 (JEUVRKS DE STENDHAL. 

route de Genève ; si Ton a des soupçons^ pensa Julien^ c'est sur 
la route de Paris qu'on me cherchera. 



XXXI 
Iieii Plaiiiirs de la Campairne. 

O rus quando ego te aspiciam ! 
Horace. 

« Monsieur vient sans doute attendre la malle-poste de Paris, 
lui dit le maître d'unç auberge où il s'arrêta pour déjeuner ? 

— Celle d'aujourd'hui ou celle de demain, peu m'importe, 
dit Julien. 

La malle-poste arriva comme il faisait Pindifférent. Il y avait 
deux places libres. 

— Quoi ! c'est toi mon pauvre Falcoz, dit le voyageur qui 
arrivait du côté de Genève, à celui qui montait en voiture en 
même temps que Julien. 

— Je te croyais établi aux environs de Lyon, dit Falcoz, dans 
une délicieuse vallée près du Rhône? 

— Joliment établi. Je fuis. 

— Gomment! tu fuis? toi, Saint-Giraud ! avec cette mine 
sage, tu as commis quelque crime ? dit Falcoz en riant. 

— Ma foi, autant vaudrait. Je fuis l'abominable vie que l'on 
mène en province. J'aime la fraîcheur des bois et la tranquil- 
lité champêtre, comme tu sais; tu m'as souvent accusé d'être 
romanesque. Je ne voulais de la vie entendre parler politique, 
et la politique me chasse. 

— Mais de quel parti es-tu ? 

— D'aucun, et c'est ce qui me perd. Voici toute ma vie po- 
litique : J'aime la musique, la peinture ; un bon livre est un 
événement pour moi ; je vais avoir quarante-quatre ans. Que 
me reste-t-il à vivre ? Quinze, vingt, trente ans tout au plus ? 
Eh bien ! je tiens que dans trente ans, les ministres seront un 
peu plus adroits, mais tout aussi honnêtes gens que ceux d'au- 
jourd'hui. L'histoire d'Angleterre me sert de miroir pour notre 



LE UOUGE ET LE NOIR. 227 

avenir. Toujours il se trouvera un roi qui voudra augmenter sa 
prérogative ; toujours Fambition de devenir député, la gloire 
et les centaines de mille francs gagnés par Mii*abeau^ empêche- 
ront de dormir les gens riches de la province : ils appelleront 
cela être libéral et aimer Je peuple. Toujours Tenvie de devenir 
pair ou gentilhomme de la chambre gagnera \eà ultra. Sur le 
vaisseau de l^tat, tout le monde voudra s'occuper dé la manœu- 
vre, car elle est bien payée. N'y aura-t-il donc jamais une pau- 
vre petite place pour le simple passager ? 

— Au fait, au fait, qui doit être fort plaisant avec ton carac- 
tère tranquille. Sont-ce les dernières élections qui te chassent 
de la province? 

— Mon mal vient de plus loin. J^avais, il y a quatre ans, 
quarante ans et cinq cent nulle francs, j'ai quatre ans de plus 
aujourd'hui, et probablement cinquante mffle francs de moins, 
que je vais perdre sur la vente de mon château de Monfleury, 
près du Rhône, position superbe. 

A Paris , j'étais las de cette comédie perpétuelle , à la- 
quelle oblige ce que vous appelez la civilisation du xix* 
siècle. J'avais soif de bonhomie et de simplicité. J'achète une 
terre dans les montagnes près du Rhône, rien d^aussi beau sous 
le ciel. 

Le vicaire du village et les hobereaux du voisinage me font 
la cour pendant six mois; je leur donne à dîner; j'ai quitté 
Paris, leur dis- je, pour de ma vie ne parler ni entendre parler 
politique. Gomme vous le voyez, je ne suis abonné à aucun 
journal. Moins le facteur de la poste m'apporte de lettres, plus je 
suis content. 

Ce n'était pas le compte du vicaire; bientôt je suis en butte à 
mille demandes indiscrètes, tracasseries, etc. Je voulais don- 
ner deux ou trois cents francs par an aux pauvres, on me les 
demande pour des associations pieuses : celle de Saint-Joseph, 
ceDe de la Vierge, etc., je refuse : alors on me fait cent insul- 
tes. J'ai la bêtise d'en être piqué. Je ne puis plus sortir le 
matin pour aller jouir de la beauté de nos montagnes, sans 
trouver quelque ennui qui me tire de mes rêveries, et me rap- 
pelle désagréablement les hommos et leur méchancelé. Aux 



228 OEUVRES DE STENDHAL. 

processions des Rogations, par exemple y dont le chant me 
plaît (c'est probablement une mélodie grecque), on ne bénit 
plus mes chanips^ parce que^ dit le vicaire, ils appartiennent 
à un impie. La vache d'une vieille paysanne dévote meurt, 
elle dit que c^est à cause du voisinage d'un étang qui appar* 
tient à moi impie, philosophe venant de Paris, et huit jours 
après je trouve mes poissons le ventre en Pair empoisonnés 
avec de la cl^ux. La tracasserie m'environne sous toutes les 
formes. Le juge de paix, honnête homme, mais qui craint pour 
sa place, me donne toujours tort. La paix des champs est 
pour moi un enfer. Une fois que Ton m'a vu abandonné par 
le vicabe, chef de la congrégation du viUage, et non soutenu 
par le capitaine eu retraite, chef des libéraux, tous me sont 
tombés dessus, jusqu^au maçon que je faisais vivre depuis un 
an, jusqu'au charron qui voulait me frlponner impunément 
en raccommodant mes charrues. 

Afin d'avoir un appui et de gagner pouilant quelques-uns de 
mes procès, je me fais libéral ; mais, comme tu dis, ces dia- 
bles d'élections arrivent, on me demande ma voix... 

— Pour un inconnu? 

— Pas du tout, pour un homme que je ne connais que trop. 
Je refuse, imprudence affreuse! dès ce moment, me voilà aussi 
les libéraux sur les bras, ma position devient intolérable. Je 
crois que s'il fût venu dans la tête du vicaire de m'acciiser 
d'avoir assassiné ma servante, il y aurait eu vingt témoins des 
deux partis, qui auraient juré avoir vu commettre le crime. 

— Tu veux vivre à la campagne sans servir les passions de 
tes voisins, sans même écouter leurs bavardages. Quelle 
faute î... 

— Enfin elle est réparée. Monfleury est en vente, je perds 
cmquante mille francs, s'il le faut, mais je suis tout joyeux, 
je quitte cet enfer d'hypocrisie et de tracasseries. Je vais cher- 
cher la solitude et la paix champêti^e au seul lieu où elles exis- 
tent en France, dans im quatrième étage , donnant sur les 
Champs-Elysées. Et encore j'en suis à délibérer, si je ne com- 
mencerai pas ma carrière politique, dans le quartier du Roule, 
par rendre le pain bénit à la paroisse. 



LE ROUGE ET LE iNOIR. 229 

— Tout cela ne te fût pas arrivé sous Bonaparte, dit Falcoz 
avec des yeux brillants de courroux et de regret. 

— A la bonne heure, mais pourquoi nVt-il pas su se tenir 
en place ton Bonaparte ? tout ce dont je souffre aujourd'hui 
c'est lui qui Va. fait. 

Ici l'attention de Julien redoubla. Il avait compris du pre- 
mier mot que le bonapartiste Falcoz était Tancien ami d'en-> 
fance de M. deRênai, par lui répudié en 1816, et le philosophe 
Saint-Giraud devait être frère de ce chef de bureau à la pré- 
fecture de.... qui savait se faire adjuger à bon compte les mai- 
sons des commuues. 

— Et tout cela c'est ton Bonaparte qui Ta fait, continuait Salnt- 
Giraud : un honnête homme, inoffensif s'il en fût, avec qua- 
rante ans et cinq cent mille francs, ne peut pas s'établir en 
province et y trouver la paix; ses prêtres et ses nobles l'en 
chassent. 

— Ah ! ne dis pas de mal de lut, s'écria Falcoz, jamais la 
France n'a été si haut dans l'estime des peuples que pendant 
les treize ans qu'il a régné. Alors, il y avait de la grandeui^dans 
tout ce qu'on faisait. 

— Ton empereur, que le diable emporte, reprit l'homme de 
quarante- quatre ans, n'a été grand que sur ses champs de ba- 
taille, et lorsqu'il a rétabli les finances vers 1802. Que veut 
dire toute sa conduite depuis? Avec ses chambellans, sa pom- 
pe et ses réceptions aux TuQeries, il a donné une nouvelle édi- 
tion de toutes les niaiseries monarchiques. Elle était corrigée, 
elle eût pu passer encore un siècle ou deux. Les nobles et les 
prêtres ont voulu revenir à l'ancienne, mais ils n'ont pas la 
main de fer qu'il faut pour la débiter au public. 

— Voilà bien le langage d'un ancien imprimeur ! 

— Qui me chasse de ma terre, continua l'imprimeur en co- 
lère ? 

Les prêtres, que Napoléon a rappelés par son concordat, au 
lieu de les traiter comme l'État traite les médecins, les avocats, 
les astronomes, de ne voir en eux que des citoyens., sans s'in- 
quiéter de rindustrie par laquelle ils cherchent à gagner leur 
vie. Y aurait-il aujourd'hui des gentilshommes insolents, si 



230 OEUVRES DE STENDHAL. 

ton Bonaparte n^eût fait des barons et des comtes? Non, la 
mode en était pasj^ée. Après les prêtres, ce sont les petits no- 
bles campagnards qui m'ont donné le plus d'humeur, et m'ont 
forcé à me faire béral. 

La conversation fut infinie, ce texte va occuper la France en- 
core un demi-siède. Gomme Saiut-Giraud répétait toujours 
(ju'il était impossible de vivre en province, Julien proposa timi- 
dement Fexemple de M. de Rénal. 

— Parbleu, jeune homme, vous êtes bon î s'écria Palcoz ; il 
s'est fait marteau pour n'être pas enclume, et un terrible mar- 
teau encore. Mais je le vois débordé par le Valenod. Connais- 
sez-vous ce coquin-là? voilà le véritable. Que dira votre M. de 
Rénal lorsqu'il se verra destitué un de ces quatre matins, et le 
Valenod mis à sa place? 

— Il restera tête àtête avec ses crimes, dit Saint-Giraud. Vous 
connaissez donc Verrières, jeune homme ? Eh bien I Bonapar- 
te, que le ciel confonde, lui et ses friperies monarchiques, a 
rendu possible le règne des Rénal et des Ghélan, qui a amené 
le règne des Valenod et des Maslon. 

Cette conversation d'une sombre politique étonnait Julien, 
et le distrayait de ses rêveries voluptueuses. 

11 fut peu sensible au premier aspect de Paris, aperça dans 
le lointain. Les châteaux en Espagne sur son sort à venir 
avaient à lutter avec le souvenir encore présent des vingt-qua- 
tre heures qu^il venait de passer à Verrières. 11 se jurait de ne 
jamais abandonner les enfants de son amie, et de tout quitter 
pour les protéger, si les impertinences des prêtres nous don- 
naient la république et les persécutions contre les nobles. 

Que serait-il arrivé la nuit de son arrivée à Verrières, si, au 
moment où il appuyait son échelle contre la croisée de la cham- 
bre à coucher de madame de Rénal, il avait trouvé cette cham- 
bre occupée par un étranger, ou par M. de Rénal? 

Mais aussi quelles délices les deux pi'emières heures, quand 

son amie voulait sincèrement le renvoyer et qu'O plaidait sa 

cause, assis auprès d'elle dans l'obscurité I Une âme comme 

I celle de Julien est suivie par de tels souvenirs durant toute une 

vie. Le reste de l'entrevue se confondait déjà avec les pre- 
I 



LE ROUGE ET LE NOIR. 2'Si 

mîères époques de leurs amours;^ quatorze mois auparavant. 
Julien fut réveillé de sa rêverie profonde, parce que la voi- 
ture s^arrêtEé On venait d'entrer dans la cour des postes, rue 
J.-J. Rousseau. Je veux aller à la Malmaison, dit-il à un ca- 
briolet qui s'approcha. 

— A cette heure, monsieur, et pourquoi faire ? 

— Que vous importe ! marchez. 

Toute vraie passion ne songe qu'à elle. C'est pourquoi, ce 
me semble, les passions sont ridicules à Paris, où le voisin pré- 
tend toujours qu'on pense beaucoup à lui. Je me garderai de 
raconter les transports de Julien à la Malmaison. 11 pleura. 
Quoi! malgré les vilains murs blancs construits cette année, 
et qui coupent ce parc en morceaux? — Oui, naonsieur; pour 
Julien comme pour la postérité, il n'y avait rien entre Arcole, 
Sainte-Hélène et la Malmaison. 

Le soir, Julien hésita beaucoup avant d'entrer au spectacle, 
il avait des idées étranges sur ce lieu de perdition. 

Une profonde méfiance l'empêcha d'admirer Paris vivant, il 
n'était touché que des monuments laissés par son héros. 

Me voici donc dans le centre de l'intrigue et de l'hypocrisie ! 
Ici régnent les protecteurs de l'abbé de Frilair. 

Le soir du troisième jour, la curiosité l'emporta sur le pro- 
jet de tout voir avant de se présenter à l'abbé Pirard. Cet abbé 
lui expliqua, d'un ton froid, le genre de vie qui l'attendait chez 
M. de La Mole. 

Si au bout de quelques mois vous n'êtes pas utile, vous ren- 
trerez au séminaii^, mais par la bonne porte. Vous allez loger 
chez le marquis, l'un des plus grands seigneurs de France. 
Vous porterez l'habit noir, mais comme un homme qui est en 
deuil, et non pas comme un ecclésiastique. J'exige que trois 
fois la semaine vous suiviez vos études en théologie dans un 
séminaire, où je vous ferai présenter. Chaque jour à midi 
vous vous établirez dansla bibliothèque du marquis, qui compte 
vous employer à faire des lettres pour des procès et d'autres 
affaires. Le marquis écrit, en deux mots, en marge de chaque 
lettre qu'il reçoit, le genre de réponse qu'il faut y faire. 
J'ai prétendu qu'au bout de trois mois, vous seriez en état de 



232 (JKUYRES DE STENDHAL. 

faire ces réponses^ de façon que, sur douze que vous présente- 
rez à la signature du marquis, il puisse en signer huit ou neuf. 
Le soir, à huit heures, vous mettrez son hureau en ordre, et à 
dix vous serez libre. 

11 se peut, continua Tabbé Pirard, que quelque vieille dame 
ou quelque homme au ton doux vous fasse entrevoir des avan- 
tages immenses, ou tout grossièrement vous offre de For, pour 
lui montrer les lettres reçues par le marquis..* 

— Ah, monsieur ! s^écria Julien rougissant. 

— il est singulier, dit Tabbé avec un sourire amer que^ pau- 
vre comme vous Têtes, et après une année de séminaire, il 
vous reste encore de ces indignations vertueuses. Il faut que 
vous ayez été bien aveugle î 

Serait-ce la force du sang? se dit l'abbé à dèmi-yoix et com- 
me se parlant à soi-même. Ce qu'il y a de singuh'er, ajouta-t-il 
en regardant Julien, c'est que le marquis vous connaît... Je ne 
sais comment. 11 vous donne, pour commencer, cent louis d'ap- 
pointements. C'est un homme qui n'agit que par caprice, c'est 
là son défaut; il luttera d'enfantillages avec vous. S'il est con- 
tent, vos appointements pourront s'élever par la suite jusqu^à 
huit mille francs. 

Mais vous sentez bien, reprit l'abbé d'un ton aigre, qu'il ne 
vous donne pas tout cet argent pour vos beaux yeux. 11 s'agit 
d'être utile. A votre place, moi, je parlerais très-peu, et sur- 
tout je ne parierais jamais de ce que j'ignore. 

Ah ! dit l'abbé, j'ai pris des informations pour vous ; j'ou- 
bliais la famille de M. de La Mole. 11 a deux enfants, une fille 
et un fils de dix- neuf ans, élégant par excellence, espèce de 
fou, qui ne sait jamais à midi ce qu'il fera à deux heures. 11 a 
de l'esprit, de la bravoure; il a fait la guerre d'Espagne. Le 
marquis espère, je ne sais pourquoi, que vous deviendi-ez 
l'ami du jeune comte Norbert. J'ai dit que vous étiez un 
grand latiniste, peut-être compte -t-il que vous apprendrez 
à son fils quelques phrases toutes faites , sur Gicéron et Vir- 
gile. 

A votre place, je ne me laisserais jamais plaisanter par ce beau 
jeune homme ; et, avant de céder à ses avances parfaitement 



LE ROUGE ET LE NOIH. 233 

polies^ mais lui peu gâtées parFironie^ je me les ferais répéter 
plus d'une fois. 

Je ne vous cacherai pas que le jeune comte de La Mole doit 
vous mépriser d'abord, parce que vous n'êtes qu'us petit bour- 
geois. Son aïeul à lui était de la cour, et eut l'honneur d'avoir la 
tête tranchée en place de Grève, le 26 avril i 574, pour une in- 
trigue politique. 

Vous, vous êtes le fils d'un charpentier de Verrières, et de 
plus, aux gages de son père. Pesez bien ces différences, et 
étudiez l'histoire de cette famille dans Moreri ; tous les fla(- 
teurs qui dînent chez eux y font de temps en temps ce qu'ils 
appellent des allusions délicatc^s. 

Prenez garde à la façon dont vous répondrez aux plaisanteries 
de M. le comte Norbert de La Mole, chef d'escadron de hussards 
et futur pair de France, et ne venez pas me faire des doléances 
par la suite. 

— Il me semble, dit Julien en rougissant beaucoup, que je 
ne devinais pas même répondre à un homme qui me méprise. 

— Vous n'avez pas l'idée de ce mépris-là ; il ne se montrera 
que par des compliments exagérés. Si vous étiez un sot, vous 
pourriez vous y laisser prendre ; si vous vouliez faire fortune, 
vous devriez vous. y laisser prendre. 

— Le jour où tout cela ne me conviendra plus, dit Julien, 
passerai-je pour un ingrat, si je retourne à ma petite cellule, 
no 108? 

— Sans doute, répondit l'aU)é, tous les complaisants de la 
maison vous calomnieront, mais je paraîtrai moi. Adsum qui 
feci. Je dirai que c'est de moi que vient cette résolution. 

Julien était navré du ton amer et presque méchant qu'il 
remarquait chez M. Pirard; ce ton gâtait tout à fait sa dernière 
réponse. 

Le fait est que l'abbé se faisait un scrupule de conscience 
d'aimer Julien, et c'est avec une sorte de terreur religieuse 
qu'il se mêlait aussi directement du sort d'un autre. 

— Vous verrez encore, ajouta-t-il avec lamême mauvaise grâce, 
et comme accomplissant un devoir pénible, vous verrez madame 
la matquise de La Mole. C'est une grande femme blonde, dé- 



234 OEUVRES DE STENDHAL. 

vote^ hautaine^ I>ai*(kiteinent polie^ et encore pkis insignifiante. 
Elle est fille du vieux duc de Chaulnes^ si connu par ses préju- 
gés nobiliaires. Cette grande dame est une sorte d'abrégé^ en 
haut relief^ de ce qui fait au fond le caractère des femmes de 
son rang. Elle ne cache pas^ eile^ qu'avoir eu des ancêtres qui 
soient aUés aux croisades est le seul avantage qu'elle estime. 
L'argent ne vient que longtemps après : cela vous étonne? nous 
ne sommes plus en province^ mon ami. 

Vous verrez dans son salon plusieurs grands seigneurs parier 
de nos princes avec un tonde légèreté singuU^. Pour madame 
de la Mole^ elle baisse la voix par respect toutes les fois qu'elJe 
nomme un prince et surtout une princesse. Je ne vous conseil- 
lerais pas de dire devant elle que Philippe II ou Henri YIH 
furent des monstres. Us ont été rois, ce qui leur donne des 
droits imprescriptibles aux respects d'êtres sans naissance, 
tels que vous et moi. Cependant, ajouta M. Pirard, nons som- 
mes prêtres, car elle vous prendra pour tel; à ce titre, elle 
nous considère comme des videts de chambre nécessaires à son 
salut. 

— Monsieur, dit Julien, il me semble que je ne serai pas 
longtemps à Paris. 

— A la bonne heure ; mais remarquez qu'il n'y a de fortune, 
pour un honmie de notre ordre, que par les grands seigneurs. 
Avec ce je ne sais quoi d'indéfinissable, du moins pour moi, 
qu'il y a dans votre caractère, si vous ne faites pas fortune 
vous serez persécuté ; il n'y a pas de moyen terme pour voas. 
Ne vous abusez pas. Les honunes voient qu'ils ne vous font pas 
plaisir en vous adressant la parole; dans un pays social comme 
celui-ci, vous êtes voué au malheur, si vous n'arrivez pas aux 
respects. 

Que seriez-vous devenu à Besançon, sans ce caprice du mar- 
quis de La Mole? Un jour, vous comprendrez toute la singu- 
larité de ce qu'il fait pour vous, et, si vous n*êtes pas un mons- 
tre, vous aurez pour lui et sa famille une étemelle reconnai.s- 
sanoe. Que de pauvres abbés, plus savants que vous, ont vécu 
des années à Paris, avec les quinze sous de leur messe et les 
dix sous de leurs arguments en Sorbonne!... Rappelez-vous cp 



LE ROUGE ET LE NOIR. 235 

que je vons contais, f hiver dernier, des premières années 
de ce mauvais sujet de cardinal 0iiboi&. Votre orgueil se croi- 
rait-il, par hasard, plus de talent que luit 

Moi, par exemple, homme tranquille et médiocre, je comp- 
tais mourir dans mon séminaire ; j'ai eu Tenfantiliage de m'y 
attacher. Eh bien! j'allais être destitué quand j'ai donné ma 
démission. Savez-vous quelle étaitma fortune? j'avais cinq cent 
vingt francs de capital, ni plus ni moins ; pas un ami, à peine 
deux ou trois connaissances. M. de La Mole, que je n'avais jamais 
vu, m'a tiré de ce mauvais pas ; il n'a eu qu'un mot à dire, et 
Ton m'a donné une ciu*e dont les paroissiens sont des gens 
aisés, au-dessus des vices grossiers, et le revenu me fait honte, 
tant il est peu proportionné à mon travail. Je ne vous ai parlé 
aussi longtemps que pour mettre un peu de plomb dans cette 
tête. 

Encore un mot : j'ai le malheur d'être irascible; il est pos- 
sible que vous et moi nous cessions de nous parler. 

Si les hauteurs de la maiHjuise, ou les mauvaises plaisan- 
teries de son fils, vous rendent cette maison décidément insup- 
portable, je vous conseille de finir vos études dans quelque sé- 
minaire à trente lieues de Paris, et plutôt au nord qu'au midi. 
Il y a au nord plus de civilisation et, ajouta-t-il en baissant la 
voix, il faut que je l'avoue, le voisinage des journaux de Paris 
fait peur aux petits tyrans. 

Si nous contkiuons à trouver du plaisir à nous voir, et que 
la maison du marquis ne nous convienne pas, je vons ofïVe la 
place de mon vicaire, et je partagerai par moitié avec vous ce 
que rend cette cure. Je vous dois cela et plus encore , ajouta- 
t-il en interrompant les remercîments de Julien, pour l'offre 
singulière que vous m'avez faite à Besançon. Si au lieu 
de cinq cent vingt francs, je n'avais rien eu, vous m'eussiez 
sauvé. 

L'abbé avait perdu son ton de voix cruel. A sa grande honte, 
Julien se sentit les larmes aux yeux ; il mourait d'envie de se 
jeter dans les bras de son ami : il ne put s'empêcher de lui 
dire, de Tair le plus mâle qu'il put affecter : 

— J'ai été haï de mon père, depuis le berceau; c'était 



230 («UVKES DE STENDHAL. 

un de mes gi^auds malheurs; mais je ne me plaindrai plus du 
hasard^ j'ai retrouvé un père en vous, monsieur. 

— C'est bon, c'iBst bon, dit Tabbé embarrassé ; puis rencon- 
trant tout à propos un mot de directeur de séminaire : il ne 
faut jamais dire le hasard^ mon enfant, dites toujours la Pix)- 
vidence. 

Le fiacre s'arrêta ; le cocher souleva le marteau de bronze 
d'une porte immense : c'était Thotel de lk mole; et pour que 
les passants ne pussent en douter, ces mots se lisaient sur un 
marbre noir au-dessus de la porte. 

Cette afiectation déplut à Julien. Us ont tant peur des jaco- 
bins! Ils voient un Robespierre et sa charrette derrière chaque 
haie; ils en sont souvent à mourir de rire, et ils affichent ainsi 
leur maison^ pour que la canaille la reconnaisse en cas d'é- 
meute , et la pille. U communiqua sa pensée à Fabbé Pi- 
rard. 

— Àh 1 pauvre enfant, vous serez bientôt mon vicaire. Quelle 
époiîvantable idée vous est venue là ! 

— Je ne trouve rien de si simple, dit Julien. 

La gravité du portier, et surtout la propreté de la cour Ta- 
valent frappé d'admiration. Il faisait un beau soleil. 

— Quelle architecture magnifique ! dit-il à son ami. 

U s'agissait d'un de ces hôtels à la façade si plate du fau- 
bourg Saint-Germain, bâtis vers le temps de la mort de Vol- 
taire. Jamais la mode et le beau n'ont été si loin l'un de 
l'autre. 



LE HOUGË ET LE NOIR. 237 

XXXII 
Kntrëe dans le Monde* 

Souvenir ridicnle et touchant : le premier 
salon où à dix-huit ans l'on a paru seul et sans 
appui ! le regard d'une femme suffisait pour 
m'intimider. Plus je voulais plaire, plus je deve- 
nais gauche. Je me faisais de tout les idée^ les 
plus fausses; ou je me livrais sans motifs» ou je 
voyais dans un homme un ennemi , parce qu'il 
m'avait regardé d'un air grave. Mais alors, au 
milieu des affreux malheurs de ma timidité , 
qu'un beau jour était beau ! 

Kant. 

Julien s'arrêtait ébahi au milieu de la cour. . 

— Ayez donc Tair raisonnable, dit Tabbé Pirard; il vous 
vient des idées horribles, et puis vous n'êtes qu'un enfant ! Où 
est le nil mirari d'Horace? (Jamais d'enthousiasme.) Songez 
que ce peuple de laquais, vous voyant établi ici, va se moquer 
de vous ; ils verront en vous un égal, mis injustement au-dessus 
d'eux. Sous les dehors de la bonhomie, des bons conseils, du 
désir de vous guider, ils vont essayer de vous faire tomber 
dans quelque grosse balourdise. 

— Je les en défie, dit Julien, en se mordant la lèvre, et il 
reprit toute sa méfiance. 

Les salons que ces messieurs traversèrent au premier étage, 
avant d'arriver au cabinet du marquis, vous eussent semblé, 
ô mon lecteur, aussi tristes que magnifiques. On vous les don- 
nerait tels qu'ils sont, que vous refuseriez de les habiter; c'est 
la patrie du bâillement et du raisonnement triste. Ils redou- 
blèrent l'enchantement de Julien. Comment peut-on être 
malheureux, pensait-il, quand on habite im séjour aîussi splen- 
dide ! 

Ënfin^ ces messieurs arrivèrent à la plus laide des pièces de ce 
superbe appartement : à peine s'il y faisait jour; là, se trouva 
un petit homme maigre, à Toeil vif et en peiTuque blonde. 
L'abbé se retouma vers Julien cl le présenta. C'était le mar- 



238 ŒUVRES DE STENDHAL. 

quis. Julien eut beaucoup de peine à le reconnaître, tant il lui 
trouva Tair poli. Ce n'était plus le grand seigneur à mine si al- 
lière, de Tabbaye de Bray-le-Haut. Il sembla à Julien que sa 
perruque avait beaucoup trop de cheveux. A l'aide de cette 
sensation, il ne fut point du tout intimidé. Le descendant de 
Fami de Henri Ul lui parut d'abord avoir une tournure assez 
mesquine. 11 était fort maigre et s'agitait beaucoup. Mais il re- 
marqua bientôt que le marquis avait une politesse encore plus 
agréable à Tinterlocuteur, que celle de Tévêque de Besançon 
lui-même. L'audience ne dura pas trois minutes. En sortant, 
Tabbé dit à Julien : 

— Vous avez regardé le marquis, comme vous eussiez fait 
un tableau. Je ne suis pas un grand grec dans ce que ces 
gens-çi appellent la politesse, bientôt vous en saurez plus 
que moi; mais enfin la hardiesse de votre regard m'a semblé 
peu polie. 

On était remonté en fiacre; le cocher arrêta près du boule- 
vard: l'abbé introduisit Julien dans ime suite de grands salons. 
Julien remarqua qu'il n'y avait pas de meubles. Il regardait 
une magnifique pendule dorée, représentant un sujet très-in- 
décént selon lui, lorsqu'un monsieur fort élégant s'approcha 
d'un air riant. Julien fit un demi-salut. 

Le monsieur sourit et lui mit la main sur l'épaule. Julien 
tressaillit et fit un saut en arrièi^. Il rougit de colèi^, L abbé 
Pirard, malgré sa gravité, rit aux larmes. Le monsieur était 
un tailleur. 

Je vous rends votre liberté, pour deux jours, lui dit l'abbé en 
sortant ; c'est alors seulement que voiis pourrez être présenté 
à madame de La Mole. Un autre vous, garderait conmie une 
jeune fille, en ces premiers moments de votre séjour dans cette 
nouvelle Babylone. Perdez-vous tout de suite, si vous avez à 
vous perdre, et je ^erai délivré de la faiblesse que j'ai de pen- 
ser à vous. Après-demain matin, ce tailleur vous portera deux 
habits ; vous donnerez cinq francs ^u garçon qui vous les es- 
saiera. Du reste, ne faites pas connaître le son de vofre voix à 
ces Parisiens-là. Si vous dites un mot, ils trouveront le secret de 
se moquer de vous. C'est leur talent. Après-demain soyez chez 



LE ROUGE ET LE NOIR. 239 

moi à midL.. Âllez> perdez-voum,.. J'oubliais^ allez commander 
des bottes, des cbemises^ un chapeau aux adresses que voici. 

Julien regaixlait récriture de ces adresses. 

— C'est la main du marquis^ dit l'abbé; c'est un homme 
actif qui prévoit tout, et qui aime mieux faire que commander. 
11 vous prend auprès de lui pour que vous lui épargniez ce 
genre de peine. Aurez-vous assez d'esprit pour bien exécuter 
toutes les choses que cet homme vif vous indiquera à demi- 
mot? C'est ce que montrera l'avenir : gare à vous ! 

Julien entra sans dire un seul mot chez les ouvriers indiqués 
pai» les adresses; il remarqua qu'il en était reçu avec respect, 
et le bottier, en écrivant son nom sur sou registre, mit M. Ju- 
lien de Sorel. 

Au cimetière du PèreLachaise, un monsiem* fort obligeant, 
et encore plus libéral dans ses propos, s'offrit pour indiquer à 
Julien le tombeau du maréchal Ney, qu'une politique savante 
prive de l'honneur d'une épitaphe. Mais en se séparant de ce 
libellai, qui, les larmes aux yeux, le serrait presque dans ses 
bras, Julien n'avait plus de montre. Ce fut, riche de cette ex- 
périence, que le surlendemain, à midi, il se présenta à l'abbé 
Pirard, qui le regarda beaucoup. 

— Vous allez peut-être devenir un fat, lui dit l'abbé d'un 
air sévère. Julien avait l'air d'un fort jeune homme, en grand 
deuil; il était à la vérité très-bien, mais le bon abbé était trop 
provincial lui-même pour voir que Julien avait encore cette 
démarche des épaules, qui en province est à la fois élégance 
et importance. En voyant Julien, le marquis jugea ses grâces 
d'une manière si différente de celle du bon abbé, qu'il lui 
dit: 

— Auriez-vous quelque objection à ce que M. Sorel ptit des 
leçons de danse? 

L'abbé resta pétrifié. 

— Non, répondit-il enfin, Julien n'est pas prêtre. 

Le marquis montant deux à deux les mai*ches d'un petit es- 
calier dérobé, alla lui-même installer notre-héros dans une jo- 
lie mansarde qui donnait sur l'inmiense jardin de l'hôtel, il 
lui demanda combien il avait pris de chemises chez la lingère. 



240 OEUVRES DE STHNDHAL. 

— Deux^ répondit Julien^ intimidé de voir un si grand sei- 
gneur descendre à ces détails. 

— Fort bien, reprit le marquis d'un air sérieux et a^ ec un 
certain ton impératif et bref, qui donna à penser à Julien, fort 
bien! prenez encore vingt-deux chemises. Voici le premier 
quartier de vos appointements. 

En descendant de la mansarde,ie marquis appela un homme 
âgé : Arsène, lui dit-il, vous servirez M. Sorel. Peu de minutes 
après, Julien se trouva seul dans une bibliothèque magnifique ; 
ce moment fut délicieux. Pour n*être pas surpris dans son émo- 
tion, il alla se cacher dans un petit coin sombre ; de là il con- 
templait avec ravissement le dos brillant des livres : Je pourrai 
lire tout cela, se disait-il. Et comment me déplairais-je iciV 
M. de Rénal se serait cru déshonoré à jamais dans la centième 
partie de ce que le marquis de La Mole vient de faire pour 
moi. 

Mais, voyons les copies à faire. Cet ouvrage termmé, Julien 
osa s'approcher des livres ; il faillit devenir fou de joie, en ou- 
vrant une édition de Voltaire. Il courut ouvrir la porte de la 
bibliothèque pour n'être pas surpris. Il se donna ensuite le 
plaisir d'ouvrir chacun des quatre-vingts volumes. Ils étaient 
reliés magnifiquement, c'était le chef-d'œuvre du raetlleur 
ouvrier de Londres. Il n'en fallait pas tant pour porter au 
comble l'admiration de Julien. 

Une heure après, le marquis entra, regarda les copies, et 
remarqua avec étonnement que Julien écrivait cela avec deux 11, 
cella. Tout ce que l'abbé m'a dit de sa science, serait-il tout 
simplement un conte ! Le marquis, fort découragé, lui dit a>ec 
douceur : 

— Vous n'êtes pas sûr de votre orthographe? 

— Il est vrai, dit Julien, sans songer le moins du monde au 
tort qu'il se faisait ; il était attendri des bontés du marquis, 
qui lui rappelait le ton rogue de M. de Rénal. 

C'est du temps perdu que toute cette expérience de pçtit 
abbé francomtois, pensa le marquis ; mais j^avais un si grand 
besoin d'un homme sûr ! 

— Cela ne s'écrit qu'avec une /, lui difele marquis ; quand 



LE ROUGE ET LE NOIH. 241 

\os copies seront terminées^ cherchez dans le dtctiounaire les 
mots de l'orthographe desquels vous ne serez pas sûr. 

A six heures, le marquis le fit demander, il regarda avec 
nue peine évidente les bottes de Julien : J'ai un tort à me re- 
procher, je ne vous ai pas dit que tous les jours à cinq heures 
et demie, il faut vous habiller. 

Julien le regardait sans comprendre. 

-- Je veux dire mettre des bas. Arsène vous en fera souve- 
nir ; aujoiu*d'hui je ferai vos excuses. 

En achevant ces mots, M, de La Mole faisait passer Julien 
dans un salon resplendissant de dorures. Dans les occasions 
semblables, M. de Rénal ne manquait jamais de doubler le pas 
pour avoir l'avantage de passer le premier à la porte. La petite 
vanité de son ancien patron fit que Julien marcha sur les pieds 
du marquis, et lui fit beaucoup de mal à cause de sa goutte. 
Ah! il est balourd par-dessus le marché, se dit celui-ci. il le 
présenta aune femme de haute taille et d'un aspect imposant. 
C'était la marquise. Julien lui trouva l'air impertinent, un peu 
comme madame de Maugiron,la sous-préfète de l'arrondissement 
de Verrières, quand elle assistait au dîner de la saint Charles. 
Un peu troublé de l'extrême magnificence du salon, Julien 
n'entendit pas ce que disait M. de la Mole. La marquise daigna 
à peine le regarder. Il y avait quelques hommes parmi les- 
quels Julien reconnut avec un plaisir indicible le jeune évêque 
d'Agde, qui avait daigné lui parler quelques mois auparavant 
à la cérémonie de Bray-le-Haut. Ce jeune prélat fut efifrayé 
sans doute des yeux tendres que fixait sur lui la thnidité de 
Juhen, et ne se soucia point de reconnaître ce provmcial.. 

Les hommes réunis dans ce salon semblèrent à Julien avoir 
quelque chose de triste et de contraint ; on parle bas à Paris, 
et l'on n'exagère pas les petites choses. 

Un joli jeune homme, avec des moustaches, très-pâle et 
très-élancé, entra vers les six heures et demie ; il avait une 
tête fort petite. 

* 

— Vous vous Ép-ez toujours attendre, dit la marquise, à la- 
quelle il baisait la main. 

14 



242 ŒUVRES DE STENDL. L. 

Julien comprit que c*était le comte de La Mole. U le trouva 
charmant dès le premier abord? 

Est-il possible, se dit- il, que ce soit là l'homme dont les 
plaisanteries oiTensantes doivent me chasser de cette mai- 
son! 

A force d'examiner le comte Norbert, Julien i^marqua qu'il 
était en bottes et en éperons ; et moi je dois être en souliers, 
apparemment comme inférieur. On se mit à table. Julien en- 
tendit la mai^quise qui disait un mot sévère, en élevant un peu 
la voix. Presque en même temps il àpcr;:; . une jeune personne, 
extrêmement blonde et fort bien faite, qui vint s'asseoir vis- 
à-vis de lui. Elle ne lui plut cependant point; en la regardant 
attentivement^ il pensa qu'il n'avait jamais vu des yeux aussi 
beaux ; mais ils annonçaient une grande froideur d'âme. Par 
la suite, Julien trouva qu'ils avaient l'expression de l'ennui 
qui examine, mais qui se souvient de l'obligation d'être im- 
posant. Madame de Rénal avait cependant de bien beaux yeux, 
se disait il^ le monde lui en faisait compliment; mais ils n'a- 
vaient rien de commun avec ceux-ci. Julien n'avait pas assez 
d'usage pour distinguer que c'était du feu de la saillie que bril- 
laient de temps en temps les yeux de mademoiselle Mathilde, 
c'est ainsi qu'il l'entendit nommer. Quand les yeux de madame 
de Rénal s'animaient, c'était du feu des passions, ou par l'effet 
d'une indignation généreuse au récit de quelque action méchante. 
Vers la fin du repas, Julien trouva un mot pour exprimer le 
geni-e de beauté de mademoiseUe de la Mole : Ils sont scintil- 
lants, se dit-il. Du reste, elle ressemblait cruellement à sa 
mère, qui lui déplaisait de plus en plus, et il cessa de la re- 
gai'der. En revanche, le comte Norbeil lui semblait admirable 
de tous points. Julien était tellement séduit, jqn'il n'eut pas 
l'idée d'en être jaloux et de le balr, parce qu'il était plus riche 
et plus noble que lui. 

Julien trouva que le marquis avait l'air de s'ennuyer. 

Vers le second service, il dit à son fils : Norbert, je te deman- 
de tes bontés pour M. Julien Sorel que je viens de prendre à 
mon état-major, et dont je prétends f^e un homme, si cella 
se peut. 



ihË ROUGE ET LE NOIR. 243 

— Cest mon secrétaire, dit le marquis à son voisin, et il 
écrit cela avec deux II. 

Tout le monde regarda Julien, qui fit une inclinaison de tête 
un peu trop marquée à Norbert ; mais en général on fut con- 
tent de son regard. 

Il fallait que le marquis eût parlé du genre d^éducation que 
Julien avait reçue, car un des convives Tattaqua sur Horace : 
C'est précisément en parlant d'Horace que j'ai réussi auprès 
de Févêque de Besançon, se dit Julien, apparemment qu'ils ne 
connaissent que cet auteur. A partir de cet instant, il fut maî- 
tre de lui. Ce mouvement fut rendu facile, parce qu'il venait 
de décider que mademoiselle de La Mole ne serait jamais une 
femme à ses yeux. Depuis le séminaire il mettait les hommes 
au pis, et se laissait difficilement intimider par eux. 11 eût joui 
de tout son sang-frôid, si la salle à manger eût été meublée 
avec moins de magnificence. C'était, dans le fait, deux glaces 
de huit pieds de haut chacune, et dans lesquelles il regardait 
quelquefois son interlocuteur en parlant d'Horace, qui lui im- 
posaient encore. Ses phrases n'étaient pas trop longues pour 
un provincial. Il avait de beaux yeux, dont la timidité trem- 
blante ou heureuse, quand il avait bien répondu, redoublait 
l'éclat. H fut trouvé agréable. Cette sorte d'examen jetait un 
peu d'intérêt dans un diner grave. Le marquis engagea par un 
signe, l'interlocuteur de Julien aie pousser vivement. Serait-il 
possible qu'il sût quelque chose, pensait-il ! 

Julien répondit en inventant ses idées, et perdit assez de sa 
timidité pour montrer, non pas de l'esprit, chose impossible 
à qui ne sait pas la langue dont on se sert à Paris, mais il eut 
des idées nouvelles quoique présentées sans grâce ni à pro- 
pos, et Ton vit qu*il savait parfaitement le latin. 

L'adversaire de Julien était un académicien des inscriptions, 
qui, par hasard, savait le latin ; il trouva en Julien un très-bon 
humaniste, n'eut plus la crainte de le faire rougir, et chercha 
réellement à l'embarrasser. Dans la chaleur du combat, Julien 
oublia enfin Fameublement magnifique de la salie à manger, 
il en vint à exposer sur les poètes latins des idées que l'inter- 
locuteur n'avait lues nulle part. En honnête homme il en fit 



244 ŒUVRES DE STENDHAL. 

honneur au jeune secrétaire. Par bonheur^ on entama une 
discussion sur la question de savoir si Horace a été pauvre ou 
riche ; un homme aimable^ voluptueux et insouciant, faisant 
des vers pour s'amuser^ comme Chapelle, l'ami de Molière et 
de La Fontaine; ou un pauvre diable de poëte lauréat, suivant 
la cour et faisant des odes pour le jour de naissance du roi^ 
comme Southey, l'accusateur de lord Byron. On parla de Tétat 
de la société sous Auguste et sous Georges IV ; aux deux épo- 
ques Taristocratie était toute-puissante; mais à Rome, elle se 
voyait arracher le pouvoir par Mécène, qui n'était que simple 
chevalier; et en Angleterre elle avait réduit Georges IV à peu- 
près à rétat d'un doge de Venise. Cette discussion sembla tirer 
le marquis de l'état de torpeur où l'ennui le plongeait au com— 
mencement du dîner. 

Julien ne comprenait rien à tous les noms modernes, comme 
Southey, lord Byron, Georges IV, qu'il entendait prononcer 
pour la première fois. Mais il n'échappa à personne, que tou- 
tes les fois qu'il était question de faits passés à Rome, et dont 
la connaissance pouvait se déduire des œuvres d'Horace, de 
Martial, de Tacite, etc., il avait une incontestable supériorité. 
Julien s'empara sans façon de plusieurs idées qu'il a^ait ap- 
prises de l'évêque de Besançon, dans la fameuse discussion 
qu'il avait eue avec ce prélat ; ce ne furent pas les moins 
goûtées. 

Lorsque l'on fut las de parler de poètes, la marquise, qui se 
faisait une loi d'admirer tout ce qui amusait son mari, daigna 
regarder Julien. Les manières gauches de ce jeune abbé ca- 
chent peut-être un homme instruit, dit à la marquise l'acadé- 
micien qui se trouvait près d'elle, et Julien en entendit quelque 
chose. Les phrases toutes faites convenaient assez à Fesprit de 
la maîtresse de la maison ; elle adopta celle-ci sur Julien, et 
se sut bon gré d'avoir engagé l'académicien à dîner. Il a 
amusé M. de La Mole, pensait-elle. 



LE ROUGE ET LE NOIR. 245 

XXXIII 
Iiew premiers Pas* 

Cette immense vallée remplie de lamières 
éclatantes et de tant de milliers d'hommes éblouit 
ma vue. Pas un ne me connaît, tous me sont 
supérieurs. Ma tête se perd. 

Poemi deli' av, Reina. 

Le lendemain^ de fort bonne heure^ Julien faisait des copies 
de lettres dans la bibliothèque^ lorsque mademoiselle Matbilde 
y entra par une petite porte de dégagement, fort bien cachée 
avec des dos de livres. Pendant que Julien admirait cette in- 
vention, mademoiselle Matbilde paraissait fort étonnée et assez 
contrariée de le rencontrer là; Julien lui trouva en papillotes 
Tair dur, hautain et presque masculin. Mademoiselle de La 
Mole avait le secret de \oler des livres dans la bibliothèque de 
son père, sans qu'il y parût. La présence de Julien rendait inu- 
tile sa course de ce matin, ce qui la contraria d'autant plus, 
qu'elle venait chercher le second volume de la Princesse de 
Babylone de Voltaire, digne complément d'une éducation 
éminemment monarchique et religieuse, chef-d'œmTe du Sa- 
cré-Cœur î Cette pauvre ûlle, à dix-neuf ans, avait déjà besoin 
du piquaat de l'esprit pour s'intéresser à un roman. 

Le comte Norbert parut dans la bibliothèque vers les trois 
heures; il venait étudier un journal, pour pouvoir parler poli- 
tique le soir, et fut bien aise de rencontrer Julien, dont il avait 
oublié l'existence. 11 fut parfait pour lui ; il lui offrit de monter 
à cheval. 

—Mon père nous donne congé jusqu'au dîner. 

Julien comprit ce nous et le trouva charmant. 

— Mon Dieu, monsieur le comte, dit Julien, s'il s'agissait 
d'abattre un arbre de quatre-vingts pieds de haut, de l'équar- 
i-ir et d'en ïaire des planches, je m'en tirerais bien , j'ose le 
dire ; mais monter à cheval, cela ne m'est pas arrivé six fois 
en ma vie. 

14. 



240 OKUVRES DE STENDHAL. 

— £h bien, ce sera la septième, dit Norbert. 

Au fond, Julien se rappelai Fentrée du roi de ***, à Veniè- 
res, et croyait monter à cheval supérieurement. Mais, en reve- 
nant du bois de Boulogne, au beau milieu de la rue du Bac, il 
tomba, en voulant éviter brusquement un cabriolet, et se cou- 
vrit de boue. Bien lui prit d'avoir deux habits. Au dîner, le 
marquis voulant lui adresser la parole, lui demanda des nou- 
velles de sa promenade ; Norbert se hâta de répondre en ter- 
mes généraux. 

^ Monsieur le comte est plein de bontés pour moi, reprît 
Julien, je l'en remercie, et j'*en sens toutle prix. 11 a daigné me 
faire donner le cheval le plus doux et le plus joli ; mais enfin 
il ne pouvait pas m'y attadier, et, faute de cette précaution, je 
suis tombé au beau milieu de cette rue si longue, près du pont. 
Mademoiselle Màthilde essaya en vain de dissimuler un éclat 
de rire, ensuite son indiscrétion demanda des détails. Julien 
s'en tii'a avec beaucoup de simplicité ; il eut de la grâce sans 
le savoir. 

— J'augure bien de ce petit prêtre, dit le marquis à l'acadé- 
micien ; un provincial simple en pareille occurrence ! c'est ce 
qui ne s'est jamais vu et ne se verra plus ; et encore il raconte 
son malheur devant des dames ! 

Julien mit tellement les auditem's à leur aise sur son infor- 
tune, qu'à la fin du dlûer, lorsque la conversation générale 
eut pris un autre cours, mademoiselle Mathilde faisait des 
questions à son frère, sur les détails de l'événement malheu- 
reux. Ses questions se prolongeant, et Julien rencontrant ses 
yeux plusieurs fois, il osa répondre directement, quoiqu'il ne 
fût pas interrogé, et tous trois finirent par rire, comme amaient 
pu faire trois jeunes habitants d'un village au fond d'un bois. 

Le lendemain, Julien assista à deux coui-s de théologie, et re« 
vint ensuite transcrire une vingtaine de lettres. Il trouva éta- 
bli près de lui, dans la bibliothèque, un jeune homme mis 
avec beaucoup de soin, mais la tournure était mesquine et la 
physionomie celle de l'envie. 

Le marquis entra. — Que faîtes-vous ici, monsîem'Tanbeau, 
dit-il au nouveau venu d'un ton sévère? 



LE ROOGE ET LE NOIR. 24? 

— Je croyais.... reprit le jeune homme en souriant basse- 
ment. 

— Non^ monsieur^ vous ne croyiez pas. Ceci est im essaie 
mais il est malheureux. 

Le jeune Tanbeau se leva fuiieux et disparut. Gâtait un ne- 
veu de racadémicien^ ami de madame de La Moie^ il se desti- 
nait aux lettres. L'académicien avait obtenu que le marquis le 
prendrait pour secrétaire. Tanbeau^ qui travaillait dans une 
chambre écartée^ ayant su la faveur dont Julien était Tobjet^ 
voulut la partager, et le matin il était venu établir son écritoire 
dans la bibliothèque. 

A quatre heures, Julien osa, après un peu d'hésitation, pa- 
raître chez le comte Norbert. Celui-ci allait monter à cheval, 
et fut embarrassé, car il était parfaitement poli. 

— Je pense^ dit-il à Juiiai, que bientôt vous irez au manège ; 
et après quelques semaines, je serai ravi de monter à cheval 
avec vous. 

— Je voulais avoir Thonneur de vous remercier des bontés 
que vous avez eues pour moi ; croyez, monsieur, ajouta Julien 
d'un air fort sérieux, que je sens tout ce que je vous dois. Si 
voh*e cheval n'est pas blessé par suite de ma maladresse d'hier, 
et s'il est libre, je désirerais le monter ce matin. 

— Ma foi, mon cher Sorel, à vos risques et périls. Supposez 
que je vous ai fait toutes les objections que réclame la pru- 
dence; le fait est qu'il est quatre heures, nous n'avons pas de 
temps à perdre. 

Une fois qu'il fut à cheval : — Que faut-il faire pour ne pas 
tomber? dit Julien au jeune comte. 

— Bien des choses, répondit Norbert en riant aux éclats: 
par exemjde, tenir le corps en arrière. 

Julien prit le grand trot. On était sur la place Louis XVL 

— Ah I jeune téméraire, dit Norbert, il y a trop de voitures, 
et encore menées par des imprudents! Une fois par terre, 
leurs tilburys vont vous passer sur le corps ; ils n'iront pas 
risquer de gâter la bouche de leur cheval, en l'arrêtant tout 
court. 

Vingt fols Norbert vit Julien sur lepoint detomber;raai$ enfin 



248 ŒUVRES DE STENDHAL. 

la promenade finit sans accident. En rentrant^ le jeune comte 
dit à sa sœur : 

— Je vous présente un hardi cassecou. 

— A dîner^ parlant à son père, d'un bout de la table à l'au- 
tre^ il rendit justice à la hardiesse de Julien; c'était tout ce 
qu'on pouvait louer dans sa façon de monter à cheval. Le jeune 
comte avait entendu le matin les gens qui pansaient les che- 
vaux dans la cour prendre texte de la chute de Julien pomr se 
moquer de lui outrageusement. 

Malgré tant de bonté, Julien se sentit bientôt parfaitement 
isolé au milieu de cette famille. Tous les usages lui semblaient 
singuliers^ et il manquait à tous. Ses bévues faisaient la joie 
des valets de chamtire. 

L'abbé Pirard était parti pour sa cure. Si Juhen est un faible 
roseau, qu'il périsse; si c'est un homme de cœur, qu'il se tire 
d'affaire tout seul, pensait-il. 



XXXIV 
Ii'Hdtel Ile I^a noie. 

Que fait-il ici? s'y plairait-il? penserait-ii 
y plaire? 

Ronsard. 

Si tout semblait étrange |i Julien, dans le noble salon de 
J 'hôtel de La Mole, ce jeune homme, pâle et vêtu de noir, sem- 
blait à son tour fort singulier aux personnes qui daignaient te 
remarquer. Madame de LaMo]eiMt)posa à son mari de l'envoyer 
en mission les jours oîi l'on avait à dîner certains personnages. 

— J'ai envie de pousser l'expérience jusqu'au bout, répondit 
le marquis. L'abbé Pirard prétend que nous avons tort de bri- 
ser l'amour-propre des gens que nous admettons auprès de 
nous. On ne s'appuie que sur ce qui résistey etc. Celui-ci n'est 
inconvenant que par sa figure inconnue, c'est du reste un sourd* 
muet. 

Pour que je puisse m'y reconnaître, il faut, se dit Julien, que 



LE ROUGE ET LE NOIR. 249 

j'écrive les noms et un mot sur le caractère des personnages 
que je vois arriver dans ce salon. 

Il plaça en premièii3 ligne cinq ou six amis de la maison, 
qui lui faisaient la cour à tout hasard, le croyant protégé par 
un caprice du marquis. C'étaient de pauvres hères, plus ou 
moins plats ; mais, il faut le dire à la louange de cette classe^ 
d'hommes telle qu'on la trouve aujourd'hui dans les salons 
de l'aristocratie, ils n'étaient pas plats également pour tous. 
Tel d'entre eux se fût laissé mal mener pai' le marquis, qui se 
fût révolté conti'e un mot dm* à lui adressé par madame de La 
Mole. 

Il y avait trop de fierté et trop d'ennui au fond du caractère 
des maîtres de la maison ; ils étaient trop accoutumés à outra- 
ger pour se désennuyer, pour qu'ils pussent espérer de vrais 
amis. Mais, excepté les jours de pluie, et dans les moments 
d'ennui féroce, qui étaient rares, on les trouvait toujours d'une 
politesse parfaite. 

Si les cinq ou six complaisants qui témoignaient une amitié 
si paternelle à Julien eussent déserté l'hôtel de La Mole, la 
marquise eût été exposée à de grands moments de solitude ; et, 
aux yeux des femmes de ce rang, la solitude est affîreuse : c'est 
Temblème de la disgrâce. 

Le marquis était parfait pour sa femme; il veillait à ce que 
son salon fût suffisamment garni ; non pas de pairs, il trouvait 
ses nouveaux collègues pas assez nobles pour venir chez lui 
comme amis, pa9 assez amusants pour y être admis comme 
subalternes. 

Ce ne fut que bien plus tard que Julien pénétra ces secrets. 
La politique dirigeante qui fait l'entretien des maisons bour- 
geoises n'est abordée dans celles de la classe du marquis, que 
dans les instants de détresse. 

Tel est encore, même dans ce siècle ennuyé, l'emph'e de la 
nécessité de s'amuser, que même les jours de dîners, à peine le 
marquis avait-il quitté le salon, que tout le monde s'enfuyait. 
Pourvu qu'on ne plaisantât ni de Dieu, ni des prêtres, ni du 
roi, ni des gens en place, ni des artistes protégés par la cour, 
ni de tout ce qui est établi; pourvu qu'on ne dît du bien ni de 



250 OEUVRES DE STENDHAL. 

Béranger^ ni des journatix de Fopposition^ ni de Voltaire^ ni de 
Rousseau^ ni de tout ce qui se permet un peu de franc-parier; 
pouiTu surtout qu'on ne parlât jamais politique^ on pouvait li- 
brement raisonner de tout. 

Il n'y a pas de cent miiie écus de rente^ ni de cordon bleu 
qui puissent lutter contre une telle charte de salon. La moindre 
idée vive semblait une grossièreté. Malgré le bon ton, la poli- 
tesse parfaite^ l'envie d'être agréable, l'ennui se lisait sur tous 
les fronts. Les jeunes gens qui venaient rendre des devoirs^ 
ayant peur de parler de quelque chose qui fît soupçonner une 
pensée^ ou de trahir quelque lecture prohibée^ se taisaient après 
quelques mots bien élégants sur Rossini et le temps qu'il 
faisait. 

Julien observa que la conversation était ordinairement main- 
tenue vivante par deux vicomtes et cinq barons que M. de La 
Mole avait connus dans l'émigration. Ces mesâeurs jouissaient 
de six à huit mille livres de rente ; quatre tenaient pour la 
Quotidiinne^ et trc4s pour la Gazette de France. L'un d'eux 
avait tous les jours à raconter quelque anecdote du Château oit 
le mot admirable n'était pas épargné. Julien remarqua qu'il 
avait cinq croîx^ les autres n'en avaient en général que trois. 

En revanche^ on voyait dans Fantichambre dix laquais en li- 
vrée^ et tonte la soirée on avait des glaces ou du thé tous les 
quarts d'heure; et, sur le minuit, une espèce de souper avec 
du vin de Champagne. 

C'était la raison qui quelquefois faisait rester Julien jusqu'à 
la fin ; du reste, il ne comprenait presque pas que Ton pût 
écouter sérieusement la conversation ordinaire de ce salon, si 
magnifiquement doré. Quelquefois, il regardait les interlocu- 
teurs, pour voir si eux-mêmes ne se moquaienf pas de ce 
qu'ils disaient. Mon M. de Maistre, que je sais par cœur, a dit 
cent fois mieux, pensait-il, et encore est-il bien ennuyeux. 

Julien n'était pas seul à s'apercevoir de l'asphyxie morale. 
Les uns se consdaient en prenant force glaces; les autres par 
le plaisir de dire tout le reste de la soirée : Je sors de l'hôtel 
de La Mole, où j'ai su que la Russie, etc.. 

Julien apprit, d'un des complaisants, qu'il n'y avait pas on- 



LE ROUGE ET LE NOIR. 251 

core six mois que madame de La Mole avait récompensé une 
assiduité de plus de vingt années^ en faisant préfet le pauvre 
baron Le Bourguignon, sous-préfet depuis la restauration. 

Ce grand événement avait retiempé le sèle de tous ces mes- 
sieurs; ils se seraient fâchés.de bien peu de chose auparavant^ 
ils ne se fâchèrent plus de rien. Rarement, le manque d'égards 
était direct, mais Julien avait déjà surpris à table, deux ou 
trois petits dialogues brefs, entre le marquis et sa femme, 
cruels pour ceux qui étaient placés auprès d'eux. Gesoobles 
personnages ne dissimulaient pas le mépris sincère pour tout 
ce quln'était pas issu de gens montant dans les carrosses du roi. 
Julien observa que le mot croisade était le seul qui donnât à 
leur ûgure Texpression du sérieux profond, mêlé de respect. 
Le respect ordinaire avait toujom's une nuance de complai- 
sance. 

Au milieu de cette magnificence et de cet ennui, Julien ne 
s'intéressait à rien qu'à M. de La Mole; il l'entendit avec i^sir 
protester un jour qu'il n'était pour rien dans l'avancement de 
ce pauvre Le Bourguignon. C'était une attention pour la mar- 
quise : Julien savait la vérité par l'abbé Pirard. 

Un matin que Tabbé travaillait avec Julien, dans la biblio- 
thèque du marquis, à l'étemel procès de Frilair : 

— Monsiem', dit Julien tout à coup, dîner tous les jours avec 
madame la marquise, est-ce \m de mes devoirs, ou est-ce une 
bonté que Ton a pour moi? 

— C'est un honneur insigne ! reprit l'abbé, scandalisé. Ja- 
mais M. N l'académicien, qui, depuis quinze ans fait 

ime cour assidue, n*a pu l'obtenir pour son neveu M. Tan- 
beau. 

— C'est pour moi, monsieur, la partie la plus pénible de 
mon emploi. Je m'ennuyais moins au séminaire. Je vois bâil- 
ler quelquefois jusqu'à mademoiselle de La Mde, qui pourtant 
doit être accoutumée à Tamabilité des amis de la maison. 
J'ai peur dem'endormir. De grâce, obtenez-moi la permission 
d'aller diner à quarante sous dans quelque auberge obscure. 

L'abbé, véritable parvenu, était fort sensible à l'honneur de 
diner avec un grand seigneur. Pendant qu'il s'eiïoi^it de faire 



252 OEUVRES DE STENDHAL. 

comprendre ce sentiment par Julien, un bruit léger leur fit 
tourner la tête. Julien Tit mademoiselle de La Mole qui écou- 
tait. 11 rougit. Elle était \enue chercha un Ji\re et avait tout 
entendu; elle prit quelque considération pour Julien. Celui-ci 
n'est pas né à genoux, pensa-t-elle, comme ce vieil abbé. Dieu ! 
quMl est laid. 

A dîner, Julien n'osait pas regarder mademoiselle de La Mole, 
mais elle eut la bonté de lui adresser la parole. Ce jour-là, on 
attendait beaucoup de monde, elle l'engagea à rester. Les jeu- 
nes filles de Paris n'aiment guère les gens d'un certain âge, 
surtout quand ils sont mis sans soin. Julien n'avait pas eu be- 
soin de beaucoup de sagacité pour s'apercevoir que les collègues 
de M. Le Bourguignon, restés dans le salon, avaient l'honneur 
d'être le sujet ordinaire des plaisanteries de mademoiselle de 
La Mole. Ce jour-là, qu'il y eût ou non de raffectation de sa 
part, elle fut cruelle pour les ennuyeux. 

Mademoiselle de La Mole était le centre d^un petit groupe 
qui se formait presque tous les soirs derrière Fimmense ber- 
gère de la mai'quise. Là, se trouvaient le marquis de Groisenois, 
le comte de Caylus, le vicomte de Luz et deux ou trois autres 
jeunes offieiers, amis de Norbert ou de sa sœur. Ces messieurs 
s'asseyaient sur un grand canapé bleu. A l'extrémité du canapé, 
opposée à celle qu'occupait, la brillante Mathilde, Julien était 
placé silencieusement sur ime petite chaise de paille assez basse. 
Ce poste modeste était envié par tous lés complaisants; Norbert 
y maintenait décemment le jeune secrétaire de son père, en lui 
adressantla parole ou en le nommant une ou deux fois par soirée. 
Ce jour-là, mademoiselle de La Mole, lui demanda quelle pou- 
vait être la hauteur de la montagne sur laquelle est placée la 
citadelle de Besançon. Jamais Julien ne put dire si cette mon- 
tagne était plus ou moins haute que Montmartre. Souvent il 
riait de grand cœur de ce qu'on disait dans ce petit groupe ; 
mais il se sentait incapable de rien inventer de semblable. C'é- 
tait comme une langue étrangère qu'il eût comprise, mais qu'il 
n'eût pu parler. 

Les amis de Mathilde étaient ce jour-là en hostilité continue 
avec les gens qui arrivaient dans ce vasle salon. Les amis de 



LE ROUGE ET LE NOIR. % r 3 

la maison eurent d'abord la préférence, comme étant mieu 
connus. On peut juger si Julien était attentif; tout Pintéressait> 
et le fond -des choses et la manière d'en plaisanter. 

— Ah! voici M. Descoulls^ dit Mathilde, il n'a plus de per- 
ruque ; est-€e qu'il voudrait arriver à la préfecture par le gé- 
nie ? il étale ce front chauve qu'il dit rempli de hautes pen- 
sées. 

— C'est un homme qui connaît toute la terre, dit le mar- 
quis de Croisenois; il vient aussi chez mon oncle le cardinal. 
11 est capable de cultiver un mensonge auprès de chacun de 
ses amis^ pendant des années de suite, et il a deux ou trois 
cents amis. Il sait alimenter l'amitié, c'est son talent. Tel que 
vous le voyez, il est déjà crotté, à la porte d'im de ses amis, 
dès les sept heures du matin, en hiver. 

11 se brouille de temps en temps, et il écrit sept ou huit let- 
tres pour la brouillerie. Puis il se réconcilie, et il a sept ou 
huit lettres pour les transports d'amitié. Mais c'est dans l'é- 
panchement franc et sincère de l'honnête homme qui ne 
garde rien sur le cœur, qu'il brille le plus. Cette manœuvre 
paraît, quand il a quelque service à demander. Un des 
grands vicaires de mon oncle est admirable, quand il ra- 
conte la vie de M. Descoulis depuis la restauration. Je vous 
ramènerai. 

— Bah! je ne croirais pas à ces propos; c'est jalousie de 
métier entre petites gens, dit le comte de Caylus. 

— M. Descoulis aura un nom dans l'histoire, reprit le mar- 
quis; il a fait la restauration altc l'abbé de Pradt, et MM. de 
Talleyrand et Pozzo-di-Borgo. 

— Cet homme a manié des millions, dit Norbert, et je ne 
conçois pas qu'il vienne ici embourser les épigrammes de mon 
père, souvent abominables. Combien avez-vous trahi de fois vos 
amis, mon cher Descoulis? lui criait-il l'autre jour, d'un bout 
de la table à Tautre. 

— Mais est-il vrai qu'il ait trahi? dit mademoiselle de La 
Mole. Qui n*a pas trahi? 

— Quoi ! dit le comte de Caylus à Norbert, vous avez chez 
vous M. Saindair, ce fameux libéral, et que diable vient-il y 



j k j OEUVRES DE STENDHAL. 

ire ? Il faut que je rapproche^ que je lui paiie, que je le fasse 
'Jirler; on dit qu'il a tant d'esprit. 

— Mais comment ta mère va-t-elle le recevoir? dit M. de 
Groisenois. 11 a des idées si extravagantes^ si généreuses^ si in- 
dépendantes.... 

— Voyez, dit mademoiselle de La Mole, voilà l'homme indé- 
pendant, qui salue jusqu'à terre M. Descoulis, et qui saisit sa 
main. J*ai presque cru qu'il allait la porter à ses lèvres. 

— Il faut que Descoulis soit mieux avec le pouvoir que nous 
ne le croyons, reprit M. de Groisenois. 

— Sainclaii* viçnt ici pour être de l'Académie, dit Norbert, 
voyez comme il salue le baron L..., Groisenois. 

— Il serait moins bas de se mettre à genoux, reprit M. de 
Luz. 

— Mpn cher Sorel, dit Norbert, vous qui avez de resprit, 
mais qui arrivez de vos montagnes, tâchez de ne jamais saluer 
comme fait ce grand poëte, fût-ce Dieu le père. 

— Ah! voici Thomme d'çsprit par excellence, M. le baron 
Bâton, dit mademoiselle de La Mole, imitant un peu la voix du 
laquais qui venait de l'annoncer. 

— Je crois que mêmue vos gens se moquent de lui. Quel 
nom, baron Bâton! dit M. de Gaylus. 

— Que fait le nom? nous disait-il Fautre jour, reprit Mci- 
thilde. Figurez-vous le duc de Bouillon annoncé pour la pre- 
mière fois ; il ne manque au public, à mon égard, qu'un peu 
d'habitude.... 

Julien quitta le voisinage ^ canapé Peu sensible encore 
aux charmantes finesses d'une moquerie légère, pour rire d'iuie 
plaisanterie, il prétendait qu'elle fût fondéç en raison. Il ne 
voyait, dans les propos de ces jeunes gens, que le ton de dé- 
nigrement général, et en était choqué. Sa pruderie provinciale 
ou anglaise allait jusqu'à y voir de Tenvie, en quoi assurément 
il se trompait. 

Le comte Norbert, se disait-il, à qui j*ai vu faire trois brouil- 
lons pour une lettre de vingt lignes à son colonel, serait bien 
heureux s'il avait écrit de sa vie une page comme celles de 
M. Sainclair. 



LE ROUGE ET LE NOIR. 235 

Passant inaperçu à cause de son peu d'Importance^ Julien 
s'approcha s«jccessivement de plusieurs groupes; il suivait de 
. loin le baron Bâton et voulait Tentendi^e. Cet homme de tant 
d'esprit avait Tair inquiet^, et Julien ne le vit se remettre un 
peu que lorsqu'il eût trouvé trois ou quatre phrases piquan- 
tes. 11 sembla à Julien que ce genre d'esprit avait besoin 
d'espace. 

Le baron ne pouvait pas dire des mots; il lui fallait au moins 
quatre pbrases de six lignes chacune pour être brillant. 

— Cet homme disserte, il ne cause pas, disait quelqu'un der- 
rière Julien. Il se retourna et rougit de plaisir^ quand il en- 
tendit nommer le comte Chalvet. C'est'l'homme le plus un du 
siècle. Julien avait souvent trouvé son nom daâs le Mémorial 
de Sainte-Hélène et dans les morceaux d'histoire dictés par Na- 
poléon. Le comte Chalvet était bref dans sa parole; ses traits 
étaient desédairs^ justes, vifs, profonds. S'il parlait d'une af- 
faire, sur-le-champ on voyait la discussion faire un pas. 11 y 
portait des faits, c'était plaisir de Fentendte. Ehi reste, en po- 
litique, il était cynique effronté. 

— Je suis indépendant, moi, disait-il à un monsieur portant 
trois plaques, et dont apparemment il se moquait. Pourquoi 
veut-on que je sois aujourd'hui de la même opinion qu'il y a 
six semaines? En ce cas, mon opinion serait mon tyran. 

Quatre jeunes gens graves, qui l'entouraient, firent la mînç; 
ces messieurs n'aimaient pas le genre plaisant: Le comte vit qu'il 
était allé trop loin. Heureusement il aperçut l'honnête M. Bal- 
land, tartufe d'honnêteté. Le conte se mit à lui parler: on se 
rapprocha, on comprit que le pauvre Balland allait être inmio- 
lé. A force de morale et de moralité, quoique horriblement 
laid, et après des premiers pas dans le monde, difficiles à ra- 
conter, M. Balland a épousé une femme fort riche, qui est 
morte; ensuite une seconde femme fort riche, que l'on ne voit 
point dans le monde. 11 jouit en toute humilité de soixante 
mille livres de rente, et a lui-même des flatteurs. Le comte 
Chalvet lui parla de tout cela et sans pitié. 11 y eut bientôt au- 
tour d'eux un cercle de trente personnes. Tout le monde sou- 
riait, même les jeunes gens graves, l'espoir du siècle. 



2o6 OEUVRES DE STENDHAL. 

Pouixfuoi vîent-il chez M. de La Mole, où il est le plastron 
évidemment? pensa Julien. Il se rapprocha de l'abbé Pirard, 
pour le lui demander. 

M. Balland s'esquiva. 

— Bon ! dit Norbert, voilà un des espions de mon père parti ; 
il ne reste plus que le petit boiteux Napier. 

Serait-ce là le mot de l'énigme? pensa Julien. Mais, en ce 
cas, pourquoi le marquis reçoit-il M. Balland? 

Le sévère abbé Pirard faisait la mine dans un coin du salon, 
en entendant les laquais annoncer. 

— C'est donc une caverne, disait-il comme Basile, je ne vois 
arrivet que des gens tarés. 

C'est que le sévère abbé ne connaissait pas ce qui tient à la 
haute société. Mais, par ses amis les jansénistes, il avait des 
notions fort exactes sur ces hommes qui n'arrivent dans les sa- 
lons, que par leur extrême finesse au service de tous les partis^ 
ou leur fortune scandaleuse. Pendant quelques minutes, ce 
sôir-là, il répondit d'abondance de cœur aux questions empres- 
sées de Julien, puis s'arrêta tout court, désolé d'avoir toujours 
du mal à dire de tout le monde, et se Fimputant à péché. Bi-^ 
lieux, janséniste, et croyant au devoir de la charité chrétienne, 
sa vie dans Je monde était un combat. / 

— Quelle figure a cet abbé Pirard ! disait mademoiselle de 
La Mole, comme Julien se rapprochait du canapé. 

. Julien se sentit inité, mais pourtant elle avait raison. M. Pi- 
rard était sans contredit le plus honnête homme du salon, mais 
sa figure couperosée, qui s'a^tait des bourrèleraents de sa 
conscience, le rendait hideux en ce moment. Croyez après cela 
aux physionomies, pensa Julien; c'est dans le moment oii la 
délicatesse de l'abbé Pirard se reproche quelque peccadille, 
qu'il a i'ah- atroce ; tandis que sur la figure de ce Napier, es- 
pi<Mi connu de tous, on lit un bonheur pur et tranquille. L'abbé 
Pirard avait fait cependant de grandes concessions à son parti; 
il avait pris un domestique, il était fort bien vêtu. 

Julien remarqua quelque chose de singulier dans le salon : 
c'était ui! mouvement de tous les yeux vers la porte, et un 
demi-silence subit. Le laquais annonçait le fameux barcm de 



LE ROUGE ET LE NOIR. 257 

ToUy^ sur lequel les élections yenaient de fixer tous les regards. 
Julien s^avança et le\it fort bien. Le baron présidait un collège : 
il eut Fidée lumineuse d'escamoter les petits carrés de papier 
portant les votes d'un des partis. Mais> pour quMl y eut com- 
pensation^ il les remplaçait à mesure par d'autres petits mor- 
ceaux de papier portant un nom qui lui était agréable. Cette 
manœuvre décisive fut aperçue par quelques électeurs qui 
s'empressèrent de faire compliment au baron de Tolly. Le 
bonhomme était encore pâle de celte grande affaire. Des esprits 
mal faits avaient prononcé le mot de galères. M. de La Mole 
le reçut froidement. Le pauvre baron s'échappa. 

— S'il nous quitta si vite^ c'est pour aller chez M. Comte (i), 
dit le comte Chalvet ; et l'on rit. 

Au milieu • de quelques grands seigneurs muets^ et des in- 
trigants^ la plupart tarés, mais tous geus d'esprit, qui, ce soir- 
là, abondaient successivement dans le salon de M. de La Mole 
(on parlait de lui pour un ministère), le petit Tanbeau faisait 
ses premières armes. S'il n'avait pias encore la finesse des 
aperçus, il s'en dédommageait, comme on va voir, par l'éner- 
gie des paroles. 

Pourquoi ne pas condamner cet homme à dix ans de prison? 
disait-il au moment où Julien approcha de son groupe ^ c'est 
dans un fond de basse-fosse qu'il faut confiner les reptiles ; on 
doit les faire mourir à l'ombre, autrement leur venin s'exalte 
et devient plus dangereux. A quoi bon le condamner à mille 
écus d'amende? Il est pauvre, soit, tant mieux ; mais son parti 
payera pour lui. U fallait cinq cents francs d'amende et dix 
ans de basse-fosse. 

Eh bon Dieu ! quel est donc le ii^)4|tefk>i^l ^^ P^l^ '^ pensa 
Julien, qui admirait le ton véhément et lès gestes saccadés de 
sou collègue. La petite figure maigre et tirée du neveu de l'a- 
cadémicien était hideuse en ce moment. Julien apprit bientôt 
qu'il s'agissait du plus grand poète de l'époque. 

— Ah, monstre I s'écria Julien à demi haut, et des larmes 
généreuses vinrent mouiller ses yeux. Ah, petit gueux ! pensa- 
t-il, je te revaudrai ce propos. 

(i) Célèbre prestidigitateur. 



2o8 ŒUVRES DE STENDHAL, 

Voilà pourtant, pensa-t-il, les enfants perdus du parU dont 
le marquis est un des chefs ! Et cet homme illustre qu'il calom- 
nie^ que de croix^ que de sinécures n'eût-il pas accumulées, 
s'il se fût vendu, je ne dis pas au plat ministère de M. de Ner- 
val, mais à quelqu'im de <:es ministres passablement honnêtes 
que nous avons vus se succéder? 

L'abbé Pirard fit signe de loin à Julien, M. de La Mole venait 
de lui dire un mot. Mais quand Julien, qui dans ce moment 
écoutait, les yeuK baissés, les gémissements d'im évêque, fut 
libre enfin, et put approcher de son ami, il le trouva accaparé 
par cet abominable petit Tanbeau. Ce petit monstre l'exécrait 
comme la source de la favem* de Julien, et venait lui faire la 
cour. 

Qitand la mort nous délivrerort^lle de cette vieil h pourriture ? 
C'était dans ces termes, d'une énergie biblique, que le petit 
homme de lettres parlait en ce moment du respectable lord 
Holland. Son mérite était de savoir très4nen la biographie des 
hommes vivants, et il venait de faire une revue rapide de tous 
les honunes qui pouvaient aspirer à quelque influence sous le 
règne du nouveau roi d'Angleterre 

L'abbé Pirard passa dans un salon voi«n : Julien k sui- 
vit. 

— Le mai'quis n'aime pas ks écrivailkurs, je vous en aver- 
tis ; c'est sa seuk antipathie. Sachez le ktin, le grec, si vous 
pouvez, l'histoire des Égyptiens, des Perses, etc., il vous hono- 
rera et vous protégera comme un savant. Mais n'allez pas écrire 
une page en français, et surtout sur des matières graves et au- 
dessus de votre position dans le monde, il vous appellerait 
écrivailkur, et vous prendrait en guignon. Gomment, habitant 
rhôtel d'un grand seigneur, ne savez-vous pas le mot du duc 
de Gastries sur d'Alembertet Rousseau : Gek veut raisonner de 
tout, et n'a pas miUe écus de rente? 

Tout se sait, pensa Julien, ici comme au séminaire ! 11 avait 
écrit huit ou dix pages assez emphatiques : c'était une sorte 
d'éloge historique du vieux chirurgien-major qui, dîsait-il, l'a- 
vait fait homme. Et ce petit cahier, se dit Julien, a toujours été 
fermé à clef ! U monta chez lui, brûla son manuscrit, et revini 



LE ROtGE ET LE NOIR. 259 

au saion. Les coquins brillants Tavaient quitté^ il ne restait que 
les hommes à plaques. 

Autour de la table^ que les gens venaient d'apporter toute 
servie, se trouvaient sept à huit femmes fort nobles^ fort dévo- 
tes^ fort afifëtées^ âgées de trente à trente-cinq ans. La bril- 
lante maréchale de Fervaques entra en faisant des excuses sur 
rheure tardive. Il était plus de minuit ; elle alla prendre place 
auprès de la marquise. Julien fut profondément ému; elle 
avait les yeux et le regard de madame de Rénal. 

Le groupe de mademoiselle de La Mole était encore peuplé. 
Elle était occupée avec ses amis à se mpquer du malheureux 
comte de Thaler. C'était le fils unique de ce fameux juif, cér 
lèbre par les richesses qu'il avait acquises en prêtant de l'argent 
aux rois pour faire la guerre aux peuples. Le juif venait de 
mourir laissant à son fils cent mille équs de rente par mois> et 
un nom, hélas trop connu l Cette position singulière eût exigé 
de la simphcité dans le caractère, ou beaucoup de force et de 
volonté. 

Malheureusement le comte n'était qu'un bonhomme garni 
de toutes sortes de prétentions qui lui étaient inspirées par ses 
flatteurs. 

M. de Caylus prétendait qu'on lui avait donné la volonté de 
demander en mariage mademoiselle de La Mole à laquelle le 
marquis de Croisenois, qui devait être duc avec cent mille li- 
vres de rente, faisait la cour. 

— Àh! âe l'accusez pas d'avoir une volonté, disait piteuse- 
ment Norbert. 

Ce qui manquait peut-être le plus à ce pauvre comte de 
Thaler, c'était la faculté de vouloir. Par ce côté de son carac- 
tère il eût été digne d'être roi. Prenant conseil de tout le 
monde, il n'avait le coumge de suivre aucun avis jusqu'au 
bout. 

Sa physionomie eût suffi à elle seule, disait mademoiselle 
de La Mole, pour lui inspirer une joie étemelle. C'était un mé- 
lange singulier d'inquiétude et de désappointement ; mais de 
temps à autre on y distinguait fort bien des bouffées d'impor- 
tance et de ce ton tranchant que doit avoir Thomme le plus ri« 



200 COUVRES DE STENDHAL. 

• 

che de France^ quand surtout il est assez bien fait de sa per- 
sonne «t n'a pas encore trente-six ans. 11 est timidement inso- 
lent^ disait M. de Croisenois. Le comte de Caylus, Norbert et 
deux ou trois Jeunes gens à moustaches le persiflèrent tant 
qu'ils voulurent, sans qu'il s'en doutât, et enfin, le renvoyè- 
rentconmie une heure sonnait. 

— Sont-ce Tos fameux chevaut arabes qui vous attendent à 
la porte par le temps qu'il fait ? lui dit Norbert. 

— Non; c'est un nouvel attelage bien moins cher, répondit 
M. de Thaler. Le cheval de gauche me coûte cinq mQle francs, 
et celui de droite ne vaut que cent louis; mais je vous prie de 
croire qu'on ne l'attèle que de nuit. C'est que son trot est par- 
faitement semblable à celui de l'autre. 

La réflexion de Norbert fit penser au comte qu'il était décent 
pour un homme comme lui d'avoir la passion des chevaux, et 
qu'il ne fallait pas laisser mouiUer les siens. Il partit, et ces 
messieurs sortirent un instant après en se moquant de lui. 

Ainsi, pensait Julien en les entendant rire dans l'escalier, il 
m'a été donné de voir l'autre extrême de ma situation! Je n'ai 
pas vingt louis de rente, et je me suis trouvé côte à côte avec 
un homme qui a vingt louis de rente par heure, et l'on se mo- 
quait de lui.... JJne telle vue guérit de l'envie. 

XXXV 
lia Sensibilité et une ^riinile Dame dlévote* 



Use idée uo pea vive y a l*air d'âne grossièreté; 
taut on y est accoutumé aux mots sans relief. Mal- 
heur à qui invente en parlant ! 

Faoblas. 



Après plusieurs mois d'épreuves, voici où en était Julien le 
jour où l'intendant de la maison lui remit le troisième quar- 
tier de ses appointements. M. de La Mole l'avait chargé de sui- 
vre l'administration de ses terres en Bretagne et en Normandie. 
Julien y faieait de fréquents voyages. 11 était chargé, en chef. 



LE ROUGE ET LE xNOlK. 2(Jl 

ae lu correspondance relative au fameux procès avec l'abbé de 
Frilair, M. Plrard l'avait instruit. 

Sur les courtes notes que le marquis griffonnait en marge 
des papiers de tout genre qui lui étaient adressés^ Julien com- 
posait des lettres qui presque toutes étaient signées. 

A récole de théologie^ ses professeurs se plaignaient de son 
peu d'assiduité^ mais ne Fen regardaient pas moins (;omme 
un de leurs élèves les plus distingués. Ces différents travaux, 
saisis avec toute l'ardeur de Tambif ion souffrante^ avaient bien 
vite enlevé à Julien les fraîches couleurs qu'il avait apportées 
de la province. Sa pâleur était un mérite aux yeux des jeunes 
séminaristes ses camai^ades ; il les trouvait beaucoup moins 
méchants^ beaucoup moins à genoux devant un écu que ceux 
de Besançon ; eux le croyaient attaqué de la poitrine. Le mar- 
quis lui avait donné un cheval. 

Craignant d'être rencontré dans ses courses à cbeval^ Julien 
leur avait dit que cet exercice lui était prescrit par les méde- 
cins. L*abbé Pirard l'avait mené dans plusieurs sociétés de jan- 
sénistes. Julien fut étonné; l'idée de la religion était invinci- 
blement l\ée dans son esprit à celle d'hypocrisie et d'espoir de 
gagner de l'argent. 11 admira ces honunes pieux et sévères qui 
ne songent pas au budget. Plusieurs jansénistes Tavaient pris 
en amitié et lui donnaient des conseils. Un monde nouveau s'ou- 
vrait devant lui. Il connut chez les jansénistes, un comte Al- 
tamira qui avait près de six pieds de haut^ libéral condamné à 
mort dans son pays^ et dévot. Cet étrange contraste^ la dévotion 
et l'amour de la liberté^ le frappa. 

Julien était en froid avec le jeime comte. Norbert avait trouvé 
qu'il répondait trop vivement aux plaisanteries de quelques- 
uns de ses amis. Julien^ ayant manqué une ou deux fois aux 
convenances^ s'était prescrit de ne jamais adresser la parole à 
mademoiselle Mathilde. On était toujours parfaitement poli à 
son égard à l'hôtel de La Mole ; mais il se sentait déchu. Son 
bon sens de province expliquait cet effet par le proverbe vul- 
gaire, tout beau tout nouveau. 

Peut-être était-il un peu plus clairvoyant que les premiers 

15. 



262 OEUVRES DE STENDHAL. 

•# 

jours^ ou bien le premier enchantement produit par Furbabité 
parisienne était passé. 

Dès qu'il cessait de travailler^ il était en proie à un ennui 
mortel; c'est Tefiet desséchant de la politesse admirable^ mais 
si mesurée, si parfaitement graduée suivant les positions^ qui 
distingue la haute société. Un cœur un peu sensible voit Tar- 
tifice. 

Sans doute, on peut reprocher à la province un ton coromun 
ou peu poli; mais on se passionne im peu en vous répondant. 
Jamais à Thôtel de La Ûole Tamoiur^propre de Julien n'était 
blessé; mais souvent, à la fin de la journée^ il se sentait l'envie 
de pleurer. En province, un garçon dç café prend intérêt à 
vous^ s'il vous arrive un accident en entrant dans son café; 
mais si cet accident of&e quelque cËoi^ de désagréable pour 
Tamour-propre, en vous plaignant, il répétera dix fols le mot 
qui vous torture. A Paris, on a l'attention de se cacher pour 
rire, mais vous êtes toujours un étranger. 

Nous passons sous silence une foule de petites aventures qiii 
eussent donné des ridicules à Julien, s'il n'eût pas été en quel- 
que sorie au-dessous du ridicule. Une sensibilité folle lui faisait 
commettre des milliers de gaucheries. Tous ses plaisirs étaient 
de précaution : il tirait le pistolet tous les jours, il était un des 
bons élèves des plus fameux maîtres d'armes. Dès qu'il pou- 
vait disposer d'un instant, au lieu de l'employer à lire comme 
autrefois, il courait au manège et demandait les chevaux les 
plus vicieux. Dans les promenades avec le maître du manège, 
il était presque régulièrement jeté par terre. 

Le marquis 1^ trouvait commode à cause de son travail obs- 
tiné, de son silence, de son intelligence, et peu à peu, il lui con- 
fia la suite de toutes les affaires un peu difficiles à débrouiller. 
Dans les moments où sa haute ambition lui laissait quelque 
relâche, le marquis faisait des affaires avec sagacité ; à portée 
de savoir des nouvelles, Q jouait à la rente avec bonheur. 11 
achetait des malsons, des bois; mais il prenait facilement de 
l'humeur. Il donnait des centaines de louis et plaidait pour des 
centaines de francs. Les hommes riches qui ont le cœur haut, 
cherchent dans les aCfaiics de l'amusement et non des rcsul- 



LE hOUGË ET LE NOIR. :â!63 

tats. Le marquis avait besoin d'un chef d'état-major qui mit 
un ordre dair et facile à saisir dans toutes ses affaires d'ar- 
gent. 

Madame de La Mole, quoique d^un caractère si mesuré, se 
moquait quelquefois de Julien. L'imjprévuy produit par la sen- 
sibilité, est rhorreur des grandes dames; c'est l'antipode des 
convenances. Deux ou trois fois le marquis prit son parti : s'il 
est ridicule dans votre salon, il triomphe dans son bureau. Ju- 
lieu, de son côté, crut saisir le secret de la marquise. Elle dai- 
gnait s'intéresser à tout dès qu'on annon^ le baron de La 
Joutoate. C'était un être froid, à physionomie impassible. 11 
était grand, mince, laid, fort bien mis, passait sa vie au châ- 
teau, et, en général, ne disait rien sur rien. TeUe était sa façon 
de penser. Madame de La Mole eût été passionnément heureuse, 
pour la première fois de sa vie, si elle eût pu en faire le mari 
de sa fille. 

XXXVI 

Sfanière de prononcer. 

Si la fatuité esIFpardonnabie» (fest dans la 
première jeanessayCar alors elle est l'exagéra- 
tion d'une chose aimable. U lui fiatut l'air de 
l'amour, la gaieté, l'insouciance. Mais, la fa- 
tuité avec l'importance! la fatuité avec Fair 
grave et suffisant! cet excès de sottise était 
réservé au xix* siècle. £t ce sont de telles 
gens qui veulent enchaîner Vhydre des révo~ 
lutiwu l 

Pour un nouveau débarqué, qui, par hauteur, ne faisait ja- 
mais de questions^ Julien ne tomba pas dans de trop grandes 
sottises. Un jour^ poussé dans un café de la rue Saint-Honoré, 
par upe averse soudaine, un grand honune en redingote de 
castorine, étonné de son regard sombre, le regarda à son tour, 
absolument comme jadis, à Besançon, Tamant de mademoi- 
selle Amanda, 

Julien s'était reproché trop souvent d'avoii* laissé passer 



2U (DUVUblS Ut S'Œ-NDHAL. 

œtte première însulU, pour soulTrir ce regard, 11 en demanda 
l'explication. L'homme en redingote lui adressa aussitôt les 
plus sales injures .* tout ce qui était dans le café les entoura; 
les passants s'arrêtaient devant la poi-te. Par une pnScaulion 
de provincial, Julien portait toujours de petits pistolets j sa 
main les serrait dans sa poche d'un mouvement convulsir. 
Cependant il fut sage, et se borna à répéter k son homme de 
minute en minute : Monsieur, votre adresse? je vous méprise. 

La constance avec laquelle il s'attachait à ces six mots finit 
par frapper la foiile . 

Dame ! il faut tjn l'autre qui parle tout seul lui donne son 
adresse. L'homme à la redingote, entendant cette déiJHon 
souvent répétée, jeta au nez de Jnlleu cinq ou six cartes. Au- 
cune heureusement ne t'atteignit au visage, il s'était fromis 
de ne faire usage de ses pistolets que dans le cas oii 11 serait 
touché. L'homme s'en alla, non sans se retoamer de temps 
en temps pour le menacer du poing et lui adi 
jures. 

Julien se trouva baigné de sueur. Ainsi il est ^ 
dernier des hommes de ra'émouvoir à ce point ! se 
rage. ilte sensibilité si b;jtiliante T 

Oîi p 3in? il n'avait pa^C amtriT avait eu 

plusieui j;maistoutes,régulièrement,auboulde 

siïsemi iSj s'éloignaient de lui. Je suis inseciable, 

et m'en mt puni, pensa-t-il. EnQn, il eut Tidée 

de chercher un ancien lieutenant du 96* nommé Liéven, pauvre 
diable avec qui il faisait souvent des armes. JuUen fut sincère 
avec lui. 

— Je veux bien être votrfe témoin, dit Liéven, mais à une 
condition : si vous ne blessez pas votre homme, vous tous bat- 
trez avec moi, séance tenante. 

— Convenu, dit Julien enchanté; et ils allèrent chercher 
H. C. de Beauvoisis à l'adresse indiquée par se> billets, au fond 
du faubourg Saint-Germain. 

U était sept heures du matui. Ce ne fut qu'en se faisant an- 
noncer chez luique JuUen pensa que ce pouvait bien être le 
jeune parent de madame de Rénal, employé jadis à l'anlbas- 



LE UOUGE ET LE .NOIK. 2t)o 

sade de Rome ou de Naples, et qui avait donné une lettre de 
recommandation au chanteur Geronimo. 

Julien avait remis à un grand valet de chambre une des cartes 
jetées la veille^ et une des siennes. 

On le fit attendre^ lui et son témoin^ trois grands quarts 
d'heure; enfin ils furent introduits dans un appartement ad- 
mirable d^élégance. Ils trouvèrent un grandjeune homme, mis 
comme une poupée; ses traits offraient la perfection" et Tinsi- 
gniûance de la beauté grecque. Sa tête, remarquablement 
étroite, portait des cheveux du plus beau blond. Ils étaient 
frisés avec beaucoup de soin, pas un cheveu ne dépassait l'au- 
tre. C'est pour se faire friser ainsi, pensa le lieutenant du 96®, 
que ce maudit fat nous a fait attendre. La robe de chambre 
bariolée, le pantalon du matin, tout, jusqu'aux pantoufles 
brodées, était correct et merveilleusement soigné. îSa physio- 
nomie, noble et vide, annonçait des idées convenables et ra- 
res : l'idéal du diplomate à la Mettemich. Napoléon non plus ne 
voulait pas d'officiers penseurs dans ce qui l'approchait. 

Julien, auquel son lieutenant du 96* avait expliqué que se 
faire attendre si longtemps, après lui avoir jeté grossièrement 
sa carte à la figure, était une offense de plus, entra brusque- 
ment chez M. de Beauvoisis. Il avait l'intention d'être inso- 
lent, mais il aurait bien voulu en même temps être de bon 
ton. 

Julien fut si étonné de la douceur des manières de M. Beau- 
voisis^ de son air à la fois compassé, important et content de 
soi, de l'élégance admh^le de ce qui l'entourait, qu'il perdit 
en un ch'n d'oeil toute idée d'être insolent. Ce n'était pas son 
homme delà veille. Son étonnement fut si grand de rencontrer 
un être aussi distingué au lieu d'un grossier personnage qu'il 
cherchait, qu'il ne put trouver une seule parole. Il présenta une 
des cartes qu'on lui avait jetées. 

— C'est mon nom, dit le jeune diplomate, auquel l'habit 
noir de Julien, dès sept heures du matin, inspirait assez peu de 
considération; mais je ne comprends pas, d'honneur 

La manière de prononcer ces derniers mots rendit à Ju- 
lien une partie de son humeur. — Je viens pour me battre 



266 ŒUVRES DE STENDHAL. 

avec vous, monsieur, et il e:spliqua d'un trait toute Taffaire. 

M. Charles de Beauvoisis, après y avoir mûrement pensé, 
était assez content de la coupe de Thabit noir de Julien, n est 
de Staub, c'est dair, se disait-il en l'écoutant parler ; ce gUet 
est de bon goût^ ces bottes sont bien; mais, d'un autre coté, 
cet habit noir dès le grand matin !... Ca sera pour mieux échap- 
per à la balle, se dit le chevalier de Beadvoisîs. 

Dès qu'il se fut donné cette expUcation, il revint à une poli- 
tesse parfaite, et presque d'égal à égal envers Julien. Le collo- 
que fut assez long, l'affaire était délicate; mais enûn Julien ne 
put se refuser à Tévidence. Le jeune homme d'un ton parfait 
qu'il avait devant lui n'offrait aucune ressemblance avec le 
grossier personnage qui, la veille, l'avait insulté. 

Julien éprouvait une invincible répugnance à s'en aller, il 
faisait durer l'explication. 11 observait la suffisance du cheva- 
lier de Beauvoisis, c'est ainsi qu'il s'était nommé en parlant de 
lui, choqué de ce que Julien rappelait tout simplement mon- 
sieur. 

Il admirait sa gravité, mêlée d'une certaine fatuité modeste, 
mais qui ne l'abandonnait pas un seul instant. Il étaii étonné 
de sa manière singulière de remuer la langue en prononçant 
les mots... Mais enfin, dans tout cela, il n'y avait pas la plus 
petite raison de lui chercher querelle. 

Le jeune diplomate offrait de se battre avec beaucoup de 
grâce, mais l'ex-lieutenant du 96*^, assis depuis une heure, les 
jambes écartées, les mains sur les cuisses, et les coudes en de- 
hors, décida que son ami M. Sorel n'était point fait pour cher- 
cher une querelle d'Allemand à un homme, parce qu'on avait 
volé à cet honune ses billets de visite. 

Julien sortait de fort mauvaise humeur. La voiture du che- 
valier de Beauvoisis l'attendait dans la cour, devant le perron ; 
par hasard, Julien leva les yeux et reconnut son homme de la 
veille dans le cocher. 

Le voir, le tirer par sa grande jacquette, le faire tomber de 
sou siège et l'accabler de coups de cravache ne fut que Faffaire 
d'un instant. Deux laquais voulurent défendre leur camarade; 
Jiûieu reçut des coups de poing: au même instaut il arma un 



LE ROUGË ET LE NOIR. 267 



de ses petits pistolets et le tira sur eux; ils prirent la fuite. Tout 
cela fut l'affaire d'une nainute. 

Le chevalier de Beauvoisis descendait Tescalier avec la gra- 
vité la plus plaisante, répétant avec sa prononciation de grand 
seigneur : Qu'est ça? qu'est ça! Il était évidemment fort cu- 
rieux, mais l'importance diplomatique ne lui permettait pas de 
marquer plus d'intérêt. Quand il sut de quoi il s'agissait^ la 
hauteur le disputa encore dans ses traits au sang-froid légère- 
meiit badin qui ne doit jamais quitter une figure de diplomate. 

Le lieutenant du 96* comprit que M. de Beauvoisis avait en- 
vie de se battre ; il voulut diplomatiquement aussi conserver à 
son ami les avantages de l'initiative. Pour le coup, s'écria-t-il, 
il y a là matière à duel! — Je le croirais assez, reprit le di- 
plomate. 

— Je chasse ce coquin, dit-ilà ses laquais, qu'un autre monte. 
On' ouvrit la portière de la voiture : le chevalier voulut absolu- 
ment en faire les honneurs à Julien et à son témoin. On alla 
chercher un ami de M. de Beauvoisis, qui indiqua une place 
tranquille. La conversation en allant fut vraiment bien. 11 n'y 
avait de#ngulier que le diplomate en robe de chambre. 

Ces messieurs, quoique très-nobles, pensa Julien, ne sont 
point ennuyeux conune les personnes qui viennent dîner chez 
M. de La Mole; et je vois pourquoi, ajouta-t-il un instant après, 
ils se permettent d'être indécents. On parlait des danseuses que 
le public avait distinguées dans un ballet donné la veille. Ces 
messieurs faisaient allusion à des anecdotes piquantes que Ju- 
lien et son témoin, le lieutenant du 96% ignoraient absolument. 
Julien n'eut point la sottise de prétendre les savoir; il avoua de 
bonne grâce son ignorance. Cette franchise plut à Tami du 
chevalier ; il lui raconta ces anecdotes dans les plus grands dé- 
tails, et fort bien. ^ 

Une chose étonna infiniment Julien. Un reposoir que l'on 
construisait au milieu de la rue, pom* la procession de la Fête- 
Dieu, arrêta un instant la voiture. Ces messieurs se permirent 
plusieurs plaisanteries ; le curé, suivant eux, était fils d'un ar- 
chevêque. Jamais chez le marquis de La Mole, qui voulait être 
duc, on n'eût osé prononcer im tel mot. 



268 OEUVRES DE STEiNDliAL 

Le duel fut uni en un instant : Julien eut une balle dans le 
bras ; on le lui serra avec des moucboirs ; on les mouilla avec 
de Teau-de-vie, et le chevalier de Beauvoisis pria Julien très- 
poliment de lui permettre de le reconduire chez lui^ dans la 
même voiture qui Tavait amené. Quand Julien indiqua Thôtei 
de La Mole^ il y eut échange de regards entre le jeune diplo- 
mate et son ami. Le fiacre de Julien était là^ mais il trouvait la 
conversation de ces messieurs infiniment plus amusante que 
celle du bon lieutenant du 96®. 

Mon Dieu ! un duel, n'est-ce que ça! pensait Julien. Que je 
suis heureux d'avoir retrouvé ce cocher ! Quel serait mon mal- 
heur, si j'avais dû supporter encore cette injure dans un café ! 
La conversation amusante n'avait presque pas été interrompue. 
Julien comprit alors que l'affectation diplomatique est bonne à 
quelque chose. 

L'ennui n'est donc point inhérent, se disait-il^ à une conver- 
sation entre gens de haute naissance ! Ceux-ci plaisantent de 
la procession de la Fête-Dieu, ils osent raconter et avec détails 
pittoresques des anecdotes fort scabreuses. Il ne leur manque 
absolument que le raisonnement sur la chose politique^ et ce 
manque-là est plus que compensé pai* la grâce de leur ton et 
la parfaite justesse de leurs expressions. Julien se sentait une 
vive inclination pour eux. Que je serais heureux de les voh* 
souvent ! 

A peine se fut-on quitté, que le chevalier de Beauvoisis cou- 
rut aux informations : elles ne furent pas brillantes. 

Il était fort curieux de connaître son honmie ; pouvait-il dé- 
cemment lui faire une visite? Le peu de renseignements qu'il 
put obtenir n'étaient pas d'une nature encourageante. 

Tout cela est affreux ! dit-il à son témoin. Il est impossible 
que j'avoue m'être battu avec un simple secrétaire de M. de 
La Mole, et encore parce que mon cocher m^a volé mes cartes 
de visite. 

— 11 est sûr qu'il y aurait dans tout cela possibilité de ridicule. 

Le soir même^ le chevalier de Beauvoisis et son ami dirent 
pailout que ce M. Sorel, d'ailleurs un jeune homme parfait, 
était fils naturel d'un ami intime du marquis de I^a Mole. Ce 



LE ROUGE ET LE NOIK. 269 

fait passa sans difficulté. Une fois qu'il fut établi, le jeune di- 
plomate et son ami daignèrent faire quelques visites à Julien, 
pendant les quinze jours qu'il passa dans sa chambre. Julien 
leur avoua qu'il n'était allé qu'une fois en sa vie à l'Opéra. 

— Cela est épouvantable, lui dit-on, on ne va que là, il faut 
que votre première sortie soit pour le Comte Ory. 

A l'Opéra, le chevalier de Beauvoisis le présenta au fameux 
chanteur Geix)nimo, qui avait alors un immense succès. 

Julien faisait presque la cour au chevalier; ce mélange de 
respect pour soi-même, d'importance mystérieuse, et de fatuité 
de jeune homme Tenchantait. Par exemple le chevalier bé- 
gayait un peu parce qu'il avait Fhonneur de voir souvent un 
grand seigneur qui avait ce défaut. Jamais Julien n'avait trouvé 
réunis dans un seul être le ridicule qui amuse et la perfection 
des manières qu'un pauvre provincial doit chercher à imiter. 

On le voyait à l'Opéra avec le chevalier de Beauvoisis ; cette 
liaison fit prononcer son nom. 

— Eh bien ! lui dit un jour M. de La Mole, vous voilà donc 
le fils naturel d'un riche gentilhomme de Franche-Comté, mon 
ami intime ? 

Le marquis coupa la parole à Julien, qui voulait protester 
qti'il n'avait contribué en aucune façon à accréditer ce bruit. 

— M. de Beauvoisis n'a pas voulu s'être battu contre le fils 
d'un charpentier. 

^ Je le sais, je le sais, dit M. de La Mole, c'est à moi main- 
tenant de donner de la consistance à ce récit, qui me convient. 
Mais j'ai une grâce à vous demander^ et qui ne vous coûtera 
qu'une petite demi-heure de votre temps ; tous les jours d'O- 
péra, à onze heures et demie, allez assister dans le vestibule à 
la sortie du beau monde. Je vous vois encore quelquefois des 
façons de province, il faudrait vous en défabe; d'ailleurs il 
n'est pas mal de connaître, au moins de vue, de grands person- 
nages auprès desquels je puis un jour vous donner quelque 
mission. Passez au bureau de location pour vous faire recon- 
naître ; on vous a donné les entrées. 



270 OEUVFŒS DE STENDHAL 

XXXVII 

Une Attaque de Goutte* 



Et j'eus de ravancemeut, non pour mon 
mérite , mais parce gue mon maître anit la 
goutte. 

BEaTOLom. 



Le lecteur est peut-être surpris de ce ton libre et presque 
^ amical; nous avons oublié de dire que depuis six semaines le 
: marquis ëtait retenu chez lui par la goutte. 
I -' Mademoiselle de La Mole et sa mère étaient à Hyères, au- 
près de la mère de la marquise. Le comte Norbert ne voyait 
son père queues instants; ils étaient fort bien Tun pour l'au- 
tre^ mais n'avaient rien à se dire. M. de la Mole^ réduit à Julien, 
fut étonné de lui trouver des idées. Il se faisait lire les jour- 
naux. Bientôt le jeune secrétaire fut en état de choisir les pas- 
sages intéressants. 11 y avait un journal nouveau o^x'^ le mar- 
quis abhorrait; il avait juré de ne le jamais lire^ et chaque 
jour en parlait. Julien riait. Le marquis irrité contre le temps 
présent se fit lire Tite-Live ; la traduction improvisée sur le 
texte latin Tamusait. 

Un jour le marquis dit avec ce ton de pohtesse excessive qui 
souvent impatientait Julien : 

— Permettez, mon cher Sorel> que je vous fasse cadeau d'un 
habit bleu : quand il vous conviendra de le prendre et de venir 
chez moi, vous serez, à mes yeux, le frère cadet du comte de 
Ghaulnes, c'est-à-dire, le fils de mon ami le vieux duc. 

Julien ne Comprenait pas trop de quoi il s'agissait ; le soir 
mêméii essaya une visite en habit bleu. Le marquis le traita 
comme un égal. Julien avait un cœur digne de senth* la vraie 
politesse, mais il n'avait pas idée des nuances. U eût juré, avant 
" cette fantaisie du marquis, qu'il était impossible d'être reçu 
par lui avec plus d*égards. Quel admirable talent! se dit Julien; 
quand il se leva pour sortir, le marquis lui fit des excuses de 
ne pouvoir l'accompagner à cause de sa goutte. 



LE ROUGE ET LE NOIR. 271 

Cette idée singulière occupa Julien : se moquerait-il de moi ? 
pensa-t-il . Il alla demander conseil à Tabbé Pirard^ qui^ moins 
poli que le marquis^ ne lui répondit qu'en silïlant et parlant 
d'autre chose. Le lendemain matin Julien se présenta au mar- 
quis^ en habit noir, avec son portefeuiUe et ses lettres à 
signer. Il en fut reçut à l'ancienne manière. Le soir en habit 
bleu^ ce fut un ton tout différent et absolument aussi poli que 
la veille. 

— Puisque vous ne vous enn»iyez pas trop dans les visites 
que vous avez la bonté de faire à un pauvre vieillard malade, 
lui dit le marquis, il faudrait lui parler de tous les petits inci- 
dents de votre vie, mais franchement et sans songer à autre 
chose qu'à raconter clairement et d'une façon amusante. Garjl 
iliaut s'an^ser, continua le marquis, il n'y a que cela de réel| 
dans la vie. Un homme ne peut pas me sauver la vie à la 
guerre tous les jours, ou me faire tous les jours cadeau d'un 
million; mais si j'avais Rivarol , ici, auprès de ma chaise lon- 
gue, tous les jours il m*ôterait une heure de souffrances et 
d'ennui. Je l'ai beaucoup connu à Hambourg , pendant rémi- 
gration. 

Et le marquis conta à Jvlien les anecdotes de Rivarol avec 
les Hambourgeois qui s'associaient quatre pour comprendi^ un * 
bon mot. 

M. de La Mole, réduit à la société de ce petit abbé, voulut 
rémoustiller . Il piqua d'honneur Torgueil de Julien . Puis- 
qu'on lui demandait la vérité, Julien résolut de tout dire ; mais 
en taisant deux choses : son admiration fanatique pour un nom 
qui donnait de l'humeur au marquis, et la parfaite incrédulité 
qui n'allait pas trop bien à un futur curé. Sa petite affaire 
avec le chevalier de Beauvoisis arriva fort à propos. Le mar- 
quis rit aux larmes de la scène dans le café de la rue'^int- 
Honoré, avec le cocher qui TaccaMait d'injures sales. Ce fut 
rëpoque d'une franchise parfaite dans les relations entre le 
maître et le protégé. 

M. de La Mole s'intéressa à ce caractère singulier. Dans les 
commencements, il caressait les ridicules de Julien , afin d'en 
jouir ; bientôt il trouva plus d'intérêt à corriger tout doucement 



272 OKUVRES DE STENDHAL. 

les fausses manières de voir de ce jeune homme. Les autres 
provinciaux qui arrivent à Paris admirent tout^ pensait le 
marquis; celui-ci hait tout. Ils ont trop d'affectation^ lui n'en a 
pas assez^ et Jes sots le prennent pour un sot. 

L'attaque de goutte fut pi'olongée par les grands froids de 
rhiver et dura plusieurs mois. 

On s'attache bien à im bel épagneul^ se disait le marquis^ 
pourquoi ai-je tant de honte de m'atlacher à ce petit abbé ? il 
est original. Je le traite conune un fils , eh bien ! où est rin> 
convénient? Cette fantaisie^ si elle dure^ me coûtera un diamant 
de cinq cents louis dans mon testament. 

Une fois que le marquis eut compris le caractère ferme de 
son protégé^ chaque jour il le chargeait de quelque nouvelle 
affaire. 

Julien remarqua avec effroi qu'il arrivait à c^ grand sei- 
gneur de lui donner des décisions contradictoires sur le même 
objet. 

Ceci pouvait le compromettre gravement. Julienne ti^vailla 
plus avec lui sans apporter im registre sur lequel il écrivait les 
décisions y et le mai^quis les parafait. Julien avait pris un com- 
mis qui transcrivait les décisions relatives à chaque affaire sur 
un registre particuUer. Ce registi^e recevait aussi la copie de 
toutes les lettres. 

Cette idée sembla d'abord le comble du ridicule et de Fennui. 
Mais^ en moins de deux mois^ le marquis en sentit les avanta- 
ges. Julien lui proposa de prendre un commis sortant de chez 
un banquier^ et qui tiendrait en parties doubles le compte de 
toutes les recettes et de toutes les dépensesdes terres que Julien 
était chargé d'administrer. 

Ces mesures édaircirent tellement aux yeux du marquis ses 
propres affaires, qu'il put se donner le plaisir d'entreprendre 
deux ou trois nouvelles spéculations sans le secours de son 
prête-nom qui le volait. 

— Prenez trois mille francs pour vous, dit-il un jour à son 
jeune ministre. 

— Monsieur, ma conduite peut être calomniée. 

— Que vous faut-il donc? repris le marquis avec humeur. 



LE ROUGE ET LE NOIR. 273 

— Que vous veuiiliez bien prendre un arrêté et l'écrire de 
Yotre main sur le registre ; cet arrêté me donnera une somme 
de trois mille francs. Au reste, c'est M. Tabbé Pirard qui a eu 
l'idée de toute cette comptabilité. Le marquis^ avec la mine 
ennuyée du marquis de Moncade^ écoutant les comptes de 
M. Poisson, son intendant, écrivit la décision. 

Le soir, lorsque Julien paraissait en habit bleu, il n'était ja- 
mais question d'affaires. Les bontés du marquis étaient si flat- 
teuses poiir^^Miour-propre .toujours soi^^ de notre héros, 
que bientôt, malgré lui, il éprouva Une" sorte cT'attacTîeînent 
pour ce vieillard aimable. Ce n'est pas que Julien fût sensible, 
comme on l'entend à Paris ,• mais ce n'était pas un monstre, et 
personne, depuis la mort du vieux chirurgien-major, ne lui avait 
parlé avec tant de bonté. 11 remarquait avecétonnement que le 
marquis avait pour son amour-propre des ménagements de 
politesse qu'il n'avait jamais trouvés chez le vieux chirurgien. 
11 comprit enfin que le chirurgien était plus fier de sa croix que 
le marquis de son cordon bleu. Le père du marquis était un 
grand seigneur. 

Un jour, à la fin d'une audience du matin, en habit noir et 
pour les affaires, Julien amusa le marquis, qui le retint deux 
heures, et voulut absolument lui donner quelques billets de 
banque que son prête-nom venait de lui apporter de la Bourse. 

— J^espère, monsieur le marquis, ne pas m'écarter du pro- 
fond respect que je vous doLs en vous suppliant de me permet- 
tre un mot. 

— Parlez, mon ami. 

— Que monsieur le marquis daigné souffrir que je refuse ce 
don. Ce n'est pas à l'homme en habit noir qu'il est adressé, et 
il gâterait tout à fait les façons que l'on a la bonté de tolérer 
chez l'homme en habit bleu. Il sadua avec beaucoup de respect, 
et sortit sans regarder. 

Ce trait amusa le marquis. U le conta le soir à l'abbé Pi- 
rard. 

— U faut que je vous avoue enfin une chose, mon cher abbé. 
Je connais la naissance de Julien, et je vous autorise à ne pas 
me garder le secivt sur cette confidence. 



X 



l 



274 OEUVRES DE STENDHAL. 

Son procède de ce matin est noble^ pensa le marquis^ et moi 
je l'ennoblis. 
Quelque temps après^ le marquis put enfin sortir. 

— Allez passer deux mois à Londres^ dit-il à Julien. Les 
courriers extraordinaires et autres vous porteront les lettres 
reçues par moi avec mes notes. Vous ferez les réponses et me 
les renverrez en mettant chaque lettre dans sa réponse. J'ai 
calculé que le retard ne sera que de cinq jours. 

Eu courant la poste sur la route de Calais, Julien s'étonnait 
de la futilité des prétendues affaires pour lesquelles on l'en- 
voyait. 

Nous ne dirons point avec quel sentiment de haine et pres- 
que d'horreiu* il toucha le sol anglais. On connaît sa folle pas- 
sion pour Bonaparte, il voyait dans chaque ofâleier un sir 
ft Hudson Lowe, dans chaque grand seigneur un lord Bathurst, or- 
!{ donnant les infamies de Sainte-Hélène, en recevant la récom- 
pense par dix années de ministèi^. 

A Londres^ il connut enfin la haute fatuité. Il s'était lié avec 
de jeunes seigneurs russes qui Finitièrent. 

— Vous êtes prédestiné, mon cher Sorel> lui disaient-ils^ 
vous avez naturellement cette mine froide et à mille lieues de 
la sensation présente que nous cherchons tant à nous don- 
ner. 

— Vous n'avez pas compris votre siècle, lui disait le prince 
Korasoff : faites toujours le contraire de ce qu^on attend de vous. 
Voilà, d'honneur, la seule religion de l'époque. Ne soyez.ni 
fou, ni affecté, car alors on attendrait de vous des folies et des 
affectations, et le précepte ne serait plus accompli. 

Julien se couvrit de gloire un jour dans le salon du duc de 
Fitz-Folke, qui l'avait engagé à dîner, ainsi que le prince Ko- 
rasoff. On attendit pendant une heure. La façon dont Julien 
se conduisit au milieu des vingt persormes qui attendaient est 
encore citée parmi les jeunes secrétaires d'ambassade à Lon- 
dres. Sa mine fut impayable. 

11 voulut voir, malgré les dandys ses amis, le célèbre Phi- 
lippe Vane, le seul philosophe que l'Angleterre ait eu depuis 
Loke. Il le trouva achevant sa septième année de prison. L'a- 



LE HOUGE ET LE iNOlR. 275 

rlstocratie ne badine pas en ice pays-ci, pensa Julien ; de plus, 
Vane est déshonoré, vilipendé, etc. 

Julien le trouva gaillard ; la rage de l'aristocratie le désen- 
nuyait. Voilà, se dit Julien en sortant de prison, le seul homme 
gai que j'aie vu en Angleterre. 

Vidée la plus utile aux tyrans est celle de Dieu^ lui avait dit 
Vane 

Nous supprimons le reste du système comme cynique. 

A son retour : — Quelle idée amusante m'apportez-vous 

d'Angleterre ? lui dit M. de La Mole U se taisait. — Quelle 

idée apportez-vous, amusante ou non ? reprit le marquis vive- 
ment. 

— Primo, dit Julien, l'Anglais le plus sage est fou une heure 
par jour ,* il est visité par le démon du suicide, qui est le dieu 
du pays ; 

Secundo, l'esprit et le génie perdent vingt-cmq pour cent de 
leur valeur en débarquant en Angleterre; -^ 

Tertio, rien au monde n'est beau, admirable, attendrissant, 
comme les paysages anglais. 

— A mon tour, dit le marquis : 

Pnmo, pourquoi allez-vous dire, au bal chez l'ambassadeur 
de Russie, qu'il y a en France trois cent mille jeunes gens de 
vingt-cinq ans qui désirent passionnément la guerre ? croyez- 
vous que cela soit obligeant poiu' les nAs ? 

— On ne sait comment faire en parlant à nos grands diplo- 
mates^ dit Julien. Us ont la manie d'ou>Tir des discussions 
sérieuses. Si Ton s'en tient aux lieux conununs des journaux, 
on passe pour uû sot. Si Ton se permet quelque chose de vrai 
et de neuf, ils sont étonnés, ne savent que répondre, et le len- 
demain, à sept heures, ils vous font dire par le premier secré- 
taire d'ambassade qu'on a été inconvenant. 

— Pas mal, dit le marquis en riant. Au reste, je parie, 
monsieur l'homme profond, que vous n'avez pas deviné ce que 
vous êtes allé faire en Angleterre. 

— Pardonnez-moi, reprit Julien ; j'y ai été pour dîner une 
fois la semaine chezrambassadeur du roi, qui est le plus poli 
des hommes. 



r 



276 ŒUVRES DE STENDHAL. 

— Vous êtes allé chercher la croix que voilà, lui dit le mar- 
quis. Je neveux pas vous faire quitter votre habit noir, et je 
suis accoutumé au ton plus amusant que j'ai pris avec Thom- 
me portant Thabit bleu. Jusqu'à nouvel ordre, entendez bien 
ceci : quand je verrai cette croix, vous serez le fils cadet de mon 
ami le duc de Chaulnes, qui, sans s'en douter, est depuis six 
mois employé dans la diplomatie. Remarquez, ajouta le mar- 
quis, d'un air fort sérieux, et coupant court aux actions de 
grâces, que je ne veux point vous sortir de votre état. C'est 
toujours une faute et un malbeur pour le protecteur comme 
pour le protégé. Quand mes procès vous ennuieront, ou que 
vous lie me conviendrez plus, je demanderai pour vous une 
bonne cure, comme celle de notre amiTabbé Pirard ; et rien de 
pluSj ajouta le marquis d'un ton fort sec. 

Cette croix mit à l'aise l'orgueil de Julien ; il parla beaucoup 
plus. 11 se crutj Tiû'"° 50]|y<^nt .^Tp*^^**^-**^ pi*ls pour point de 
mire pa?ces propos, susceptibles de quelque explication peu 
polie, et qui, dans une conversation animée, peuvent échapper 
à tout le monde. 

Cette croix lui valut une singulière visite ; ce fut celle de 
M. le baron de Valenod, qui venait à Paris remercier le minis- 
tère de sa baronie, et s'entendre avec lui. Il allait être nommé 
maire de Verrières en remplacement de M. de Rénal. 

Julien rit bien, intérieurement, quand M. Valenod lui fit en- 
tendre qu'on venait de découvrir que M. de Rênad était un ja- 
cobin. Le fait est que, dans une réélection qui se préparait, le 
nouveau baron était le candidat du ministère, et au grand col- 
lège du département, à la vérité fort ultra, c'était M. de Rénal 
qui était porté par les libéraux. 

Ce fut en vain que Julien essaya de savoir quelque chose de 
madame de Rénal ; le baron parut se souvenir de leur ancienne 
rivalité, et fut impénétrable. 11 finit par demander à Julien la 
voix de son père dans les élections qui allaient avoir lieu. JuMen 
promit d'écrire. 

— Vous devriez, monsieur le chevalier, me présenter à M. le 
marquis de La Mole. 

En effet, je le devrais j pensa Julien; mais un tel coquin!... 



\ 

LE ROUGE ET LE NOIR. 277 

— En vérité, i-épondit-il, je suis un trop petit garçon à Phôtel 
de La Mole pour prendre sur moi de présenter. 

Julien disait tout au marquis : le soir il lui conta la préten- 
tion du Valenod, ainsi que ses faits et gestes depuis i814. 

— Non-seulement> reprit M. de La Mole, d'un air fort sé- 
rieux, vous me présenterez demain le nouveau baron, mais je 
Tinvite à dîner pour,après-demain. Ce sera un de nos nouveaux 
préfets. 

— En ce cas, reprit Julien froidement, je demande la place 
de directeur du dépôt de mendicité pour mon père. 

— A la bonne heure, dit le marquis en prenant Pair gai; 
accordé. Je m'attendais à des moralités. Vous vous formez. 

— M. de Yalenod apprit à Julien que le titulaire du bu- 
reau de loterie de Verrières venait de mourir; Julien trouva 
plaisant de donner cette place à M. de Cholin, ce vieil imbécile 
dont jadis il avait ramassé la pétition dans la chambre de 
M. de La Mole. Le marquis rit de bien bon cœur de la pétition 
que Julien récita en lui faisant signer la lettre qui demandait 
cette place au ministre des finances. 

A peine M. de Cholin nommé, Julien apprit que cette place 
avait été demandée par la députation du département pour 
M. Gros, le célèbre géomètre : cet homme généreux n'avait 
que quatorze cents francs de rente, et chaque année prêtait 
six cents francs au titulaire qui venait de mourir, pour Taider 
à élever sa famille. 

Julien fut étonné de ce qu'il avait fait. Ce n'est rien, se di- 
sait-il; il faudra en venir à bien d'autres injustices, si je veux 
parvenir, et encore savoir les cacher sous de belles paroles sen- 
timentales : pauvre M. Gros I c'est lui qui méritait la croix, 
c'est moi qui l'ai, et je dois agir dans le sens du gouvernement 
qui me la donne. 



IC 



278 OEUVRES DE STENDïlAL. 

XXXVIII 

Quelle est la DécoratioiA qui diBtin§;ue« 

Ton eaa ne me rafratchit pas, dit le 
génie altéré. -^ C'est pourtant le pniis 
le plus frais de tout le Diar-Békir. 

Pellico. 

Un joar Julien revenait de la charmante terre de Vîllequier^ 
sur les bords de la Seine, qiie M. de La Mole yoyait avec inté- 
rêt, parce que, de toutes les siennes, c'était la seule qui eût 
appartenu au^ célèbre Boniface de La Mole. Il trouva à Tbôtel 
la marquise et sa fille, qui arrivaient d'Hyères. 

Julien était un dandy maintenant, et comprenait Fart de vi- 
vre à Paris. 11 fut d'une froideur parfaite envers mademoiselle 
de La Mole. Il parut n'avoir gardé auciln souvenir des temps 
où elle lui demandait si gaiement des détails sur sa manière 
de tomber de cheval. 

Mademoiselle de La Mole le trouva grandi et pâli. Sa taille, 
sa tournure, n'avaient phis rien de provincial; il n'en était pas 
ainsi de sa conversation : on y remarquait encore trop de sé- 
rieux, trop de positif. Malgré ces qualités raisonnables, grâce 
à son orgueil, elle n'avait rien de subalterne; on sentait seule- 
ment qu'il regardait encore trop de choses conune importantes. 
Mais on voyait qu'il était homme à soutenir 90n dire. 

— 11 manque de légèreté, mais non pas d'esprit, dit made- 
moiselle de La Mole à son père, en plaisantant avec lui sur la 
croix qu'il avait donnée à Julien. Mon frère vous Ta demandée 
pendant dix-huit mois, et c'est un I^ Mole!... 

— Oui ; mais Julien a 4e l'imprévu. C'est ce qui n'est ja- 
mais arrivé au La Mole dont vous me parlez. 

On annonça M- le duc de Retz. 

Mathilde se sentit saisie d'un bâillement irrésistible ; eUe recon- 
naissait les antiques dorures et les anciens ha)>itués du salon 
paternel. Elle se faisait une image parfaitement ennuyeuse de 



L£ ROUGE ET LE NOIR. 279 

la vie qu'elle allait reprendre à Paris. Et cependant à Hyères 
elle regrettait Paris. 

Et pourtant J'ai dix-neuf ans I pensa-t-elle : c'est Tâge du 
bonheur, disent tous ces nigauds à tranches dorées. Elle re- 
gardait huit ou dix volumes de poésies nouvelles^ accumulés, 
pendant le voyage de Provence^ sur la console du salon. Elle 
avait le malheur d'avoir plus d'esprit que MM. de Groisenois^ 
de Gaylus^ de Luz^ et ses autres amis. Elle se figurait tout ce 
qu'ils allaient lui dire sur le beau ciel de la Provence, la poésie, 
le Midi, etc., etc. 

Ces yeux si beaux, où respirait l'ennui le plus profond, et, 
pis encore, le désespoû* de trouver le plaisk, s'arrêtèrent sur 
Julien. Du moins, il n'était pas exactement comme un autre. 

— M, Sorel, dit-^lle avec cette voix vive, hr^yt, et qui n'a 
rien de féminin, qu'emploient les jeunes fenunes de la haute 
classe : 

— M. Sorel, venez-vous ce soir au bal de M. de Retz? 

— Mademoiselle, je n'ai pas eu l'honneur d'être présenté à 
M. le duc. (On eût dit que ces mots et ce titre écorchaient la 
bouche du provincial orgueilleux.) 

— U a chargé mon frère de vous amener chez lui; et, si 
vous y étiez venu, vous m'auriez donné des détails surk terre 
,de Yillequier; il est question d'y aller au piintemps. Je 
voudrais savoir si le château est logeable , et si ks envi- 
rons sont aussi jolis qu'on le dit. U y a tant de réputations 
usurpées ! 

Julien ne répondait pas. 

— Venez au bal avec mon frère, ajouta-trelle d'un ton fort 
sec. 

Jub'en salua avec respect. Ainsi, même au milieu du bal, je 
dois des comptes à tous les membres de la famille. Ne suis-je 
pas payé comme homme d'affaires? Sa mauvaise humeur 
ajouta : Dieu sait encore si ce que je dirai à la fille ne contra- 
riera pas les projets du père, du frère, de la mère ! C'est une 
véritable cour de princ&souverain. Ufaudrait y être d'une nullité 
parfaite, et cependant ne donner à personne le droit de se 
plaindre. 



I 



280 OEUVRES DE STENDHAL. 

Que cette grande fille me déplaît! peDsa-t-il en regardant 
! marcher mademoiselle de La Mole^ que sa mère avait appelée 
1 pour la présenter à plusieurs femmes de ses amies. Elle outre 
toutes les modes; sa robe lui tombe des épaules.... elle est en- 
core plus pâle qu'avant son voyage.... Quels cheveux sans 
couleur^ à force d'être blonds 1 on dirait que le jour passe à 
travers!.... Que de hauteur dans cette façon de saluer, dans 
ce regard! quels gestes de reine! Mademoiselle de La Mole ve- 
nait d'appeler son frère> au moment où il quittait le salon. 
Le comte Norbert s'approcha de Julien : 

— Mon dier Sorel^ lui dit-il^ où voulez-vous que je vous 
prenne à minuit pour le bal de M. Retz? il m'a chargé expres- 
sément de vous amener. 

— Je sais bien à qui je dois tant de bontés, répondit Julien^ 
en saluant jusqu'à terre. 

Sa mauvaise humeur, ne pouvant rien trouver à reprendre 
au ton de politesse et même d'intérêt avec lequel Norbert lui 
avait parlé, se mit à s'exercer sur la réponse que lui, Julien, 
avait faite à ce mot obligeant. Il y trouvait une nuance de bas- 
sesse. 

Le soir, en arrivant au bal, il fut frappé de la magnificence 
de l'hôtel de Retz. La cour d'entrée était couverte d'une im- 
mense tente de coutil cramoisi avec des étoiles en or : rien de 
plus élégant. Au-dessous de cette tente, la cour était ti-ans- 
formée en un bois d'orangers et de lauriers-roses en fleurs. 
Comme on avait eu soin d'enterrer suffisanunent les vases, les 
lauriers et les orangers avaient Fair de sortir de terre. Le che- 
min que parcouraient les voitures était sablé. 

Cet ensemble parut extraordinaire à notre provincial. U n'a- 
vait pas Uidée d'une telle magnificence ; en un instant son imagi- 
nation émue fut à mille lieues de la mauvaise humeur. Dans 
la voiture, en venant au bal, Norberf était heureux, et lui 
voyait tout en noir; à peine entrés dans la cour, les rôles chan- 
gèrent. 

Norbert n'était sensible qu'à quelques détails, qui, au milieu 
de tantde magnificence, n'avaient pu être soignés.Il évaluait h 
dépense de chaque chose, et, à mesure qu'il aimait à un 



LE ROUGE ET LE NOIK. 281 

total élevé; Julien remarqua qu^il s'en montrait presque jaloux 
et prenait de l^umeur. 

Pour lui; il arriva séduit^ admirant; et presque tinûde à force 
d'émotioD; dans le premier des salons où Ton dansait. Ou se 
pressait à la porte du second; et la foule était si grande; qu'il 
lui fut impossible d'avancer. La décoration de ce second salon 
représentait TAlhambra de Grenade. 

— C'est la reine du bal, il faut en convenir; disait un jeune 
honome à moiistaches; dont Tépade entrait dans la poitrine dç 
Julien. 

— Mademoiselle Fourmont; qui tout l'hiver a été la plus 
joliO; lui répondait son voisin, s'aperçoit qu'elle descend à la 
seconde place : vois son air singulier. 

— Vraiment elle met toutes voiles dehors pour plaire. VoiS; 
vois ce sourire gracieux au moment où elle figure seule dans 
cette contredanse. C'est; d'honneur; impayable. 

— Mademoiselle dé La Mole a l'air d'être maîtresse du plai- 
sir que lui fait son triomphe; dont elle s'aperçoit fort bien. 
On diirait qu'elle craint de plaire à qui lui parle. 

— Très-bien ! voilà l'art de séduire. 

Julien faisait de vains efforts pour apercevoir cette femme 
séduisante; sept ou huit hommes plus grands que lui l'empê- 
chaient de la voir. 

— Il y a bien de la coquetterie dans cette retenue si noblC; 
reprit le jeune honmie à moustaches. 

— Et ces grands yeux bleus qui s'abaissent si lentement au 
moment où l'on dirait qu'ils sont sur le point de se trahir; repjit 
le voisin. Ma foi, rien de plus habile. 

— Vois comme auprès d'elle la belle Fourmont a l'air com- 
mun; dit un troisième. 

— Cet air de retenue veut dire : Que d'amabQité je déploie- 
rais pour VOUS; si vous étiez l'homme digne de moi ! 

— Et qui peut être digne de la sublime Mathilde? dit le 
premier : quelque prince souverain; beau, spirituel; bien fait; 
un héros à la guerre, et âgé de vingt ans tout au plus. 

— Le fils naturel de l'empereur de Russie.... auquel, en fa- 

16. 



282 ŒUVRES DE STENDHAL, 

veur de ce mariage, on ferait une souveraineté, ou tout simple- 
ment le comte deThaler', avec son air de paysan habillé.... 

La porte fut dégagée^ Julien put entrer. 

Puisqu'elle passe pom^ si remarquable aux yeux de ces pou- 
pées, elle vaut la peine que je l'étudié, pensa- t-il. Je compren- 
drai quelle est la perfection pour ces gens-là. 

Comme il la cherchait des yeux, Mathllde le regarda. Mon 
devoir m'appelle, se dit Julien ; mais il n'y avait plus d'humeur 
que dans son expression. La curiosité Je faisait avancer avec 
un plaisir, que la robe fort basse des épaules de Mathilde aug- 
menta bien vite, à la vérité d'une manière peu flatteuse pour 
son amour-propre. Sa beauté a de la jeunesse, peusa-t-il. Cinq 
ou six jeunes gens, parmi lesquels Julien reconnut ceux qu'il 
avait entendus à la porte, étaient entre elle et lui. 

— Vous, monsieur, qui avez été ici tout l'hiver, lui dit-elle, 
n'est-ii pas vrai que ce bal est le plus joli de la saison? U ne 
répondit pas. 

-— Ce quadrille de Coulon me semble admirable; et ces da- 
mes le dansent d'une façon parfaite. Les jeunes gens se retour- 
nèrent pour voir quel était l'homme heureux dont on voulait 
absolument avoir une réponse. Elle ne fut pas encourageante. 

— Je ne saurais être un bon juge, mademoiselle; je passe 
ma vie à écrii^e : c'est le premier bal de cette magnificence 
que j'aie vu. 

Les jeunes gens à moustaches furent scandalisés. 

— Vous êtes un sage. M* Sorel, reprit-on avec un intérêt 
plus marqué ; vous voyez tous ces bals, toutes ces fêtes, comme 
un philosophe, comme J.-J. Rousseau. Ces folies vous éton- 
nent sans vous séduire. 

Un mot venait d'atteindre l'imagination de Julien et de chas- 
ser de son cœur toute illusion. Sa bouche prit l'expression d'un 
dédain un peu exagéré peut-être. 

— J.-J. Rousseau, répondit-il, n'est à mes yeux qu*un sot, 
lorsqu'il s'avise de juger le grand monde; il ne le comprenait 
pas, et y, portait le cœur d'un laquais parvenu. 

— U a fait le Contrat Social^ dit Mathilde, du ton de la vé- 
nération. 



LE ROUGE ET LE INOIR. 283 

— Tout en prêdtiant la rëpubJique et le renvensemeot des di- 
gnités monarchiques, ce parvenu est ivre de bonheur, si un duc 
change la direction de sa prom^iade après dîner pour accom- 
pagner un de ses amis. 

-~ Ah I oui, le duc de Luxembourg à Montmorency accompa- 
gne un M. Coindet du coté de Paris...., reprit mademoiselle de 
La Mole, avec le plaisir et Tahandon de la première jouissance 
de pédanterie. ÇUe ét^it ivre de son savoir, à peu près comme 
l'académicien qui découvrit Texistence du roi Feretiius. L'œil 
de Julien resta pénétrant et sévère. Mathilde avait eu un moment 
d'enthousiasme; la froideur de son partner la déconcerta pro- 
fondément. Elle fut d'autant plus étonnée, que c'était elle qui 
avait coutume de produire cet effef-là sur les autres. 

Dans ce momient, le m^arquis de Groisenois s'avançait avec 
empressement vers mademoiselle de La Mole. 11 fut un instant 
àti'ois pas d'elle, sans pouvoir pénétrer à cause de la foule. Il 
la regardait en souriant de l'obstacle. La jeune marquise de 
Rouvray était près de lui, c'était une cousine de MathUde. Elle 
donnait le bras à son mari, qui ne l'était que depuis quinze 
jours. Le marquis de Rouvray, fort jeune aussi, avait tout 
l'amour que prend un homme qui, faisant un mariage de con- 
venance uniquement arrangé par les notaires, trouve une per- 
sonne parfaitement belle. M. de Rouvmy allait être duc à la 
mort d'un oncle fort âgé. 

Pendant que le marquis de Groisenois, ne pouvant percer la 
foule, regardait Mathilde d'un air riant, elle arrêtait ses grands 
yeux, d'un bleu céleste, sur lui et ses voisins. Quoi de }^s 
plat, se dit-elle, que tout ce groupe ! Voilà Groisenois qui pré- 
tend m'épouser ; il est doux, poli, il a des manières parfaites 
comme M. de Rouvray. Sans l'ennui qu'ils donnent, ces mes- 
sieurs seraient fort aimables. Lui aussi me suivra au bal avec 
cet air borné et content. Un an après le mariage, ma voiture, 
mes chevaux, mes robes, mon château à vingt lieues, de Paris, 
U)ut cela sera aussi bien que possible, tout à fait ce qu'il faut 
pour faire périr d'envie une parvenue, une comtesse de Roi- 
ville par exemple; et après? 

Mathilde s'ennuyait en espou*. Ce mai^uis de Groisenois pai- 



284 ŒUVRES DE STENDHAL. 

vint à FappiK)cher, et lui parla> mais elle rêvait sans Técou- 
ter. Le bruit de ses paroles se confondait pour elle avec le bour- 
donnement du bal. Elle suivait machinalement de Foeil Julien, 
qui s'était éloigné d'un air respectueux^ mais fier et mécontent. 
Elle aperçut dans un coin^ loin de la foule circulante, le comte 
Âltamira^ condamné à mort dans son pays^ que le lecteur con- 
naît déjà. Sous Louis XIY^ une de ses parentes avait épousé un 
prince de Conti ; ce souvenbr le protégeait un peu contre la po- 
lice de la congrégation. 

vois que la condamnation à mort qui distingue un 
'^ Yv^^'^^^'"^^ pensa Mathilde : c'est la seule chose qui ne s'achète 



^ lice de la cor 
:\J| \ Je ne voiî 
'^ Innomme, pen 
'*T^pas. 



Âh ! c'est un bon mot que je viens de me dire ! quel donunage 
qu'il ne soit pas venu de façon à m'en faire honneur! Mathilde 
avait trop de goût pour amener dans la conversation un bon 
mot fait d'avance ; mais elle avait aussi trop de vanité pour ne 
pas être enchantée d'elle-même. Un air de bonheur remplaça 
dans ses traits l'apparence de l'ennui. Le marquis de Croise- 
nois^ qui parlait jtoujours^ crut entrevoir le succès» et redoubla 
de faconde. 

Qu'est-ce qu'un méchant pourrait objecter à mon bon mot? 
se dit Mathilde. Je répondrais au critique : Un titre de baron^ 
de vicomte^ cela s'achète; une croix^ cela se donne; mon (rèi-e 
vient de l'avoir^ qu'a-4-il fait? un grade^ cela s'obtient. Dix ans 
de garnison^ ou un parent ministre de la guerre» et l'on est 
chef d'escadron comme Norbert. Une grande fortune!... c'est 
eqiDre ce qu'il y a de plus difficile et par conséquent de plus 
méritoire. Voilà qui est drôle ! c'est le contraire de tout ce que 
disent les livres... Eh bien ! pour la fortune^ on épouse la fille 
de M. Rotchschild. 

Réellement mon mot a de la profondeur. La condamnatiou 
à mort est encore la seule chose .que l'on ne se soit pas avisé de 
solliciter. . 

— Gonnaissess-vousle comte Altamira? dit-elle à M. de Groi- 
senois. 

Elle avait l'air de l'evenb: de si loin, et celte question avait 
si peu de rapport avec tout ce que le pauvre marquis lui disait 



LE ROUGE ET LE NOIR. 28ï 

depuis cinq minutes^ que son amabilité en fut déconcertée. 
C'était pourtant un homme d'esprit et fort renonuné comme tel. 
Mathiide a de la singularité^ pensa -t-il ; c'est un inconvénient^ 
mais elle donne une si beJle position sociale à son mari ! Je ne 
sais comment fait ce marquis de La Mole ; il est lié avec ce qull 
y a de mieux dans tous les partis; c'est un homme qui ne peut 
sombrer. Et d'ailleurs, cette singularité de Mathiide peut passer 
pour du génie. Avec une haute naissance et beaucoup de for- 
tune^ le génie n'est point un ridicule^ et aiors quelle distinction ! 
Elle a si bien d'ailleurs^ quand elle veut; ce mélange d'esprit^ 
de caractère et d'à-propos^ qui fait l'amabilité parfaite... Gomme 
il est difficile de faire bien deux choses à la fois^ le marquis 
répondait à Mathiide d'un air vide^ et comme récitant une 
leçon: 

— Qui ne connaît ce pauvre Âltamira? Et il lui faisait l'his- 
toire de sa conspiration manquée^ ridicule^ absurde. 

— Très-absurde ! dit Mathiide^ conmie se parlant à elle-même, 
mais il a agi. Je veux voh* un homme ; amenez-le-moi^ dit-elle 
au marquis très-choqiié. 

Le comte Altamira était un des admirateurs les plus déclarés 
de l'air bautain et presque impertinent de mademoiselle de La 
Mole ; elle était suivant lui l'une des plus belles personnes de 
Paris. 

— Gomme elle serait belle sur un trône ! dit-il à M. de Groi- 
senois ; et il se laissa mener sans difficulté. 

Il ne manque pas de gens dans le monde qui voudraient éta- 
blir que rien n'est de mauvais ton comme une conspiration au 
xix^ siècle ; cela sent le jacobin. Et quoi de plus laid que le ja- 
cobin sans succès? 

Le regard de Mathiide se moquait un peu d' Altamira avec 
M. de Groisenois, mais elle l'écoutait avec plaisir. 

Un conspirateur au bal, c'est un joli contraste, pensait-elle. 
Elle trouvait à celui-ci, avec ses moustaches noires, la figure 
du lion quand il se repose ; mais elle s'aperçut bientôt que son 
esprit n'avait qu'une attitude : Vutilitéy ^admiration pour i'u- 
tilité. 

Exceplé ce qui pouvait donner à son pays le gouverncfncnt 



286 OEUVRES DE STENDHAL. . 

des deux Chambres, le jeune oomle trouvait que rien n'était di- 
gne de son attention. Il quitta avec plaisir Mathiide^ la plus 
jolie personne du bal, parce qu'il vit entrer un général péru- 
vien. Désespérant de l'Europe telle que M. de Mettemich Ta ar- 
rangée, le pauvre Altamira en était réduit à penserque^ quand 
les États de l'Amérique méridionale «eront forts et puissants, 
ils pourront rendre à TEurope la liberté que Mirabeau leur a 
envoyée (1). 

Un tourbillon de jeunes gens à moustaches s'était approché 
de Mathilde. Elle avait bien vu qu'Altamlra n'était pas séduit, 
et se trouvait piquée de son départ ; elle voyait son œil noir 
briller en parlant au général péruvien. Mademoiselle de La 
Mole regardait les jeunes Français avec ce sérieux profond qu'au- 
cune de ses rivales ne pouvait imiter. Lequel d'entre eux, pen- 
sait-elle, pourrait se faire condanmer à mort, en lui supposant 
même toutes les chances favorables ? 

Ce regard singulier flattait ceux qui avaient peu d'esprit, mais 
inquiétait lés autres. Ils redoutaient l'explosion de quelque mot 
piquant et de réponse difficile. 

Une haute naissance donne cent qualités dont l'absence m'of- 
fenserait : je le vois par l'exemple de Julien, pensait Mathilde ; 
mais elle étiole ces qualités de Tâme qui font condamner à mort. 

En ce moment quelqu'un disait près d'elle : Ce comte Alta- 
mira est le second fils du prince de San Nazaro-Pimentel j c^est 
un Pimentel qui tenta de sauver Conradin, décapité en 1268. 
C'est l'une des plus nobles familles de Naples. 

Voilà, se dit Mathilde, qui prouve joliment ma maxime : La 
haute naissance ôte la force de caractère sans laquelle on ne se 
fait point condamner à mort ! Je suis donc prédestinée à dérai- 
sonner ce soir. Puisque je ne suis qu'une fenune comme une 
. autre, eh bien I il faut danser. Elle céda aux instances du mar- 
/ quis de Croisenois, qui depuis une heure sollicitait une^^sy^^ 
^ Pour se distraire de son malheur en philosophie, SaQUlde vour 
lut être parfaitement séduisante, M. de Croisenois fut ravi. 



(I) Cette feuille, composée le 25 juillet 1830, a été imprimée le 4 août. 

(Nol9 de l'éditeur.) 



LE ROUGE ET LE NOIR. 287 

Mais^ ni la danse^ ni le dësir de plaire à l^un des plus jolis 
hommes de la cour, rien ne put distraire Mathilde. 11 était im- 
possible d'ayoir plus de succès. Elle était la reine du bal, elle 
le voyait, mais avec froideur. 

Quelle vie effacée je vais passer avec un être tel que Croise- / 
nois I se disait-elle, comme il la ramenait à sa place une heure \ 

après Où est le plaisir pour moi, ajouta-t-elle tristement, \ 

si, après six mois d'absence, je ne le trouve pas au milieu d^m 
bal qui fait Fenvie de toutes les femmes de Paris ? Et encore, 
j'y suis environnée des hommages d'une société que je ne puis 
imaginer mieux composée. 11 n'y a ici de bourgeois que quel- 
ques pairs et un ou deux Julien peut-être. Et cependant, ajou- 
tait-elle avec une tristesse croissante, quels avantages le sort-, 
ne m'a-t-il pas donnés I illustration, fortune, jeunesse, tout, 
excepté le bonheur. 

Les plus douteux de mes avantages sont encore ceux dont ils 
m'ont parlé toute la soirée. L'esprit, j'y crois, car je leur fais 
peur évidenmient à tous. S'ils osent aborder un sujet sérieux, 
au bout de cinq minutes de conversation ils arrivent tout hors 
(l'haleine, et comme faisant une grande découverte àimechose 
que je leur répète depuis une heure. Je suis belle, j'ai cet avan- 
tage pour lequel madame de Staël eût tout sacrifié, et pourtant 
il est de fait que je meurs d'ennui. Y a-t-il une raison pour 
que je m'ennuie mohis quand j'aurai changé mon nom pour 
celui du marquis de Croisenois ? 

Mais, mon Dieu ! ajouta-t-elle presque avec l'envie de pleurer, 
D'est-ce pas un homme parfait? c'est le chef-d'œuvre de l'édu- 
cation de ce siècle ; on ne peut le regarder sans qu'il trouve 
"ne chose aimable, et même spirituelle, à vous dire ; il est 
^rave Mais ce Sorel est singulier, se dit-elle, et son œil quit- 
tait Tair morne pour l'air fâché. Je l'ai averti que j'avais à lui 
parler, et il ne daigne pas reparaître. 



288 OEUVRES DE STENDHAL. 

XXXIX 
lie Bal. 

Le rexe des toilettes, Téclat des bougies, 
les parfums; tant de jolis bras, de belles 
épaules; des bouquets, des airs de Rossini 
qui enlèvent, des peintures de Cicéri! Je 
suis hors de moi I 

Voyages d'Uzeri. 

— Vous avez de Fbumeur, Lui dit la marquise de La Mole; 
je vous en avertis, c'est de mauvaise grâce au bal. 

— Je ne me sens que mal à la tête, répondit Mathilde d'un 
air dédaigneux^ il fait trop chaud ici. 

A ce moment , comme pour justifier mademoiselle de La 
Mole, le vieux baron dé Toily se trouva mal, et tomba ; on fut 
obligé de remporter. On parla d'apoplexie, ce fut un événement 
désagréable. 

Mathilde ne s'en occupa point. C'était un parti pris, chez 
elle, de ne regarder jamais les vieillards, et tous les êtres re- 
connus pour dire des choses tristes. 

Elle dansa pour échapper à la conversation sur l'apoplexie, 
qui n'en était pas une, car le surlendemain le baron reparut. 

Mais M. Sorel ne vient point, se dit-elle encore, après qu'elle 
eut dansé. Elle le cherchait presque des yeux, lorsqu'elle l'a- 
perçut dans un autre salon. Chose étonnante, il semblait avoir 
perdu ce ton de froideur impassible qui lui était si naturel ; il 
n'avait plus Tair anglais. 

11 cause avec le comte Altamira, mon condamné à mort! se 
dit Mathilde. Son œil est plein d'un feu sombre ; il a l'air d'un 
prince déguisé ; son regard a redoublé d'orgueil. 

Julien se rapprochait de la place où elle était, toujours cau- 
sant avec Altamira; elle le regardait fixement, étudiant ses 
traits pour y chercher ces hautes qualités qui peuvent valoir à 
un homme l'honneur d'être condamné à mort. 

Comme il passait près d'elle : 

— Oui, disait-il au comte Altamira, Danton était un homme ! 



LE ROUGE ET LE NOIR. 289 

G ciel! serait-il un Danton^ se dit Mathilde; mais iiaune 
figure si noble^ et ce Danton était si horriblement laid^ un bou- 
cher^ je crois. Julien était encore assez près d'elle^ elle n'hésita 
pas à Fappeler; elle a\ait la conscience et J'orgueil de faire une 
question extraordinaire pour une jeune fille. 

— Danton n'était-il pas un boucher? lui dit-elle. 

— Oui, aux yeux de certaines personnes, lui répondit Julien 
dvec l'expression du mépris le plus Qial déguisé^ etTœil encore 
enflammé de sa comersation avec Altamira, mais malheureu- 
sement pour les gens bien nés, il était avocat à Méry-sur-Seine ; 
c'est-à-dire, mademoiselle , ajouta-t-il d'un air méchant, qu'il 
a commencé comme plusieurs pairs que je vois ici. Il est vrai 
que Danton avait un désavantage énorme aux yeux de la beauté, 
il était fort laid. 

Ces derniers mots furent dits rapidement, d'un air extraor- 
dinaire et assurément fort peu poli. 

Julien attendit un instant, le haut du corps légèrement 
ché^ et avec un air orgueilleusement humble. 11 semblait dire 
Je suis payé pour vous répondre, et je vis de ma paye. Il ne 
daignait pas lever l'œil sur Mathilde. Elle, avec ses beaux yeux 
ouverts extraordinairement et fixés sur lui, avait l'air de son 
esclave. Enfin, conmie le silence continuait, il la i*egarda ainsi 
qu'un valet regarde son maître , afin de prendi'e des ordres. 
Quoique ses yeux rencontrassent en plein ceux de Mathilde, 
toujours fixés sur lui avec un regard étiange, il s'éloigna avec 
un empressement mai^qué. 

Lui, qui est réellement si beau, se dit enfin Mathilde, sortant 
de sa rêverie, faire un tel éloge de la laideur ! Jamais de retour 
sur lui-même ! 11 n'est pas comme Caylus ou Croisenois. Ce 
Sorel a quelque chose de l'air que mon père prend quand il 
fait si bien Napoléon au bal. Elle avait tout à fait oublié Dan- 
ton. Décidément, ce soir, je m'ennuie. EUe saisit le bras de son 
frère, et à son grand chagrin, le força de faire un tour dans le 
bal. L'idée lui vint de suivre la conversation du condamné à 
mort avec Julien. 

La foide était énoiine. Elle parvint cependant à les i^c joindre 
au moment où, à deux pas devant elle, Aitamira s'approchait 

17 



nt pen- I 
lit dire: \ 



290 OEUVRES DE STEiNDHAL. 

d'un plateau pour prendre une glace. 11 parlait à Julien^ le corps 
à demi tourné. 11 vit un bras d'habit brodé qui prenait une 
glace à côté de la sienne. La broderie sembla exciter son atten- 
tion ; il se retourna .tout à fait pour voir le personnage à qui 
appartenait ce bras. A l'instant^ ces yeux si nobles et si nâïls 
prirent une légère expression de dédain. 

— Vous voyez cet homme, dit-il assez bas à Julien; c'est le 
prince d'^Araceli, ambassatleur de ^^, Ce matin il a demandé 
mon extradition à votre minisire des affaires étrangères de 
France, M. de Nerval. Tenez, le voilà là-bas, qui joue au wisth. 
M. de Nerval est assez disposé à me livrer, car nous vous avons 
donné deux ou trois conspirateurs en 1816. Si Ton me i*end à 
mon roi, je suis pendu dans les vingt-quatre Jieures. Et ce 
sera quelqu'un de ces jolis messieurs à moustaches qui ffCem- 
poignera, . 

— Les infâmes! s'écria Julien à demi haut. 

Matliilde ne perdait pas une syllabe de leur conversation. 
L'ennui avait disparu. 

— Pas si infâmes, reprit le comte Altamira. Je vous ai parlé de 
moi pour vous frapper d'une image vive. Regardez Je piince 
d'Âraceli; toules les cinq minutes, il jette les yeux sur sa 
Toison-d'Or ; il ne revient pas du plaisir de voii* ce colifichet 
sur sa poitrine. Ce pauvre homme n'est au fond qu'un ana- 
chronisme. 11 y a cent ans la Toison était un honneur insigne, 
mais alors elle eût passé bien au-dessus de sa tête. Aujour- 
d'hui, panui les gens bien nés, il faut être un Araceli pour 
en être enchanté. 11 eût fait pendre tout une ville entière pour 
l'obtenir. ' 

— Est-ce à ce prix qu'ilPa eue? dit Julien avec anxiété. 

— Non pas précisément, répondit Altamira froidement; 
il a peut-être fait jeter à la rivière une trentaine de riches 
propiiétaires de son pays, qui passaient pour libéraux. 

— Quel monsti'e l dit encore Julien. 

Mademoiselle de La Mole, penchant ia tête avec le plus vif in- 
tcrêt, était si près de lui, que ses beaux cheveux touchaient 
presque son épaule. 

— Vous êtes bien jeune! répondit Altanfira. Je vous disais 



LE ROUGE ET LE NOIR. 291 

que j'ai une soeur mariée en Provence ; elle est encore jolie, 
bonne, douce ; c'est une excellente mère de famille, fidèle à tous 
ses devoirs, pieuse et non dévote. 
Cil veut-ii en venir? pensait mademoiselle de La Mole. 

— Elle est iieureuse, continua le comte d'Altamira; elle Pé- 
tait en 1815. Alors j'étais caché chez elle, dans sa terre près 
(l'Antibes ; eh bien, au moment où elle apprit l'exécution du 
maréchal Ney, elle se mit à danser! 

— Est-il possible? dit Julien atterré. ^ 

— C'est l'esprit de parti, reprit Altamira. 11 n'y a plus de f 
passions véritables au xix® siëele : c'est pour cela que l'on s'en- 
nuie tant en France. Onf^iWes plus grandes cruautés, mais 
sans cruauté. 



— tanïpis ! dit Julien; du moins, <}uaud on fait des crimes, 
faut-il les faire avec plaisir : ils n'ont que cela de bon, et Ton 
ne peut même les justifier un peu que par cette raison. 

Mademoiselle de La Mole oubliant tout à fait ce qu'elle se 
devait à elle-même, s'était placée presque entièrement entre 
Altamii'a et Julien. Son frère, qui lui donnait le bras, accoutumé 
à lui obéir, regardait ailleurs dans la salle, et, pour se donner 
une contenance, avait Tair d'être arrêté par la foule. 

^ Vous avez raison, disait Altamira; on fait tout sans plai- 
sir et sans s'en souvenir, même les crimes. Je puis vous mon- 
trer dans ce bal dix hommes peut-être qui seront damnés comme 
aifsassins. Ils l'ont oublié, et le monde aussi (1). 

Plusieurs sont émus jusqu'aux larmes si leur chien se casse 
la patte. Au Père-la-Chaise, quand on jette des fleurs sur leur 
tombe, comme vous dites si plaisamment à Paris, on nous ap- 
prend qu'ils réunissaient toutes les vertus des preux cheva- 
liers, et Ton parle des grandes actions de leur bisaïeul qui 
^ivait sous Henri IV. Si, malgré les bons offices du prince 
(l'Ai-aceli, je ne suis pas pendu, et que je jouisse jamais de ma 
fortune à Paris, je veux vous faire dîner avec huit ou dix as- 
sassins honorés et sans remords. 

Vous et moi, à ce dîner, nous serons les seuls pui-s de sang ; 

(*) C'est un raéi'oiUenl nui purle. {>'v(f de Hodèif m Tartufe.. 






292 OEUVRES DE STENDHAL. 

mais je serai méprisé et presque haï, comme un monstre 
sanguinaire et jacobin^ et vous méprisé simplement comme 
homme du peuple intrus dans la bonne compagnie. 

— Rien de plus vrai^ dit mademoiselle de La Mole. 
Altamira la regai'da étonné; Julien ne daigna pas la regar- 
der. 

— Notez que la révolution à la tête de laquelle je me suis 
trouvé^ continua le comte Altamira^ n'a pas réussi^ uniquement 
parce que je n'ai pas voulu faire tomber trois têtes et distribuer 
à nos partisans sept à huit millions qui se trouvaient dans une 
caisse dont j'avais la clef. Mon roi, qui aujourd'hui brûle de 
me faire pendre^ et qui, avant la révolte me tutoyait^ m'eût 
donné le grand cordon de son ordre si j'avais fait tomber ces 
ti'ois têtes, et distribuer l'argent de ces caisses : car j'aurais 
obtenu au moins un demi-succès, et mou pays eût eu une 

charte telle quelle AinsLïa_le_iupndej c^est une partie 

d^cbecs. 

— Alors, reprit Juiien l'œil en feu, vous ne saviez pas le 
jeu; maintenant 

— Je ferais tomber des têtes, voulez-vous dire, et je ne se- 
rais pas un girondin comme vous me le faisiez entendre Tautre 
jour?... Je vous répondrai, dit Altamira d'un air triste, quand 
vous aurez tué un homme en duel, ce qui encore est bien moins 
laid que de le faire exécuter par un bourreau. 

— Ma foi ! dit Julien, qui veut la fin veut les moyens ; si, au 
lieu d'être un atome, j'avais quelque pouvoir, je ferais pendre 
trois hommes pour sauver la vie à quatre. 

^ Ses yeux exprimaient le feu de la conscience et le mépris 
j des vains jugements des hommes ; ils rencontrèi'ent ceux de 
mademoiselle de La Mole tout près de lui, et ce mépris, loin 
de se changer en air gracieux et civil, sembla redoubler. 

Elle en fut profondément choquée ; mais il ne fut plus en 
son pouvoir d'oublier Julien ; elle s'éloigna avec dépit, entraî- 
nant son frère. 

U faut que je prenne du punch, et que je danse beaucoup, 
se dit-elle ; je veux choisir ce qu'il y a de mieux, et faire effet 
à tout prix. Bon, \oici ce fameux impertinent, le comte de 



LE ROUGE ET LE NOIR. 29;< 

Fervaqiies. Elle accepta son imitation ; ils dansèrent. 11 s'agit 
devoir, pensa-t-ellé, qui des deux sera le plus impertinent; 
mais, pour me moquer pleinement de lui, il faut que je le 
fasse parler. Bientôt tout le reste de la contredanse ne dansa 
que par contenance. On ne voulait pas perdre une des réparties 
piquantes de Mathilde. M. de Fervaques se troublait, et, ne 
trouvant que des paroles élégantes, au lieu d'idées, faisait des 
mines; Matbilde, qui avait de Thumeur, fut cruelle pour lui, 
et s'en fit un ennemi. Elle dansa jusqu'au jour, et enfin se re- 
tira horriblement fatiguée. Mais, en voiture, le peu de force 
qui lui restait était encore employé à la rendre triste et mal- 
heureuse. Elle avait été méprisée par Julien, et ne pouvait le 
mépriser. 

Julien était au comble du bonbeur. Ravi à son insu par la 
musique, les fleurs, les belles fenmies, l'élégance générale, et, 
plus^^ue tout, par son imagination, qui rêvait des distinctions, 
pour lui et la liberté pour tous ; quel beau bal! dit-il au comte, 
rien n'y manque. 

— Il y manque la pensée, répondit Âltamira. 

Et sa physionomie trahissait ce mépris, qui n'en est que plus 
piquant, parce qu'on voit qu.e la politesse s'impose le devoir 
de le cacher. 

— Vous y êtes, monsieur le comte. N'est-ce pas, la pensée, 
et conspirante encore ? 

— Je suis ici à cause de mon nom. Mais on hait la pensée 
dans vos salons. IHaut qu'elle ne s'élève pas au-dessus de la 
pointe d'un couplet de vaudeville : alors on la récompense. 
Mais l'homme qui pense, s'il a de l'énergie et de la nouveauté 
dans ses saillies, vous l'appelez cynique. N'est-ce pas ce nom-là 
qu'un de vos juges a donné à Courier ? Vous Tavez mis en pri- 
son, ainsi que Béranger. Toiit ce qui vaut quelque chose, chez 
vous, par l'esprit, la congrégation le jette à la police correction- 
nelle ; et la bonne compagnie applaudit. 

C'est que votre société vieillie prise avant tout les convenan- 
ces Vous ne vous élèverez jamais au-dessus de la bravoure 

militaire ; vous aurez des Murât, et jamais des Washington. Je 
ne vois en France que de la vanité. Un homme qui invente 



« 

t 



294 (JEUVRES DE STENDHAL. 

en parlant arrive facilement à une saillie imprudente, et le 
maître de la maison se croit déshonoré. 

A ces mots^ la voiture du comte^ qui ramenait Julien, s'ar- 
rêta devant Thôtel de La Mole. Julien était amoureux de son 
conspirateur. Altamira lui avait fait ce beau compliment^ évi- 
demment échappé à une profonde conviction : Vous n'avez pas 
la légèreté française, et comprenez le principe de l'utilité. Il se 
trouvait que, justement Tavant-veille, Julien avait vu Marino- 
Faliero, tragédie de M. Casimir Delavigne. 

Israël Bertuccio n'a-t-il pas plus de caractère que tous ces 
nobles Vénitiens? se disait notre plébéien révolté ; et cependant 
ce sont des gens dont la noblesse prouvée remonte à l'an 700^ 
un siècle avant Charlemagne, tandis que tout ce qu'il y avait de 
plus noble ce soir au bal de M. de Retz ne remonte, et encore 
clopin-clopant, que jusqu'au xni® siècle. Eh bien ! au milieu de 
ces nobles de Venise, si grands par la naissance, c'est d'Israël 
Bertuccio qu'on se souvient. 

Une conspiration anéantit tous les titres donnés par les ca- 
prices sociaux. Là, un homme prend d'emblée le rang que lui 
assigne sa manière d'envisager la mort. L'esprit lui-même perd 
de son empire... 

Que serait Danton aujourd'hui, dans ce siècle des Valenod et 
des Rénal ? pas même un substitut du procureur du roi... 

Que dis-je ? Il se serait vendu à la congrégation ; il serait 
ministre, car enfin ce grand Danton a volé. Mirabeau aussi 
s'est vendu. Napoléon avait volé des millitas en Italie, sans 
quoi il eût été arrêté tout court par la pauvreté, comme Piche- 
gru. La Fayette seul n'a jamais volé. Faut- il voler, faut-il se 
vendre? pensa Julien. Cette question l'aiTêta court. Il passa le 
reste de la nuit à lire l'histoire de la Révolution. 

Le lendemain, en faisant ses lettres dans la bibliothèque, il 
ne songeait encore qu'à la conversation du comte Altamira. 

Dans le fait, se disait-il après une longue rêverie, si ces Es- 
pagnols libéraux avaient compromis le peuple par des crimes, 
on ne les eût pas balayés avec cette facilité. Ce furent des en- 
fants orgueilleux et bavards... comme moi! s'écria tout à coup 
Julien comme se réveillant en sursaut. 



LE BOUGE ET LE NOIK. 29o 

Qu'ai-je fait de difficile qui me donne le droit de juger de 
pauvres diables^ qui enfin, une fois en la vie, ont osé, ont com- 
mencé à agir? Je suis comme un homme qui, au sortir de ta- 
ble, s'écrie : Demain je ne dînerai pas ; ce qui ne m'empêchera 
pas d'être fort et allègre comme je le suis aujourd'hui. Qui 
sait ce qu'on éprouve à moitié chemin d'une grande action?... 
Ces hautes pensées furent troublées par l'arrivée imprévue de 
mademoiselle de La Mole, qui entrait dans la bibliothèque. 11 
était tellement animé par son admiration pour les grandes 
qualités de Danton, de Mirabeau, de Camot, qui ont su n'être 
pas vaincus, que ses yeux s'an'êtèrent sur mademoiselle de La 
Mole, mais sans songer à elle, sans la saluer, sans presque la 
voir. Quand enfin ses grands yeux si ouverts s'aperçurent de 
sa présence, son regard s'éteignit. Mademoiselle de La Mole le 
remarqiia avec ameiiume. 

En vain elle lui demanda un volume de V Histoire de France 
de Vély, placé au rayon le plus élevé, ce qui obligeait Julien à 
aller chercher la phis grande des deux échelles. Julien avait 
approché l'échelle ; il avait cherché le volume, il le lui avait 
remis, sans encore pouvoir songer à elle. En remportant l'é- 
chelle, dans sa précipitation, il donna un coup de coude dans 
une des glaces de la bibliothèque ; les éclats, en tombant sur 
le parquet, le réveillèrent enfin. Il se hâta de faire des excuses 
à mademoiselle de La Mole ,* il voulut être poli, mais il ne fut 
que poli. Mathilde vit avec évidence qu'elle l'avait troublé, et 
«ju'il eût mieux aimé songer à ce qui l'occupait avant son ar- 
rivée, que lui parler. Après l'avoir beaucoup regardé, elle s'en 
alla lentement. Julien la regardait marcher. Il jouissait du 
contraste de la simplicité de sa toilette actuelle avec l'élégance 
magnifique de celle de la veille. La différence entre les deux 
physionomies était presque aussi frappante. Cette jeune fille, 
si aitière au bal du duc de Retz, avait presque en ce moment 
un regard suppliant. Réellement, se dit Julien, cette robe noire 
fait briller encore mieux la beauté de sa taille. Elle a un port 
de reine; mais pourquoi est-elle en deuil? 

SI je demande à quelqu'un la cause de ce deuil, il sç ti-ou- 
vera que je commets encore une gaucherie. Julien était tout 



2»6 OEUVRES DE STENDHAL. 

à fait sorti des profondeurs de son enthousiasme. Il faut que 
je relise toutes les letti'es que j'ai faites ce matin; Dieu sait les 
mots sautés et les balourdises que j'y trouverai. Comme il 
lisait avec une attention forcée la première de ces lettres, il 
entendit près de lui le bruissement d'une robe de soie; il se 
retourna subitement; mademoiselle de La Mole était à deux 
pas de sa table, elle riait. Cette seconde interruption donna de 
rhumeur à Julien. 

Pour Mathilde, elle venait de sentir vivement qu'elle n'était 
rien pour ce jeune homme; ce rire était fait pour cacher son 
embarras ; elle y réussit. 

— Évidemment, vous songez à quelque chose de bien in- 
téressant, M. Sorel. N'est-ce point quelque anecdote curieuse 
sur la conspiration qui nous a envoyé à Paris M. le comte 
Altamira? Dites-moi ce dont il s'agit; je brûle de le savoir; 
je serai discrète, je vous le jure I Elle fut étomiée de ce mot 
en se l'entendant prononcer. Quoi donc, elle suppliait un su- 
balterne! Son embarras augmentant, elle ajouta d'un petit air 
léger : 

— Qu'est-ce qui a pu faire de vous, ordinairement^si froid, 
un être inspiré, une espèce de prophète de Michel-Ange? 

Cette vive et indiscrète interrogation, blessant Julien profon- 
dément, lui rendit toute sa folie. 

— Danton a-t-il bien fait de voler? lui dit-il brusquement et 
d'un air qui devenait de plus en plus farouche. Les révolution- 
naires du Piémont, de l'Espagne, devaient-ils compromettre 
le peuple par des crimes? donner à des gens même sans mérite 
toutes les places de l'armée, toutes les croix? les gens qui au- 
raient porté ces croix n'eussent-ils pas redouté le retour du 
i-oi? fallait-il mettre le trésor de Turin au pillage? En un mot, 
mademoiselle, dit-il en s'approchant d'elle d'un air terrible, 
l'homme qui veut chasser l'ignorance et le crime de la terre 
doit-il passer comme la tempête et faire le mal comme au ha- 
sard? 

Mathilde eut peur« ne put soutenir son regard, et recula deux 
pas. Elle le regarda un instant; puis, honteuse de sa peur, d'un 
pas léger elle sortit de la bibliothèque. 



LE ROUGE ET LE NOIR. 297 

XL 
lia Reine llarsuerite. 



Amour! dans quelle folie ne parviens-tu 
pas à nous faire trouver du plaisir? 

Lettre» d'une Religieuse portugaise. 



Julien relut ses lettres. Quand la cloche du dîner se fit enten- 
dre : Combien je dois avoir été ridicule aux yeux de celte pou- 
pée parisienne ! se dit-il; quelle folie de lui dire réellement 
ce à quoi je pensais! mais peut-être folie pas si grande. La vé- 
rité dans cette occasion était digne de moi. 

Pourquoi aussi venir ra'interroger sur des cliosés intimes ! 
Cette question est indiscrète de sa part. Elle a manqué d'usage. 
Mes pensées sur Danton ne font point partie du sacrifice pour 
lequel son père me paye. 

En arrivant dans la salle à manger, Julien fut distrait de son 
humeur par le grand deuil de mademoiselle de La Mole^ qui le 
frappa d'autant plus qu'aucune autre personne de la famille 
n'était en noir. 

Après dîner, il se trouva tout à fait débarrassé de Taccès d'en- 
thousiasme qui l'avait obsédé toute la journée. Par bonheur, 
l'académicien qui savait le latin était de ce dîner. Voilà l'homme 
qui se moquera le moins de moi, se dit Julien, si, comme je le 
présume, ma question sur le deuil de mademoiselle de La Mole 
est une gaucherie. 

Mathilde le regardait avec une expression singulière. Voilà 
hien la coquetterie des femmes de ce pays telle que madame 
de Rénal me l'avait peinte, se dit Julien. Je n'ai pas été aimable 
pour elle ce matin, je n'ai pas cédé à la fantaisie qu'elle avait 
de causer. J*en augmente de prix à ses yeux. Sans doute le dia- 
ble n'y perd rien. Plus tard, sa hauteur dédaigneuse saura bien 
se venger. Je la mets à pis faire. Quelle différence avec ce que 
jai perdu I quel naturel charmant! quelle naïveté! Je savais 
ses pensées avant elle ; je les voyais naître ; je n'avais pour an- 

17. 



298 OEUVRES DE STENDHAL. 

lagoniste, dans son cœur, que la peur de la mort de ses en- 
l'ants; c'était une affection raisonnable et naturelle^ aimable 
même pour moi qui en souffrais. J^ai été un- sot. Les idées que 
je me faisais de Paris m'ont empêché d'apprécier cette femme 
sublime. 

Quelle différence, grand Dieu ! et qu'est-ce que je trouve ici? 
de la vanité sèche et hautaine, toutes les nuances de Tamour- 
propre et rien de plus. 

On se levait de table. Ne laissons pas engager mon académi- 
cien, se dit Julien. H s'approcha de lui comme on passait au 
jardin, prit un air doux et soumis, et partagea sa fureur contre 
le succès d'Hernani, 

— Si nous étions encore au temps des lettres de cachet!... 
dit-il 

— Alors il n^eùt pas osé, s'écria Facadémicien avec un geste 
à la Talma. 

A propos d'une fleur, JuUen cita quelques mots des Géorgie 
ques de Virgile, et trouva que rien n'était égal aux vers de 
l'abbé Delille. En im mot, il flatta l'académicien de toutes les 
façons. Après quoi, de Tair le plus indifférent : Je suppose, lui 
ditril, que mademoiselle de La Mole a hérité de quelque oncle 
dont elle porte le deuiL 

— .Quoil vous êtes de la maison, dit Facadémicien en s'ar- 
rêtant tout court, et vous ne savez pas sa folie? Au fait, il es! 
étrange que sa mère lui permette de telles choses ; mais, entre 
nous, ce n'est pas précisément par la force du caractère qu'on 
brille dans celte maison. Mademoiselle Matbilde en a poiu* eux 
tous, et les mène. C'est aujourd'hui le 30 avril I et l'académi- 
cien s'arrêta en regardant Julien d'un air tin. Julien sourit de 
l'air le plus spirituel qu'il put. 

Quel rapport peut-il y avoir entre mener toute une maison , 
porter une robe noire, et le 30 avril? se disait-il. 11 faut que Je 
sois encore plus gauche que je ne le pensais. 

Je vous avouerai dit-il à l'académicien, et son œil conti- 
nuait à interroger. Faisons un tour de jardin, dit l'académi- 
cien, entrevoyant avec ravissement l'occasion de faire une lon- 
gue narration élégante. 



LE ROUGE ET LE iNOlR. 299 

— Quoi ! est-il bien possible que vous ne sachiez pas ce qui 
s'est passé le 30 avril 1574? 

— Et où? dit Julien étonné. J 

— En place de Grève. 

Julien était ai étonné, que ce mot ne le mit pas auïait. La 
curiosité, l'attente d'un intérêt tragique, si en rapport avec son 
caractère, lui donnaient ces yeux brillants qu^in narrateur 
aime tant à voir chez la personne qui écoule. L'académicien, 
ravi de trouver une oreille vierge, raconta longuement su Julien 
comme quoi, le 30 avril 1574, le plus joli garçon de son siècle, 
Boniface de La Mole, et Annibal de Coconasso, gentilhomme 
piémontais, son anai, avaient eu la tête tranchée en place de 
Grève. 1^ Mole était Famant adoré de la reine Marguerite de 
Navarre; et remarquez, ajouta Tacadémicien, que mademoi- 
selle de La Mole s'appelle Mathilde-Mar guérite, La Mole était 
en même temps le favori du duc d'Alençon et l'intime ami du 
roi de Navarre, depuis Henri IV, mari de sa maîtresse. Le 
jour du mardi gras de celte année 1574, la cour se trouvait à 
Saint-Germain avec le pauvre roi Charles IX, qui s'en allait 
mourant. La Mole voulut enlever les princes ses amis, que la 
reine Catherine de Médicis retenait comme prisonniei'S à la 
cour. 11 fit avancer deux cents chevaux sous les murs de Saint- 
Germain; le duc d'Alençon eut peur, et La Mole fut jeté au 
l)oun*eau. 

• Mais ce qui touche mademoiselle Mathilde, ce qu^elle m'a / 
avoué elle-même, il y a sept à huit ans, quand elle en avait ( 
douze, car c'est une tête, une tête !... et l'académicien leva les \ 
yeux aux ciel. Ce qui l'a frappée dans cette catastrophe politi- \ 
Que, c'est que la reine Marguerite de Navarre, cachée dans \ 
une maison de la place de Grève, osa faire demander au bour- 1 
reau la tête de son amant. Et la nuit suivante, à minuit, elle • 
prit cette tête dans sa voiture, et alla l'enterrer elle-même 
dans une chapelle située au pied de la colline de Montmartre. \ 

— Est-il possible ? s'écria Julien touché. 

— Mademoiselle Mathilde méprise son frère, parce que, 
comme vous le voyez, il ne songe nullement à toute cette his- ' 
loire ancienne, et ne prend point le deuil le 30 avril. C'est de- 



300 OEUVRES DE STENDHAL. 

puis ce fameux supplice^ et pour rappeler Pamitié intime de 
La Mole pour Coconasso^ lequel Coconasso^ comme un Italien 
qu^il était, s'appelait Ânnibal, que tousles hommes de cette fa- 
mille pbrtent ce nom. Et, ajouta l'académicien en baissant la 
voix, ce Coconasso fut, au dire de Charles IX lui-même, Vun 
des plus cruels assassins du 24 août 1 572. Mais comment est-ii 
possible, mon cher Sorel, que vous ignoriez ces choses, vous, 
commensal de cette maison ? 

— Voilà donc pourquoi, deux fois à dîner, mademoiselle de 
La Mole a appelé son frère Annibal. Je croyais avoir mal en- 
tendu. 

— C'était un reproche. Il est étrange que la marquise souf- 
fre de telles folies... Le mari de cette grande fille en ven-a 
de belles ! 

Ce mot fut suivi de cinq ou six phrases satiriques. La joie 
et rinimitlé qui brillaient dans les yeux de Fàcadémicien cho- 
quèrent Julien. Nous voici deux domestiques occupés à médi- 
re de leurs maîtres, pensa-t-iL Mais rien ne doit m'étonner de 
la part de cet homme d'académie. 

Un jour, Julien l'avait surpris aux genoux de la marquise de 
La Mole ; il lui demandait une recette de tabac pour un neveu 
de province. Le soir, une petite femme de chambre de made- 
moiselle de La Mole, qui faisait la cour à Julien, comme jadis 
Élisa, lui donna cette idée, que le deuil de sa maîtresse n'était 
point pris pour attirer les regards. Cette bizarrerie tenait au 
fond de son caractère. Elle aimait réellement ce La Mole, 
amant aimé de la reine la plus spirituelle de son siècle, et qui 
mourut pour avoir voulu rendre la liberté àlses amis. Et quels 
amis ! le premier prince du sang et Henri IV. 

Accoutumé au naturel parfait qui brillait dans toute la con- 
duite de madame de Rénal, Julien ne voyait qu'affectation dans 
toutes les femmes de Paris, et pour peu qu'il fût disposé à la 
tristesse, ne trouvait rien à leur dire. Mademoiselle de La Mole 
fit exception. 

11 commençait à ne plus prendre pour de la sécheresse de 
cœur le genre de beauté qui tient à la noblesse du maintien. 
11 eut de longues conversations avec mademoiselle de La Mole, 



LE ROUGE ET LE NOIR. 30i 

qui^ quelquefois après dîner, se promenait avec lui dans le 
jardin, le long des fenêtres ouvertes du salon. Elle lui dit un 
jour qu'elle lisait Fhistoire de d'Aubigné, et Brantôme. Singu- 
lière lecture^ pensa Julien ; et la marquise ne lui permet pas 
de lire les romans de WaJter Scott ! 

Un jour elle lui raconta^ avec ces yeux brillants de plaisir, 
qui prouvent la sincérité de l'admiration, ce trait d'une jeune 
femme du règne de Henri 111, qu'elle venait de lire dans les 
Mémoires de TÉtoile : Trouvant son mari infidèle, elle le poi- 
gnarda. 

L'amour-propre de Julien était flatté. Une personne environ- 
née de tant de i^spects, et qui, au dire de l'académicien, me- 
nait toute la maison, daignait lui parler d'un air qui pouvait 
presque ressembler à de l'amitié. 

Je m'étais trompé, pensa bientôt Julien ; ce n'est pas de la 
familiarité, je ne suis qu'un confident de tragédie, c'est le be- 
soin de parler. Je passe pour savant dans cette famille. Je m'en 
vais lire Brantôme, d'Aubigné, l'Étoile. Je pourrai coutester 
quelques-unes des anecdotes dont me parle mademoiselle de 
U Mole. Je veux sortir de ce rôle de confident passif. 

Peu à peu ses conversations avec cette jeune fille, d'un 
maintien si imposant et en même temps si aisé, devinrent plus 
intéressantes, Il oubliait son triste rôle de plébéien révolté. Il 
la trouvait savante, et même raisonnable. Ses opinions dans le 
jardin étaient bien différentes de celles qu'elle avouait au sa- 
lon. Quelquefois elle avait avec lui un enthousiasme et une 
franchise qui foimaient un contraste parfait avec sa manière 
d'être ordinaire, si altière et si froide. 

Les guerres de la Ligue sont les temps héroïques de la i 
France, lui disait-elle un jour, avec des yeux étincelanls de | 
génie et d'enthousiasme. Alors chacun se battait pour obtenir ^ 
une certaûie chose qu'il désii-ait pour faire triompher son parti, : 
et non pas pour gagner platement ime croix comme du temps 
de votre empereur. Convenez qu'il y avait moins d'égoïsme et ; 
de petitesse. J'aime ce siècle. 

— Et Boniface de La Mole en fut le héros, lui dit-il. 

— Du moins il fut aimé comme peut-êti'e il est doux de 



302 (JKUVRES DE STKNDHAf.. 

l'être. Quelle femme actuellement vivante n'aurait horreur de 
toucher à la tête de son amant décapité? 

Madame de La Mole appela sa fille. L'hypocrisie, pour être 
utile, doit se cacher; et Julien^ comme on voit*, avait fait à 
mademoiselle de La Mole une demi -confidence sur son admi- 
ration pour Napoléon. 

Voilà Timmense avantage quMis ont sur nous^ se dit Julien, 
resté seul au jardin. L'histoire de leurs aïeux les élève au-des- 
sus des sentiments vulgaires, et Ils n'ont pas toujours à songer 
à Jeur subsistance ! Quelle misère ! ajoutait-il avec amertume. Je 
suis indigne de raisonner sur ces grands intérêts. Ma vie n'est 
qu'une suite d'hypocrisies, parce que je n'ai pas mille francs de 
rente pour acheter du pani . 

— A quoi rêvez-vous là, monsieur? lui dit Mathilde, qui re- 
venait en courant. 

Julien était las de se mépriser. Par orgueil, il dit franche- 
ment sa pensée. Il rougit beaucoup en parlant de sa pauvreté 
à une personne aussi riche. 11 chercha à bien exprimer par son 
ton fier qu'il ne demandait rien. Jamais il n'avait semblé aussi 
joli à Mathilde ; elle lui trouva une expression de sensibilité et 
de franchise qui souvent lui manquait. 

À moins d'un mois de là, Julien se promenait pensif dans le 
jardin de l'hôtel de La Mole; mais sa figure n'avait plus la du- 
reté et la roguerie philosophe qu'y imprimait le sentiment 
continu de son infériorité. Il, venait de reconduire jusqu'à la 
porte du salon mademoiselle de La Mole, qui prétendait s'être 
fait mal au pied en courant avec son frère. 

Elle s'est appuyée sur mon bras d'une façon bien singulière! 
se disait Julien. Suis-je un fat, ou serait-il vrai qu'elle a du 
goiJtpour moi? Elle m'écoute d'un air si doux, même quand 
je lui avoue toutes les souffrances de mon orgîieil I Elle qui a 
tant de fierté avec tout le monde ! On serait bien étonné au sa- 
lon si on lui voyait cette physionomie. Ti'ès-certainement cet 
air doux et bon, elle ne l'a avec personne. 

Julien cherchait à ne pas s'exagérer cette singulière amitié. 
Il la comparait lui-même à un commerce armé. Chaque jour 
en se retrouvant, avant de reprendre le ton presque iatime 



LE ROUGK ET LE NOIH. 303 

(le la veille, on se demandait presque : Serons nous aujour- 
d'hui amis ou ennemis? Julien avait compris que se laisser 
offenser impunément une seule fois par cette fîlle si hautaine, 
c'était tout perdre. Si je dois me brouiller, ne vaut-il pas mieux 
que ce soit de prime abord, en défendant les justes droits de 
mon orgueil, qu'en repoussant les marques de mépris dont 
serait bientôt suivi le moindre abandon de ce que je dois à ma 
dignité personnelle? 

Plusieui-s fois, en des jours de mauvaise humeur, Mathilde 
essaya de prendre avec lui le ton d'une grande dame ; elle 
mettait une rare finesse à ces tentatives, mais Julien les repous- 
sait rudement. 

Un jour il l'interrompit brusquement. Mademoiselle de La 
Mole a-t-eUe quelque ordre à donner au secrétaire de son père ? 
lui dit-il, il doit écouter ses ordres, et les exécuter avec respect ; 
mais, du reste, il n'a pas un mot à lui adresser. Il n'est point 
payé pour lui communiquer ses pensées. 

Celte manière d'être, et les singuliers doutes qu'avait Julien, . 
firent disparaître l'ennui qu'il trouvait régulièrement dans ce 
salon si magnifique, mais où l'on avait peur de tout, et où il 
n'était convenable de plaisanter de rien. 

Il serait plaisant qu'elle m'aimât! Qu'elle m'aime ou non, 
continuait Julien, j'ai pour confidente intime une fille d'esprit, 
devant laquelle je vois trembler toute la maison, et, plus que 
tous les autres, le marquis de Croisenois. Ce jeune homme si 
poli, si doux, si brave, et qui réunit tous les avantages de nais- 
sance et de fortune dont un seul me mettrait le cœur si à l'aise ! 
Il en est amoureux fon, il doit Tépouser. Que de lettres M. de 
la Mole m'a fait écrire aux deux notaires pour arranger le con- 
trat ! Et moi qui me vois si subalterne la plume à la main, 
deux heui*es après, ici dans le jardin, je triomphe de ce jeune 
homme si aimable : car enfin, les préférences sont frappantes, 
directes. Peut-être aussi elle hait en lui un mari futur. Elle a 
assez de hauteur pour cela. Et les bontés qu'elle a pour moi, je 
les obtiens à titre de confident subalterne ! 

Mais non, ou je suis fou, ou elle me fait la cour ; plus je me 
montre froid et respectueux avec elle, plus elle me recherche. 



304 * OEUVRES DE STENDHAL. 

Ceci pourrait être un parti pris^ une affectation; mais je vois se? 
yeux s'animer quand je parais à Timproviste. Les femmes de 
Paris savent-elles feindre à ce point? Que m'importe ! j'ai l'ap- 
parence pourmoi, jouissons des apparences. Mon Dieu^ qu'elle 
est belle! Que ses grands yeux bleus me plaisent, vus de près, 
et me regardant comme ils le font souvent ! Quelle différence 
de ce printemps-ci à celui de Tannée passée^ quand je vivais 
malheureux et me soutenant à force de caractère^ au milieu de 
ces trois cents hypocrites méchants et sales ! J'étais presque 
aussi méchant qu'eux. 

Dans les jours de méfiance ; Cette jeune fille se moque de 
moi, pensait Julien. Elle est d'accord avec son frère pour me 
mystifier. Mais elle a l'air de tellement mépriser le manque d'é- 
nergie de ce frère ! Il est brave, et puis c'est tout, me dit-elle. 
Il n'a pas une pensée qui ose s'écarter de la mode. C'est tou- 
jours moi qui suis obligé de prendre sa défense. Une jeune 
fille de dix^neuf ans ! A cet âge peut-on être fidèle à chaque 
instant de la journée à l'hypocrisie qu'on s'est prescrite? 

D'un autre côté, quand mademoiselle de La Mole Qj.e sur 
moi ses grands yeux bleus avec une certaine expression singu- 
lière, toujours le comte Norbert s'éloigne. Ceci m'est suspect ; 
ne devrait-il pas s'indigner de ce qud'sa sœur distingue un do- 
mestique de leur maison? car j'ai entendu le duc de Chaulnes 
parler ainsi de moi. A ce souvenir la colère remplaçait tout 
autre sentiment. Est-ce amour du vieux langage chez ce duc 
maniaque? 

Eh bien, elle est jolie ! continuait Julien avec des regai*ds de 
tigre. Je l'aurai, je m'en irai ensuite, et malheur à qui me 
troublera dans ma fuite! 

Cette idée devint Tunique affaire de Julien ; il ne pouvait plus 
penser à rien autre chose. Ses journées passaient comme des 
heures. 

A chaque instant, cherchant à s'occuper de quelque affaii'e 
sérieuse, sa pensée abandonnait tout, et il se réveillait un quart 
d'heure après, le cœur palpitant, la tête troublée, et rêvant à 
cette idée:M'aime-t-elle? 



LE ROUGE ET LE NOIU. . 30o 

XLI 
Ii'empire d*iiiie Jeune Fille. 

J'admire sa beauté, mais je crains son 
esprit. 

MÉftlMÉE. 

Si Julien eût employé à examiner ce qui se passait dans le 
salon le temps qu'il mettait à s'exagérer la beauté de Mathilde, 
ou à se passionner contre la hauteur naturelle à sa famille, 
qu'elle oubliait pour lui, il eût compris en quoi consistait son 
empire siu* tout ce qui l'entourait. Dès qu'on déplàisait'à made- 
moiselle de La Mole^ elle savait punir par une plaisanterie si 
mesurée, si bien choisie, si convenable en apparence, lancée si 
à propos, que la blessure croissait à chaque instant, plus on y 
réfléchissait. Peu à peu elle devenait atroce pour Tamour-pro- 
pre ofiensé. Comme elle n'attachait aucun prix à bien des cho- 
ses qui étaient des objets de désirs sérieux pour le reste de la 
famille, elle paraissait toujours de sang-froid à leurs yeux. Les 
salons de Taristocratie sont agréables à citer quand on en sort, 
mais voilà tout ; la politesse toute seule n'est quelque chose par 
elle-même que les premiers jours. Julien l'éprouvait; après 
le premier enchantement, le premier étonnement. La politesse, 
se disail-U, n'est que l'absence de la colère que donneraient les 
mauvaises manières. Mathilde s'ennuyait souvent, peut-être se 
fût-elle ennuyée partout. Alors aiguiser une épigramme était 
pour elle une distraction et un vrai plaisir. 

C'était peut-être pour avoir des victimes un peu plus amu- 
santes que ses grands parents, que l'académicien elles cinq ou 
six autres subalternes qui lui faisaient la cour, qu'elle avait 
donné des espérances au marquis de Croisenois, au comte de 
Cayius et à deux ou trois autres jeunes gens delà première dis- 
tinction. Ils n'étaient pour elle que de nouveaux objets d'épi - 
gramme. 

Nous avoueronsavec peine, car nous aimons Mathilde, qu'elle 



\ 



3()6 OEUVRES DE STENDHAL. 

avait reçu des lettres de plusieurs d'entre eux, et leur avait 
quelquefois répondu. Nous nous hâtons d'ajouter que ce per- 
sonnage fait exception aux mœurs du siècle. Ce n'est pas en 

\ général le manque de prudence que Ton peut reprocher aux 

! élèves du noble couvent du Sacré-Cœur. 

Un jour le marquis de Croisenois rendit à Mathilde une lettre 
assez compromettante qu'elle lui avait écrite la veille. 11 croyait 
par celte marque de haute prudence avancer beaucoup ses af- 
faires. Mais c'était l'imprudence que Mathilde aimait dans ses 
correspondances. Son plaisir était de jouer son sort. Elle ne lui 
adressa pas la parole de six semaines. 

Elle s'amusait des lettres de ces jeunes gens; mais, suivant 
elle, toutes se ressemblaient. C'était toujours la passion la plus 
profonde, la plus mélancolique. 

Us sont tous le même homme parfait, prêt à partir pour la 
Palestine, disait-elle à sa cousine. Connaissez-vous quelque 
chose de plus insipide ? Voilà donc les lettres que je vais rece- 
voir toute la vie ! Ces leltres-là ne doivent changer que tous les 
vingt ans, suivant le genre d'occupation qui est à la mode. Elles 
devaient être moins décolorées du temps de l'Empire. Alors 
tous CCS jeunes gens du grand monde avaient vu ou fait des 
actions qui réellement avaient de la grandeur. Le duc de N***, 
mon oncle, a été à Wagram. 

— Quel esprit faut-il pour donner un coup de sabre ? El 
quand cela leur est arrivé, ils en parlent si souvent ! dit raade- 
moiselle de Sainte-Hérédité, la cousine de Mathilde. 

— Eh bien ! ces récits me font plaisir, Être dans une vérita- 
ble bataille, une bataille de Napoléon, où Ton tuait dix mille 
soldats, cela prouve du courage. S'exposer au danger élè\e 
l'âme et la sauve de l'ennui où mes pauvres adorateurs sem- 
blent plongés ; et il est contagieux, cet ennui. Lequel d'enliv 
eux a l'idée de faire quelque chose d'extraordinaire? Ils cher- 
chent à obtenir ma main, la belle affaire ! Je suis riche, et mon 
père avancera son gendre. Ah ! pût-il en trouver un qui fût un 
peu amusant ! 

La manière de voir vive, nette, pittoresque, de Mathilde, gâ- 
tait son langage comme on voit. Souvent un mot d'elle faisait 



LE ROUGE Eï LE NOIR. 307 

lâche aux yeux de ses amis si polis. Ils se seraient presque 
avoués si elle eût ctë moins à la mode^ que son parler avait 
quelque chose d'un peu coloré pour la délicatesse féminine. 

Elle, de son côlé, était bien injuste envers les jolis cavaliers, 
qui peuplent le bois de Boulogne. Elle voyait l'avenir non pa^ 
avec terreur, c'eût été un sentiment vif, mais avec un dégoût 
bien rare à son âge. 

Que pouvait-elle désirer? la fortune, la haute naissance, 
l'esprit, la beauté à ce qu'on disait, et à ce qu'elle croyait, tout 
avait été accumulé sur elle par les mains du hasard. 

Voilà quelles étalent les pensées de rhéritière la plus enviée 
du faubourg Saint- Germain, quand elle commença à trouver du 
plaisir à se promener avec Julien. Elle fut étoiinée de son or- 
gueil; elle admira l'adresse de ce petit bourgeois. 11 saura se* 
faire évêque comme Tabbé Maury, se dit-elle. 

Bientôt cette résistance sincère et non jouée, avec laquelle 
notre héros accueillait plusieurs de ses idées, l'occupa ; elle y 
pensait 5 elle racontait à son amie les moindres détails des con- 
versations, et trouvait que jamais elle ne parvenait à en bien 
rendre toute la physionomie. 

Une idée l'illumina tout à coup : J'ai le bonheur d'aimer, se 
dit-elle un jour, avec un transport de joie incroyable. J'aime, 
j'alrae, c'est clair ! A mon âge, une fille jeune, belle, spirituelle, 
ou peut-elle trouver des sensations, si ce n'est dans l'amour? 
J'ai beau faire, je n'aurai jamais d^amourpour Croisenois, Cay- 
lus, et tutti quanti. Ils sont parfaits, trop paifaits peut-être; 
enfin, ils m'ennuient. 

Elle repassa dans sa tête toutes les descriptions de passion 
qu'elle avait lues dans Manon Lescaut, la. Nouvelle-Héloïse , les 
Lettres d'une Religieuse portugaise, etc., etc. 11 n'était question, 
bien entendu, que de la grande passion ; l'amour léger était 
indigne d'une fille de son âge et de sa naissance. Elle ne don- 
nait le nom d'amour qu'à ce sentiment héroïque que l'on ren- 
conlrait en France du temps de Henri 111 et de Bassompierre. 
Cet amour-là ne cédait point bassement aux obstacles; mais, 
bien loin de là, faisait faire de grandes choses. Quel malheur 
pour moi qu'il n'y ait pas une cour véritable comme celle de 



:m OEUVRES UE STENDHAL. 

Catherine de Médicis ou de Louis XIII! Je me sens au niveau 
de tout ce qu'il y a de plus hardi et de plus grand. Que ne fe- 
rais-je pas d'un roi homme de cœur, comme Louis XIII soupi- 
rant à mes pieds ! Je le mènerais en Vendée, comme dit si sou- 
•i^ent le baron de Tolly, et de là il reconquerrait son royaume ; 
alors plus de Charte... et Julien me seconderait. Que lui man- 
que-t-il? un nom et de la fortune. Il se ferait un nom, il ac- 
querrait de la fortune. 

Rien ne manque à Croisenois, et il ne sera toute sa yie qu'un 
duc à demi ultra, à demi libéral, un être indécis toujours éloi- 
gné des extrêmes, et par conséquent se trouvant le second par- 
tout. 

Quelle est la grande action qui ne soit pas un extrême au 
moment où on Tentreprend? C'est quand elle est accomplie 
qu'elle semble possible aux êtres du commun. Oui, c'est l'a- 
mour avec tous ses miracles qui va régner dans mon cœur ; je 
le sens au feu qui m'anime. Le ciel me devait cette faveur. H 
n'aura pas en vain accumulé sur un seul être tous les avan- 
tages. Mon bonheur sera digne de moi. Chacune de mes 
journées ne ressemblera pas froidement à celle de la veiUe. 
11 y a déjà de la grandeur et de l'audace à oser aiaier un 
homme placé si loin de moi par sa position sociale. Voyons : 
continuera-t-il à me mériter ? A la première faiblesse que je 
vois en lui, je l'abandonne. Une fille de ma naissance, et avec 
le caractère chevaleresque que l'on veut bien m'accorder 
(c'était un mot de son père), ne doit pas se conduire comime 
une sotte. 

N'est-ce pas là le rôle que je jouerais si j'aimais le marquis 
de Croisenois? J'aurais une nouvelle édition du bonheur de mes 
cousines, que je méprise si complètement. Je sais d'avance tout 
ce que me dirait le pauvre marquis, tout ce que j'aurais à lui 
répondre. Qu'est-ce qu'un amour qui fait bâiller? autant vau- 
drait être dévote. J'aurais ime signature de contrat comme celle 
de la cadette de mes cousines, où les grands parents s'attendit- 
raient, si pourtant ils n'avaient pas d'humeur à cause d'une 
dernière condition introduite la veille dans le contrat parle no- 
taire de la partie adverse. 



LE ROUGE ET LE NOIB. - 301^ 

XLII 
Serait-ce um Danton? 



Le besoin A' anxiété ^ tel était le caractère 
de la belle Marguerite de Valois, ma tante, qui 
bientôt épousa le roi de Navarre , que nous 
voyons de présent régner en France sous-le 
nom de Henri lY". Le besoin de jouer formait 
tout le secret du caractère de celte princesse 
aimable ; de là ses brouilles et ses raccommo- 
dements avec ses frères dès l'âge de seize ans. 
Or, que peut jouer une jeune fille? Ce qu'elle 
a de plus précieux: sa réputation, la considé- 
ration de toute sa vie. 

Mémoires du duc d'ANGOULÉME, 
fils naturel de Charles IX. 



Entre Julien et moi il n^y a point de signature de contrat, 
point de notaire; tout est héroïque, tout sera fils du hasard. A 
la noblesse près, qui lui manque, c'est Famour de Marguerite 
de Valois pour le jeune La Mole, Thomme le plus distingué de 
son temps. Est-ce ma faute à moi si les jeunes gens de la cour 
sont de si grands partisans du cont;ma6/e, et pâlissent à la seule 
idée de la moindre aventure un peu singulière ? Un petit voyage 
en Grèce ou en Afrique est pour eux le comble de Taudace, et 
encore ne savent-ils marcher qu'en troupe. Dès qu'ils se voient 
seuls, ils ont peur, non de la lance du Bédouin, mais du ridi- 
cule, et cette peur les rend fous. 

Mon petit Julien, au contraire, n'aime à agir que seul. Jamais, 
dans cet être privilégié, la moindre idée de chercher de l'appui 
et du secours dans les autres ! il méprise les autres, c'est pour 
cela que je ne le méprise pas. 

Si avec sa pauvreté, Julien était noble, mon amour ne serait 
qu'une sottise vulgaire, une mésalliance plate ; je n'en vou- 
drais pas; il n'aurait point ce qui caractérise les grandes pas- 
sions : l'immensité de la difficulté à vaincre et la noire incerti- 
tude de révénement. 

Mademoiselle de La Mole était si préuccupce de ces beaux 



/ 

I 

1 

( 



3KI ŒUVRES DK STENDHAL. 

raisonnements, que le lendemain, sans s'en douter, elle van- 
tait Julien au marquis de Croisenois et à son frère. Son élo- 
•quence alla si loin, qu'elle les piqua. 

— Prenez bien garde à ce jeune homme, qui a tant d'éner- 
gie, s'écria son frère ; si la révolution recommence, il nous fera 
tous guillotin^er. 

Elle se garda de répondre, et se hâta de plaisanter son frèit 
et le marquis de Croisenois sur la peur que leur faisait l'éner- 
gie. Ce n'est au fond que la peur de rencontrer l'imprévu, que 
la crainte de rester court en présence de l'imprévu... 

— Toujours, toujours, messieurs, la peur du ridicule, mons- 
tre qui, par malheur, est mort en 1816. 

— 11 n'y a plus de ridicule, disait M. de La Mole, dans un 
pays où il y a deux partis. 

Sa fille avait compris cette idée. 

— Ainsi^ messieurs, disait-elle aux ennemis de Julien, vous 
aurez eu bien peur toute votre vie, et après on vous dira : 

Ce n'était pas un loup , ce n'en était que l'ombre. 

Mathilde les quitta bientôt. Le mot de son frère lui faisait 
horreur; il l'inquiéta beaucoup; mais, dès le lendemain, elle > 
voyait la plus belle des louanges. 

Dans ce siècle, où toute énergie est morte, son énergie leur 
fait penr. Je lui dirai le mot de mon frère . Je veux voir la 
réponse qu'il y fera. Mais je choisirai un des moments où se> 
yeux brillent. Alors il ne peut me mentir. 

— Ce serait un Danton ! ajouta-t-elle après une longue et in- 
distincte rêverie. Eh bien I la révolution aurait recommencé. 
Quels rôles joueraient alors Croisenois et son frère ? Il est écrit 
d'avance : La résignation sublime. Ce seraient des moutons 
héroïques, se laissant égorger sans mot dire. Leur seule peur 
en mourant serait encore d'être de mauvais goût. Mon |)etil 
Julien brûlemit la cervelle au jacobin qui vieudiait rarrèter, 
pour peu qu^il eût l'espérance de se sauver. 11 n'a pas peur 
d'être de mauvais goût, lui. 

' Ce dernier mot la rendit pensive ; il réveillait de péniblcN 
souvenirs, et lui ôta toute sa hardiesse. Ce mot lui rappelait io< 



LE ROUGE ET LE NOIR. ' 31 1 

laisanteries de MM. de Caylus^ de Groisenois, de Luz et de son 
rère. Ces messieurs reprochaient unanimement à Julien l'air 
ïïêtie : humble et hypocrite. 

— Mais, reprit- elle tout à coup, Toeil brillant de joie, l'amer- 
ume et la fréquence de leurs plaisanteries prouvent, en dépit 
Peux, que c'est Thomme le plus distingué que nous ayons vu 
«t hiver. Qu'importent ses défauts, ses ridicules? 11 a de la 
;randeur, et ils en sont choqués, eux d'ailleurs si bons et si 
ndulgents. 11 est sûr qu^il est pauvre, et qu'il a étudié pour 
ître prêtre ; eux sont chefs d'escadron, et n'ont pas eu besoin 
i'étude; c'est plus commode. 

Malgré tous les désavantages de son éterael habit noir et de 
:ette physionomie de prêtre, qu'il lui faut bien avoir, le pauvre 
garçon, sous peine de mourir de faim, son mérite leur fait peur, 
ien de plus clair. Et cette physionomie de prêtre, il n^ l'a plus 
lès que nous sommes quelques instants seuls ensemble. Eè 
[uand ces messieurs disent un mot qu'ils croient fin et imprévu, 
eur premier regard n'est-il pas pour Julien ? je Tai fort bien 
emarqué. Et pourtant il savent bien que jamais H île leur parle, 
i moins d'être interrogé. Ge n'est qu'à moi quil adresse la pa- 
ole. lime croit l'âme haute. H ne répond à leurs objections 
jue juste autant qu'il faut pour être poli. Il tourne au respect 
oui de suite. Avec moi, il discute des heures entières, il n'est 
)as sûr de ses idées tant que j'y trouve la moindi*e objection. 
'^nfin tout cet hiver nous n'avons pas eu de coujps de fusil; il 
Je s'est agi que d'attirer l'attention par des paroles. Eh bien, 
non père, homme supérieur, et qui portera loin la fortune de 
lotre maison, respecte Julien. Tout le reste le hait, personne ne 
G méprise, que les dévotes amies de ma mère. 

Le comte de Caylus avait ou feignait une grande passion pour 
os chevaux; il passait sa vie dans son écurie, et souvent y dé- 
cimait. Gette grande passion, jointe à l'habitude de ne jamais 
'le, lui donnait beaucoup de considération parmi ses amis : 

était l'aigle de ce petitcercle. 

Dès qu'il fut réuni le lendemain derrière la bergère de ma- 
lame de La Mole, Julien n'étant point présent, M. de Caylus. 
outenu par Croisenois et par Norbert, attaqua vivement la bminc 



s 



312 OEUVRES DE STENDHAL. 

opinion que Mathilde avait de Julien^ et cela sans à propos, et 
presque au pi^emier moiïient où il vit mademoiselle de la Mole. 
Elle compiit cette finesse d'une lieue, et en fut chai*mée. 

Les voilà tous ligués, se dit-elle, contre un homme de génie 
qui n'a pas dix louis de rente, et qui ne peut leur repondre 
qu'autant qu'il est interrogé. Ils en ont peur sous son habit 
noir. Que serait-ce avec des épaulettes? 

Jamais elle n'avait été plus brillante. Dès les premières atta- 
ques^ elle couvrit de sarcasmes plaisants Caylus et ses alliés. 
Quand le feu des plaisanteries de ces brillants officiers fut 
éteint ; 

— Que demain quelque hobereau des montagnes de la Fran 
che-Comté, dit-elle à M. de Caylus, s'aperçoive que Julien est 
son fils naturel, et lui donne un nom et quelques milliers de 
francs, dans six semaines il a des moustaches comme vous, 
messiem's ; dans six mois il est officier de housards comme vous, 
messieurs. Et alors la grandeur de son caractère n'est plus ud 
ridicule. Je vous vois réduit, monsieur le duc futur, à cette 
ancienne mauvaise raison : la supériorité de la noblesse de cour 
sur la noblesse de province. Mais que vous restera- t-il si je veux 
vous pousser à bout^ si j'ai la malice de donner pour père à Ju- 
lien un duc espagnol^ prisonnier de guerre à Besançon du temps 
de Napoléon, et qui, par scrupule de conscience, le i^connait à 
son ht de mort? Toutes ces suppositions de naissance non légi- 
time furent trouvées d'assez mauvais goût par MM. de Caylus et 
de Croisenois. Voilà tout ce qu'ils virent dans le raisonnement 
de Mathilde. 

Quelque dominé que fût Norbert, les paroles de sa sœur 
étaient si claires, qu'il prit un air grave qui allait assez mal, il 
faut l'avouer, à sa physionomie souriante et bonne. Il osa dii'e 
quelques mots ; 

— - Ètes-vous malade, mon ami? lui répondit Mathilde, d'un 
petit air sérieux. 11 faut que vous soyez bien mal pour répondre 
à des plaisanteries par de la morale. 

De la morale, vous ! est-ce que vous sollicitez une place de 
préfet ? 

Mathilde oublia bien vite l'air piqué du comte de Caylus. 



/ 



LE ROUGE ET LE NOIH. 313 

l'humeui* de Norbert, et le désespoir sUencieiix de M. de Croi- 
senois. Elle avait à prendre iin parti sur une idée fatale qui 
venait de saisir son âme. 

Julien est assez sincère avec moi, se dit-elle ; à son âge, dans 
une fortune inférieure, malheureux comme il Test par une 
ambition étonnante, on a besoin d'une amie. Je sui^ peut-être 
cette amie ; mais je ne lui vois point d'amour. Avec Taudace de 
son caractère, il m'eût parlé de cet amour. 

Cette incertitude, cette discussion avec soi-même, qui dès 
cet instant occupa chacun des instants de Mathilde, et pour 
laquelle, à chaque fois que Julien lui parlait, elle se trouvait de 
nouveaux arguments, chassa tout à fait ces moments d'ennui 
auxquels elle était tellement sujette. 

Fille d'un homme d'esprit qui pouvait devenir ministre, et 
rendre ses bois au clergé, mademoiselle de La Mole avait été, 
au couvent du Sacré-Cœur, l'objet des flatteries les plus exces- 
sives. Ce malheur jamais ne se compense. Oa lui avait persuadé 
qu'à cause de tousses avantages de naissance, de fortune, etc., 
elle devait être plus heureuse qu'une autre. C'est la source de 
l'ennui des princes et de toutes leurs folies. 

Mathilde n'avait point échappé à la funeste influence de cette 
idée. Oiielque esprit qu'on ait, l'on n'est pas en garde à dix 
ans contre les flatteries de tout im couvent , etaussi bien fondées 
en apparence. 

Du moment qu'elle eut décidé qu'elle aimait Julien, elle ne 
s'ennuya plus. Tous les jours elle se félicitait du parti qu'elle 
avait pris de se donner une grande passion. Cet amusement a 
bien des dangers, pensait-elle. Tant mieux! mille fois tan \, 
mieux ! 

Sans grande passion, j'étais languissante d'enuui au plus beau 
moment de la vie, de seize ans jusqu'à vingt. J'ai déjà perdu 
mes plus belles années ; obligée pour tout plaisir à entendre 
déraisonner les amies de ma mère, qui, à Coblentz en 1792, 
n'étaient paS tout à fait, dit-on, aussi sévères que leurs parole 
d'aujourd'hui. 

C'était pendant que ces grandes incertitudes agitaient Ma. 
thilde, que Julien ne comprenait pas ses longs regards (jui s'ar- 

i8 



314 OEUVRES DE STENDHAL. ^^ 

rêtaient sur lui. H ti^ouvait bien un redoublement de froideur 
dans les manières du comte Norbert, et un nouvel accès de 
hauteur dans celles de MM. de Cavlus,deLuz et de Croisenois. 
11 y était accoutumé. Ce malheur lui arrivait quelquefois à la 
suite d'une soirée où il avait brillé plus qu'il ne convenait à sa 
position. Sans l'accueil particulier que lui faisait Mathilde, et 
la curiosité que tout cet ensemble lui inspirait, il eût évité de 
suivre au jardin ces brillants jeunes gens à moustaches, lors- 
que les après-dînées ils y accompagnaient mademoiselle de La 
Mole. 

Oui, il est impossible que je me le dissimule, se disait Julien, 
mademoiselle de La Mole me regarde d'une façon singulière. 
Mais, même quand ses beaux yeux bleus fixés sur moi sont 
ouverts avec le plus d'abandon, j'y lis toujours un fond d^exa- 
men, de sang-froid et de méchanceté. Est-il possible que ce 
.«oit là de l'amour? Quelle différence avec les regards de ma- 
dame de Rénal ! 

Une' après-dînée, Julien, qui avait suivi M. de La Mole 
dans son cabinet, revenait rapidement au jardin. Gomme il 
approchait sans précaution du groupe de Mathilde, il surprit 
quelques mots prononcés très-haut. Elle tourmentait son frère. 
Julien entendit son nom prononcé distinctement deux fois. Il 
parut; un silence profond s'établit tout à coup, et Ton fit de 
vains efforts pour le faire cesser. Mademoiselle de La Mole et 
son frère étaient trop animés pour trouver un autre sujet 
de conversation. MM. de Caylus, de Croisenois, cle Luz et un 
de leurs amis parurent à Julien d'un froid de glace. 11 s'éloi- 
gna. 



r.E ROUGE ET l.E NOIH. 'MU 

m 

XLIII 
WJm Complot* 



Des propos déconsus, des rencontres par 
effet da hasard, se transforment en preuves 
delà dernière évidence aux yeux de l'homme 
à imagination , s'il a quelque feu dans le 
cœur. 

Schiller. 



Le lendemain^ il surprit enrore Norbert et sa sœur, qui par- 
laient de lui. A son arrivée, un silence de mort s'établit comme 
la veille. Ses soupçons n'eurent plus de bornes. Ces aimables 
jeunes gens auraient-ils entrepris de se moquer de moi? 11 
faut avouer que cela est beaucoup plus probable, beaucoup 
plus naturel qu'une prétendue passion de mademoiselle de La 
Mole, pour une pauvre diable de secrétaire. D'abord ces gens- 
là ont-ils des passions? Mystifier est leur fort. Us sont jaloux 
de raa pauvre petite supériorité de paroles. Être jaloux, est 
encore un de leurs failles. Tout s'explique dans ce système. 
Mademoiselle de La Mole veut me persuader qu'elle me dis- 
lingue, tout simplement pour me donner en spectacle à son 
prétendu. 

Ce cruel soupçon changea toute la position morale de Julien. 
Cet idée trouva dans son cœur un commencement d'amour 
qu'eUe n'eut pas de peine à détruire. Cet amour n'était fondé 
que sur la rare beauté de Mathilde, ou plutôt sur ses façons 
de reine et sa toilette admirable. En cela Julien était jencore un 
parvenu. Une jolie femme du grand monde est, à ce qu'on as- 
sure, ce qui étonne le plus un paysan homme d'esprit, quand 
il aiTive aux premières classes de la société. Ce n'était point 
le caractère de Mathilde qui faisait rêver Julien les joure pré- 
cédents, U avait assez de sens pour comprendre qu'il ne con- 
naissait point ce caractère. Tout ce qu'il en voyait pouvait n'être 
qu'une apparence. 

Par exemple, pour tout au monde, Mathilde n'aurait pa 



316 («UVRES DE STENDHAL. 

manqué la messe un dimanche ; presque tous les joufô elle y 
accompagnait sa mère. Si dans le salon de Thôtel de La Mole 
quelque imprudent oubliait le lieu où il était, et se permettait 
l'allusion la plus éloignée à une plaisanterie contre les intérêts 
vrais ou supposés du trône ou de Fautel^ Mathilde devenait à 
l'instant d'un sérieux de glace. Son regard, qui était si piquant, 
reprenait toute la hauteur impassible d'un vieux portrait de 
famille. 

' Mais Julien s'était assuré qu'elle avait toujours dans sa cham- 
bre un ou deux des volumes les plus philosophiques de Vol- 
taire. Lui-même volait souvent quelques tomes de la belle 
édition si magnifiquement reliée. En écartant un peu chaque 
volume de son voisin, il cachait l'absence de celui qu'il empor- 
tait ; mais bientôt il s'aperçut qu'une autre personne lisait Vol- 
taire. Il eut recours à une finesse de séminaire, il plaça quel- 
ques morceaux de crin sur les volumes qu'il supposait pouvoir 
intéresser mademoiselle de La Mole. Ils disparaissaient pendant 
des semaines entières. 

M. de La Mole, impatienté contre son libraire, qui lui envoyait 
tous les faux Mémoires, chargea Julien d'acheter toutes les 
nouveautés un peu piquantes. Mais, pour que le venin ne se 
répandît pas dans la maison, le secrétaire avait l'ordre de dé- 
poser ces livi*es dans une petite bibliothèque, placée dans la 
chambre même du marquis. Il eut bientôt la certitude que pour 
peu que ces livres nouveaux fussent hostiles aux intérêts du 
trône et de l'autel, ils ne tardaient pas à disparaître. Certes, ce 
n'était pas Norbert qui .es lisait. 

Julien, s'exagérant cette expérience, croyait à mademoiselle 
de La Mole la duplicité de Machiavel. Cette scélératesse pré- 
tendue était un charme à ses yeux, presque l'unique charme 
moral qu'elle eût. L'ennui de l'hypocrisie et des propos de 
vertu le jetait dans cet excès. 

11 excitait son imagination plus quMi n'était entraîné par son 
amour. 

C'était après s'être perdu en rêveries sur l'élégance de la 
taille de mademoiselle de La Mole, sur l'excellent goût de sa 
toilette, sur la blancheur de sa main, sur la beauté de son bras, 



LE ROUGE ET LE NOIR. 317 

sur la disinvoltura de tous ses mouvements, qu'il se trouvait 
amoureux. Alors, pour achever le charme, il la croyait une 
Catherine deMëdicis. Rien n'était trop profond ou trop scélérat 
pour le caractère qu'il lui prêtait. C'était ridéal des Maslon, 
des Frilair et des Castanède par lui admirés dans sa jeunesse. 
C'était en un mot pour lui l'idéal de Paris. 

Y eut-il jamais rien de plus plaisant que de croire de la pro- 
fondeur ou de la scélératesse au caractère parisien? 

11 est impossible que ce irio se moque de moi, pensait Ju- 
lien. On connaît 'bien peu son caractère, si Ton ne voit pas déjà 
l'expression sombre et froide que prirent ses regards en répon- 
dant à ceux de Mathilde. Une ironie amère repoussa les assii-* 
rances d'amitié que mademoiselle de La Mole étonnée osa ha- 
sarder deux ou trois fois. 

Piqué par cette bizarrerie soudaine, le cœur de cette jeune 
fille naturellement froid, ennuyé, sensible à l'esprit, devint 
aussi passionné qu'il était dans sa nature de Têtre. Mais il y 
avait aussi beaucoup d'orgueil dans le caractère de Mathilde, 
et la naissance d'un sentiment qui faisait dépendre d'un autre 
tout son bonheur fut accompagnée d'une sombre tristesse. 

Julien avait déjà assez profité depuis son arrivée à Paris, pour 
distinguer que ce n'était pas là la tristesse sèche de l'ennui. Au 
lieu d'être avide, comme autrefois, de soirées, de spectacles et 
de distractions de tous genres, elle les fuyait. 

La musique chantée par des Français, ennuyait Mathilde à 
la raort, et cependant Julien, qui se faisait un devoir d'assister 
à la sortie de l'Opéra, remarqua qu'elle s'y faisait mener le 
plus souvent qu'elle pouvait. Il crut distinguer qu'elle avait 
perdu un peu de la mesure parfaite qui brillait dans toutes ses 
actions. Elle répondait quelquefois à ses amis par des plaisan- 
teries outrageantes à force de piquante énergie. Il lui sembla 
qu'elle prenait en guignon le marquis de Croisenois. Il faut 
que ce jeune homme aime furieusement l'argent, pour ne pas 
planter là cette fille, si riche qu'elle soit ! pensait Julien. Et pour 
lui, indigné des outrages faits à la dignité masculine, il redou- 
blait de froideur envers elle. Souvent il alla jusqu'aux réponses 
peu polies. 



7 



31 s (IKU VKES DE STENDHAL. 

Quelque résolu qu'il fût à ne pas être dupe des marques 
d'intérêt de Mathilde, elles étaient si évidentes de certains jours, 
et Julien^ dont les yeux commençaient à se dessiller, la trou- 
vait si jolie, qu'il en était quelquefois embarrassé. 

L'adresse et la longanimité de ces jeunes gens du grand monde 
finiraient par triompher de mon peu d'expérience, se dit-il; il 
faut partir et mettre un terme à tout ceci. Le marquis venait 
de lui confier l'administration d'une quantité de petites terres 
et de maisons qu'il possédait dans le bas Languedoc. Un voyage 
était nécessaire : M. de La Mole y consentit avec peine. Excepté 
pour les matières de haute ambition, Julien était devenu un 
autre lui-même. 

Au bout au compte, ils ne m'ont point, attrapé, se disait Julien 
en préparant son départ. Que les plaisanteries que mademoi- 
selle de La Mole fait à ces messieurs soient réelles ou seule- 
ment destinées à m'inspirer de la confiance, je m'en suis 
amusé. 

S'il n'y a pas conspiration contre le fils du charpentier, ma- 
demoiselle de La Mole est inexplicable, mais elle Test pour le 
marquis de Croisenois au moins autant que pour moi. Hier, 
par exemple, son humeur était bien réelle, et j'ai eu le plaisir 
de faire bouquer par ma faveur un jeune homme aussi noble 
et aussi riche que je suis gueux et plébéien. Voilà le plus beau 
de mes triomphes ; il m'égaiera dans ma chaise de poste, on 
courant les plaines du Languedoc. 

n avait fait de son départ un secret, mais Mathilde savait 
mieux que lui qu'il allait quitter Paris le lendemain, et pour 
longtemps. Elle eut recours à un mal de tête fou, qu'augmen- 
tait l'air étouflë du salon. Elle se promena beaucoup dans le 
jardin, et poursuivit tellement de ses plaisanteries mordantes 
Norbert, le marquis de Croisenois, Caylus, de Luz et quel- 
ques autres jeunes gens qui avaient dîné à l'hôtel de La Mole, 
quelle les força de partir. Elle regardait Julien d'une façon 
étrange. 

Ce regard est peut-être une comédie, pensa Julien; mais 
cette respiration pressée, mais tout ce trouble ! Bah ! se dit-il, 
qui suis-je pour juger de toutes ces choses? 11 s'agit ici de co 



LE KOUGE ET LE NOiH. 319 

qu'il y a de plus sublime et de plus lin parmi les femmes de 
Paris. Cette respu*ation pressée qui a été sur le point de mo 
toucher, elle Taura étudiée chez Léontine Fay, qu'elle aime 
tant. 

Ils étaient restés seuls; la conversation languissait évidem- 
ment. Non ! Julien ne sent rien pour moi, se disait Mathilde 
M'aiment malheureuse. 

Comme il prenait congé d'elle, elle lui sen*a le bras avec 
force : 

— Vous recevrez ce soir une lettre de moi, lui dit-elle d^une 
voix tellement altérée, que le son n'en était pas reconnaissable. 

Cette circonstance toucha sur-le-champ Julien. 

— Mon père, continua-t-elle, a une juste estime pour les 
services que vous lui rendez. // faut ne pas paitir demain ; 
trouvez un prétexte. Et elle s'éloigna en courant. 

Sa taille était charmante. 11 était impossible d'avoir un plus / 
joli pied, elle courait avec une gi'âce qui ravit Julien ; mais ; 
devinerait-on à quoi fut sa seconde pensée après qu'elle eut j 
tout à fait disparu? Il fut offensé du ton impéi'atif avec lequel ' 
clle^dîîVyaili ce mot il faut, Louis XV aussi, au moment de mou- 
rir, fut vivement piqué du mot il faut, maladroitement em- 
ployé par son premier médecin, et Louis XV pourtant n'était 
pas un parvenu. 

Une heure après, un laquais remit une lettre à Julien; c'était 
tout simplement une déclaration d'amour. 

Il n'y a pas trop d'affectation dans le style, se dit Julien, 
cherchant par ses remai'ques littéraires à contenir la joie qui 
contractait ses joues et le forçait à rire malgré lui. 

Enfin moi, s'écria-t-il tout à coup, la passion étant trop forte 
pour être contenue, moi, pauvre paysan, j'ai donc une décla- 
ration d'amour d'une grande dame ! 

Quant à moi, ce n'est pas mal, ajouta-t-il en conîprimant sa 
joie le plus possible. J'ai su conserver la dignité de mon carac- 
tère. Je n'ai point dit que j'aimais. 11 se mit à étudier la forme 
des caractère»; mademoiselle de La Mole avait une jolie petite 
écriture anglaise. Il avait besoin d'une occupation physique 
pour se distraire d'une joie qui allait jusqu'au délire. 



320 OEUVRES DE STENDHAL. 

« Votre départ m'oblige à parler..... Il serait au-dessus de 
» mes forces de ne plus vous voir... » 

Une pensée vint frapper Julien comme une découverte, in- 
terrompre l'examen qu'il faisait de la lettre de Mathilde, et 
redoubler sa joie. Je l'emporte sur le marquis de Croisenois, 
s'écria-t-il, moi, qui ne dis que des choses sérieuses! Et lui est 
si joli! il a des moustaches, un charmant uniforme; il trouve 
toujours à dire, juste au moment convenable, un mot spirituel 
et fin. 

Julien eut un instant délicieux ; il errait à Ta^ enture dans le 
jardin, fou de bonheur. 

Plus tard il monta à son bureau et se fit annoncer chez le 
marquis de La Mole, qui heureusement n'était pas sorti. 11 lui 
prouva facilement, en lui montrant quelques papiers marqués 
arrivés de Normandie, que le soin des procès normands l'obli- 
geait à différer son départ pour le Languedoc. 

— Je suis bien aise que vous ne partiez pas, lui dit le mar- 
quis, quand ils eurent fini de parler d'affaires, j'aime à vous 
voir. Julien sortit; ce mol le gênait. 

Et moi, je vais séduire sa fille ! rendre impossible peut-être 
ce mariage avec le marquis de Croisenois, qui fait le charme 
de son avenir : s'il n'est pas duc, du moins sa fille aura un ta- 
bouret: Julien eut l'idée de partir pour le Languedoc malgré la 
lettre de Mathilde, malgré l'explication donnée au marquis. 
, Cet éclair de vertu disparut bien vite. 

Que je suis bon, se dit- il, moi, plébéien, avoir pitié d'une 
I famille de ce rang! Moi, que le duc de Chaulnes appelle un 
^ domestique! Comment le marquis augmente-t-il son immense 
fortune ? En vendant de la rente, quand il apprend au château 
qu'il y aura le lendemain apparence de coup d'État. Et moi, 
jeté au dernier rang par une Providence marâtre, moi à qui 
elle a donné un cœur noble et pas mille francs de rente, c'est- 
à-dire pas de pain, exactement parlant, pas de pain; moi, re- 
fuser un plaisir qui s'offre! Une source limpide qui vient étaa- 
cher ma soif dans le désert brûlant de la médiocrité que je tra- 
verse si péniblement I Ma foi, pas si bête; chacun pour soi dans 
ce désert d'égoïsme qu'on appelle la vie. 



LE ROUGE ET LE NOIR. 32< 

Et il se- rappela quelques regards remplis de dédain, à lui 
adressés par madame de La Mole, et surtout par les dames 
ses amies. 

Le plaisir de triompher du marquis de Croisènois vint ache- 
ver la déroute de ce souvenir de vertu. 

Que je voudrais qu'il se fâchât ! dit Julien ; avec quelle assu- 
rance je lui donnerais maintenant un coup d'épée. Et il faisait 
ie geste du coup de seconde. Avant ceci, j'étais un cuistre, 
abusant bassement d'un peu de courage. Après cette lettre, 
je suis son égal. 

Oui, se disait-il avec une volupté infinie et en parlant lente- 
ment, nos mérites, au marquis et à moi, ont été pesés, et le 
pauvre charpentier du Jura remporte^ 

Bon! s'écria-t-il, voilà la signature de ma réponse trouvée. 
N'aliez-pas vous figurer, mademoiselle de La Mole, que j'ou- 
blie mon état. Je vous ferai comprendre et bien sentir que c'est 
pour le fils d'un charpentier que vous trahisse? un descendant 
du fameux Guy de Croisènois^ qui suivit saint Louis à la croi- 
sade. 

Julien ne pouvait contenir sa joie. 11 fut obligé de descendre 
au jardin. Sa chambre, où il s'était enfermé à clef, lui sem- 
blait trop étroite pour y respirer. 

Moi, pauvre paysan du Jura, se répétait-il sans cesse, moi, 
condamné à porter toujours ce triste habit noir! Hélas ! vingt 
ans plus tôt, j'aurais porté l'uniforme comme eux ! Alors un 
honïme comme moi était tué, ou général à trente-six ans. Cette 
lettre, qu'il tenait serrée dans sa main, lui donnait la taille et 
l'attitude d'un héros. Maintenant, il est vrai, avec cet habit 
noir^ à quarante ans^ on a cent miUe francs d'appointements 
ot le cordon bleu comme M. l'évêque de Beauvais. 

Eh bien ! se dit-il en riant comme Méphistophélès, j'ai plus 
d'esprit qu'eux; je sais choisir l'uniforme de mon siècle. Et il 
sentit redoubler son ambition et son attachement à l'habit ec- 
clésiastique. Que de cardinaux nés plus bas que moi et qui ont 
gouveraé l mon compatriote Granvelle, par exemple. 

Peu à peu l'agitation de Julien se calma ; la prudence sur- 



i. 

; 



322 OEUVRES DE STENDHAL 

nagea. 11 se dit, comme son maître Tartufe, dont il savait le 
rôle par cœur : 

Je puis croire ces mots, un artifice honnête. 

Je ne me fîrai point à des propos si doux, 
Qu'un peu de ses faveurs, après quoi je soupire, 
Ne vienne m'assurer tout ce qu'ils m'ont pu dire. 

Tartufe , acte IV, scène Y . 

Tartufe aussi fut perdu par une femme, et il en valait bien 
un autre.... Ma réponse peut être montrée.... à quoi nous 
trouvons ce remède, ajouta-t-il, en prononçant lentement, et 
avec Taccent de la férocité qui se contient, nous la commen- 
çons par les phrases les plus vives de la lettre de la sublime 
MathÛde. 

Oui, mais quatre laqnais de M. de Çroisenois se précipitent 
sur moi et m'arrachent Toriginal. 

Non, car je suis bien armé, et j'ai Thabitude, comme on 
sait, de faire feu sur les laqnais. 

Eh bien! l'un d'eux a du courage; il se précipite sur moi. 
On lui a promis cent napoléons. Je le tue ou je le blesse, à la 
bonne heure, c'est ce qu'on demande. On me jette en prison 
fort légalement; je parais en police correctionnelle, et l'on 
m'envoie, avec toute justice et équité de la part des juges, 
tenir compagnie dans Poissy à MM. Fontan et Magalon. Là, je 
couche avec quatre cents gueux pêle-mêle... Et j'aurais quel- 
que pilié de ces gens-là, s*écria-t-il en se levant impétueuse- 
ment î En ont-ils pour les gens du tiers état quand ils les tien- 
nent! Ce mot fut le dernier soupir de sa reconnaissance pour 
M. de La Mole qui, malgié lui, le tourmentait jusque-là. 

Doucement, messieurs les gentilshommes, je comprends co 
petit trait de machiavélisme; l'abbé Maison ou M. Castanède 
du séminaire n'auraient pas mieux fait. Vous m'enlèverez la 
lettre provocatrice, et je serai le second tome du colonel Caron 
à Colmar. 

Un instant, messieurs, je vais envoyer la lettre fatale en 
dépôt dans un paquet bien cacheté à M. l'abbé Pirard. Celui- 
là est honnête homme, janséniste, et en cette qualité à Tabri 



LE ROUGE ET LE NOIR. 3^3 

des séductions du budget. Oui, mais il ouvre les lettres... c'est 
à Fouqué que j'enverrai celle-ci. 

Il faut en convenir, le regard de Julien e'tait atroce, sa phy- 
sionomie hideuse; elle respirait le crime sans alliage. C'était 
l'homme malheureux en guerre avec toute la société. 

Aux armes ! s'écria Julien. Et il franchit d'un saut les marche 
(lu perron de l'hôleJ. 11 entra dans l'échoppe de l'écrivain de 
la rue'; il lui fit pedr. Copiez, lui dit-il en lui donnant la lettre 
de mademoiselle de La Mole. 

Pendant que l'écrivain travaillait^ il écrivit lui>même à Fou- 
qué j il le priait de lui conserver un dépôt prédeux. Mais, se 
dit-ii en s'inten^ompant, le cabinet noir à la poste ouvrira ma 
lettre et vous rendra celle que vous cherchez non, mes- 
sieurs. Il alla acheter une énorme Bible chez un libraire pro- 
testant, cacha fort adroitement la lettre de Mathilde dans le 
couverture, fil emballer le tout, et son paquet partit par la di^ 
ligence, adressé à un des ouvriei's de Fouqué, dont personne à 
Paris ne savait le nom. 

Cela fait, il rentra joyeux et leste à l'hôtel de La Mole. A 
nous! maintenant, s'écria-t-il, en s'enfermant à clef dans sa 
chambre, et jetant son habit. 

«Quoi! mademoiselle, écrivait-il à Mathilde, c'est made- 
" moiselle de La Mole qui, par les mains d'Arsène, laquais de 
« son père, fait remettre une lettre trop séduisante à un pau- 
» vre charpentier du Jura, sans doute pour se jouer de sa sim- 
» pllcité... » Et il transcrivait les phrases les plus claires de 
la lettre qu'il venait de recevoir. 

La sienne eût fait honneur à la prudence diplomatique de 
M. le chevalier de Beauvoisis. 11 n'était encore que dix heures; 
Iulicn, ivre de bonheur et du sentiment de sa puissance, si 
nouveau pour un pauvre diable, entra à l'Opéra italien. H en- 
endit chanter son ami Geronimo. Jamais la musique ne l'avait P 
xalté à ce point. Il était un Dieu (1). 

I, Ksjiiit i>er. i»r('. gui. n. A. ^0. 



324 UKUVKES DE STENDHAL. 

XLIV 
Pensées d'une Jeune Fille« 



Qae de perplexité I Que de nuits passées 
sans sommeil ! Grand Dieu ! vais-je me reu- 
dre méprisable! Il me méprisera lui-même. 
Mais il part, il s'éloigne. 

Alfred de Musset. 



Ce n'était peint sans combats que Mathiide avait écrit. Quel 
qu'eût été le commencement de son intérêt pour Julien, bientôt 
il domina Torguetl qui, depuis qu'elle se connaissait^ régnait 
seul dans son cœur. Cette âme haute et fi-oide était emportée 
pour la première fois par un sentiment passionné. Mais s'il 
dominait l'orgueil, il était encore fidèle aux habitudes de i*or- 
gueuil. Deux mois de combats et de sensations nouvelles re- 
nouvelèrent pour ainsi dire tout son être moral. 

Mathiide croyait voir le bonheur. Cette vue toute puissante 
sur les âmes courageuses^ liées à un esprit supérieur^ eut à 
lutter longuement contre la dignité et tous sentiments de de- 
voirs vulgaires. Un jour, elle entra chez sa mère, dès sept 
heures du matin, la priant de lui permettre de se réfugier à 
Villequier. La marquise ne daigna pas même lui répondre, et 
lui conseilla d'aller se remettre au lit. Ce fut le dernier efifort 
de la sagesse vulgaire et de la déférence aux idées reçues. 

La crainte de mal faire et de heurter les idées tenues pour 
sacrées par les Caylus, les de Luz, les Croisenois, avait assez 
^peu d'empire sur son âme ; de tels êtres ne lui semblaient pas 
faits pour la comprendre; elle les eût consultés s'il eût élc 
question d'acheter une calèche ou une ten-e. Sa véritable ter- 
reur était que Julien ne fût mécontent d'elle. 

Peut-être aussi n'a-t-il que les apparences d'un homme su- 
périeur? • - - 

Elle abhon'ait le manque de caractère, c'était sa seule ob- 
jection contre leô beaux jeunes gens qui l'entouraient. Plus il- 
plaisantaient avec grâce tout ce qui s'écaric de la mode, un 1 



LE ROUGE ET LE NOIR. 32o 

suit mal, croyant la suiwe^ plus ils se perdaient à ses yeux. 

Us étaient Iwaves, et voilà tout. Et encore, comment braves? 
se disaft-elle^ enduel^ mais le dueJ n^est plus qu'une cérémonie. 
Tout en est su d'avance, même ce que Von doit dire en tom- 
bant. Étendu sur le gazon, et la main sur le cœur, il faut un 
pardon généreux pour Tadversaire et un mot pour une belle, 
souvent imaginaire, ou bien qui va au bal le jour de votre mort, 
de peur d'exciter les soupçons. 

On brave le danger à la tête d'un escadron tout brillant d'a- 
cier, mais le danger solitaire, singulier, imprévu, vraiment laid! 

Hélas ! se disait Mathilde, c'était à la cour de Hçnri III que 
l'on trouvait des hommes grands par le caractère comme par 
la naissance! Ah! si Julien avait servi à Jamac ou à Moncon- 
tour, je n'aurais plus de doute. En ces temps de vigueur et de 
force, les Français n'étaient pas des poupées. Le jour de la ba- 
taille était presque celui des moindres perplexités. 

Leur vie n'était pas emprisonnée comme une momie d'E- 
gypte, sous une enveloppe toujours commune à tous, loujoui's 
la même. Oui, ajoutait-elle, il y avait plus de vrai courage à se 
retirer seul à onze heures du soir, en sortant de Thôtel de Sois- 
sons, habité par Catherine de Médicis, qu'aujourd'hui à couru* 
à Alger. La vie d'un homme était une suite de hasards. Main- 
tenant la civilisation a chassé le hasard, plus d'imprévu. S'il 
paraît dans les idées, il n'est pas assez d'épigramraes pour lui ; 
s'il paraît dans les événements, aucune lâcheté n'est au-dessus 
de notre peur. Quelque folie que nous fasse faire la peur, elle 
est excusée. Siècle dégénéré et ennuyeux ! Qu'aurait dit Boni- 
face de La Mole si, levant hors de la tombe sa tête coupée, il 
eût vu, en 1793, dix-sept de ses descendants, se laisser pren- 
dre conmiedes moutons, pour être guillotinés deux jours après? 
La mort était certaine, mais il eût été de mauvais ton de se 
défendre et de tuer au moins un jacobin ou deux. Âh ! dans les 
temps héroïques de la France, au siècle de Bpniface de La Mole, 
Julien eût été le chef d'escadron, et mon frère, le jeune prêtre, 
aux mœurs convenables, avec la sagesse dans les yeux et la 
raison à la bouche. 

Quelques mois auparavant, Mathilde désespérait de rencon- 

19 



326 OEUVRES DE STENDHAL. 

trer un être ma peit ëifTérent du patron commun. EMe aTaii 
tro<ivé quelque bonlieur en sê permettant d'ëcrire à quelques 
jennes gens de la société. Cette hardiesse si inconvenante, si 
imprudlftnt« chez une jeune iUle^ pouvait la déshonorer aux 
jevûL de M. «te Oroisenois^ du duc de Cfaaukies son père, et de 
ieiit rhdlel de GiutulneSy qui, voyant se rompre le mariage 
pN^^, «aralt voulu savoir pourquoi. En ce temps-là les jours 
où elle avait écrit une de ses lettrés^ Mathilde ne pouvait dor- 
Bih*. iiak ces lettres n^étafeat que des réponses. 

M «lie osait dire qu'elle aimait. Elle écrivait la firetnière 
(qod mot tenible !) à un homme placé dans les derniers rangs 
de la société. 

Ceitedrconstiaice assumii, en cas dé découverte^ on déshon- 
neur étemel. Laquetie de^ femmes venant chez sa mère, eût 
osé prendre son parti I Qudte phrase eût-on pu leur donner 
« à répéter pour «mmlir le coup de l'af&eux mépris des salons? 

£t encore parier était affreux, mais écrire ! // est des choses 
^w\9n n'écrit pas^ s'écriait Napoléon apprenant la capitulation 
ée Baylen. Et c'était Julien qui lui avait conté ce motJ c<Mnme 
hit faiâai^ devance une leçon. 

Mais tout cela n'hait rien encore, l'angoisse de Mathilde avait 
d'Autres causes. Oubliant i'eUfet teirible sur la société, la iache 
hief£»çaMe et toute pleine de mépris, car elle outrageait sa caste; 
Malhikjte allait écrire à un être d'une bien autre nature que les 
OoisewMs, les de Lm, les Oaylus. 

La profondeur, l'inconnu du caractère de Julien, eussent ef- 
frayé, même en nouant avec lui une relaticm ordinaire. £t elle 
en allait faire son «unant, peut-être son maître ! 

Quelles ne seront pas «es prétentions, si jamais iJ peut tout 
Mr moit Ëhhien ! je me dirai comme Médée : Au milieu de tant 
de f>éril8, il fne reste Moi. 

Julien a^vait nuHe vénération pom* la noblesse du sang, 
opoi^t-eUe. Bienplus, peut-^tre il n'avait nui amour pour eUe ! 

Dams <ces derniers moments de doutes aifreux, se présentè- 
rent ies idées d'orgueil féminin. Tout doit être siogulier dans 
le sort d'une fille comme moi, s'écria Mathilde îno^tientée. 
Alors r<^ueil qu'on lui avait inspiré dès le beixïeau, se battait 



LE ROUGE ET LE NOIR. 327 

contre Ja vertu. Ce fut dans cet instant que le dëpart de JuL'en 
vint tout précipiter. 

(De teb caractères sont heureusement fort rares.) 

Le soir^ fort tard^ Julien eut la malice de faire descendre une 
malle très-pesante chez le portier; il appela pour la transporter 
le valet de pied qui fdsait la cour à la femme de chambre de 
mademoiselle de La Mole. Cette manœuvre peut n'avoir aucun 
résultat, se dit-il, mais si elle réussit , elle n)e croit parti. IJ 
s'endormit fort gai surceiteplaisanterie. Mathilde ne ferma pas 
l'œU. 

Le lendemain ^ de fort giand matin^ Julien sortit de l'hôtel 
sans être aperçu, mais il rentra avant huit heures. 

A peine était-il dans la bibliothèque^ que mademoiseUe de la 
Mole parut sur la porte. 11 lui remit sa réponse. 11 pensait qu'il 
était de son devoir de lui parler ; rien n'était plus commode, du 
moins, mais mademoiselle de la Mole ne voulut pas l'écouter 
et disparut. Julien en fut charmé^ il ne savait que lui dire. 

Si tout ceci n'est pas un jeu convenu avec le comte Norbert, 
il est clair que ce sont mes regards pleins de froideur qui ont 
allumé l'amour baroque que cette fille de si haute naissance 
s'avise d'avoir pour moi. Je serais un peu plus sot qu'il ne con- 
vient, si jamais je me laissais entraîner à avoir du goût pour 
cette grande poupée blonde. Ce raisonnement le laissa plus 
froid et plus calculant qu'il n'avait jamais été. 

Dans la bataille qui se prépare, ajouta-t-il, l'orgueil de la 
naissance sera comme une colline élevée, formant position mi- 
litaire entre elle et moi. C'est là-dessus qu'il faut manœuvrer. 
J'ai fort mal fait de rester à Paris; cette remise de mon départ 
m'avilit et m'expose, si tout ceci n'est qu'un jeu. Quel danger 
y avait-il à partir I Je me moquais d'eux, s'ils se moquentdemoi 
Si son intérêt pour moi a quelque réalité, je centuplais cet in- 
térêt. 

La lettre de mademoiselle de La Mole avait donné à Julien 
une jouissance de vanité si vive, que, tout en riant de ce qui 
lui arrivait, il avait oublié de songer sérieusement à la conve- 
nance du départ. 

C'était une fatalité de son caractère d'être extrêmement sen* 



328 (EUVRES DE STENDHAL. 

sible à ses faut es. 11 était fort contrarié de celle-ci, et ne son- 
geait presque plus à la victoire incroyable qui avait précédé ce 
petit échec, lorsque, vers les neuf heures, mademoiselle de La 
Mole pamt sur le seuil de la porte de la bibliothèque, lui jeta 
une lettre et s^enfuit. 

11 paraît que ceci va être le roman par lettres, dit-il, en re- 
levant ceUe-ci. L'ennemi fait un faux mouvement, moi je vais 
faire donner la froideur et la vertu. 

On lui demandait une réponse décisive avec une douleur qui 
augmentait sa gaîté intérieure. 11 se donna le plaisir de mysti- 
fier, pendant deux pages, les personnes qui voudraient se mo- i 
quer de lui, et ce fut encore par une plaisanterie qu'il annonça 
vers la fin de sa réponse son départ décidé pour le lendemain 
matin. 

Cette lettre terminée : Le jardin va me servh* pour la remet- 
tre, pensa-t-il, et il y alla. 11 regardait la fenêtre de la chambre 
de mademoiselle de La Mole. 

Elle était au premier étage, à côté de Fappartement de sa 
mère , mais il y avait un grand entre-sol. 

Ce premier était tellement élevé, qu'en se prcmienant sous 
Tallée de tilleuls, sa lettre à la main, Julien ne pouvait être 
aperçu de la fenêtre de mademoiselle de La Mole. La voûte for- 
mée par les tiUeuls, fort bien taiUés, interceptait la vue. Mais 
quoi ! se dit Julien avec humeur, encore une imprudence ! Si 
l'on a entrepris de se moquer de moi, me faire voir une lettre 
à la main, c'est servir mes ennemis. 

La chambre de Norbert était précisément au-dessus de celle 
de sa sœur, et si Julien sortait de la voûte formée par les bran- 
ches taillées des tilleuls, le comte et ses amis pouvaient suivre 
tous ses mouvements. 

Mademoiselle de La Mole parut derrière sa vitre ; il montra sa 
lettre à demi; elle baissa la tête. Aussitôt Julien remonta chez 
lui en courant, et rencontra par hasard, dans le grand escalier, 
la belle Mathilde, qui saisit sa lettre avec une aisance parfaite 
et des yeux riants. 

Que de passion il y avait dans les yeux de celte pauvre ma- 
dame de Rénal, se dit Julien^ quand, même après six mois de 



ft>OUGt; El^Lft rsOm. 329 



relations intimes^ elle osait recevoir une lettre de moi ! De sa 
vie, je crois, elle ne m'a regardé avec des yeux riants. 

11 ne s'exprinia pas aussi nettement le reste de sa réponse ; 
avait-il honte de la futilité des motifs? Mais aussi quelle diffé- 
rence, ajoutait sa pensée, dans Télégance de la robe du matin, 
dans rélégance de la tournure I En apercevant mademoiselle de 
La Mole à trente pas de distance, un homme de goût délierait 
le rang qu*elle occupe dans la société. Voilà ce qu'on peut ap- 
peler un mérite explicite. 

Tout en plaisantant, Julien ne s'avouait pas encore toute sa 
pensée ; madame de Rénal n'avait pas de marquis de Croise- 
nois à lui sacrifier. Il n'avait pour rival que cet ignoble sous- 
préfet M. Charcot, qui se faisait appeler de Maugiron, parce 
qu'il n'y a plus de Maugirons. 

4 cinq heures, Julien reçut une troisième lettre : elle lui fut 
lancée de la porte de la bibliothèque. Mademoiselle de La 
Mole s'enfuit encore. Quelle manie d'écrire ! se dit-il en riant, 
quand on peut se parler si commodément! L'ennemi veut avoir 
de mes lettres, c'est clair, et plusieurs ! 11 ne se hâfàit point 
d'ouvrir celle-ci. Encore des phi^ases élégantes, pensait-il; mais 
il pâlit en lisant. Il n'y avait que huit lignes. 

(c J'ai besoin de vous parler : il faut que je vous parle, ce 
» soir; au moment où une heure après minuit sonnera, trou- 
» vez-vous dans le jardin. Prenez la grande échelle du jardi- 
» nier auprès du puits; placez-la contre ma fenêtre et raofitïfz 
» chez moi. Il fait clair de lune : n'importe. » 

XLV 
Est-ce un Complot Y 

Ab ! que l'intervalle est cruel entre un 
grand projet conçu et son exécution! 
' Que (le vaines terreurs! que d'irrésolu- 
tions ! Il s'agit de la vie. — n s'agit de 
bien plus : de l'Iionneur! 

SCHXLEB. 

Ceci devient sérieux, pensjgi Julien. . et un peu Irop clair. 



330 œuYiyss t)eii€rËNijP&. 

ajoutart-il après avoir pensé. Quoi î cette beDe demoisëTle peut 
me parler dans la bibliothèque atec une liberté quî^ grâce à 
Dieu, est entière ; le marquis, dans la peur qu^fl a que je ne 
lui montre des comptes, n'y vient jamais. Quoi! M. de La Mole 
et le comte de Norbert, les feules personnes qui entrent ici, 
sont absents presque toute la journée ; on peut facilement ob- 
server le moment de leur rentrée à Thôtel, et la sublime Ma- 
thilde, pour la main de laquelle un prince souverain ne serait 
pas trop noble, veut que je conunette une imprudence abomi- 
nable ! 

C'est clair, on veut me perdre ou se moquer de moi, tout au 
moins. D'abord, on a voulu me perdre avec mes lettres ; elles 
se trouvent prudentes ; et bien ! il leur faut une action plus 
claire que le jour. Ces jolis petits messieurs me croient aussi 
trop béte ou trop fat. Diable ! par le plus beau clair dé lime du 
monde, monter ainsi par une échelle à un premier étage de 
vingt-cinq pieds d'élévation ! on aura le temps de me voir, 
même des hôtels voisins. Je serai beau sur mon échelle ! Julien 
monta chez lui et se mit à faire sa malle en sifflant. 11 était 
résolu à partir et à ne pas même répondre. 

MaisQ|tte sage résolution ne lui donnait pas la paix du cœur. 
Si par hasard, sfe dit-il tout à coup, sa malle fermée, Mathilde 
était de bonne foi ! alors moi je joue, à ses yeux, le rôle**d*un 
lâche parfait. Je n'ai point de naissance, moi, il me faut de 
"giSIlBes qualités, argent comptant, sans suppositions complai- 
santes, bien prouvées par des actions pariantes. 

11 fut un quart d'heure à réfléchh'. A quoi bon le nier? dit- il 
enfin; je serai un lâche à ses yeux. Je perds non-seulement la 
personne la plus brillante de la haute société, ainsi qu'ils di- 
saient tous au bal de M. le duc de Retz, maïs encore le divin 
plaisir de me voir sacrifier le marquis de Croisenois, le fils 
d'un duc, et qui sera duc lui-même. Un jeune honune char- 
mant qui a toutes les qualités qui me manquent : esprit d'à- 
propos, naissance, fortune. . . 

Ce remords va me poui'suivre toute ma vie, non pour elle, 
il est tant de maîtresses ! 

Mais il n'est qu'an honneur ! 



UE KOUGE.Et IM NOIR. 331 

dit le vieux doiî Diègue> et ici clairement et nettemeiik^ ja fé- 
cule devant le premier péril qui m'est offert ; car ce duel wmsi 
M. de Beauvoisis^ se présentait comme une plaisanterie. €eci 
est tout différent. Je puis être tiré au blanc par un domestiqoe> 
mats c'est le moindre daugei > je puis être déahdfiocé. 

Ceci devient sérieux^ mon garçon^ ajputa-t-^il avec une gaiié 
etiin accent gascons. Il y va de l'^ontir. Jamsds on pauvie dla- 
ble, jeté aussi bas que moi par le hasard^ ne retrôuvera une 
lelle occasion; j'aurai des bonnes fortunes^ mais «ibalt^nes... 

11 réfléchit longtemps^ il se promenait à pas précipités, s'acw 
rêtant tout court de temps à autre. On avait déposé dai» sa 
chambre un magnifique buste en marbre du oardinal de Ri** 
cbelieu^ qui malgré lui attirait ses regards. Ce buste avait Tair 
de le regarder d'une façon sévère^ et comme lui rqprochant le 
manque de cette audace qui doit être si naturelle an caractère 
français. De ton temps, grand homme, aurais-je hésité f 

Au pire, se dit enfin Julien, supposons que tout ceci soit un 
piège, il est bien noir et bien compromettant pour une jeiœe 
tille. Oasait que je ne suis pas homme à me taire. Il faudra 
donc me tuer. Cela était bon en 1^74, du temps de Bonifacede 
La Mole, mais jamais celui d'aujourd'hui n'oserait. Cesgens4à 
ne sont plus les mêmes. Mademoiselle de La Mole est li enviée I 
Quatre cents salons rctentii'aieut demaiu de sa honte, et avec 
quel plaisir ! 

Les domestiques jasent^ entre eux, des préférences marquée 
dont je suis l'objet, je le sais, je les ai entendus... 

D^un autre côté, ses lettres !... ils peuvent croire que je les 
ai suf mot. Surpris dans sa chambre, on me les enlève. J'aurai 
affaire à deux, t^ois , quatre hommes, que sais-je ? Mais ces 
hommes, où les preudront-ils ? où trouver des subalternes 
discrets à Paris 1 La justice leur fait peur... Parbleu ! les Cay* 
lus^ les Croisenois, les de Luz eux-mêmes. Ce moment, et la 
sotte figure que je ferai au milieu d'eux sera ce qui les aura 
séduits. Gare le sort d'Abailard, M. le secrétaire ! 

Eh bien, parbleu ! vous porterez de mes marques, je frap« 
perai à la figure, comme les soldats de César à Pharsale... 
Quant aux lettres je puis lesmetti'e en lieu sûr. 



332 ŒUVRES DE STENDUAL. 

■ 

Julien fit des copies des deux dernières^ les cacha dans un 
volume du beau Voltaire delabâiliothèque^ et porta lui-même 
les originaux à la poste. 

Quand il fut de retour^ dans quelle folie je vais me jeter! se 
dit-il avec surprise et terreur. Û avait été un quart dlieure 
sans regarder en face son action de la nuit prochaine. 

Mais, si je refuse, je me méprise moi-même dans la suite ! 
Toute la vie cette action sera un grand sujet de doute, et, pour 
moi^ un tel doute est le plus cuisant des malheurs. Ne Tai-je 
pas éprouvé pour l'amant d'Amanda ! Je crois que je me par- 
donnerais plus aisément un crime bien clair ; une fois avoué, 
je cesserais d'y penser. 

Quoi j'aurai été en rivalité avec un homme portant un des 
plus beaux noms de France^ et je me serai moi-même, de gaîté 
de cœur^ déclaré son inférieur ! Au fond, il y a de la lâcheté à 
ne pas y aller. Ce mot décide tout,, s'écria Julien en se levant... 
d'ailleurs elle est bien jolie ! 

Si! ceci n'est pas une trahison, quelle folie elle fait pour 
moi!... Si c'est luie mystification, parbleu! messieurs, il ne 
tient qu'à moi de rendre la plaisanterie sérieuse, et ainsi fe- 
rai- je. 

Mais sUls m'attachent les bras au moment de l'entrée dans la 
chambre ; ils peuvent avoir placé quelque machine ingé- 
nieuse ! 

C'est comme un duel, se dit-il en riant, il y a parade à tout, 
dit mon maître d'aimes, mais le bon Dieu, qui veut qu'on en 
finisse, fait que l'un des deux oublie de parer. Du reste, voici 
de quoi leur répondre, il tirait ses pistolets de poche ; et quoi- 
que Tamorce fût fulminante, il la renouvela. 

11 y avait encore bien des heures à attendre, pour faire 
quelque chose, Julien écrivit à Fouqué : « Mon ami, n'ouvre la 
» lettre ci-incluse qu'en cas d'accident, si tu entends dire que 
» quelque chose d'étrange m'est arrivé. Aloi^, efface les nmns 
» propres du manuscrit que je t'envoie, et fais-en huit copies 
» que tu enverras aux journaux de Marseille, Bordeaux, Lyon, 
» Bruxelles, etc.,* dix jours plus tard, fais imprimer ce ma- 
» nuscrit, envoie le premier exemplaire à M. le marquis de La 



LK ROUGK Eï LE iNOJR. 333 

)) Mole ; et quinze joui-s après^ jette les autres exemplaires de 
» nuit dans les nies de Verrières. » 

Ce petit mémoire justificatif arrangé en forme de conte^ que 
Fouqué ne devait ouvrir qu'en cas d'accident, Julien le fit aussi 
peu compromettant que possible pour mademoiselle de La Mole 
mais enfin il peignait fort exactement sa position. 

Julien achevait de fermer son paquet, lorsque la cloche du 
dîner sonna ; elle fit battre sou cœur. Son imagination, préoccu- 
pée du récit qu'il venait de composer, était toute aux pressen- 
timents tragiques. 11 s'était vu saisi par des domestiques, gar- 
rotté , conduit dans une cave avec un bâillon dans la bouche. 
Là, un domestique qui le gardait à vue, et si Thonneur de la 
noble famille exigeait que l'aventure eût une fin tragique, il 
était facile de tout finir avec ces poisons qui ne laissent point 
de traces ; alors, on disait qu'il était moit de maladie^ et on le 
ti*ansportait mort dans sa chambre. 

Ému de son propre conte comme un auteur dramatique, Ju- 
lien avait réeUement peur lorsqu'il entra dans la salle à man- 
ger. 11 regardait tous ces domestiques en grande livrée. Il étu- 
diait leur physionomie. Quels sont ceux qu'on a choisis pour 
l'expédition de celte nuit, se disait-il ? Dans cette famille, les 
souvenirs de la cour de Henri 111 sont si présents, si souvent 
rappelés, que, se croyant outragés, ils auront plus de décision 
que les autres personnages de leur rang. Il regarda mademoi- 
selle de La Mole pour lire dans ses yeux les projets de sa fa- 
mille, elle était pâle, et avait tout à fait une physionomie du 
raayen âge. Jamais il ne lui avait trouvé l'air si grand, elle 
était vraiment belle et imposante. 11 en devint presque amou- 
reux. Pallida morte faturâ, se dit-il (Sa pâleur annonce ses 
grands desseins). 

En vain, après dîner, il affecta de se promener longlemps 
dans le jardin, mademoiselle de La Mole n'y parut pas. Lui 
parler eût dans ce moment délivré son cœur d'un grand 
poids. 

Pourquoi ne pas l'avouer ? 11 avait peur. Gomme U était ré- 
solu à agir, il s'abandonnait à ce sentiment sans vergogne. 
Pom*vu qu'au moment d'agir, je me trouve le cœuage qu'il 

19. 



334 OEUVRES DE STENDHAL. 

faut, se disait-11, quMmporte ce que je puiis sentir en ce mo- 
ment ? Il alla reconnaître là situation et le poids de l'échelle. 

C'est un instrument, se dit-il en riant, dont il est dans mon 
destin de me servir ! ici comme à Verrières. Quelle diffà^nce ! 
Alors, ajouta-t-il avec un soupir Je n^étaispas obligé de me mé- 
fierde la personne pour laquelle je m'exposais. Quelle diffé- 
rence aussi dans le danger ! 

J'eusse été tué dans les jardins de M. de Rénal qu'il n'y 
avait point de déshonneur poqr moi. Facilement on eût rendu 
ma mort inexplicable. Ici, quels récits abominables ne va-t-on 
pas faire dans les salons de l'hôtel de Ghaulnes, de l'hôtel de 
Caylus, de Retz, etc., partout enfin. Je serai un monstre dans 
la postérité. 

Pendant deux ou trois ans, reprit-il en riant, et se moquant 
de soi. Mais cette idée l'anéantissait. Et moi, où pourra-t-on me 
justifier ? En supposant que Fouqué imprime mon pamphlet 
posthume, ce ne sera qu'une infamie de plus. Quoi ! Je suis 
reçu dans une maison, et pour prix de l'hospitalité que j'y re- 
çois, des bontés dont on m'y accable, j'imprime un pamphlet 
sur ce qui s'y passe! j'attaque l'honneur des femmes I Ahî 
mille fois plutôt, soyons dupes ! 

Cette soirée fut afTreuse. 

XLVI 
l^ne Heure du Matin* 

« 

Ce jardin éuit fort grand, dessiné depuis 
peu d'années avec un goût parfait. Mais les 
arbres avaient plus d'un siècle. On y trouvait 
quelque chose de chafflpôtrc. 

Massixcer. 

11 allait écrire un contre-ordre à Fouqué lorsque onze heures 
isonnèreut. Il fit jouer avec bruit la serrure de la porte de sa 
chambre, comme s'il se fût enfermé chez lui. 11 alla observer à 
pas de loup ce qui se passait dans toute la maison, surtout au 
quatrième étage, habité par les domesdques, 11 n'y avait rien 



LK liOliGE KT LE NOIR. 333 

({''extraordînaii'e. Une de$ femmes de chambre de madame de 
La Mole donnait soirée, les domestiques prenaient dn punch fort 
gaiment. Ceux qui rient alnsi^ pensa Julien^ ne doivent pas 
faire partie de Texpédition nocturne^ U8 seraient j^s sérieux. 

Enfin il alla se placer dans un coin obscur dn jaiidtn. fii leUïr 
plan est de se cacher des domestiques de k maison> ils fekrmt 
arriver par-dessus les murs du jardin les gens chargés de bms 
surpi*eùdre. 

Si M. de Groisenois porte quelque sang-froid dans toiit ceci, 
il doit trouver moins compromettant pour la jeune personne 
qu'il Teut épouser, de me faire surpreadn avant le moment 
où je serai entré dans sa chafnbre. 

11 fit une ^connaissance militaii'e et fort eiacte. U s'agit de 
mon honneur^ pensa-t-il ; si je tombe dans quelque bévue^ ce 
ne sera pas une excuse à mes propres y^x de me dii*e : it b'y 
n'y avais pas songé. 

Le temps était d'une sérénité désespérante. Vers les onse 
heures la lune se ieva^ à minuit et demi elle édairtit ed plein 
la façade de Vhétél donnant sur le jardin. 

Elle est fotle, se disait Julien; comme une heure sodna, ii y 
avait encore de là lumière aux fenêtres du comte Norbert. De 
sa vie Julien n'avait eu autant peur, il ne voyait que les dan- 
gers de Tentreprise^ et n'avait aucun enthousiasme. 

11 alla prendre l'immense échelle^ attendit cinq minutes, 
pour laisser le temps à un contre-ordre, et à une heure cinq 
minutes posa Féchelle contre la fenêtre de âfothilde. 11 monta 
doucement le pistolet à la main^ étonné de n'être pas attaqué. 
Comme il approchait de la fenêtre elle s'ouvrit sans bruit : 

— Vous voila, monsieur, lui dit Malhilde avec beaucoup 
d'émoiion ; je suis vos mouvements depuis une heure. 

Julien était foii embarrassé, il ne savait comment se con« 
duire, il n'avait pas d'amour du tout. Dans gon embarras, il 
pensa qu'il fallait oser, il essaya d'embrasser Malhilde. 

— Fi donc ! lui dit-elle en le repoussant. 

Fort content d'être éconduit, il se hâta de jeter un coup d'œil 
autour de lui : la lune était si brillante que les ombres qu'elle 
formait dans la chambre de mademoiselle de La Mole étaient 



336 OEUVRES DE STENDHAL. 

noires. Il peut fort bien y avoir là des hommes cachés sans que 
je les voie, peosa-t-il. 

— Qu'avez-vous dans la poche de côté de votre habit? lOi 
dit Mathilde, enchantée de trouver un sujet de conversation. 
Elle souffrait étrangement; tous les sentiments de retenue et 
de timidité, si naturels à une fille bien née, avaient repris leur 
empire, et la mettaient au supplice. 

— J*ai toutes sortes d'armes et de pistolets, répondit Julien ; 
non moins content d^avoîr quelque chose à dire. 

— 11 faut retirer Téchelle, dit Malhildef 

— Elle est immense, et peut casser les vitres du salon en bas, 
ou de Tentre-sol. 

— 11 ne faut pas casser les\itres, reprit Mathilde essayant 
en vain de prendre le ton de la conversation ordinaire ; vous 
pourriez, ce me semble, abaisser Téchelle au moyen d'une 
corde qu*on attacherait au premier échelon. J'ai toujours une 
provision de cordes chez moi. 

Et c'est là une femme amoureuse ! pensa Julien, elle ose 
dire qu'elle aime ! tant de sang-froid, tant de sagesse dans les 
précautions m'indiquent assez que je ne triomphe pas de M. de 
Croisenois comme je le croyais sottement; mais que tout sim- 
plement je lui succède. Au fait, que m'importe ! est-ce que je 
Taîme ? je triomphe du marquis en ce sens, qu'il sera très-fâché 
d'avoir un successeur, et plus fâché encore que ce successeur 
soit moi. Avec quelle hauteur il me regardait hier soir au café 
Tortoni, en affectant de ne pas me reconnaître ! avec quel air 
méchant il me salua ensuite, quand il ne put plus s'en dis- 
penser! 

Julien avait attaché la corde au dernier échelon de l'échelle, 
il la descendait doucement, et en se penchant beaucoup en 
dehors du balcon pour faire en sorte qu'elle ne touchât pas les 
vitres. Beau moment jpour me tuer, pensa-l-il, si quelqu'un est 
caché dans la chambre de Mathilde; mais un silence profond 
continuait à régner pariout. 

L'échelle toucha la teire, Julien parvint à la coucher dans la 
plate-bande de fleurs exotiques le long du mur. 

— Que va dire ma mère, dit Mathilde, quand elle vciTa ses 



LE ROUGE ET LE NOIR. 337 

belles plantes tout écrasées!... U faut jeter la corde ajouta-t- 
elJe d'un grand sang-froid. Si on Tapercevait remontant au bal< 
con, ce serait une circonstance difficile à expliquer. 

— Et comment^ moi m'en aller? dit Julien d'un ton plai* 
sant^ et en affectant la langue créole. (Une des femmes de 
chambre de la maison était née à Saint-Domingue.) 

— Vous^ vous en aUer par la porte, dit Mathilde ravie de 
cette idée. 

Ah ! que cet honmie est digne de tout mon amour pensa- 
t-elle. 

Julien venait de laisser tomber la corde dans le jardin ; Ma- 
thilde lui serra le bras. Il crut être saisi par un ennemi, et se 
retourna vivement en tirant un poignard. Elle avait cru en- 
tendre ouvrir une fenêtre. Us restèrent immobiles et sans res- 
pirer. La lune les éclairait en plein. Le bruit ne se renouvelant 
pliis^ il n'y eut plus d'inquiétude. 

Alors rembarras recommença : 11 était grand des deux paris. 
Julien s'assura que la porte était fermée avec tousses verreux; 
il pensait bien à regarder sous le lit, mais n'osait pas ; on avait 
pu y placer un ou deux laquais. Enfin il craignit un reproche 
futur de sa prudence et regarda. 

Mathiide était tombée dans toutes les angoisses de la timidité 
la plus extrême. Elle avait horreur de sa position. 

— Qu'avez-vous fait de mes lettres? dit-elle enfln. 

Quelle bonne occasion de déconcerter ces messie urss'ils sont 
aux écoutes, et d'éviter la bataille ! pensa Julien. 

— La première est cachée dans une grosse Bible protestante' 
que la diligence d'hier soir emporte bien loin d'ici. * 

U parlait fort distinctement en entrant dans ces détails, et 
de façon à êti:e entendu des personnes qui pouvaient être ca- 
chées dans deux grandes armoires d'acajou qu'il n'avait pas osé 
visiter. 

— Les deux autres sont à la poste^ et suivent la même route 
que la première. 

— Eh, grand Dieul pourquoi toutes ces précautions? dit 
Mathiide effrayée. 






338 ŒUVRES DE STENDHAL. 

A propos de quoi est-ce que je mentirais? pensa Julien, et il 
lui avoua tous ses soupçons. 

— Voiià donc la cause de la froideur de tes lettres ! s'écria 
Mathilde avec l'accent de là folie plus que de la tendresse. 

Julien ne remarqua pas cette nuance* Ce tutoiement lui fit 
perdre la tête^ ou du moins ses soupçons s'évanouirent; il osa 
serrer dans ses bras cette 611e si belle, et qui lui in^irait tant 
de respect. 11 ne fut repoussé qu'à demi. 

Il eut recours à sa mémoire, comme jadis à Besançon auprès 
d'Amanda Binet^ et récita plusieurs des. plus belles phrases de 
la Nouvelle Héloïse, 

— Tu as un cœur d'homme lui réponditK)Q sans trop écou- 
teises phiases ; j'ai voulu éprouver ta bravoure, Je l'avoue. Tes 
premiers soupçons et ta résolution te montrent plus intrépide 
encore que je ne croyais. 

Mathilde faisait effort pour le tutoyer, elle était évidemment 
plus attentive à cette étrange façon de parler qu'au fond des 
choses qu'elle disait. Ce tutoiement, dépouillé du ton de la ten- 
dresse, ne faisait aucun plaisir à Julien, il s'étonnait de l'ab- 
sence du bonheur; enûn pour le sentir il eut recours à sa raison. 
11 se voyait estimé par cette jeune fille sifière,'et qui n'accordait 
jamais de louanges sans restriction^ avec ce raisonnement il 
parvint à un bonheur d'amour-propre. 

Ce n'était pas, il est vrai, cette volupté de l'âme qu'il avait 
trouvée quelquefois auprès de madame de Rénal. Il n'y avait 
rien de tendre dans ses sentimeiits de ce premier moment. 
C'était le j)lus vif bo nhevir d'a mbitiou, etjulien était surtout 
^^î^ti euxj pariacle nouveau des gSTs par lui soupçonnés, et 
des précautions qu'il avait inventées. En parlant il songeait aux 
moyens de profiter de sa victoire. 

Mathilde encore fort embarrassée, et qui avait l'air atterrée 
de sa démarche, parut enchantée de trouver un sujet de con- 
versation. On parla des moyens de se revoir. Julien jouit dâi- 
cieusement de Tesprit et de la bravoure dont il fit preuve de 
nouveau pendant cette discussion. On avait affaire à des gens 
tiès-clairvoyants, le petit Tambeau était certainement un es- 
pion; mais Matiiildc et lui n'étaient pas non plus sans adresse. 



LE ROUGE ET LE NOIR. 339 

Quoi de plus facile que de se rencontrer dans la bibliothèque, 
pour convenir de tout? 

— Je puis parsdtre, sans exciter de soupçons, dans toutes 
les parties de Thôtel, ajoutait Julien^ et presque dans la cham- 
bre de madame de La Mole. Il faUait absolument la traverser 
pour arriver à celle de sa fille. Si Mathilde trouvait mieux qu'il 
arrivât toujours par une échelle, c'était avec un cœur ivre de 
joie qu'il s'exposerait à ce faible danger. 

En l'écoutant parler, Mathilde était choquée de cet air de 
triomphe. Il est donc mon maître! se dit-elle. Déjà elle était 
en proie au remords. S§i raison avait horreur de l'insigne folie \ 
qu'elle venait de commettre. Si elle l'eût pu, elle eut anéanti \ 
elle et Julien. Quand par instants la force de sa volonté faisait . 
taire les remords, des sentiments de timidité et ie pudeur I 
souffrante la rendaient fort malheureuse. Elle n'avait nullement / 
prévu l'état affreux où eUe se trouvait. 

11 faut cependant que je lui parle, dit-elle à la fin, cela est 
dans les convenances, on parle à son amant. Et alors, pour 
accomplir un devoir, et avec une tendresse qui était bien plus 
dans les paroles dentelle se servait que dans le son de sa voix, 
elle raconta les diverses résolutions qu'elle avait prises à son 
égard pendant ces derniers jours. 

Elle avait décidé que s'il osait arriver chez elle avec le se- 
cours de l'échelle du jardinier, ainsi qu'il lui était prescrit, 
elle serait toute à lui. Mais jamais l'on ne dit d'un ton plus 
froid et plus poli des choses aussi tendres. Jusque-là ce ren- 
dez-vous était glacé. C'était à faire prendre l'amour en haine. 
Quelle leçon de morale pour une jeune imprudente! Vaut-il la* 
peine de perdre son avenir pour un tel moment? 

Après de longues incertitudes, qui eussent pu paraître à un 
observateur superficiel l'effet de la haine la plus décidée, tant 
les sentiments qu'une femme se doit à elle-même avaient de 
peine à céder même à une volonté aussi ferme, Mathilde finit 
par être pour lui une maîtresse aimable. 

A la vérité, ces transports étaient un peu voulus. L'amour / 
passionné était encore plutôt un modèle qti'on imitait qu'une ^ 
réalité. 



340 ÛKUVKKS DE STENDHAL, 

Mademoiselle de La Mole croyait remplir un devoir envers 
elle-même et envers son amant. Le pauvre garçon, se disait- 
elle, a été d'une bravoure achevée, il doit être heureux, ou bien 
c'est moi qui manque de caractère. Mais elle eût voulu racheter 
au prix d'une éternité de malheur la nécessité cruelle où elle 
se trouvait. 

Malgi'éla violence affreuse qu'elle se faisait, elle fut parfai- 
tement maîtresse de ses paroles. 

Aucun regret, aucun reproche, ne vinrent gâter cette nuit 
qui sembla singulière plutôt qu^heureuse à Julien. Quelle dif- 
férence, grand Dieu ! avec son dernier séjour de vingt-quatre 
heures à Verrières! Ces belles façons de Paris ont trouvé le 
secret de tout gâter, même Tamour, se disait-il dam son injus- 
tice extrême. 

11 se livrait à ces réflexions debout dans une des grandes ar- 
moires d'acajou où on l'avait fait entrer aux premiers bruils 
entendus dans l'appartement voisin, qui était celui de madame 
de La Mole. Mathilde suivit sa mère à la messe, les femmes 
quittèrent bientôt l'appartement, et Julien s'échappa facilement 
avant qu'elles ne revinssent terminer leurs travaux. 

Il monta à cheval et chercha les endroits les plus solitaires 
d'une des forêts voisines de Paris. 11 était bien plus étonné 
qu'heureux. Le bonheur qui, de temps à autre, venait occuper 
son âme, était comme celui d'un jeime sous-lieutenant qui, à la 
suite de quelque action étonnante, vient d'être nommé colonel 
d'emblée par le général en chef; il se sentait porté à une 
immense hauteur. Tout ce qui était au-dessus de lui la veille, 
était à ses côtés maintenant ou bien au-dessous. Peu à peu le 
bonheur de Julien augmenta à mesure qu'il s'éloignait. 

S'il n'y avait rien de tendre dans son âme, c'est que, quelque 
étrange que ce mot puisse paraître, Mathilde, dans toute sa 
conduite avec lui, avait accompli un devoir. 11 n'y eut rien 
d'imprévu pour elle dans tous les événements de cette nuit, que 
le malheur et la honte qu'elle avait trouvés au lieu de cette 
entière félicité dont parlent les romans. 

Me serais-je trompée, n'aurais-je pas d'amour pour lui? se 
dit -elle. 



LE HOUGE Eï LE NOIR. Ui 

XLVII 
Une vieille Épée« 



I now mean to be serions; — it is Urne, 
SîDce Unghter now-a-days is deem'd too serions 
A jest 9\ Yîce.by vlrtne's called a crime. 



Elle lie parut pas au dîner. Le soir elle vint un instant au 
saloD^ mais jie regarda pas Julien. Cette conduite lui parut 
étrange; mais, pensa-t-il, je ne connais pas leurs usages; elle 
me donnera quelque bonne raison pour tout ceci. Toutefois, • 
agité par la plus extrême curiosité, il étudiait l'expression des 
traits de Mathilde ; il ne put pas se dissimuler qu'elle avait Tair 
sec et méchant. Évidemment ce n'était pas la même femme 
qui; la nuit précédente, avait ou feignait des transports de 
bonheur trop excessifs pour être vrais. 

Le lendemain, le surlendemain, même froideur de sa part; 
elle ne le regardait pas, elle ne s'apercevait pas de son exis- 
tence. Julien, dévoré par la plus vive inquiétude, était à mille 
lieues des sentiments de triomphe qui l'avaient seuls animé le 
premier jour. Serait-ce par hasard^ se dit-il, un retour à la 
vertu? Mais ce mot était bien ix)urgeois pour l'altière Ma- 
thUde. 

Dans les positions ordinaires de la vie elle ne croît guère à 
la religion, pensait Julien, elle l'aime comme très-utile aux in- 
térêts de sa caste. 

Mais par simple délicatesse ne peut-elle pas se repfocher vi- 
vement la faute qu'elle a commise? Julien croyait, être son 
premier amant. 

Mais, se disait-il dans d'autres instants, il faut avouer qu'il 
n'y a rien de naïf, de simple, de tendre dans toute sa manière 
d être; jamais je ne l'ai vue plus altière. Me mépriserait-elle? 
Il serait digne d'elle de se reprocher ce qu'elle a fait pour moi, 
à cause seulement de la bassesse de ma naissance. 



342 OEUVRES DE STENDHAL. 

Rendant que Julien, rempli de ses préjugés puisés dans llr 
livres et dans les souvenirs de Venières, poursuivait la chimc i 
d'une maîtresse tendre et qui ne songe plus à sa propre exis- 
tence du moment qu'elle a fait le bonheur de son amant^ la 
vanité de Mathiide était furieuse contre lui. 

Comme elle ne s'ennuyait plus depuis deux mois^ elle ne 
craignait plus Tennui; ainsi, sans pouvoir s'en douter le moiuj 
du monde, Julien avait perdu son plus grand avantage. 

Je me suis donné un maître ! se disait mademoiselle de La 
Mole en proie au plus noir chagrin. Il est rempli d'honneur^ à 
la bonne heure ; mais si je pousse à bout sa vanité, il se ven- 
gera en faisant connaître la nature de nos relayons. JamaLi 
Mathilde n'avait eu d'amant, et dans cette circonstance de la 
vie qui donne quelques illusions tendres même aux âmes les 
plus sèches, elle était en proie aux réflexions les plus amères. 

11 a sur moi un empire immense, puisqu'il règne par la ter- 
reur et peut me punir d'une peine atroce, si je le pousse à 
bout. Cette seule idée suffisait pour porter mademoiselle de La 
Mole à l'outrager. Le courage était la première qualité de son 
caractère. Rien ne pouvait lui donner quelque agitation et la 
guérir d'un fond d'ennui sans cesse renaissant que l'idée qu'elle 
jouait à croix ou pile son existence entière. 

Le troisième jour, comme mademoiselle de La Mole s'obsti- 
nait à ne pas le regarder, Julien la suivit après dîner, et évi- 
demment malgré elle, dans la salle de billard: - 

— Eh bien, monsieur, vous croyez donc avoir acquis des 
droits bien puissants sur mol, lui dit-elle avec une colère à 
peine retenue, puisque en opposition à ma volonté bien évi- 
demment déclarée, vous prétendez me parler?.... Savcz-vous 
que persane au monde li'a jamais tant osé ? 

Rien ne fut plaisant comme le dialogue de ces deux amants; 
sans s'en douter ils étaient animés l'un contre l'autre des senti- 
ments de la haine la plus vive. Comme ni l'un ni l'autre n'avait 
le caractère endurant, que d'ailleurs ils avaient des habitudes 
de bonne compagnie, ils en furent bientôt à se déclarer nette- 
ment qu'ils se brouillaient à jamais. 

— Je vous jure un secret éternel, dit Julien, j'ajoulordi^ 



LE ROlffiE ET LE NOIR. 343 

même que jamais je ne iims aSî'esserai la parole, si votre ré- 
putation ne pouvait souffrir de ce changement trop marqué. A 
salua avec respect, et partit. 

Il accomplissait sans trop de peine ce qu'il croyait un devoir; 
il était bien loin de se croire fort amoureux de mademoiselle 
de La Mole. Sans doute il ne l'aimait pas trois jours aupara- 
vant, quand on Tavait caché dans la grande armoire d'acajou. 
Mais tout changea rapidement dans son âme, du moment qu'il 
se vit à jamais brouillé avec elle. 

Sa mémoire cruelle se mit à lui retracer les moindres cir- 
constances de cette nuit qui dans la réalité Favait laissé si froid. 

Dans la nuit même qui suivit la déclaration de brouille éter- 
nelle, Julien faillit devenir fou en étant obligé de s'avouer qu'il 
aimait mademoiselle de La Mole. 

Des combats affreux suivirent cette découverte ; tous ses sen- 
timents étaient bouleversés. 

Deux jours après, au lieu d'être fier avec M. de Groisenois, il 
Taurait presque embrassé en fondant en larmes. 

L'habitude du malheur lui donna une lueur de bon sens, il 
se décida à partir pour le Languedoc, fit sa malle, et alla à la 
poste. 

U se sentit défaillir quand , arrivé au bureau des malle- 
postes, on lui apprit que, par un hasard singulier, il y avait 
une place le lendemain dans la malle de Toulouse. 11 l'arrêta 
et revint à' l'hôtel de La Mole, annoncer son départ au mar- 
quis. 

M. de La Mole était sorti. Plus mort que vif, Julien allait 
l'attendre dans la bibliothèque. Que devint-il en y trouvant ma- 
demoiselle de La Mole? 

En le voyant paraître elle prit un air de méchancë!é auquel 
il lui fut impossible de se méprendre. 

Emporté par son malheur, égaré par la surprise, Julien eut 
la faiblesse de lui dire, du ton le plus tendre et qui venait de 
1 àme : Ainsi, vous ne m'aimez plus ? 

^ J'ai horreur de ra'ètre livrée au premier venu, dit Mathilde^ 
^^ pleurant de rage contre elle-même. 

— Au fn'emier venu ! s'écria Julien, et il s'élança sur une 



"h 

344 OEUVRES DE STENDHAL, 

t 
vieille épée du moyen âge, qiANétai^pomervée dans la biblio- 
thèque comme une curiosité. 

Sa douleur^ qu'il croyait extrême au moment où il avait 
adressé la parole à mademoiselle de La Mole, venait d'être cen- 
tuplée par lés larmes de tionte qu'il lui voyait répandre. Il eût 
été le plus heureux des hommes de pouvoir la tuer. 

Au moment où il venait de tirer Tépée, avec quelque peine^ 
de son fourreau antique, Mathilde, heureuse d'une sensation 
si nouvelle, s'avança fièrement vers lui; ses larmes s'étaient 
taries. 

L'idée du marquis de La Mole, son bienfaiteur, se présenta 
vivement à Julien. Je tuerais sa fille! se dit- il, quelle horreur! 
11 fit un mouvement pour jeter l'épée. Certainement, pensa-t- 
il, elle va éclater de rire à la vue de ce mouvement de mélo- 
drame : il dut à cette idée le retour de tout son sang-froid. Il 
regarda la lame de la vieille épée curieusement et comme s'U 
y eût cherché quelque tache de rouille, puis il la remit dans le 
fourreau, et avec la plus grande tranquillité la replaça au clou 
de bronze doré qui la soutenait. 

Tout ce mouvement, fort lent sur la fin, dura bien une mi- 
nute; mademoiselle de La Mole le regardait étonnée. J'ai donc 
été sur le point d'être tuée par mon amant ! se disait-elle. 

Cette idée la transportait dans les plus beaux temps du siè- 
cle de Charles IX et de Henri III. 

Elle était immobile devant Julien qui venait de replacer l'é- 
pée, elle le regardait avec des yeux où il n'y avait plus de 
haine. Il faut convenu* qu'eUe était bien séduisante en ce mo- 
ment, cci*tainement jamais femme n'avait moins ressemblé à 
une poupée parisienne (Ce mot était la grande objection de 
Julien contre les femmes de ce pays). 

Je vais retomber dans quelque faiblesse pour lui, pensa Ma- 
thilde ,* c'est bien pour le coup qu'il se croirait mon seigneur 
et maître, après une rechute, et au moment précis où je viens 
de lui parler si ferme. Elle s'enfuit. 

Mon Dieu ! qu'elle est belle ! dit Julien en la voyant courir : 
voilà cet être qui se précipitait dans mes bras avec tant de fu- 
reur il n'y a pas huit jours... et ces instants ne reviendront ja- 



LE ROUGE ET LE xXOlR. 34^, 

mais ! et c^est par ma faute I et, au moment d^une action si 
extraordinaire^ si intéressante pour moi^ je n'y étais pas sensi- 
ble!... Il faut avouer que je suis né avec un caractère bien 
plat et bien malheureux. 
Le marquis parut; Julien se hâta dé lui annoncer son départ. 

— Pour où ? dit M. de La Mole. 

— Pour le Languedoc. 

— Non pas, s'il vous plaît, vous êtes réservé à de plus hautes 
destinées, si vous partez ce sera pour lé Nord... même, en ter- 
mes militaires, je vous consigne à Thôtel. Voi^s m'obligerez de 
D'être jamais plus de deux ou trois heures absent, je puis avoir 
besoin de vous d'un moment à l'autre. 

Julien salua, et se retira sans mot dire, laissant le marquis 
fort étonné ; il était hors d'état de parler, il s'enferma dans sa 
chambre. Là, il put s'exagérer en liberté toute l'atrocité de son 
sort. 

Ainsi, pensait-il, je ne puis pas même m'éloigner ! Dieu sait 
combien de jourç le marquis va me retenir à Paris ; grand Dieu I 
que vais-je devenu? et pas un ami que je puisse consulter : 
l'abbé Pirard ne me laisserait pas finir la première phrase, le 
comte Altamira me proposerait de m'afûlier à quelque conspi- 
ration. 

Et cependant je suis fou, je le sens ; je suis foui 
Qui pourra me guider, que vais-je devenir? 

XLVIII 
Moments êi*uels. 

Et elle me Tavoue! Elle détaille jusqa^aux 
moindres circonstances ! Son œil si beau flxé 
sur le mien peint Tamour qu'elle sentit pour 
un autre 1 

SCH'.LLER. 

Mademoiselle de La Mole ravie ne songeait qu'au bonheur 
d'avoir été sur le point d'être tuée. Elle allait jusqu'à se dire : 
î^ est digne d'être mon maître, puisqu'il a été sur le point de 



346 OEUVRES DE STENDHAL. 

me tuer. Combien faudrait-il fondre ensemble de beaux jenoes 
gens de la société pour arrivera un tel mouvement de passion? 

Il faut avouer qu'il était bien joli au moment où il est monté 
sur la chaise^ pour replacer l'cpce, précisément dans la position 
pittoresque que le tapissier décorateur bii a donnée ! Après tout^ 
je n'ai pas été si fol Je de l'aimer. 

Dans cet instant^ s'il se fût présenté 4|uelque moyen hon- 
nête de renouer^ elle Teût saisi avec plaisir. Julien , enfermé à 
double tour dans sa chambre^ était en proie au plus violent 
désespoir. Dans ses idées folles^ il pensait à se jet£r à fes pieds. 
Si au lieu de se tenir cacbé dans un lieu écarté^ il eût erré au 
jardin et dans l'hôtel^ de manière à se tenir à la portée des 
occasions, il eût peut-être en un seul instant changé en bonheur 
le plus vif son affreux malheur. 

Mais radres.<«e dont nous lui reprochons l'absence, aurait 
exclu le mouvement sublime de saisir Tépée qui, dans ce 
moment, le rendait si joli aux yeux de mademoiselle de La 
Mole. Ce caprice, favoi'able à Julien, dura toute la jouniée; 
Mathilde se faisait une image chai*mante des couiis instants 
pendant lesquels elle Tavait aimé, elle les regrettait. 

Au fait, se disait-dle, ma passion pour jce pauvre garçon n'a 
duré à ses yeux que depuis une heure après minuit, quand je 
l'ai vu arriver par son échelle avec tous ses pistolets, dans la 
poche de côté de son habit, jusqu'à huit heures du matin. C'est 
un quart d'heure après, en entendant la messe à Sainte -Valèie, 
que j'ai commencé à penser qu'il poun^ait bien essayer de me 
faire obéir au nom de la terreur. 

Après dîner, mademoiselle de La Mole, loin de fuir Julien, 
lui parla et l'engagea en quelque sorte à la suivi^e au jardin ; il 
obéit. Cette épreuve lui manquait. Mathilde cédait sans s'en 
doutera l'amour qu'elle reprenait pour lui. Elle trouvait un 
plaisir extrême à se promener à ses côtés, c'était avec curiosité 
qu'elle regardait ces mains qui le matin avaient jsaisi l'épée 
pour la tuer. 

Après une telle action, après tout ce qui s'était passé, il ne 
pouvait plus être question de leur ancienne convei'sation. 

Peu à peu Mathilde se mit à lui parler avec confidence intime 



LE ROUGE ET LE NOIR. 347 

de rëtatde son cœur. Elle trouvait une s'ngulière volupté 
dans ce genre de conversation; elle m y'mi à lui raconter les 
mouvements d^enthousiasme passagers qu^elle avait éprouvés 
pour M. de Croisenois, pour M. de Gaylus... 

— Quoi ! pour M. de Gaylus aussi ! s'écria Julien ;et toute Fa- 
mère jalousie d'un amant délaissé éclatait dans ce mot. Ma- 
thilde en jugea ainsi, et n'en fut point ofiensée. 

Elle continua à torturer Julien, en lui détaillant ses sentie 
ments d'autrefois de la façon la plus pittoresque, et avec 
l'accent de la plus intime vérité. Il voyait qu'elle peignait ce 
qu'elle avait sous les yeux. U avait la douleur de reinarquef 
qu'en parlant, elle faisait des découvertes dans son propre 
cœur. 

Le malheur de la jalousie ne peut aller plus loin. 

Soupçonner qu'un rival est aimé est déjà bien cruel, mais 
se voir avouer en détail Tamour qu'il inspire par la femme 
qu'on adore^ est sans doute le comble dès douleurs. 

Oh ! combien é^ieot punis, en cet instant, les mouvements 
d'orgueil qui avaient poiié Julien à se préférer aux Gaylus^ aux 
Croisenois I Avec quel malheur intime et senti il s'exagérait 
leurs plus petits avantages ! Avec quelle bonne foi ardente il se 
méprisait lui-même! 

Mathilde lui semblait adorable, toute parole est faible pour 
exprimer l'excès de son admiration. En se pi*omenant à côté 
d'elle, il regai^dait à la dérobée ses mains, ses bras, son port 
de reine. Il était sur le point de tomber à ses pieds, anéanti d'a- 
mour et de malheur, et en criant : pitié ! 

Et cette personne si belle, si supérieure à tout, qui une fois 
m'a aimé,c'estM.de Gaylus qu'elle aimera sans doute bientôt. 

Julien ne pouvait douter de la sincérité de mademoiselle de 
La Mole ; l'accent de la vérité était trop évident dans tout ce 
qu'elle disait. Pour que rien abscdument ne manquât à son 
malheur, il y eut des moments oii à force de s'occuper des sen- 
timents qu'elle avait éprouves une fois pour M. de Gaylus, 
Mathilde en vint à parler de lui comme si elle l'aimait actuel- 
lement. Gertainement il y avait de l'amour dans son accent^ 
Julien le vovait nettement. 



348 («lUVRES DE STENDHAL. 

L'intérieur de m, poitrine eût été inondé de plomb fondu 
qu'il eût moins souffert. Gomment, arrivé à cet excès de mal- 
heur, le pauvre garçon eût-il pu deviner que c'était parce 
qu'elle parlait à lui^ que mademoiselle de La Mole trouvait 
tant de plaisii* à se rappeler les velléités d'amour qu'elle avait 
éprouvées jadis pour M; de Caylus ou M. de Luz? 

Rien ne saurait exprimer les angoisses de Julien. 11 écoutait 
les confidences détaillées de l'amour éprouvé pour d'autres 
dans cette même allée de tilleuls où si peu de jours auparavant 
il attendait qu'une heure sonnât pour pénétrer dans sa cham- 
bre. Un être humain ne peut soutenir le malheur à nn plus 
haut degré. 

Ce genre d'intimité cruelle dura huit grands jours. Mathilde 
tantôt semblait rechercher^ tantôt ne fuyait pas les occasions 
de lui parler; et le sujet de conversation^ auquel ils semblaient 
tous deux revenir avec une sorte de volupté cruelle^ c'était le 
récit des sentiments qu'elle avait éprouvés pour d'autres : elle 
hii mcontaitles lettres qu'elle avait écrites^ elle lui en rappe- 
lait jusqu'aux paroles^ eUe lui récitait des phrases entières. 
Les derniers jours elle semblait contempler Julien avec une 
sorte de joie maligne. Ses douleurs étaient une vive jouissance 
pour elle. 

On voit que Julien n'avait aucune expérience de la vie, il 
n'avait pas même lu de romans ; s'il eût été un peu moins 
gauche et qu^il eût dit avec sang-froid à cette jeune fille, par 
lui si adorée et qui lui faisait des confidences si étranges : Con- 
venez que quoique je ne vaille pas tous ces messieurs, c'est 
pourtant moi que vous aimez.... 

Peut-être eût-elle été heureuse d'être devinée; du moins le 
succès eût-il dépendu entièrement de la grâce avec laquelle Ju- 
hen eût exprimé cette idée^ et du moment qu'il eût choisi. 
Dans tous les cas il sortait bien^ et avec avantage pour lui^ d'une 
situation qui allait devenir monotone aux yeux de Mathilde. 

— Et vous ne m'aimez plus moi qui vous adore I lui dit un 
jour Julien éperdu d'amour et de malheur. Cette sottise était 
à peu près la plus grande qu'il put conunettre. 

Ce mot détruisit en un clin d'œil tout le plaisir que tuade- 



LE ROUGE ET LE NOIR. 340 

moiseUe de La Mole trouvait à lui parler de l'état de son cœur. 
Elle commençait à s^tonner qu^après ce qui s'était passé il ne 
s'offensât pas de ses récits^ elle allait jusqu'à s'imaginer^ au 
moment où il lui tint ce sot propos, que peut-être il ne Taimait 
plus. La fierté a sans doute éteint son amour^ se disait-elle. 11 
n'est pas homme à se voir impunément préférer des êtres 
comme Caylus, de Luz, Croisenois, qu'il avoue lui être telle- 
ment supérieurs. Non, je ne le verrai plus à mes pieds! 

Les jours précédents, dans la naïveté de son malheur, Julien 
lui faisait souvent un éloge sincère des brillantes qualités de 
ces messieurs; il allait jusqu'à les exagérer. Cette nuance n'a- 
vait point échappé à nmdemoiselle de La Mole, elle en était 
étonnée, mais n'en devinait point la cause. L'âme frénétique de 
Julien, en louant un rival qu'il ci'oyait aimé, sympathisait avec 
son bonheur. 

Son mot si franc, mais si stupide, vint tout changer en un 
instant : Mathilde, sûre d'être aimée, le méprisa parfaite- 
ment. 

Elle se promenait avec lui au moment de ce propos mala- 
droit : elle le quitta ; et son dernier regard exprimait Je plus 
afTreux mépris. Rentrée au salon, de toute la soirée elle ne le 
regarda plus. Le lendemain ce mépris occupait tout son cœur ; 
il n'était plus question du mouvement qui, pendant huit jours, 
lui avait fait trouver tant de plaisir à traiter Julien comme 
l'ami le plus intime ; sa vue lui était désagéable. La sensation 
de Mathilde alla jusqu'au dégoût; rien ne saurait exprimer 
l'excès du mépris qu'elle éprouvait en le rencontrant sous ses 
yeux. 

Julien n'avait rien compris à tout ce qui s'était passé depuis 
huit jours dans le cœur de Mathilde, mais il discerna lemépris. 
Il eut le bon sens de ne paraître devant elle que le phis rare- 
ment possible, et jamais ne la regarda. 

Mais ce ne fut pas sans une peine mortelle qu'il se priva en 
quelque sorte de sa présence. U crut sentir que son malheur 
s'en augmentait encore. Le courage d'un cœur d'homme ne 
peut aller plus loin, se disait-il. Il passait sa vie à une petite 
fenêtre dans les combles de Thôtel; la persienne en était fer- 

20 



350 ŒUVRES DE STENDHAL. 

mée avec soin, et de là du moins il pouvait apercevoir made- 
moiselle de La Moiequaod elle paraii^ait au jardin. 

Que devenait-il cpiand après diner il la voyait se promener 
avec M. de Caylus, M. de Luz ou tel autre pour qui elle lui 
avait avoué quelque velléité d'amour autrefois éprouvée ? 

Julien n'avait pas Tidée d'une telle intensité de malheur; il 
était sur le point de jeter des cris ; celte âme si ferme était en- 
fin bouleversée de fond en comble. 

Toute pensée étrangère à mademoiselle de La Mole lui était 
4eveau6 odieuse ; il était incapable d'écrire les lettres les plus 
simples* 

— Vous êtes fou, lui dit le marquis. 

Julien^ tremblant d'être deviné, parla de maladie et parvint 
à se Caire croire. Heureusement pour lui, le marquis le plai- 
santa à dîner sur son prochain voyage : Mathilde comprit qu'il 
pouvait être fort long. 11 y avait déjà plusieurs jours que Ju- 
lien la fijyait, et les jeunes gens si brillants qui avaient tout 
ce qui manquait à cet être si pâle et si sombre, autrefois aimé 
d'elle, n'avaient plus le pouvoii* de la tirer de sa rêverie. 

Une fille ^ordioaire, se disait-elle, eût cfa£rcbé rhomme 
qu'elle préfère, parmi ces jeunes gens qui attirent tous les 
regards dans un salon; mats un des caractères du gàiie est de 
ne pas traîner sa pensée dans Toroière tnucée par le vulgaire. 

Compagne d'un homiW tel que Julien, auquel il ne manque 
que de la fortime que j'ai, j'exciterai continuelleraent l'atten- 
tion, je ne passerai poHit inaperçue dans la vie. Bien loin de 
i^edouter sans cesse une révolution cconme mes cousines, qui 
de peur du peuple n^osent pas gronder un postillon qui les 
noène mal, je ferai sûre de jouer un rôle et un grand rôle, 
car l'bomme que j'ai choisi a du caractère et une ua^iiioD 
sam bornes. Que lui manque-t-il ? des mûB, de l'argent? je lui 
en donne. Mais sa pensée traitait un peu Julien en être ioCë- 
iiew\ dont on se £aji aimer quand on veut. 



r. 



LE ROUGE ET LE NOIR. 35 i 

XLIX 
]j*Opéra Bouffe. 



O how this spring of love resembleth 
The un certain glory of an April day ; 

MThklt now stiows ail tbe beaoty of the son 
And by, aod by a cloud takes al away! 

Shaiispearb. 



Oceupée de l'avemi* et du rôle singulier qu'elle espérait^ 
Mathilde en vint bientôt jusqu'à regretter les disaissions sèches 
et métaphysiques qu^eOe avait souvent avec Julien. Fatiguée 
de si hautes pensées, quelquefois aussi elle regrettait lés mo« 
ments de bonheur qu'elle avait trouvés auprès de lui; cesder^ 
niers souvenirs ne paraissaient point sans remords^ eDe en était 
accablée dans de certains moments. 

Mais on a une faiblesse^ se disait-elle^ il est digne d'une fille 
telle que moi de n'oublier ses devoirs que pour un homme de 
mérite; on ne dira point que ce sont ses jolies moustaches ni 
sa grâce à monter à cheval qui m'ont séduite^ mais ses pro- 
fondes discussions sur l'avenir qui attend la France^ ses idées 
sur la ressemblance que les événements qui vont fondre sur 
nous peuvent avoir avec la révolution de 1688 en Angleterre: 
J'ai été séduite^ répondait-elle à ses remords, je suis une fai- 
ble femme^ mais du moins je n'ai pas été égarée comme une 
poupée par les avantages extérieurs. « 

S'il y a une révolution^ pourquoi Julien Sorel ne jouerait-il 
pas le rôle de Roland^ et moi celui de madame Roland? j'aime 
mieux ce rôle que celui de madame de Staël : l'immoralité de 
la conduite sera un obstacle dans notre siècle. Certainement on 
ne me reprochera pas une seconde faiblesse; j'en mourrais de 
honte. 

Les rêveries de Mathilde n'étaient pas toutes aussi graves, 
il faut l'avouer^ que les pensées que nous venons de trans- 
crire. 



3o2 OEUVRES DE STEiNDHAL. 

Elle regardait Julien, eUe trouvait une grâce charmante à ses 
moindres actions. 

Sans doute^ se disait-elle^ je suis parvenue à détruire chez 
lui jusqu'à la plus petite idée qu'il a des droits. 

L'air de malheur et de passion profonde avec lequel le pauvre 
garçon m^a dit ce mot d'amour^ il y a huit jours^ le prouve de 
reste ; il faut convenir que j'ai été bien extraordinaire de me 
fâcher d'un mot où brillaient tant de respect^ tant de passion. 
Ne suis-je pas sa femme? ce mot était bien naturel, et^ il faut 
l'avouer, il était bien 6dmable. Julien m'aimait encore après 
des conversations éternelles^ dans lesquelles je ne lui avais 
parlée et avec bien de la cruauté, j'en conviens, que des vel- 
léités d'amour que l'ennui de la vie que je mène m'avait ins- 
pirées pour ces jeunes gens de la société desquels il est si ja- 
loux. Ah ! s'il savait combien ils sont peu dangereux pour moi! 
combien auprès de lui ils me semblent étiolés et tous copies les 
uns des autres. 

En faisant ces réflexions, Mathilde traçait au hasard des traits 
de crayon sur une feuille de son album. Un des profils qu'elle 
venait d'achever l'étonna, la ravit : il ressemblait à Julien 
d^une manière frappante. C'est la voix du ciel! voilà un des mi- 
racles de l'amour, s'écria*t-elle avec transport : sans m'en dou* 
ter j'ai fait son portrait. 

Elle s'enfuit dans sa chambre, s'y enferma, s'appliqua beau- 
coup> chercha sérieusement à faire le portrait de Julien^ mais 
elle ne put réussir; le profil tracé au hasard se trouva toujours 
le plus ressemblant; Mathilde en fut enchantée^ elle y vit une 
preuve évidente de grande passion. 

Elle ne quitta son album que fort tard, quand la marquise 
la fit appeler pour aller à l'Opéra italien. Elle n'eut qu'une 
idée, chercher Julien des yeux pour le faire engager par sa 
mère à les accompagner. 

)1 ne parut point ; ces dames n'eurent que des êtres vulgaires 

dans leur loge. Pendant le premier acte de Topera, Mathilde 

rêva à l'homme qu'elle aimait avec les transports de la pas- 

. sion la plus vive; mais au second acte une maxime d'amour 

chantée, il faut l'avouer, sur une mélodie digne de Gimarosa, 



LE ROUGE ET LE NOIR. 353 

pénétra son cœur. L^héroïne de Topérâ disait : Jl faut me 
punir de l'excès d'adoration que je sens pour lui^ je Taime 
trop ! 

Du moment qu'elle eut entendu cette cantilène sublime, tout 
ce qui existait au monde disparut pour Mathilde. On lui par- 
lait ; elle ne répondait pas ; sa mère la grondait, à peine pou- 
vait-elle prendre sur elle de la regarder. Son extase arriva à 
un état d'exaltation et de passion comparable aux mouvements 
les plus violents que depuis quelques jours Julienavait éprouvés 
pour elle. La cantilène, pleine d'une grâce divine sur laquelle 
était chantée la maxime qui lui semblait faire une application 
si frappante à sa position, occupait tous les instants où elle ne 
songeait pas directement à Julien. Grâce à son amour pour la 
musique, elle fut ce soir-là comme madame de Rénal était tou- 
jours en pensant à Julien. L'amour de tête a plus d'esprit sans 
doute que l'amour vrai, mais il n'a que des instants d'en- 
thousiasme; il se connaît trop, il se juge sans cesse; loin d'é* 
garer la pensée, il n'est bâti qu'à force de pensées. 

De i-etour à la maison, quoi que pût dire madame de La 
Mole, Mathilde prétendit avoir la fièvre, et passa une partie de 
la nuit à répéter cette cantilène sur son piano. Elle chantait les 
paroles de l'air célèbre qui l'avait chai*mée : 

Devo punirmi, devo punirmi, 
Se troppo amai, etc. 

Le résultat de cette nuit de folie, fut qu'elle crut être pai-vc- . 
nue à triompher de son amour. (Cette page nuira de plus d'une 1 
façon au malheureux auteur. Les âmes glacées l'accuseront 
d'mdécence. 11 né fait point Tinjure aux jeunes personnes qui 
brillent dans les salons de Paris, de supposer qu'une seule 
d'enti'e elles soit susceptible des mouvements de folie qui dé- 
gradent le caractère de Mathilde. Ce personnage est tout à fait 
d'imagination, et même imaginé bien en dehors des habitudes j 
sociales qui parmi tous les siècles assureront un rang si distin- | 
gué à la civilisation du xix** siècle. | 

Ce n'est point la prudence qui manque aux jeunes ûlies | 
nui ont fait l'orqement des bals de cet hiver. 

?0. 



att4 (EUVRES DE STENDHAL. 

Je n% pense pas non plus que Ton puisse les accuser de trop 
mépriser uhé brillante fortune^ des chevaux^ de belles terres et 
tout ce qui assure une position agréable dans le monde. Loin 
de ne Yoir que dé l'ennui dans ces avantages^ Ils sont en gêné- 
i*al l'objet des désirs les plus constants^ et s'il y a passion dans 
les cœurs elle est pour4sux. 

Ce n^est point l'amour non plus qui se charge de la fortune 
des jeunes gens doués de quelque talent comme Julien ; ils 
s'attachent d'une étreintQ. invincible à une coterie^ et quand la 
coterie fait fortune^ toutes les bonnes choses de la société pieu- 
veut sur eux^ Malheur à^rhomme d'étude qui n'est d'aucune 
coterie^ on lui i^eprochera' jusqu'à de petits succès fort incer- 
tains^ et la haute Teriu triomphera en le volant. Eh^ monsieur, 
un roman est un miroir qui se promène sur une grande route. 
Tantôt il reflète à vos yeux Tazur dès cieux, tantôt la fange 
des bourbiers de' la routô% Etrbomfne qui porte le miroir dans 
sa hotte, sera par vous accusé d'étré immoral ! Son miroir 
montre la faiige^ et vous accuses le miroir! Accusez bien plu- 
tôt le grand chemin oti est le bourbier, et plus encore l'ins- 
pecteur des routes qui laisse Teau croupir et le bourbier se 
former. 

Maintenant qu'il est bien convenu que le caractère de Ma^ 
tliilde est impossible dans notre siècle^ non moins prudent que 
vertueux, je crains moins d'irriter en continuant le récit des 
folles de cette aimable fille.) 

Pendant toute la journée du lendemain elle épia les occasions 
de s'assurer de soh triomphe sur sa folle passion. Son grand 
fout fut de déplait*e en tout à Julien; mais aucun de ses tnou- 
vements ne lui échappa. 

Julien était trop knalheui'etix et surtout trop agité pour de- 
viner une mahdsuvre de passion aussi compliquée, encore 
moins put-*il Voir tout ce qu'elle avait de favorable pour lui: 
il en ftit la victime; jamais peut-être son malheur n^avait été 
aussi excessif . Ses actions étaient tellement peu sous la direc- 
tion de son esprit, que si quelque philosophe chagnn lui eût 
dit : <( Songez à profiter rapidement des dispositions qui vont 
» vous êti*e favorables; dans ce genre d'amour de tcte, que 



LE ROUGE ET LE NOIR. 355 

» Ton voit à Paris^ la même manière d'être ne peut durer plus 
» de deux jours^ » il ne Teût pas compHs. Maid quelque exalte 
qu'il fût, Julien avait de l'honneur. Son premier devoir était 
la discrétion ; il le comprit. Demander conseil^ raconter son 
supplice au premier venu, «ût été un bonheur comparable à 
celui du malbeureuic gui^ traversant un désert enflammé, re- 
çoit du ciel une goutte d'eau glacée. Il connut le péril, il crai- 
gnit de répondre par un torrent de larmes à l'indiscret qui 
l'interrogerait ; il s'enferma chez lui. 

11 vit Mathilde se promener longtemps au jardin ,* quand en- 
tin elle l'eut quitté, il y descendit; il s'approcha d'un rosier où 
elle avait pris une ûeur. 

La nuit était sombre, il put se livrer à tout son malheur sans 
craindre d'être vu. 11 était évident pour lui que mademoiselle 
de La Mole aimait un de ces jeunes officiers avec qui elle venait 
de parler si gaîment. Elle l'avait aimé lui, mais elle avait connu 
son peu de mérite. 

Et en effet, j'en ai bien peu ! se disait Julien avec pleine con- 
viction ; je suis au total un être bien plat, bien vulgaire, bien 
ennuyeux pour les autres, bien insupportable à moi-même. Il 
était mortellement dégoûté de toutes ses bonnes qualités, de 
toutes les choses qu'il avait aimées avec enthousiasme ; et dans 
cet état d'imagination renversée /ù. entreprenait de juger la vie 
avec son imagination. Cette erreur est d'un homme supérieur. 

Plusieurs fois Vidée de suicide s'offrit à lui; cette image 
était pleine de charmes, c'était comme un i^epos délicieux; c'é- 
tait le verre d'eau glacée offert au misérable qui, dans le dé- 
sert, meurt de soif et de chaleur. 

Ma mort augmentera le mépris qu'elle a pour moi! s'éctia- 
t-il. Quel souvenir je laisserai! 

Tombé dans ce dernier abîme du malheur, un être humain 
n'a de ressource que le courage. Julien n'eut pas assez de génie 
pour se dire : 11 faut oser; mais comme il regardait la fenêtre 
de la chamlM^e de Mathilde, il vit à travers les persiennes 
qu'elle éteignait sa lumière : il se figurait cette chambre char- 
mante qu'il avait vue, hélas! une fois en sa vie. Son imagi- 
nation n'allait pas plus loin. 



3o0 (JKUVRKS DE STENDHAL. 

Une heure sonna ; entendra le son de la cloche et se dire : 
Je vais monter avec Téchelle, ne fut qu'un instant. 

Ce fut réclair d'un génie, les bonnes raisons arrivèrent en 
foule. Puis-je être plus heureux! se disait-il. Il courut à Té- 
chelle^ le jardinier Tavait enchaînée. A Taide du chien d'un de 
ses petits pistolets, qu'il brisa, Julien, animé dans ce moment 
d'aune force surhumaine, tordit un des chaînons de la chaîne 
qui retenait réchelle; il en fut maître en peu de minutes, et la 
plaça contre la fenêtre de Mathilde. 

Elle va se fâcher, m*accabler de mépris, qu'importe? Je lui 
donne un baiser, un dernier baiser, je monte chez moi et je 

me tue mes lèvres toucheront sa joue avant que de 

mourir ! 

11 volait en montant Téchelle, il frappe à la persienne : après 
quelques instants Mathilde l'entend, elle veut ouvrir la per- 
sienne^ l'échelle s'y oppose : Julien se cramponne au cit>cbet 
de fer destiné à tenu la persienne ouverte, et, au risque de se 
précipiter mille fois> donne une violente secousse à l'échelle, 
et la déplace un peu. Mathilde peut ouvrir la persienne. 

U se jette dans la chambre plus mort que vif : 

C'est donc toi ! dit-elle en se précipitant dans ses bras... 

Qui pourra décrire l'excès du bonheur de Julien? celui de 
Mathilde fut presque égal. 

Elle lui parlait contre elle-même, elle se dénonçait à lui. 

Punis-moi de mon orgueil atn)ce, lui disait-elle, en [le ser- 
rant dans ses bras de façon à rétoulTer; tu es mon maître, je 
suis ton esclave, il faut que je te demande pardon à genoux 
d'avoir voulu me révolter. Elle quittait ses bras pour tomber à 
ses pieds. Oui, tu es mon maître, lui disait-elle encorc ivre de 
bonheur et d'amour; règne à jamais sur moi, punis sévère- 
ment ton esclave quand elle voudra se révolter. 

Dans un autre moment elle s'arrache de ses bras, allume la 
bougie^ et Julien a toutes les peines du monde à l'empêcher de 
se couper tout un côté de ses cheveux. 

Je veux me rappeler, lui dit-elle, que je suis ta servante : si 
jamais un exécrable orgueil vient m'égarer, montre-moi ce^i 



LK ROUGE ET LE xNOm. 357 

cheveux et dis : 11 n'est plus question d'amour^ il ne s^agit pas 
de rémotion que votre âme peut éprouver en ce moment^ vous 
avez Juré d'obéir, obéissez sur l'honneur. 

Mais iJ est plus sage de supprimer la description d^un tel de- 
gré d'égarement et de félicité. 

La vertu de Julien fut égale à son bonheur ; il faut que je 
descende par l'échelle, dit-il à Mathllde, quand il vit Taube du 
jour paraître sur les cheminées lointaines du côté de TOrient^ 
au delà des jardins. Le sacrifice que je m'impose est digne de 
vous^ je me prive de quelques heures du plus étcmnant bon- 
heur qu'une âme humaine puisse goûter, c'est un sacrifice 
que je fais à votre réputation : si vous connaissez mon cœur, 
vous comprenez la violence que je me fais. Serez-vous toujours 
pour moi, ce que vous êtes eh ce moment? mais l'honneur 
parle, il suffit. Apprenez que, lors de notre première enti'e- 
yue, tous les soupçons n'ont pas été dirigés contre les voleurs. 
M. de La Mole a fait établir une garde dans le jardin. M. de 
Croisenois est environné d'espions, on sait ce qu'il fait chaque 
nuit... ^ 

A cette idée, Mathilde rit aux éclats. Sa mère et une femme 
de service furent éveillées; tout à coup on lui adressa la parole 
à travers la porte. Julien la regarda, elle pâlit en grondant la 
femme de chambre et ne daigna pas adresser la parole à sa 
mère. 

— Mais si elles ont l'idée d'ouvrir la fenêtre, elles volent l'é- 
chelle ! lui dit Julien. 

11 la serra encore une fois dans ses bras, se jeta sur l'échelle 
et se laissa glisser plutôt qu'il ne descendit; en un moment il 
fut à terre. 

Trois secondes après l'échelle était sous l'allée de tilleuls, et 
l'honneur de Mathilde sauvé. Julien, revenu à lui, se trouva 
tout en sang et presque nu : il s'était blessé en se laissant glis- 
ser sans précaution. 

L'excès du bonheur lui avait rendu toute l'énergie de son 
caractère : vingt hommes se fussent présentés, que les attaquer 
seul, en cet instant, n'eût été qu'un plaisir de plus. Heureuse- 
ment sa vertu militaire ne fut pas mise à l'épreuve : il coucha 



858 ŒUVRES DE STENDHAL. 

Fécbelle à sa plftee ordiUAlre; il i*e|rfaça la chaîne qui la rete- 
iiait; Il n'oublia point d'effacer l'empreinte que Féchelte avait 
laissée dans la plate-bAnd6 de flecfrs erotiques 9ous la fenêtre 
de Mathilde. 

Gomme dans l'obscurité il promenait sa main sur la terre 
molle pour g^aâsnrër que l'empreinte était entièrement eiTacée, 
il seâût tomber quelque chose sur ses mains^ c'était tout un 
côté dêt cbetêi^TT de Mflthllde^ qu'elle avait coupé et qu'elle 
loi jetait. 

Elle était à la fenêtre. 

•**• Voilà ce que f envole ta servante , lui dit-elle assez haut, 
c'est le signe d'une reconnaissance étemelle. Je renonce à 
l'exercice de ma raison, sois mon maître. 

Julien, vaincu, fut sur le point d'aller reprendre l'échelle et 
de remonter chez elle. Enfin la raison fut la plus forte. 

Rentrer du jardin dans l'hôtel n'était pas chose facile. 11 
réussit à forcer la porte d'une cave ; parvenu dans la maison^ 
il fut obligé d'enfoncer le plus silencieusement possible 1^ porte 
de sa chambre. Dans son trouble il avait laissé, dans la petite 
chambre qu'il venait d'abandonner si rapidement, jusqu'à la 
clef qui était dans la poche de son habit. Poui^u^ pensa-t-il, 
qu'elle songe à cacher toute cette dépouille moiielle 1 

Enfin, la fatigue l'emporta sur le bonheur, et comme le so- 
leil se levait, il tomba dans un profddd sommeil. 

La cloche du déjeuner eut graud'peine à l'éveiller, il parut 
à la salle à manger. Biehtôt après Matbilde y entra. L'orgneil 
de Julien eut un moment bien heureux en voyant Famour qui 
éclatait dans les yeux de cette personne si belle et environnée 
de tantd'hommagéijmait bientôt sa prudence eut lieu d'ôti^ 
effrayée. 

Soufl prétexte du peu de temps qu'elle avait eu pour soigner sa 
coiffure, Matbilde avait arrangé ses cheveux- de façon à ce que 
Julien pût apercevoir du premier cœup d'œll toute l'étendue du 
sacrifice qu'elle avait fait pour lui en les coupant la nuit pré* 
cédeote. Si une aussi belle figure avait pu être gâtée par quel- 
que chose, Mathilde y serait parvenue ; tout un côté de ses 



LE ROUGE ET LE NOIR. 359 

beaijx cheveux^ d^un blond cendré, était coupé à un demi pouce 
de la tête. 

A déjeuner^ toute la mmèVQ d^étre de Mathilde répondit à 
cette première imprudence. On eût dit qu'elle prenait à tâche 
de faire savoir à tout le monde la folle passion qu'elle avait 
pour Julien. Heureusement, ce jofir-là, M. é$ La Mole et la 
marquise étaient fort occupé» d'une promotion de cordons 
bleus, qui allait avoir lieu, M dans laquelle M. de Chaulnes 
n'était pas compris. Vers h fin du repas, il arriva à Mathilde, 
qui parlait à Julien, de l'appeler mon maitre. Il rougit jusqu'au 
blanc diBs yeux. 

Soit hasard ou fait exprès de la part de madame de La Mole, 
Mathilde ne fut pas un instant seule ce jour-là. Le soir, en 
passant de la salle à manger au salon, elle trouva pourtant le 
moment de dire à Julien ; 

Croirez-vous que ce soit un prétexte de ma part? maman 
vient de décider qu'une de ses femmes s'établira la nuit dans 
nnon appartement. 

Cette journée passa connue un éclair. Julien était au comble 
du bonheur. Dès sept heures du matin, le lendemain, il était 
installé dans la bibliothèque ; il espérait que mademoiselle de 
La Mole daignerait y paraître; il lui avait écrit une lettre in- 
finie. 

Il ne la vit que bien des heures après, au déjeuner. Elle 
était ce jouf-là coiffée avec le plus grand soin; %m art mer- 
veilleux s'était chargé de cacher la pUce des cheveux coupés. 
EUeregai'da une ou deux fois Julien, mm avec des yeux polis 
et calmes, il n'était plus question de l'appeler mon maître. 

L'étonnement de Julien l'empêcixaM; de respirer... Mathilde 
se reprochait presque tout ce qu'elle avait f^it pour lui. 

En y pensant mûrement, elle avait décidé que c'était un 
être, si ce n'e.st tout à fait CQmmi»), du> moins ne sortant pta« 
assez de la ligne pour mériter toutes le« étranges Colles qu'elle 
avait osées pour lui. Au total, elle ae soogeait gii/«?e à i'a« 
œour \ ce jour-là, elle était lasse d^aimer. 

Pour Julien, les mouvements de son cœur furent e^x d'im 
enfant de seize ans. Le doute affreux, l'étonnement, te déses- 



360 ŒUVRES DE STENDHAL. 

poir roccupèrent tour à tour pendant ce déjeuner qui lui sera- 
bia d^une étemelle durée. 

Dès qu'il put décemment se leyer de table, il se précipita 
plutôt qu'il ne courut à Técurie, sella lui-même son cheval, et 
pai*tlt au galop ; il craignait de se déf^honorer par quelque fai- 
blesse. Il faut que je tue mon cœur à force de fatigue physi- 
que, se disait-il en galopant dans les bois de Meudon. Qu'ai -je 
fait, q>i'ai-je dit pour mériter une telle disgrâce? 

11 faut ne rien faire, ne rien dire aujourd'hui, pensa-t-il eu 
rentrant à Uhôtel, être mort au physique comme je le suis au 
moral. Julien ne \it plus, c'est son cadavre qui S'agite encore. 



lie Vase du Japon* 

Son cœnr^ne comprend pas d'abordUout i*excès 
de son malheur; il est plus troublé qu'ému. Mais 
à mesure que la raison revient, il sent la profon- 
deur de son infortune. Tous les plaisirs de la vie 
se trouvent anéantis pour lui, il ne peut sentir que 
les vives pointes du désespoir qui le déchire. Mais 
k quoi bon parler de douleur physique? Quelle 
douleur sentie par le corps seulement est compa- 
rable à celle-ci? 

Jean Paul. 

On sonnait le dîner, Julien n'eut que le temps de s'habiller; 
il trouva au salon Mathilde, qui faisait des Instances à son frère 
et à M. de Croisenois, pour les engager à ne pas aller passer 
la soirée àSuresnes, chez madame la maréchale de Fervaques. 

Il eût été difficile d'être plus séduisante et plus aimable pour 
eux. Après dîner parurent MM. de Luz, de Caylus et plusieurs 
de leurs amis. On eût dii.que mademoiselle de La Mole avait 
repris avec le culte de l'amitié fraternelle, celui des conve- 
nances les plus e&actes. Quoique le temps fût charmant ce 
soir-là, elle insista pour ne pas aller au jardin; elle voulut que 
l'on ne s'éloignât pas de la bergère où madame de La Mcde 
était placée. Le canapé bleu fut le centre du groupe, comme 
en hiver. 



LE ROUGË El LE NOIR. 304 

Mathilde avait de Thumeur contre le jardin, on dti moins 
il lui semblait pai'taitement ennuyeux : il était lié au souvenir 
de Julien. 

Le malheur diminue Tesprit. Notre héros eut la gaucherie 
dé s'arrêter auprès de cette petite chaise de paille, qui Jadis 
avait été témoin de triomphes si brillants. Aujourd'hui per- 
sonne ne lui adressa la parole; sa^ présence était comme ina- 
perçue et pire encore. Ceux des amis de mademoiselle de 
La Mole^ qui étaient placés près de lui à l'extrémité du canapé^ 
affectaient en quelque sorte de lui toumei^ le dos^ du moins il 
en eut l'idée. 

C'est une disgrâce de cour, pensa-t-il. 11 voulut étudier un 
instant les gens qui prétendaient l'accabler de letu* dédain. 

L'oncle de M. de Luz avait une grande charge auprès du 
roi^ d'où il résultait que ce bel officier plaçait au commence* 
ment de sa conversation^ avec chaque interlocuteur qui sur- 
'venait, celte paiiicularité piquante : son oncle s'était mis en 
route à sept heures pour Saint-Gloud^ et le soh* il comptait 
y coucher. Ce détail était amené avec toute l'apparence de la 
bonhomie^ mais toujours il arrivait. 

En observant M. de Croiseaois avec l'œil sévère du malheur^ 
Juhen remarqua l'extrême influence que cet aimable et bon 
jeune homme supposait aux causes occultes. C'était au point 
qu'il s'attristait et prenait de l'humeur^ s'il voyait attribuer 
un événement un peu important à une cause simple et toute 
naturelle. 11 y a là un peu de folie^ se dit Julien. Ce caractère 
a un rapport frappant avec celui de l'empereur Alexandre, 
tel que me l'a décrit le prince KomsofT. Durant la première 
année de son séjour à Paris^ le pauvre Julien sortant du sémi- 
naire, ébloui par les grâces pour lui si nouvelles de tous ces 
aimables jeunes gens, n'avait pu que les admirer. Leur véri- 
table caractère commençait seuleinent à se dessiner à ses 

veux. 

■ 

Je joue ici un rôle indigne, pensa-t-il tout à coup. Il s'a- 
gissait de quitter sa petite chaise de paille d'ime façon qui ne 
fût pas trop gauche. 11 voulut inventer, il demandait quelque 
chose de nouveau à une imagination tout occupée ailleurs. II 



ses (JKUVRES DE STENDHAL. 

fallait avoir recours à la mémoire^ ia sienne était^ il faut l'a- 
VtMier, peu rlchè eti ressource? de ce genre; le pauvre garçon 
avait encore bien peu d'usage, aussi fut-il d'une gaucherîe 
{Parfaite et ïismarquëe de tous lorsqu'il se leva pour quitter le 
êaldi. Le malheiu* était trop évident dans toute sa manière 
d^tre^ U Jouait depuis trois quarts d'heure le t'oie d'un im- 
portun subalterne auquel on ne donne pas la peine de cacher ce 
i|ti'oii pense de lui. 

Liés observations critiques qu'il venait de faire sur ses ri- 
vaUï, l'empêchèrent toutefois de pretidre son malheur trop 
au tragique; il avait, pour soutenir sa fierté, le souvenir de 
ce qui d'élait passé l'avant-veille. Quels que soient leurs avan- 
tages BUt moi, pensait-41 en entrant seul au jardm, Mathildc 
n'a été pour aucun d'eux ce que deux fois dans ma vie eUe a 
daigné être pour moi. 

Sa sagesse n'alla pas plus loin. 11 ne comprenait nullement 
Ift caractère de la personne singulière que le hasard venait de 
rendre maîtresse absolue de tout son bonheur. 

Il s'en tînt la journée suivante à tuer de fatigue lui et son 
cheval. U n'essaya plus de s'approcher, le soir, du canapé 
Meu, Auquel Mathiide était fidèle. Il remai-qua que le comte 
Norbert ne daignait pas même le regarder en le rencontrant 
dans ia maison. Il doit se faire une étrange violence, pensa-t-ii, 
M naturelteméut si poli. 

Pour Julien, le sommeil eût été le bonheur. En dépit de la 
btigue physique^ des souvenirs trop séduisants commençaient 
à éiivfthir toute son imagination. Il n'eut pas le génie de voir 
quépftr ses grandes courses achevai dans les bois des environs 
de Paris, n'agissant que sur lui-même et nullement sur le 
eœur ou sur l'espHt de Malhllde, il laissait au hasard la dis- 
position de son sort. 

U lui setâblait qu'une chose apporterait à sa douleur nn 
soulagement infini : ce serait de parler à Mathiide. Mais ce- 
piendaut qu^oâerait-il lui dire f 

C*ëtt à quoi un matin à sept heures il rêvait profondément^ 
toivque tout à coup il la vit entrer dans la bibliothèque. 

•*- le sais, monsieur, que vous désirez me parler. 



LE ROUGE ET LE NOIR. 363 

•^ 6raDd Dieu ! qui vous l'a dit? 

— Je le sais, que* vous importe? 

^ Si vous manquez d'honneur, vous pouvee me perdre, ou 
du moins le tenter ; mais ce danger^ que je ne crois pas réel, ne 
m'empêchera certainement pas d'être sincère. Je ne vous aime 
plns> monsieur, noon imagination folle m'a trompée... 

A ce coup terrible, éperdu d'amour et de malheur, Julien 
essaya de, se justifier. Rien de plus absurde. Se justifie-t-on 
de déplaire? Mais la raison n'avait plus aucun empire sur ses 
actions. Un instinct aveugle le poussait à retarder la déci- 
sion de son sort. Il lui semblait que tant qu'il parlait, tout 
n'était pas fini. Mathilde n'écoutait pas ses paroles, leur son 
rirritait, elle ne concevait pas qu'il eût l'audace de l'inter- 
rompre. 

Les remords de la vertu et ceux de l'orgueil la rendaient ce 
matin-ià également malheureuse. Elle était en quelque sorte 
anéantie par l'affreuse idée d'avoir donné des droits sur elle 
à un petit abbé fils d'un paysan. C'est à peu près, se disait-elle 
dans les moments où elle s'exagérait son malheur, comme si 
j'avais à me reprocher une faiblesse pour un des laquais. 

Dans les caractères hardis et fiers il n'y a qu'un pas de la 
colère contre soi-même à l'emportement contre les autres ; les 
trtosports de fureur sont dans ce cas un plaisir vif. 

En un histant, mademoiselle de La Mole arriva au point 
d'accabler Julien des marques de mépris les plus excessives. 
Elle avait infiniment d'esprit, et cet esprit triomphait dans 
l'art de torturer les amours-propres et de leur infliger des bles- 
sures cruelles. 

Pour la première fois de sa vie, Julien se trouvait soumis à 
Faction d'un esprit supérieur animé contre lui de la haine la 
plu? violente. Loin de songer le moins du monde à se défen^ 
dre en cet instant, il en vint à se mépriser soi-même. En s'en- 
tendant accabler de marques de mépris si cruelles, et calculées 
avec tant d'esprit pour détruire toute bonne opinion qu'il pou* 
vait avoir de soi, il lui semblait que Mathilde avait raison, et 
qu'elle n'en disait pas assez. 

Pour elle, elle trouvait un plaisir d'orguefi délicieuî à puuFr 



i 



364 ŒUVRES DE STENDHAL. 

ainsi elle et lui de l'adoration qu'elle avait sentie quelques jours 
auparavant. 

Elle n'avait pas besoin d'inventer et de penser pour la pre- 
mière fois les choses cruelles qu'elle lui adressait avec tant de 
complaisance. Elle ne faisait que répéter ce que depuis huit 
jours disait dans son cœur l'avocat du parti contraire à l'amour. 

Chaque mot centuplait l'afiTreux malheur de Julien. 11 vou- 
lut fuir^ mademoiselle de La Mole le retint par le bras avec au- 
torité. 

— Daignez remarquer, lui dit-U, que vous parlez très-haut, 
on vous entendra de la pièce voishie. 

— Qu'importe ! reprit fièrement mademoiselle de La Mole, 
qui osera me dire qu'on m'entend ? Je veux guérir à jamais 
votre petit amour-propre des idées qu'il a pu se figurer sur 
mon compte. 

Lorsque Julien put sortir de la bibliothèque, il était telle* 
ment étonné, qu'il en sentait moins son malheur. Eh bien ! 
elle ne m'aime plus, se répétait-il en se parlant tout haut, 
comme pour s'apprendre sa position. Il parait qu'elle m'a 
aimé huit ou dix jours, et moi je l'aimerai toute la vie. 

Est -il bien possible, elle n'était rien ! rien pour mon cœur, 
il y a si peu de jours ! 

Les jouissances d'orgueil inondaient le cœur de Mathiide ; elle 
avait donc pu rompre à tout jamais ! Triompher si complète- 
ment d'un penchant si puissant la rendrait parfaitement heu- 
reuse. Ainsi ce petit monsieur comprendra, et une fois pour 
toutes, qu'il n'a et n'aura jamais aucun empire sur moi. Elle 
était si heureuse, que réellement elle n'avait plus d'amour en 
ce moment. 

Après une scène aussi atroce, aussi humiliante, che'% un 
être moins passionné que Julien, l'amour fut devenu impossi- 
ble. Sans s'écarter un seiil instant de ce qu'elle se devait à 
elle-même, mademoiselle de La Mole lui avait adressé de ces 
chosé^ désagréables, tellement bien calculées, qu'elles peuvent 
paraître une vérité, même quand on s'en souvient de sang- 
froid. 

La conclusion que Julien tira dans le premier moment d^une 



LE ROUGE ET LE NOIR. 363 

scène si étonnante^ fut que Mathilde avait un orgueil infini, il 
croyait fermement que tout était fini atout jamais entre eux^ et 
cependant le lendemain, au déjeuner, il fut gauche et timide 
devant elle. C'était un défaut qu'on n'avait pu lui reproclier 
jusque-là. Dans les petites, comme dans les grandes choses, il 
savait nettement ce rpi'il devait et voulait faire, et l'exécutait. 

Ce jour-là, après le déjeuner, comme madame de La Mole 
lui demandait une brochure séditieuse et pourtant assez rare, 
que le matin son curé lui avait appointée en secret, Julien en 
la prenant sur une console fit tomber un vieux vase de. porce- 
laine bleu, laid au possible. 

Madame de La Mole se leva en Ijetant un cri de détresse, et' 
vint considérer de près les ruines de son vase chéri. C'était du 
vieux Japon, disait-elle, il me venait de ma grand'tante abbesse 
de Cbelleâ; c'était un présent des Hollandais airduc d'Orléans 
régent qui Tavait donné à sa fille... 

Mathilde avait suivi le mouvement de sa mère, ravie de voir 
brisé ce vase bleu qui hii semblait horriblement laid. Julien était 
silencieux et point trop troublé; il vit mademoiselle de La Mole 
tout près de lui. 

— Ce vase, lui dit-il, est à jamais détruit, ainsi en est-il d'un 
sentiment qui fut autrefois le maître de mon cœur ; je vous 
prie d'agréer mes excuses de toutes les folies qu'il m'a fait 
•fittè-faire, et il sortit. 

On dirait en vérité, dit madame de La Mole comme il s'en 
allait, que ce M. Sorel est fier et content de ce qu'il vient de 
faire. 

Ce mot tomba directement sur le cœur de Mathilde. 11 est 
vi*ai, -se dit-elle, ma mère a deviné juste, tel est le sentiment 
qui ranime. Alors seulement cessa la joie de la scène qu'elle lui 
avait faite la veille. Eh bien, tout est fini, se dit-elle avec un 
calme apparent ; il me reste un grand exemple ; cette erreur 
est afi'reuse, humiliante ! elle me vaudra la sagesse poui* tout 
le reste de la vie. 

Que n'ai-je dit vi-ai ? pensait Julien, pourquoi Tamour que 
j*avais pour cette folle me tourmente-t-il encore ? 

Cet amour^ loin de s'éteindre comme il l'espérdit, fit des 



366 ûëUVHES de STENDHAL. 

progrès rapides. Elle est folle> il est vrai, se disaitril^ en est-<elld 
moins adorable? est-il possible d'être plus jolie 9 Tout ce que la 
civilisation la plus élégante peut présenter de vifs plaisirs, n'é- 
tait-il pa^ réuni comme à Tenvi chez mademoiselle de La 
Mole? Ces souvenirs de bonheur passé s*emparaiefit de Julien, 
et détruisaient bientôt tout Pou vrage de ta raison. 

La raison lutta en vain contre les souvenirs de ce gmre ; ses 
essais révères ne font qu'en augmenter le charme. 

Vingt-quatre heures après la rupture du vase de vieux Ja- 
pon^ JulicR était décidément l'un des hommes les plus malheu- 
reux. 

LI 

Car tout ce que |e raconte, je l*ai va ; 

et si j*ai pu me tromper en le voyant, 
bien certainement je ne vous trompe 
point es TOUS le disant. 

Lettre à ^Auteur, 

Le marquis le fit appeler^ M. de La Mole semblait rajeuni, 

son œil était brillant. 

— Parlons un peu de votrc mémoire^ dit-il à Julien, on dit 
qu'elle est prodigieuse ! Pourriea-vous apprendre par cœur 
quatre pages et aller les récitera Londres? mais sans changer 
un mot?... 

Le marquis chiffonnait avec humeur la Quotidienne do jour, 
et cherchait en vain à dissimuler un air fort sérieux et que Ju- 
lien ne lui avait jamais vu, même lorsqu^il était question du 
procès Frilair. 

JuUen avait déjà assez d'usage pour sentir qu'il devait paraî- 
tre tout à fait dupe du ton léger qu'on lui montrait. 

-^ Ce numéro de la Quotidienne n'est peut-être pas fort 
amusant ; mais, si monsieur le marquis le permet, demain 
matin j'aurai Thonneur de le lui réciter tout entier. 
' — Quoi ! racDic les annonces ? 



LE ROUGË ET LE NOiR. 367 

— Fort exactement^ et sans qu'il y manque un mot. 

— JM'en donnez-Yous Yotre parole? reprit le marquis av^H) 
une gravité soudaine. 

— Oui^ monsieur^ la crainte d'y manquer pourrçût tmià 
troubler ma mémoire. 

— C'est que j'ai oublié de vous faire cette question hier ; je 
ne vous demande 'pas votre senneqt de ne jamais répéter ce 
que vous allez entendre ; je vous connais trop pour vous faire 
cette injure. J'ai répondu de vous^ je vais vous mener dans un 
salon où se réuniront douve personnes i vous tiendrez note de 
ce que chacun dii^a. 

Ne soyez pas inquiet^ ce ne sera point une conversation con-* 
fuse;^ chacun parlera à son tour, je ne veux pas dire avec or- 
dre, ajouta le marquis en reprenant l'air fin et léger qui lui 
était si naturel. Pendant que nous parlerons^ vous écrirez une 
vingtaine de pages; vous reviendrez ici avec moi, nous rédui- 
rons ces vingt pages à quatre. Ce sont ces quatre pag#s que 
vous me réciteriez demain matin au lieu de tout le numéro de 
la Quotidienne, Vous partirez aussitôt après ; il faudra courir la 
poste comme un jeune honmie qui voyage pour ses plaisirs. 
Votre but sera de n'être remarqué de personne. Vous arrive- 
rez auprès d'un grand personnage. Là, il vous faudra plus d'a- 
dresse. 11 s'agit de tromper tout ce qui l'entoure ; car paiîni ses 
secrétaires^ parmi ses domestiques, il y a des gens vendus à 
nos ennemis, et qui guettent nos ag^mts au passage pour le<| 
intercepter. 

Vous aurez une lettre de'recommandation insignifiaRte. 

Au moment où Son Excelleqce vous regardera, voua tirerea 
ma montre que voici et que je vous prête pour le voyage* Pre- 
nez-la sur vous, c'est toujours autant de fait, doiiQet*moi la 
vôtre. 

Le duc lui-même daignera écnre sous votre dietéelea quatre 
pages que vous aurez apprises par cœur. 

Cela fait, mais non plus tôt, remarquez bien, vous pounei, 
si Sou Excellence vous interroge^ raconter la séance à laquelle 
vous allez assister. 

Ce qui vous empêchera de vous ennuyer le long du voyngc. 



368 OEUVRES DE SÏËiNDHAL- 

c'est qu'entre Paris et la résidence du ministre, il y a des gens 
qui ne demanderaient pas mieux que de tirer un coup de fusil 
à M. Tabbé Sorel. Alors sa mission est finie et je vois un grand 
retard; car, moucher, comment saurons-nous votre mort? 
votre zèle ne peut pas aller jusqu^à nous en faire part. 

Courez sur-le-champ acheter un habillement complet, reprit 
le marquis d'un air sérieux. Mettez-vous à la mode d'il y a 
deux ans. Il faut ce soir que vous ayez Pair peu soigné. En 
voyage, au contraire, vous serez comme à Tordinaire. Cela 
vous surprend;, votre méfiance devine? Oui, mon ami, un des 
vénérables personnages que vous allez entendre opiner, est 
fort capable d'envoyer des renseignements, au moyen desquels 
on pourra bien vous donner au moins de Topium, le soir, dans 
quelque bonne auberge où vous aurez demandé à souper. 

— 11 vaut mieux, dit Julien, faire trente lieues de plus et ne 
pas prendre la route directe. Il s'agit de Rome, je suppose..» 

Le marquis prit un air de hauteur et de mécontentement <}ue 
Julien ne lui avait pas vu à ce point depuis Bray-le-Haut. 

— C'est ce que vous saurez, monsieur, quand je jugerai à 
propos de vous le dire. Je n'aime pas les questions. 

— Ceci n'en était pas une^ reprit Julien avec effusion ; je 
vous le jure, monsieur, je pensais tout haut, je cherchais dans 
mon esprit la route la plus sûre. 

— Oui, il paraît que votre esprit était bien loin. N'oubliez 
jamais qu'un ambassadeur, et de votre âge encore, ne doit pas 
avoir l'air de forcer la confiance. 

Julien fut très-mortifié, il avait tort. Son amour-propre cher- 
chait une excuse et ne la trouvait pas. 

— Comprenez donc, ajouta M. de La Mole, que toujours on 
en appelle à son cœur quand on a fait quelque sottise. 

Une heure après, Julien était dans l'antichambre du marquis 
avec une tournure subalterne, des habits antiques, une cravate 
d'un blanc douteux, et quelque chose de cuistre dans toute l'ap- 
parence. 

En le voyant, le marquis éclata de rii*e, et alors seulement 
la justification de Julien fut complète. 

Si ce jeune homme me trahit, se disait M. de La Mole^ à qui 



LE ROUGE ET LE JNOIR. 3(>9 

se fier? et cependant quand on agit^ il faut se fier à quelqu'un. 
Mon fils et ses brillants amis de même acabit^ ont du cœur^ de 
la fidélité pour cent mille ; s'il fallait se battre^ ils périraient 
sur les marches du trône^ ils savent tout... excepté ce dont on 
a besoin dans le moment. Du diable si je vois un d'entre eux 
qui puisse apprendre par cœur quatre grandes pages et faire 
cent lieues sans être dépisté. Norbert saurait se faire tuer comme 
ses aïeux, c'est aussi le mérite d'un conscrit... 

Le marquis tomba dans une rêverie profonde, et encore se 
faire tuer, dit-il avec un soupir^ peut-être ce Sorel le saurait-il 
aussi bien que lui... 

— Montons en voiture, dit le marquis, comme pour chasser 
une idée importune. 

— Monsieur, dit Julien, pendant qu'on m'arrangeait cet ha- 
bit, j'ai appris par cœur la première page de la Quotidienne 
d'aujourd'hui. 

Le marquis prit le journal, Julien récita sans se tromper 
d'un seul mot. Bon, dit le marquis, fort diplomate ce soir-là; 
pendant ce temps ce jeune homme ne remarque pas les rues 
par lesquelles nous passons. 

Us anivèrent dans un grand salon d'assez triste apparence, 
eu partie tendu de velours vert. Au milieu du salon, un laquais 
renfrogné achevait d'établir une grande table à manger, qu'il 
changea plus tard en table de travail, au moyen d'un immense 
tapis vert tout taché d'encre, dépouille de quelque mmistère. 

Le maître de la maison était un homme énorme, dont le nom 
ne fut point prononcé; Julien lui trouva la^-physionomie et l'é- 
loquence d'un homme qui digère. 

Sur un signe du marquis, Julien était resté au bas bout de la 
table. Pour se donner une contenance, il se mit à tailler des 
plumes. 11 compta du coin de l'œil sept interlocuteurs, mais 
Julien ne les apercevait que par le dos. Deux lui parurént 
adresser la parole à M. de La Mole sur le ton de l'égalité , les 
autres semblaient plus ou moins respectueux. 

Un nouveau personnage entra sans être annoncé. Ceci est 
singulier, pensa Julien, on n'annonce point dans ce salon. Est- 
^e que cette précaution serait prise en mon honneur? Tout le 

21. 



370 OEUVRES DE STENDHAL. 

monde se ieya pour recevoir le nouveau venu, U portait la 
même décoration extrèinement distinguée que trois autres des 
personnes qui étaient déjà dans le salon« On parlait aabez bas. 
Pour juger le nouveau venu, Julien en fut réduit à ce que pou- 
vaient lui apprendre ses traits et sa tournure. Il était court et 
épais, haut en couleur^ Tcail brillant et sans expression autre 
qu'une méobanceté 4e sanglier. 

L'attention de Julien fut vivement distraite par l'arrivée 
presque immédiate d'un être tout différent. C'était un grand 
bomme, très^maigre et qui portait trois ou quatre gilets. Son 
œil était caressant, sou geste poli. 

C'est toute la physionomie du vieil évèque de Besançon^ 
pensa Julien. Cet homme appartenait éviden^ment à l'église, il 
n'annonçait pas plus de cinquante à cinquante-cinq ans, on ne 
pouvait pas avoir Tair plus paterne. 

Le jeune évêque d'Agdc parut, il eut Tair fort étonné quand, 
faisant la revue des présents, ses yeux arrivèrent à Julien, 11 
ne lui avait pas adressé la parole depuis la cérémonie de Bray- 
le-Haut. Son regard surpris, embarrassa et irrita Julien. Quoi 
donc! se disait celui-ci, connaître un homme me toumera-t-il 
toujours à malheur? Tous ces grands, seigneurs que je n'ai ja- 
mais vus ne m'intimident nullement, et le regard de ce jeune 
évêque me glace. Il faut convenir quç je suis un être bien sin- 
gulier et bien malheureux. 

Un petit homme extrêmemetit noir entra bientôt avec fracas, 
et i>e mit à parler dès la porter il avait le teint jaune et l'air 
un peu fou. Dès l'arrivée de ce parleur impitoyable» des grou- 
pes se formèrent apparemment pour éviter l'ennui de Técouter. 

En s'éloignant de la cheminée, on se rapprochait du bas |M>ut 
de la table, occupé par Julien. Sa contenance devenait de plus 
en plus embarrassée; car enfm, quelque efToi-t qu'il fît, U ne 
pouvait pas ne pas entendre, et quelque peu d'expéiience qu'il 
eût, il comprenait toute Timportance des choses dont on par- 
lait sans aucun déguisement; et combien les hauts personna- 
ges qu'il avait apparemment sous les yeux devaient tenir à ce 
qu'elles restassent secrètes! 

Déjà, le plus lentement possible, Julien avait taillé une 



LE ROUGE ET LE NOm. 371 

Tingtainè de plumes; cette ressource all^Uui oiH^^W« U 
cherchait en vain ud ordre dan&ies yei^x ^ M. 4â U^ W^i \^ 
marquis Vavait oublié. 

Ce que je fais est ridicule^ se disait Julien en taillaiit m ldu« 
mes; mais des geus àlphYsiooamie aussi HiddiQon»* et âhai^ét 
par d'autres ou par eux-mêmes d'aussi grands intérêtë^ 4câv<iM^ 
être fort susceptibles. Mon nuUhem'eMK regitrd a qudque chose 
d'interrogatif et de peu raspectueuiSj qui san» dQutalei |âiiiie- 
rait. Si je baisse décidément les ]fe(i:)^> j'aiurai l'air de fiiire ^ 
lection de leurs paroles. 

Son embarras était extrême, . il entendait de MPgulière^ 
choses. 

LU 

lia Biseumioii. 

La république! -> Pour un, aujQurtl'bui, qui 
sacrifierait tout an bien public, ii «b est des 
milliers et des millions (|ttiii« ç(»|inais4fmt f4t 
leurs jouissances, leur vanité. On est considéré, 
h Paris, ii cause de sa voHure et non à cause de 
sa v^tQ. 

Le laquais entra précipitamment en disant : Mon^ur le duc 
de***. 

— Taisez-vous, vous n'êtes qu'im sot, dit le due en entrant. 
Il dit si bien ce mot, et avec tant de majesté, que> malgré lui, 
Julien pensa que savoir se fâcher contre un laquais était toute 
la science de ce grand personnage. Julien levâtes yeux et les 
baissa aussitôt. U avait si bien deviné la portée du nouvel arri« 
vant, qu'il trembla que son regard ne fût une indiscrétion, 

Ce duc était un homme de cinquante ans> mis comooe UQ 
dandy, et marchant par ressorts. U avait la tête étroite, avec un 
grand nez, et un visage busqué et tout en avant; ii eût été 
difficile d'avoit l'air plus noble et plus insignifiant. Son arrivée 
détermina Fou verture de la séance. 

Julien fut vivement interrompu dans ses observ^Uons phy-» 



372 OEUVRES DE STENDHAL. 

siognomoniques^ parla voix de M. de LaMole.— Je vous présente 
M. l'abbé Sorel^ disait le marquis; il est doué d^une mémoire 
étomiante; il n^'y a qu'une heure que je lui ai parlé de la mis- 
sion dont il pouvait être honoré^ et^ aûn de donner une preuve 
de sa mémoire^ il a appris par cœur la première page de la 
Quotidienne, 

— Ah! les nouvelles étrangères de ce pauvre N...., dit le 
maître de la maison. 11 prit le journal avec empressement^ et 
regardant Julien d'un air plaisant^ à force de chercher à être 
important : Parlez^ Monsieur, lui dit-il. 

Le silence était profond, tous les yeux fixés sur Julien; il ré- 
cita si bien^ qu'au bout de vingt lignes : 11 suffit, dit le duc. Le 
petit homme au regard de sanglier s'assit. 11 était le président^ 
car à peine en place, il montra à Julien une table de jeu^ et 
lui fit signe de l'apporter auprès de lui. Julien s'y établit avec 
ce qu'il faut pour écrire. Il compta douze personnes assises 
autour du tapis vert. 

— M. Sorel, dit le duc, retirez- vous dans la pièce voisine, on 
vous fera appeler. 

Le maître de la maison prit l'air fort inquiet : Les volets ne 
sont pas fermés, dit-il à demi bas à son voisin. — 11 est inutile 
de regarder par la fenêtre, cria-t-il sottement à Julien. Me voici 
fourré dans une conspiration tout au moins, pensa celui-ci. 
Heureusement, elle n'est pas de celles qui conduisent en place 
de Grève. Quand il y aurait du danger, je dois cela et plus en- 
core au marquis Heureux s'il m'était donné de réparer tout 
le chagrin que mes folies peuvent lui causer un jour ! 

Tout en pensant à ses folies et à son malheur, il regardait 
les lieux de façon à ne jamais les oublier. 11 se souvint aloi^ 
seulement qu'il n'avait point entendu dire au laquais le nom 
de la me, et le marquis avait fait prendre un fiacre, ce qui ne 
lui aiTivait jamais. 

Longtemps Julien fut laissé à ses réflexions. Il était dans un 
salon tendu en veloui's rouge avec de larges galons d'or. Jl y 
avait sur la console un grand crucifix en ivoire, et sur la che- 
minée, le livre du Pape, de M. de Maistre, doré sur tranches, 
et magnifiquement relié. Julien l'ouvrit pcAir ne pas avoir l'aii* 



LE BOUGE ET LE NOIR. 373 

d'écouter. De moment en moment on parlait très-hatit dans la 
pièce Toisine. Enfin^ la porte s'ouvrit, on Tappela. 

Songez^ Messieurs^ disait le président^ que de ce moment 
nous parlons devant le duc de ***. Monsieur^ dit-il en montrant 
Julien, est un jeune lévite, dévoué à notre sainte cause, et qpi 
redira facilement, à l'aide de sa mémoire étonnante, jusqu'à 
nos moindres discours. 

La parole «st à monsieur, dit-il en indiquant le personnage 
à Taif paterne, et qui poiiait trois ou quatre gilets. Julien 
tiH)uva qu'il eût été plus naturel de nommer le monsieur aux 
gilets. Il prit du papier et écrivit beaucoup. 

(Ici l'auteur eût voulu placer une page de points. Gela aura \ 
mauvaise grâce, dit l'éditeur, et pour un écrit aussi frivole, \ 
manquer de grâce, c'est mourir. \ 

— La politique, reprend l'auteur, est une pien*e attachée au \ 
cou de la littérature, el qui, en moins de six mois, la sub- 
merge. La politique au milieu des intérêts d'imagination, c'est 
un coup de pistolet au milieu d'un concert. Ce bruit est dé- 
chirant sans être énergique. 11 ne s'accorde avec le son d'aucun 
instrument. Cette politique va offenser mortellement une moitié 
des lecteurs, et ennuyer l'autre qui l'a trouvée bien autrement 
spéciale et énergique dans le journal du matin... 

— Si vos personnages ne parlent pas politique, reprend l'é- 
diteur, ce ne sont plus des Français de 1830, et votre livre 
n'est plus un miroir, comme vous en avez la prétention...) 

Le procès-verbal de Julien avait vingt-six pages; voici un 
extrait bien pâle; car il a faUu, comme toujours, supprimer 
les ridicules dont l'excès eût semblé odieux ou peu vraisem- 
blable (Voir la Gazette des Tribunaux). 

L'homme aux gilets et à l'air paterne (c'était unévêque peut- 
être), souriait souvent, et alors ses yeux, entourés de paupières 
flottantes, prenaient un brillant singulier et une expression 
moins indécise que de coutume. Ce personnage, que l'on faisait 
parler le premier devant le duc (mais quel duc? se disait Ju- 
lien), apparenunent pour exposer les opinions et faire les fonc- 
tions d'avocat général, parut à Julien tomber dans l'incertitude 
et l'absence de conclMsions décidées que Ton reproche souvent 



3-24 (ï;UVRES de STENDHAL. 

à ces magUtrats, T)^8 le courant de ta disçu^&ion^ le duc «Ula 
même jusqu'à le lai reprocher. 

Après plusieurs phrases de morale et d'iildttlgeiite phUoso- 
phie^ rhomme aux gilets dit : 

7- La noble Angleterre^ guidée par un grand homine, Tim- 
mortel Pitt, a dépensé quarante milliards de ftancs pour con* 
trarier la révolution. Si cette assemblée me permet d^aborder 
avec quelque franchise une idée triste, FAnglelerre ne comprit 
pas assez qu'avec un homme tel que Bonaparte, quand surtout 
on n'avait à lui opposer qu'une collection de bonnes intentions^ 
il n'y avait de décisif que les moyens personnels... 

— Ah ! encore Téloge de Tassassinat I dit le maître de la 
maison &wa air inquiet. 

— Faites-nous grâce de vos homélies sentimentales, s'écria 
avec humeur le président; son œil de sanglier brilla d'un éclat 
féroce. Continuez, dit-il à Fhomme aux gilets. Les Joues et le 
front du président devinrent pourpres. 

~ La noble Angleterre, reprit le rapporteur, est écrasée 
aujourd'hui; car chaque Anglais, avant de payer son pain, est 
obligé de payer l'intérêt des quarante milliards de francs qui 
furent employés contre les jacobins. Elle n'a plus de Pitt. 

— Elle a le duc de Wellington, dit un personnage militaire 
qui prit l'air fort important. 

— De grâce, silence. Messieurs, s'écria le président; si nous 
disputons encore, il aura été inutile de faire entrer M. Sorel. 

— On sait que Monsieur a beaucoup (J'idées, dit le duc d'un 
air piqué en regardant l'interrupteur, ancien général de Napo- 
léon. Julien vit que ce mot faisait allusion à quelque chose de 
personnel et de fort offensant. Tout le monde sourit; le générai 
transfuge parut outré de colère. 

— 11 n'y a plus de Pitt, Messiciu's, reprit le rapporteur, de 
Tair découragé d'un homme qui désespère de faiie entendre 
raison à ceux qui l'écoutent. Y eût-il un nouveau Pitt en An- 
gleterre, on ne mystifie pas deux fois ime nation par les mêmes 
moyens... 

— C'est pourquoi un général vainqueur, un Bonaparte est 



LE ROUGE ET LE NOIR. 375 

désormais impossible çn frmc^, s'écria Flaterrm^teur oiili- 
taire. 

Pour cette fois, ni le président ni le duc n'osèrent se fâcher^ 
quoique Julien crût lire dans leurs yeux qu'ils en avaient, bonne 
envie. Us baissèrent les yeux, et le duc se contenta de soupirer 
de façon à être entendu de tous. 

Mais le rapporteur avait piis de l'humeur. 

— On est pressé de me voir finir, dit-il avec feu et en lais- 
sant tout à fait de côté cette politesse souriante et ce langage 
plein de mesure que Julien croyait l'expression de son carac« 
tère : on est pressé de me voir finir; on ne me tient nul compte 
des efforts que je fais pour n'ofieuser les oreilles de personne^ 
de quelque longueur qu'elles puissent être. Eh bien. Messieurs, 
je serai bref. 

Et je vous dirai en paroles bien vulgaires : l'Angleterre n'a 
plus un sou au service de la bonne cause. Pitt lui-môme re- 
viendrait, qu'avec tout son génie il ne parviendrait pas à mys- 
tifier les petits propriétaires anglais, car ils savent que la brève 
campagne de Waterloo leur a coûté, à elle seule, un milliard 
de francs. Puisque Ton veut des phrases nettes, ajouta le rap- 
porteur en s'animant de plus en plus, je vous dirai : Aidez-^ 
vous vous-mêmes, car l'Angleterre n'a pas une guinée à votre 
service, et quand TAngleterre ne paye pas, l'Autriche, la Rus- 
sie, la Pnisse, qui n'ont que du courage et pas d'argent, ne 
peuvent faire contre la France plus d'une campagne ou deux. 

L'on peut espérar que les jeunes soldats rassemblés par le 
jacobinisme seront battus à la première campagne, à la se- 
conde peut-être; mais à la troisième, dussé-je passer pour un 
révolutionnaire à vos yeux prévenus, à la troisième vous aurez 
les soldats de 1794, qui n'étaient plus les soldats enrégimentés 
de 1792. 

Ici l'intemiption paiiit de trois ou quatre points à la fois. 

— Monsieur, dit le président à Julien, aÙea mettre au net 
dans la pièce voisine le commencement de procès-verbal que 
vous avez écrit. Julien sortit à son grand regret. Le rapporteur 
venait d'aborder des probabilités qui faisaient le sujej de ses 
médications habituelles. 



370 OKUVKES DE STENDHAL. 

Ils ont peur que je ne me moque d'eux, pensa-t-il. Quand 
on le rappela^ M. de La Mole disait, avec un sérieux qui^ pour 
Julien qui le connaissait^ semblait bien plaisant : 

Oui^ Messieurs^ c'est surtout de ce malheureux peuple 

qu'on peut dire : 

Sera-t-il dieu, table ou cavette? 

// sera dieu! s'écrie le fabuliste. C'est à vous^ Messieurs^ 
que semble appartenir ce mot si noble et si profond. Agissez 
par vous-mêmes^ et la noble France reparaîtra telle à peu près 
que nos aïeux l'avaient faite et que nos regards l'ont encore 
vue avant la mort de Louis XVI. 

L'Angleterre, ses nobles lords du moins, exècre autant que 
nous rignoble jacobinisme : sans l'or anglais, FAutriche, la 
Prusse, ne peuvent livrer que deux ou trois batailles. Cela suf 
fira-t-il pour amener une heureuse occupation, comme celle 
que M. de Richelieu gaspilla si bêtement en 1817 ? Je ne le 
crois pas. 

Ici il y eut interruption, mais étouffée par les chut de tout le 
monde. Elle partait encore de l'ancien général impérial, qui 
désirait le cordon bleu, et voulait marquer parmi les rédac— 
leurs de la note secrète. 

Je ne le crois pas, reprit M. de La Mole après le tumulte : il 
insista sur le Je^ avec une insolence qui charma Julien. Voilà 
du bien joué, se disait-il tout en faisant voler sa plume pres- 
que aussi vite que la parole du marquis. Avec un mot bien dit, 
M. de la Mole anéantit les vingt* campagnes de ce transfuge. 

Ce n'est pas à l'étranger tout seul, continua le marquis du 
ton le plus mesuré, que nous pouvons devoir une nouvelle oc- 
cupation militaire. Toute cette jeunesse qui fait des articles in- 
cendiaires dans le Globe tfous donnera trois ou quatre mille 
jeunes capitaines, parmi lesquels peut se trouver un Kléber, 
un Hoche, un Jourdan, un Pichegru, mats moins bien inten- 
tionné. 

— Nous n'avons pas su lui faire de la gloire^ dit le président ; 
il fallait le maintenir immortel. 

H faut enlin qu'il y ait en France deux partis, reprit M. do 



LE HOUGE ET LE KOIK. 377 

La Mole, mais deux partis^ non pas seulement de nom^ deux 
partis bien nets, bien tranchés. Sachons qui il faut écraser. D'un 
côtelés journalistes, les électeurs, l'opinion, en un mot; la jeu- 
nesse et tout ce qui Tadmire. Pendant qu'elle s'étourdit du bruit 
de ses vaines paroles, nous, nous avons l'avantage certain de 
consommer le budget. 
Ici encore interruption. 

— Vous, Monsieur, dit M. de La Mole à l'interrupteur avec 
une hauteur et une aisance admirables, vous ne consommez 
pas, si le mot vous choque, vous dévorez quarante mille francs 
portés au budget de l'État et quatre-vingt mille que vous rece- 
vez de la liste civile. 

Eh bien. Monsieur, puisque vous m'y forcez, je vous prends 
hardiment pour exemple. Comme vos nobles aïeux qui suivi- 
rent saint Louis à la croisade, vous devriez, pour ces cent vingt 
raille francs, nous montrer au moins un régiment, une dbm- 
pagiiie, que dis-je ! une demi-compagnie, ne fût-elle que de 
cinquante homme prêts à combattre, et dévoués à la bonne 
cause, à la vie, à la mort. Vous n'avez que des laquais qui, en 
cas de révolte, vous feraient peur à vous-mêmes. 

Le trône, l'autel, la noblesse, peuvent périr demain. Mes- 
sieurs, tant que vous n'aurez pas créé dans chaque départe- 
ment une force de cinq cents hommes dévoués.; mais je dis 
dévoués, non-seulement avec toute la bravoure française, mais 
aussi avec la constance espagnole. * 

La moitié de cette troupe devra se composer de nos enfants, 
de nos neveux, de vrais gentilshommes enfin. Chacun d'eux 
a\»ra à ses côtés, non pas un petit bourgeois bavard , prêt à 
arborer la cocarde tricolore si 1815 se présente de nouveau, 
mais un bon paysan simple et franc ocynme Cathelineau ; no- 
tre gentilhomme l'aura endoctriné, ce sera son frère de lait 
s'il se peut. Que chacun de nous sacrifie le cinquième de son 
i-evenu pour former cette petite troupe dévouée de cinq cents 
hommes par département. Alors vous poiurez compter sur une 
occupation étrangère. Jamais le soldat étranger ne pénétrera 
jusqu'à Dijon seulement, s'il n'est sûr de trouver cinq cents 
>oi<lats amis dans chaque département. 



378 OEUVRES DE STENDHAL. 

Les rois étrangers ne vous écouteront que quand vous leur 
annoncerez vingt mille gentilshonunes prêts à saisir les armes 
pour leur ouvrir les portes de la France. Ce service est péni> 
ble> direz-vous ; Messieurs^ notre tête est à ce prix. Entre la 
libe té de la presse et notre existence cx)mme gentilshommes, 
il y a guerre à mort. Devenez des manufacturiers, des paysans, 
ou prenez votre fusil. Soyez timides si vous voulez, mais ne 
soyez pas stupides ; ouvrez les yeux. 

Formez vos bataillons, vous dirai-je avec la chanson des Ja- 
cobins ; alors il se trouvera quelque noble Gustave-Adolphe, 
qui, touché du péril imminent du principe monarchique, s'é- 
lancera à .trois cents lieues de son pays, et fera pour vous ce 
que Gustave fit pour les princes protestants. Voulez- vous con- 
tinuer à parler sans agir ? Dans cinquante ans il n'y aura plus 
en Europe que des présidents de république^ et pas un roi. Et 
avec ces trois lettres R, 0, 1 s'en vont les prêtres et les gentils- 
hommes. Je ne vois plus que des candidats faisant la cour à 
des majorités crottées. 

Vous avez beau dire que la France n'a pas eu ce moment 
un général accrédité, connu et aimé de tous, que l'armée n'est 
organisée que dans l'intérêt du trône et de l'autel, qu'on lui a 
ôté tous les vieux troupiers, tandis que chacun des régiments 
prussiens et autrichiens compte cinquante sous-officiers qui 
ont vu le feu. 

Deux cent mille jeunes gens appartenant à la petite bour- 
geoisie sont amoureux de la guerre,.... 

— Trêve de vérités désagréables, dit d'un ton suffisant un 
grave personnage, apparenunent fort avant dans les dignités 
ecclésiastiques, car M. de La Mole sourit agréablement au lieu 
de se fâcher, ce qui fut un grand signe pour Julien. 

Trêve de vérités désagréables, résumons-nous , Messieurs : 
l'homme à qui il est besoin de couper une jambe gangrenée, 
serait mal venu de dire à son chirurgien : cette jambe malade 
est fort saine. Passez-moi l'expression. Messieurs, le noUe duc 
de*** est notre chirurgien. 

Voilà enfin le grand mot prononcé, pensa Julien ; c'est vers 
le que je galoperai cette nuit. 



LE ROUGE ET LE NOÏB. 379 

LUI 
Ijp Çlerséy le9 B<ii«» la I«i1ierté« 

La première loi de tout être , c'est de se con- 
server, c'est de vivre. Vous semea de la ciguë et 
préteQdai; voir mûrir des èpiti 

MAçmAvsL. . 

Le grave personnage continuait; op voyait qu'il savait; il 
exposait avec une éloquence 4ouce et modérée, qui pli^t infini^ 
ment à Julien, ces grandes vérités : 

1® L'Angleten'e n'a pas une guinée à notre service; Técono- 
mie et Hume y sont à la mode. Les Saints mêine ne nous don- 
neront pas d'argent, et M. Brougham se moquera de nous. 

2"^ Impossible d'obtenii* plus de deui( campagnes des rois de 
l'Europe, sans Tor anglais ; et deux campagnes ne suffiront pas 
contre la petite bourgeoisie. 

3® Nécessité de former un parti armé en France, sans quoi 
le princif^ monarchique d'Europe pe hasardera pas m$me ces 
deux campagnes. 

Le quatrième point que j'ose vous proposer çoname évident 
est celui-ci : 

Impossibilité déformer un parti armé er^ Frc^nce sans le clergé. 
Je vous le dis hardiment, parce que Je vais vous le prouver, 
Messieurs. Il faut tout donner au clergé. 

1"^ Parce que 3*occupant de son aOaire nuit et jour, et guidé 
par des hommes de haute capacité établis loin de? orages à 
trois cents lieues de vos frontières..., 

— Ah ! Rome, Rome ! s'écria le maître de la maison... 

— Oui, Monsieur, Rom^! reprit le cardinal avec fierté. 
Quelles que soient les plaisanteries plus ou moins ingénieuses 
qui furent à la mode quand vous étiez jeune, je dirai haute- 
ment, en 1 830, que le clergé, guidé par Rome, parle seul au 
petit peuple. 

Cinquante mille prêtres répètent les mêmes paroles au jour 
indiqué par les chefs, et le peuple, qui, après tout, fournit les 



380 ŒUVRES DE STENDHAL. 

soldats^ sera plus touché de la voix^de ses prêtres que de tous 
les petits vers du monde... (Cette personnalité excita des mur- 
mures.) 

Le clergé a un génie supérieur au vôtre, reprit le cardinal 
en haussant la voix ; tous les pas que vous avez faits vers ce 
pointcapital, avoir en France un parti armé, ont été faits par 
nous. Ici parurent des faits... Qui a employé quatre- vingt mille 
fusils en Vendée ?.... etc., etc. 

Tant que le clergé n'a pas ses bois, il ne lient rien. A la 
première guerre, le ministre des finances écrit à ses agents 
qu'il n'y a plus d'argent que pour le curé. Au fond, la France 
ne croit pas, et eUe aime la guen^. Qui que ce soit qui la lui 
donne, il sera doublement populaire, car faire la guerre, c'est 
affamer les Jésuites, pour parler comme le vulgaire; faire la 
guerre, c'est délivrer ces monstres d'orgueil, les Français, de 
la menace de l'intervention étrangère. 

Le cardinal était écouté avec faveur... Il faudrait, ditnl, 
que M. de Nerval quittât le ministère, son nom irrite inutile- 
ment. 

A ce mot, tout le monde se leva et parla à la fois. On va me 
l'envoyer encore, pensa Julien ; mais le sage président lui- 
même avait oublié la présence et Texistence de Julien. 

Tous les yeux cherchaient un homme que Julien reconnut. 
C'était M. de Nerval, le premier ministre, qu'il avait aperçu au 
bai de M. le duc de Retz. 

Le désordre fut à son comblé, comme disent les journaux en 
parlant de la chambre. Au bout d'un gros quart d^heure le 
silence se rétablit un peu. 

Alors M. dé Nerval se leva, et, prenant le ton d'un apôtre : 
— Je ne vous affirmerai point, dit-il d'une voix singulière, que 
je ne tiens pas au ministère. 

Il m'est démontré. Messieurs, que mon nom double les for- 
ces des jacobins en décidant contre nous beaucoup de modérés. 
Je me retirerais donc volontiers ; mais les voies du Seigneur 
sont visibles à un petit nombre ; mais, ajouta-t-il en regardant 
fixement le cardinal, j'ai une mission; le ciel m'a dit : Tu por- 
teras ta tête sur un échafaud, ou tu rétabliras la monarchie 



LE ROUGE ET LE NOIR* 384 

en France, et réduiras les chambres à ce qu'était le parlement 
sous Louis xy, et cela, Messieurs^ je le ferai. 

Il se tut^ se rassit^ et il y eut un grand silence. 

Voilà un bon acteur^ pensa Julien. 11 se trompait^ toujours 
comme à Pordinaire^ en supposant trop d'esprit aux gens. Ani- 
mé par les débats d'une soirée aussi vive^ et surtout par la sin- 
cérité delà discussion^ dans ce moment M. de Nerval croyait à 
sa mission. Avec un grand coujrage, cet homme n'avait pas 
de sens. 

Minuit sonna pendant le silence qui suivit le beau mot^ je le 
ferai, Julien trouva que le son de la pendule avait quelque 
chose d'imposant et de funèbre. Il était ému. 

La discussion reprit bientôt avec une énergie croissante^ et 
surtout une incroyable naïveté. Ces gens-ci me feront empoi- 
sonner, pensait Julien dans de certams moments. Gomment 
dit-on de telles choses devant un plébéien? 

Deux heures sonnaient que Ton parlait encore. Le maître de 
la maison dormait depuis longtemps; M. de La Mole fut obli- 
gé de sonner pour renouveler les bougies. M. de Nerval^ le 
ministre^ était sorti à une heure trois quarts^ non sans avoir 
souvent étudié la figui*e de Julien dans une glace que le mi- 
nistre avait à ses côtés. Son départ avait pani mettre à l'aise 
tout le monde. 

Pendant qu'on renouvelait les bougies^ — Dieu sait ce que 
cet homme va dire au roi ! dit tout bas à son voisin l'homme 
aux gilets. 11 peut nous donner bien des ridicules et gâter notre 
avenir. 

Il faut convenir qu'il y a chez lui suffisance bien rare, et 
même effronterie, à se présenter ici. 11 y paraissait avant d'ar- 
river au ministère ; mais le portefeuille change tout, noie tous 
les intérêts d'un homme ; il eût dû le sentir. 

A peine le ministre sorti, le général de Bonaparte avait fermé 
fes yeux. En ce moment il parla de sa santé, de ses blessures, 
consulta sa montre, et s'en alla. 

— Je parierais, dit rhomme aux gilets, que le général court 
après le ministre ; il va s'excuser de s'être trouvé ici, et pré- 
tendre qu'il nous mène. 



382 OEUVRES BE STENDHAL. 

Quand les domestiques à demi endormis eurent terminé le 
renouvellement des bougies : 

— Délibérons ertfin. Messieurs, dit le présideilt , n'essayons 
plus de nous persuadée les uns les Autres. Songeons à la te- 
neur de la note qui dans^guarante-huit heures sera sotis les 
-feui de nos amis du dehors. On a parlé des ministres. Nous 
pouvons le dire maintenant que M. de Nerval nous a quitté, 
que nous importe les ministres? nous les ferotis vouloir. 

Le cardinal approuva par un sourii*e fin. 

— Rien de plus facile^ ce me semble^ que de i»ésumer notre 
position, dit le jeune évêque d'Agde> avec le feu concentré et 
contraint du fanatisme le plus exalté. Jusque4à il avait gardé 
k silence; son œil que Julieti avait observé ^ d'abord doui 
et calme, s'était enflammé dansMa première hein*e de discus- 
BiOD. Maintenant son âme débordait comme la lave du Vé- 
suve. 

De 1806 à 1814, TAngleterre n'a eu qu'un tort, dit-il, c'est 
de ne pas agir directement et per^onnellemetit sur Napoléon. 
Pès que cet homme eut fait des ducs et des chambellans, dès 
qu'il eut rétabli le trône> la mission que Dlefl lui avait confiée 
était tinte ; il n'était plus bon qu'à immoler. Les saintes Écri- 
tures nous enseignent en plus d'un endroit la manière d'en 
finir avec les tyrans (Ici il y eut plusieurs eitâtiona lati- 
nes). 

Aujourd'hui, Messieurs, ce n'est plus un homme qu'il faut 
immoler, c'est Paris. Toute la France copie Paris. A quoi bon 
armer vos cinq cents hommes par département? Entreprise 
hasardeuse et qui n'en finira pas. A quoi bon mêler la France 
à la chose qui est personnelle à Paris ? Paris seul avec ses 
joumaui et ses salons a fait le mal, que la nouvelle Babylone 
périsse. 

Entre l'autel et Paris, il faut en finir. Cette catastrophe est 
même dans les intérêts mondains du trône. Pourquoi Paris 
n'a-t-il pas osé souffler, sous Bonaparte? Demandez-le au canon 
de Saint-Roch... 

€e ne fut qu'à trois heures du matin que Julien sortit avec 
M. de La Mole» 



LE ROUGE ET LE NOIR. 383 

LemaiYiuis était honteux et fatigué. Pour la première fois, 
en parlant à Julien, il y eut de la prière dans son accent. 11 lui 
demandait sa parole de ne jamais révéler les excès de zèle, 
ce fut son mot, dont le hasard venait de le rendre témoin. 
N'en parlez à notre ami de l'étranger que s'il insiste sérieuse- 
ment pour connaître nos jeunes fous. Que leur importe que 
l'État soit renversé? il» seront cardinaux, et se réfugieront à 
Rome. Nous, dans nos châteaux, nous serons massacrés par les 
paysans. 

La note secrète que le marquis i^igea d'après le grand pro- 
cès-verbal de vingt-six pages, écrit par Julien^ ne fut prêle 
qu'à quatre heures trois quarts. 

Je suis fatigué à la mort, dit le marquis, et on le voit bien à 
celte note qui manque de netteté vers la tin ; j'en suis plus 
mécontent que d'aucune chose que j'aie faite en ma vie. Tenez, 
mon ami, ajouta-t-il, allez vous reposer quelques heures, et 
de peur qu'on ne vous enlève, moi je vais vous enfermer à clef 
dans votre chambre. 

Le lendemain le marquis conduisit Julien à un château isolé 
assez éloigné de Paris. Là se trouvèrent des hôtes singuliers, 
que Julien jugea être prêtres. On lui remit un passe-port qui 
portait un nom supposé, mais indiquait enfin le véritable but 
du voyage qu'il avait toujours feint d'ignorer. 11 monta seul 
dans une calèche. 

Le marquis n'avait aucune inquiétude sur sa mémoire, Julien 
lui avait récité plusieurs fois la note secrète, mais il craignait 
fort qu'il ne fût intercepté. 

— Surtout n'ayez l'air que d'un fat qui voyage pour tuer 
le temps, lui dit-il avec amitié, au moment où il quittait 
le salon. Il y avait peut-être plus d'un faux frère dans notre 
assemblée d'hier soir. 

Le voyage fut rapide et fort triste, k peine Julien avait-il 
été hors de la vue du marquis qu'il avait oublié et la note 
secrète et la midsion pour ne songer qu'aux mépris de Ma- 
thilde. 

Dans un village à quelques lieues au delà de Metz, le maî- 
tre de poste vint lui dire qu'il n'y avait pas de chevaux. H 



384 OEUVRES DE STENDHAL. 

était dix heures du soir; Julien^ fort contrarié, demanda à 
souper. Il se promena devant la porte, et insensiblement, sam 
qu'il y parût, passa dans la cour des écuries. 11 n'y vit pas de 
ctievaux. 

L'air de cet tiomme était pourtant singulier, se disait Julien: 
son œil grossier m'examinait. 

11 commençait comme on voit à ne pas croire exactement 
tout ce qu'on lui disait. 11 songeait à s'échapper après souper^ 
et pour apprendre toujours quelque chose sur le pays, il quitta 
sa chambre pour aller se chauffer au feu de la cuisine. Quelle 
ne fut pas sa joie d'y trouver il signor Geromino, le célèbre 
chanteur I 

Etabli dans un fauteuil qu'il avait fait apporier près du feu. 
le Napolitain gémissait tout haut et parlait plus, à lui tout 
seul , que les vingt paysans allemands qui l'entouraieut 
ébahis. 

— Ces gens-ci me ruinent, cria-t-il à Julien, j'ai promis de 
chanter demain à Mayence. Sept princes souverains sont ac- 
courus ponr m'entendre. Mais allons prendre l'air, ajouta-t-il 
d'un air significatif. 

Quand il fut à cent pas sur la route, et hors de la possibilité 
d'être entendu : 

— Savez-vous de quoi il retourne, dit-il à Julien? ce maîtit 
de poste est un fripon. Tout en me promenant, j'ai donné vingt 
sous à un petit polisson qui m'a tout dit. 11 y a douze chevaui 
dans une écurie à l'autre extrémité du village. On veut retar- 
der quelque courrier. 

— Vraiment? dit Julien, d'un aU' innocent. 

Ce n'était pas le tout que de découvrir la fraude, il fallait 
partir : c'est à quoi Geromhio et son ami ne purent réussir. 
Attendons le jour, dit enfin le chanteur, on se méfie de nous. 
C'est peut-être à vous ou à moi qu'on en veut. Demain matio 
nous commandons un bon déjeuner, pendant qu'on le prépara 
nous allons nous promener, nous nous échappons, nous louou 
des chevaux et gagnons la poste prochaine. 

— Et vos effets? dit Julien, qui pensait que peut-être Gen)* 
nimo lui-même pouvait être envoyé pour l'intercepter. Il fal* 



LE ROUGE ET LE NOIR. 385 

lut souper et se coucher. Julien était encore dans le premier 
sommeil, quand il fut réveillé en sursaut par la Toix de deux 
personnes qui parlaient dans sa chambre^ sans trop se gêner. 

11 reconnut le maître de poste, armé d'une lanterne sourde. 
La lumière était dirigée vers le coffre delà calèche^ que Julien 
avait fait monter dans sa chamBre. A côté du maître de poste 
était un homme qui fouillait tranquillement dans le coffre ou- 
vert. Julien ne distinguait que l§s manches de son habit, qui 
étaient noii*es et fort serrées. 

C'est une soutane^ se dit-il> et il saisit doucement de petits 
pistolets qu'il avait placés sous son oreiller. 

Ne craignez pas qu'il se réveille^ monsieur le curé^ disait le 
maître de poste. Le vin qu'on leur a servi était de celui que 
vous avez préparé vous-même. - 

— Je ne trouve aucune trace de papiers, répondit le cm'é. 
Beaucoup de linge^ d'essences^ de pommades^ de futilités; c'est 
un jeune homme du siècle, occupé de ses plaisirs. L'émissaire 
sera plutôt lautre, qui affecte de parler avec un accent italien. 

Ces gens se rapprochèrent de Julien pour fouiller dans les 
poches de sou habit de voyage. 11 était bien tenté de les tuer 
comme voleurs. Rien de moins dangereux pour les suites. 11 
en eut bonne envie... Je ne serais qu'un sot, se dit-il, je com- 
promettrais ma mission. Son habit fouillé, ce n'est pas là un 
diplomate y dit le prêtre : il s'éloigna et ht bien. 

— S'il me touche dans mon lit, malheur à lui ! se disait Ju- 
lien; il peut fort bien venir me poignarder, et c'est ce que je 
ne souffrirai pas. 

Le curé tourna la tête, JuUen ouvrait les yeux à demi ; quel 
ne fut pas son étonnement! c'était Tabbé Castanède! En effet, 
quoique les deux personnes voulussent parler assez bas, il lui 
avait semblé , dès l'abord, reconnaître une des voix. Julien fut 
saisi d'une envie démesurée de purger la terre d'un de s'es 
plus lâches coquins... 

— Mais ma mission ! se dit-il. 

Le curé et son acolyte sortirent. Un quart d'heure après, 
Julien fit semblant de s'éveiller. U appela et réveilla toute la 
maison. 



1 

3«6 ŒUVRES DE STENDHAL. 

— Je suis empoisonné^ s'écriait- il, je souffre horriblement 1 
11 voulait un prétexte pour aller au secours de€eronimo. Il le 
trouva à demi asphyxié par le laudanum contenu dans le vin. 

Julien craignant quelque plaisanterie de ce genre, avait I 
soupe avec du chocolat apporté de Paris. Il ne put venir à bout | 
de réveiller assez Geronimo pour le décider à partir. 

— On me donnerait tout le royaume de Naples, disait le 
chanteur» que je ne renoncerais pas en ce moment à la volupté 
de dormir. 

•^ Mais les sept princes souverains ! 

— Qu'ils attendent. 

Julien partit seul et arriva sans autre incident auprès du 
grand personnage. 11 perdit toute une matinée à sdliclter en 
vain une audience. Par bonheur, vers les quatre heures, le . 
duc voulut prendre Tair. Julien le vit sortir à pied, il n^bésita 
pas à lui demander Taumône. Arrivé à deux pas du grand pei^ 
iODBage, il tira la montre . du marquis de La Mole, et la mon^ 
Ira avec affectation. Suivez-moi de loin, lui dit-on sans le re- 
garder. 

A un quart de lieue de là, le duc entra brusquement dans 
un petit Café-hofiSs. Ce fut dans une chambre de cette auberge 
du dernier ordre que Julien eut llionnenr de réciter au duc ses 
quatre pages. Quand il eut fini : Recommencê% et allez plus 
lentement, lui dit-on. 

Le prince prit des notes. Gagnez à pied la poète voisine. 
Abandonnez ici vos effets et votre calèche. Allez à Strasbourg 
comme vous pourrez, et le vingt-deux du mois (on était au dix) 
trouvezvous à midi et demi dans ce même Café-houss, N'en 
sortez que dans une demi-heure. Silence! 

Telles furent les seules paroles que Julien entendit. Elles 
suffirent pour le pénétrer de la plus haute admiration. C'est 
ainsi> pensa -t-fi, qu'on traite les affaires; que dirait ce grand 
homme d'État, s'il entendait les bavards passionnés d'il y à trois 
jours? 

Julien en mit deux à gagner Strasbourg, il lui semUait qu'il 
n'avait rien à y faii-e. 11 prit un grand détour. Si ce diable 
d'abbé Castanède m'a reconnu, il n'est pas homme à perdre 



LE ROUGE ET LE NOIR. 387 

facilement ma trace... Et quel plaisir pour iui de se moquer 
de moi^ et de faire échouer ma mission ! 

L'abbé Gastauède^ chef de la police de la congrégation, sur 
toute la frontière du nord, ne Tavait heureusement pas recon- 
nu. Et les Jésuites de Strasbourg, quoique très-zélés, ne son- 
gèrent nuUen^ent à observer Julieu, qui avec sa croix et sa re- 
dingote bleue, avait l'air d'un jeune militaire fo^t occupé de sa 
personne. 

LIV 



Fascination ! tu as de l'amour tonte son énergie, 
toute sa puissance 4'éprouver le malheur. Ses 
plaisirs enchanteurs , ses douces jouissances sont 
seuls au delà de ta sphère. Je ne pouvais pas dire 
en la voyant dormii : elle est toute à moi, avec sa 
beauté d'ange et ses douces faiblesses! La voilà 
livrée ï râa puissance, telle que le det la fit dans 
sa miséricorde poiir enchanter un cœ^r d'homme. 



Forcé de passer tinit jours à Strasbourg, Julien cherchait à 
se distraire par des idées de gloire militaire et de dévouement 
à la patrie. Était-il donc amoureux? il n'en savait rien, Il trou* 
vait seulement dans son âme bourrelée Mathilde maîtresse ab^ 
solue de son bonheur comme de son imagination. U avait besoin 
de toute l'épergie de son caractère pour se piainteniraunlessus 
du désespoir. Penser à ce qui n'avait pas quelque rapport % 
mademoiselle de La Mole était hors de sa puissance. L'ambition^i 
les simples succès de vanité le distrayaient autrefois des sen- 
timents que madame de Rénal lui avait inspirés. Mathilde avait 
tout absorbé; il la trouvait partout dans l'avenir. 

De toutes parts, dans cet avenir, Julien voyait le manque de 
succès. Cet être que l'on a vu à Verrièi'es si rempli de pré- 
somption, si orgueilleux^ était tombé dans un excès de modes- 
tie ridicule. 

Trois jours auparavant il eût tué avec plaisir l'abbé Gastanè- 



V 



388 OEUVRES DE STENDHAL. 

de, et si à Strasbourg un enfant se fût pris de querelle avec 
lui^ il eût donné raison à Tenfant. En pensant de nouveau aux 
adversaires, aux ennemis, qu'il avait rencontrés dans sa vie, 
il trouvait toujours que lui, Julien avait eu tort. 

C'est qu'il avait maintenant pour implacable ennemie cette 
imagination puissante, autrefois sans cesse employée à lui 
peindre dans Favenir des succès si brillants. 

La solitude absolue de la vie de voyageur augmentait Vem- 
pire de cette noire imagination. Quel trésor n'eût pas été*un 
ami ! Mais, se disait Julien, est«il 'donc un cœur qui batte pour 
moi? Et quand j'aurais un ami, Fbouneur ne me commande- 
rait-il pas un silence éternel? 

Il se promenait à cheval tristement dans les environs de 
Kehl; c'est unhoug sur le bord du Rkin, immortalisé parDe- 
saix et Gouvion Saiut-Cyr. Un paysan allemand lui montrait 
les petits ruisseaux, les chemins, les îlots du Rhin, auxquels 
le courage de ces grands généraux a fait un nom. Julien, con- 
duisant son cheval de la gauche, tenait déployée de la droite 
la superbe carte qui orne les Mémoires du maréchal Saint-Cyr. 
Une exclamation de gaîté lui fit lever la tête. 

C'était le prince Korasoff, cet ami de Londres, qui lui avait 
dévoilé quelques mois auparavant les premières règles de la 
haute fatuité. Fidèle à ce grand art, Korasofif, arrivé à Stras- 
bourg, depuis une heure à Kehl, et qui de la vie n'avait lu une 
ligne sur le siège de 4796, se mit à tout expliquer à Julien. Le 
paysan allemand le regardait d'un air étonné; car il savait 
assez de français pour distinguer les énormes bévues dans les- 
quelles tombait le prince. Julien était à mille lieues des idées 
du paysan, il regardait avec étonnement ce beau jeime homme^ 
il admirait sa grâce à monter à cheval. 

L*heureux caractère, se disait-il. Comme son pantalcm va 
bien; avec quelle élégance sont coupés ses cheveux! Hélas! 
si j'eusse été ainsi, peut-être qu'après m'avoir aimé trois jours, 
elle ne m'eût pas pris en aversion. ^ 

Quand le prince eut fini son siège de Kehl : — Vous avez la 
mine d'un trappiste, dit-il à Julien, vous outrea le principe 
de la gi-avité que je vous ai donné à Londi^s. L'air triste ne 



/ 



LE BOUGE ET LE NOIR. 389 

peut être de bon ton; c'est l'air ennuyé qu'il faut. Si vous êtes 
triste, c'est donc quelque chose qui vous manque^ quelque 
chose qui ne vous a pas réussi. 

Cest montrer soi inférieur, Êtes-vous ennuyé^ au contraire, 
c'est ce qui a essayé vainement de vous plaire qui est infé- 
rieur. Comprenez donc, mon cher, combien la méprise est 
grave. 

Julien jeta un écu au paysan qui les écoutait bouche béante. 

— Bien, dit le prince, il y a de la grâce, un noble dédain ! 
fort bien ! et il mit son cheval au galop. Julien le suivit, rem- 
pli d'une admiration stupide. 

Ah 1 si j'eusse été ainsi, elle ne m'eût pas préféré Croisenois! 
Plus sa raison était choquée des ridicules du prince, plus 
il se méprisait de les admirer, et s'estimait malheureux de 
ne pas les avoir. Le dégoût de soi-même ne peut aller plus 
loin. 

Le prince le trouvant décidément triste : Ah çà, mon cher, 
lui dit-il en rentrant à Strasbourg, avez-vous perdu tout votre 
argent, ou seriez-vous amoureux de quelque petite actrice? 

Les Russes copient les mœurs françaises, mais toujours à 
cinquante ans de distance. Ils en sont maintenant au siècle de 
Louis XV. 

Ces plaisanteries sur Tamour mirent des larmes dans les 
yeux de Julien : Pourquoi ne consulterais-je pas cet honune si 
aimable? se dit-il tout à coup. 

— Eh bien oui, mon cher, dit-iJ, au prince, vous me voyez à 
Strasbourg fort amoureux et même délaissé. Une femme char- 
niante, qui habite une ville voisine, m'a planté là après trois 
jours de passion, et ce changement me tue. 

Il peignit au prince, sous des noms supposés, les actions et le 
caractère de Mathilde. 

— N'achevez pas, dit Korasoff : pour vous donner conOance 
en votre médecin, je vais terminer la confidence. Le mari de 
cette jeune fenuiie jouit d'une fortune énoime, ou bien plutôt 
elle appartient, elle, à la plus haute noblesse du pays. Il faut 
qu'elle soit fière de quelque chose. 



390 ŒUVRES DE STENDHAL. 

julien fit UD signe da tète, il n Vait ptus le courage de 
parler. 

— Fort bien, dit le prince, voici trois drogues assez amères 
que vous allez prendre sans délai : 

1* Voir tous l^s jours madame,..*- c(»Bment l'appelés- 
vous? 

— Madame de Dubois. 

Quel non)! dit ie prince en éclatant de rire j mais pardon^ 
il est sublime pour vous. U s'agit de voir chaque jour madame 
de Dubois j n'allez pas surtout paraître à ses yeux froid et pi- 
qué ; rappelez-vous le grand principe de votre siècle : soyez 
le contraire de ce à quoi Ton s'attend. Montrez-vous précisé- 
ment tel que vous étiez huit jours avant d'être honoré de ses 
bontés. 

— Ah ! j'étais tranquille alors, a'écria Julien avec désespoir^ 
je croyais la prendre en pitié 

— Le papUlon se brûle à la chandelle, continua le prince, 
comparaison vieille comme le monde. 

i* Vous la verrez tous les jours ,• 

2<* Vous ferez la cour à une femme de sa société, maïs sans 
vous donner les apparences de la passion, entendez-vous? Je 
ne vous le cache pas, votre rôle est difficile ; vous jouez la 
comédie, et si Ton devine que vous la jouez, vous êtes perdu. 

--* Elle a tant d'esprit, et moi si peu ! Je suis perdu, dit Ju- 
lien tristement. 

— Non, vous êtes seulement plus amoureux que je ne le 
eroyaiff. Madame de Dubois est profondément occupée d*elle- 
mème, comme toutes les femmes qui ont reçu du ciel ou trop 
de noblesse ou tix>p d'argent. Elle se regarde au lieu de vous 
regarder, donc elle ne vous connaît pas. Pendant les deux ou 
trois accès d'amour qu'elle s'est drânéa en votre faveur^ à 
grand effort d'imagination^ elle voyait en vous le héroe qu'elle 
avait rêvé, et vm pas ce que vous (tes réellement 

Mais que diable, ce sont là les éléments, mon cher Sorel, 
étes-yous tout à fait un écolier? 

Parbleu 1 entrons dans ce magasin j voilà un col noir char- 
mant, on le dirait fait par John Andersen, de Burlington-Streel ; 



LE ROUGE ET LE NOIR. 39i 

faites-moi le pbûsir de le prendre^ et de jeter biep loia c^tt^ 
ignoble corde noire que vous avez au cou. 

Ah çà, continua le prince en sortant de la lx)utique du pre- 
mier passementier de Strasbourg^ quelle est la société de m^r 
dame de Dubois? grand Dieu! quel nom ! Ne vous fâcher pas^ 
mon cher Sorel, c^e^st plus fort que moi... A qui fere^vous la 
cour? 

— - A fine prude par excellence, fille d'un marchand de bas 
immei^ément riche. Elle a les plus beaux yeux du ippnde^ et 
qui me plaisent infiniment j elle tient sans doute le premier 
rang dans le pays ; mais au milieu de toutes ses grandeurs, 
elle rougit au point de se déconcerter si quelqu'un vient à 
parler de commerce et de boutique. Et par malheur» son père 
était Tun des marchands les plus connus de Strasbourg. 

— Ainsi si Ton parie d'tndu^(n'«, dit le prince en riante vous 
êtes sûr que votre belle songe à elle et non pas à vous. Ce ri- 
dicule est divin et fort utile, il vous empêchera d'avoir le moin- 
dre moment de folie auprès de ses beaux yeux. Le succès est 
certain. 

Julien songeait à madame la maréchale de Fervaques qui 
venait beaucoup à Thôtel de la Mole. C'était une befie étran- 
gère qui avait épousé le maréchal un an avant sa mort. Toute 
sa vie semblait n'avoir d'autre objet que de faire oublier qu'elle 
était fille d'un indv$iriel, et pour être quelque chose à Pafis 
elle s'était mise à la tête de la vertu. 

Julien admirait sincèrement le prince ; que n*eAt-il pas donné 
pour avoir ses ridicules ! La conversation entre les deux amis 
fut infinie; KorasofT était ravi : jamais un Français ne l'avait 
écouté aussi longtemps. Ainsi, j'en suis enfin venu, se disait le 
prince charmé^ à me faire écouter en donnant des leçons à mes 
maîtres ! 

— No'iS sommes bien d'accord, répétait-il à Julien pour la 
dixième fois, pas l'ombre de passion quand vous parlerez à la 
jeune beauté, fille du marchand de bas de Strasbourg, en pré- 
sence de madame de Dubois. Au contraire, passion brûlante 
m écrivant. Lire une lettre d'amour bien écrite est le souverain 
plaisir pour une prude; c'est un moment de relâche. Elle ne 



392 OKUVRES DE STENDHAL. 

joue pas la comédie, elie ose écouter son cœur; donc deux 
lettres par jour. 

— Jamais^ jamais! dit Julien découragé; je me ferais plu- 
tôt piLer dans un mortier^ que de composer trois phrases; je 
suis un cadavre^ mon cher, n'espérez plus rien de moi. Lais- 
sez-moi mourir au bord de la route. 

— Et qui vous parle de composer des phrases? J'ai -dans 
mon nécessaire six volumes de lettres d'amour manuscrites. 
11 y en a pour tous les caractères de femme^ j'en ai pour la 
plus haute vertu. Est-ce que Kalisky n'a pas fait la cour à 
Richemond-la-Terrasse, vous savez, à trois lieues de Londres, 
à la plus jolie quakeresse de toute l'Angleterre? 

Julien était moins malheurex quand il quitta son ami à deux: 
heures du matin. 

Le lendemain le prince fit appeler un copiste, et deux joui*s 
après Julien eut cinquante-trois lettres d'amour bien numé- 
rotées^ destinées à la vertu la plus sublime et la plus triste. 

— 11 n'y en a pas cinquante-quatre, dit le prince, parce que 
Kalisky se fit éconduire ; mais que vous importe d'être maltraité 
par la fille du marchand de bas, puisque vous ne voulez agir 
que sur le cœm* de madame de Dubois? 

Tous les jours on montait à cheval : le prince était fou de 
Julien. Ne sachant comment lui témoigner son amitié sou- 
daine, il finit par lui offrir la main d'une de ses cousines, ri- 
che héritière de Moskou; et une fois marié, ajouta-t-il, mon 
influence et la croix que vous avez là vous font colonel en deux 
ans. 

— Mais cette croix n'est pas donnée par Napoléon, il s'en 
faut bien. 

— Qu'importe, dit le prince, ne l'a-t-il pas inventée ? Elle est 
encore de bien loin la première en Europe. 

Juhen fut sur le point d'accepter; mais son devoir le rappe- 
lait auprès du grand personnage ; en quittant Korasoff il pi-o- 
mit d'écrire. Il reçut la réponse à la noie secrète qu'il a\ait 
apportée, et courut vers Paris ; mais à peine eut il été seul 
deux jours de suite, que quitter la France et Mathilde lui parut 
un supplice pire ffue la mort. Je n'épouserai pas les miîUon^ 






LE ROUGE ET LE NOIR. 393 

que m'offre Korasoff^ se dit--il,mais je suivrai ses conseils. . 

Après tout, Tart de séduire est son métier; il ne songe qu'à j 
cette seule affaire depuis plus de quinze ans, car il en a trente. 
On ne peut pas dii'e qu'il manque d'esprit; il est fin et caute- 
leux; Tenthousiasme, la poésie sont une impossibilité dans ce 
caractère : c'est un procureur; raison de plus pour qu'il ne se 
trompe pas. 

11 le faut, je vais faire la cour à madame de Fervaques. 

Elle m'ennuira bien peut-être un peu, mais je regarderai ces 
yeux si beaux, et qui ressemblent tellement à ceux qui m'ont 
le plus aimé au monde. 

Elle est étrangère; c'est un caractère nouveau à observer. 

Je suis fou, je me noie, je dois suivre les conseils d'iin aral, 
et ne pas m'en croire moi-même. 

LV 
lie Miniiitère de la ITerfu. 

Mais si je prends de ce plaisir avec tant de 
prudence et de circonspection, ce ne sera plus 
un plaisir pour moi. 

LOPB DE y EGA. 

A peine de retour à Paris, et au sortir du cabinet du marquis 
de La Mole, qui parut fort déconcerté des dépêches qu'on lui 
présentait, notre héros courut chez le comte Altamira. A Ta- • 
vantage d'être condamné à moH, ce bel étranger réunissait • 
beaucoup de gravité et le bonheur d'être dévot ; ces deux mé- * 
rites, et, plus que tout, la haute naissance du comte, conve- 
naient tout à fait à madame de Fervaques, qui le voyait beau 
coup. 

Julien lui avoua gravement qu'il en était fort amoureux. 

— C'est la vertu la plus pure et la plus haute, répondit Alta- 
mira, seulement un peu jésuitique et emphatique. Il est des 
jours où je comprends chacun des mots dont elle se sert, mais 
je ne comprends pas la phrase tout entière. Elle me donne sou- 
vent ridée que je ne sais pas le français aussi bien qu'on le dit. 



394 OEUVRES DE STENDHAL. 

Cette cQniujLisgaiiGe fera prononcer votre nom; elle vous don- 
nera du poids dans le monde. Mais allons chez Bustos^ dit le 
comte Altamirat qui était un esprit d'ordre; il a fait la cour à 
madame la maréchale. 

Don Diego fiustos se fit longtemps ei^pliquer Taifaire^ sans 
rien dire, comme un avocat dans 9on cabinet. Il avait une grosse 
figure de moine^ avec des moustaches noires, et une gravité 
sans ptMrôille ; du reste, hon carbonaro. 

— Je c(W{^e|i(}«, dit-il enfin à Julien. La maréchale de Fer- 
vaques art-^Ue eu dâs amants, n'en a4*elle pas eu? Avez-vous 
ainsi quelque espoir de réussir? voilà la question. G^est vous 
dire qud« pour v^^ P^t, j'ai échoué. Maintenant que je ne suis 
plus piqu^, je piç f^ cq raisonnement; souvent elle a de Thu- 
ïtiBOTy et, comme je vous le raconterai bientôt, elle n'est pas 
mal vindicative. 

Je ne lui trouve pas ce tempérament bilieux qui est celui du 
génie^ et jette sur toutes les actions comme un vernis de passion. 
C'est au contraire h la f^^^n d'être flegmatiqiie et tranquille des 
Hollandais qu'elle doit sa rare beauté et ses couleurs si fraî- 
ches» 

Julien s'impatientait de la lenteur et du flegme inébranlable 
de l'Espagnol; de temps en temps, malgré lui, quelques mo- 
nosyllabes lui échappaient. 

— Voulez-vous m'écouter? lui dit gravement don Biego 
Bustos. 

— Pardonnez à la furia franeése; je suis tout oreille, dit 
Julien. 

— La maréchale de Fervaques est donc fort adonnée à la 
iiaîne ; elle poursuit impitoyablement des gens quelle n'a ja- 

n^ vnsi des avocats» de pauvres diables d'hommes de lettres 
qui ont fait des chansons connue Collé, vous savez? 

.,:; , J'ai la marotte 

D'aimer Marote, etc. 

Et Julien dut essuyer la citation tout entière. L'Espagnol 
était bien aise de chanter en français. 
Cette divine chanson ne fut jamais écoutée avec plus d'im- 



LE ROUGE ET LE NOIR. 398 

patience. Quand elle fut unie : — La maréchale, dit don Diego 
Bustos^ a fait destituer Fauteur de cette chanson : 

Un jour l'amour au cabaret. 

Julien frémit qu^ilneroulût la chanter. Il se contenta de IV 
nalyser. Réellement elle était impie et peu décente. 

Quand la maréchale se prit de colère contre cette chanson^ 
dit don Diego, je lui fis observer qu'une feiatne de son rang 
ne devait point lire toutes les sottises qu'on publie. Quelques 
progrès que fassent la piété et la gravité^ il y aura toujours en 
France une littérature de cabaret. Qaand madame de Ferva- 
ques eut fait ôter à Tauteur^ pauvre diable en demi-solde^ une 
pkBLce de dix-huit cents francs : Prenez garde^ lui dis-je^ vous 
avez attaqué ce rimailleur avec vos armes, il peut vous répon- 
dre avec ses rimes : il fera une chanson sur la vertu. Les scdons 
dorés seront pour vous; les gens qui aiment à rire répéteront 
ses épigrammes. Savez-vous, monsieur^ ce que la maréchale 
me répondit? Pour Tintérèt du Seigneur tout Paris me verrait 
marcher au martyre ; ce serait un spectacle nouveau en France. 
Le peuple apprendrait à respecter la qualité. Ce serait le plus 
beau jour de ma vie. Jamais ses yeux ne furekit plus beaux. 

— Et elle les a superbes, s'écria Julien. 

— Je vois que vous êtes amoureux... Donc, reprit grave- 
ment don Diego Bustos, elle n'a pas la constitution bilieuse qui 
porte à la vengeanccc Si elle aime à nuire pourtant, c'est qu'elle 
est malheureuse, je soupçonne là nudhmr intéritut. Ne semit^ 
ce point une prude lasse de son métier? 

L'Espagnol le regarda en silence pendant une grande mi- 
nute. 

— Voilà toute la question, ajouta-t-il gravement, et c'est de 
là que vous pouvez tirer quelque espoir, l'y ai beaucoup ré- 
fléchi pendant les deux ans que je me suis porté son très-humble 
serviteur. Tout votre avenir, monsieur qui êtes amoureux, dé- 
pend de ce grand problème. Bst-K!e une prude lassè de son 
métier, et méchante parce qu'elle est maihenreiise? 

^ Ou bien, dit Aitamira sortant enfin de son profond sllett'»^ 
ce, serait-ce ce que je t'ai dit vingt fois? tout simplemetit de 



396 CEUVRES DE STENDHAL. 

la vanité française ; c'est le souvenir de son père, le fameux 
marchand de draps, qui fait le malheur de ce caractère natu- 
rellement roome et sec. Il n'y aurait qu'un bonheur pour elle, 
celui d'habiter Tolède, et d*être tourmentée par un confesseur 
qui chaque jour lui montrerait Tenfer tout ouvert. 

Comme Julien sortait, Altamira m'apprend que vous êtes 
des nôtres, lui dit don Diego, toujours plus grave. Un jour 
vous nous aiderez h reconquérir notre liberté, ainsi veux-je 
vous aider dans ce petit amusement. 11 est bon que vous con* 
naissiez le style de la maréchale; voici quatre lettres de sa 
main. 

•— Je vais les copier, s'écria Julien, et vous les rapporter. 

— Et jamais personne ne saura par vous un mot de ce que 
nous avons dit? 

— Jamais, sur l'honneur I s'écria Julien. 

— Ainsi Dieu vous soit en aide ! ajouta T-Espagnol, et il re- 
conduisit silencieusement, jusque sur l'escalier, Altamira et 
Julien. 

Cette scène égaya un peu notre héros ; il fut sur le point 
de sourire. Et voilà le dévot Altamira, se dit-il, qui m'aide 
dans une entreprise d'adultère. 

Pendant toute la grave conversation de don Diego Bustes, 
Julien avait été attentif aux heures sonnées par l'horloge de 
l'hôtel d'Aligre. 

Celle du dîner approchait, il allait donc revoii* Mathilde ! H 
rentra, et s'habilla avec beaucoup de soin. 

Pi^emière sottise, se dit-il en descendant l'escalier; il faut sui- 
vre à la lettre l'ordonnance du prince . 

Il remonta chez lui, et prit un costume de voyage on ne 
peut pas plus simple. 

Maintenant, pensa-t- il, il s'agit des regards. 11 n'était que 
cinq heures et demie, et l'on dînait à six. 11 eut l'idée de des- 
cendre au salon, qu'il trouva solitaire. A la \iie du canapé 
bleu, il fut ému jusqu'aux larmes; bientôt ses joues devinrent 
brûlantes. 11 faut user cette sensibilité sotte, se dit- il avec 
colère ; elle me tiahirait. 11 prit un journal pour avoir une 
contenance, et passa trois ou quatre fois du salon au jardin. 



LE ROUGE ET LE NOIR. 397 

Ce ne fut qu^en tremblant et bien caché par un grand chê- 
ne, qu^il osa lever les yeux jusqu'à la fenêti'e de mademoiselle 
de La Mole. Elle était hermétiquement fermée; il fut sur le 
point de tomber, et resta longtemps appuyé contre le chêne; 
ensuite, d'un pas chancelant, il alla revoir l'échelle du jardi- 
nier. 

Le chaînon^ jadis forcé par lui en des circonstances, hélas ! 
si différentes, n'avait point été raccommodé. Emporté par un 
mouvement de folie, Julien le pressa contre ses lèvres. 

Après avoir erré longtemps du salon au jardin, Julien se 
trouva horriblement fatigué ; ce fut un premier succès qu'il 
sentit vivement. Mes regards seront éteints et ne me trahiront' 
pas! Peu à peu, les convives arrivèrent an salon; jamais la 
porte ne s'ouvi^t sans jeter un trouble mortel dans le cœur de 
Julien. 

On se mit à table. Enfin parut mademoiselle de La Mole, 
toujours fidèle à son habitude de se faire attendre. Elle rougit 
beaucoup en voyant JuHen ; on ne lui avait pas dit son arrivée. 
D'après la recommandation du prince Korasoff, Julien regarda 
ses mains ; elles tremblaient. Troublée lui-même au delà de 
toute expression par cette découverte, il fut assez heureux 
pour ne paraître que fatigué. 

M. de La Mole fit son éloge. La marquise lui adressa la pa- 
role un instant après, et lui fit compliment sur son air de fati- 
gue. Julien se disait à chaque instant : Je ne dois pas trop 
regarder mademoiselle de La Mole, mais mes regards non plus 
ne doivent point la fuir. Il faut paraître ce que j'étais réelle- 
ment huit jours avant mon malheur... 11 eut lieu d'êti'e satis- 
fait du succès, et resta au salon. Attentif pour la première 
fois envers la maîtresse de la maison, il fit tous ses efforts pour 
faire parler les hommes de la société et maintenir la conver- 
sation vivante. 

Sa politesse fut récompensée: sur les huit heures, on an- 
nonça madame la maréchale de Fervaques. Julien s'échappa 
et reparut bientôt, vêtu avec le plus grand soin. Madame de 
La Mole lui sJit un gré infini de cette marque de respect, et 
voulut lui témoigner sa satisfaction, en parlant de son voyage 

23 



n 



398 OEUVRES DE STENDHAL. 

à madame de Fervaques. Julien s'établit auprès de la mare- 
chale^ de façon à ce que ses yeux ne fussent pas apei^us de 
Mathtlde. Placé ainsi, suivant toutes les règles de l'art, madame 
de Fervaques fut pour lui Tobjet de l'admiration la plus ébahie. 
C'est par une tirade sur ce sentiment que commençait la pre- 
mière des cinquante-trois lettres dont le prince Korasoff lui 
avait fait cadeau. 

La maréchale annonça qu'elle allait à l'Opém-Buffli. Julien 
y coumt ; il trouva le chevalier de Beauvolsis, qui Teramena 
dans une loge de messieurs les gentilshommes de la chambi*e, 
justement à côté de la loge de madame de Fervaques. Julien la 
regarda constamment. 11 faut, se ditil, en rentrant à Thôtel. 
que je tienne un journal de siège ^ autrement j'oubliemis mes 
attaques. Il se força à écrire deux ou trois pages sur ce sujet 
ennuyeux, et parvint ainsi, chose admirable ! à ne presque pas 
penser à mademoiselle de La Mo!e. 

Mathilde Favait presque oublié pendant son voyage. Ce n'est 
après tout qu'un être commun, pensait* elle, son nom me rap- 
pellera toujours la plus grande faute de ma vie« 11 faut revenir 
de bonne foi aux idées vulgaires de sagesse et d'honneur; une 
femme a tout à perdre en les oubliant. Elle se montra dispo- 
sée à permettre enfin la conclusiori de l'arrangement avec le 
marquis de Croisenois, préparé depuis si longtemps. Il était 
fou de joie ; on l'eût bien étonné en lui disant qu'il y avait de 
Id résignation au fond de cette manière de sentir de Mathilde, 
qui le rendait si her. 

Toutes les idées de mademoiselle de La Mole changèrent en 
voyant Julien. Au vrai, c'est là mon mari, se disait-^Ue ; si je 
reviens de bonne foi aux idées de sagesse, c^est évidemment 
lui que je dois épouser. 

Elle s'attendait à des importunités, à des airs de malheur de 
la part de Julien : elle préparait ses réponses : car sans doute, 
au sortir du diuer, il essaierait de lui adresser quelques mots. 
Loin de là, il resta ferme au salon, ses regards ne se tournèrent 
pas même vers le jardin, Dieu sait avec quelle peine ! Il vaut 
mieux avoir tout de suite cette explication, pensa mademoi- 
selle de La Mole; elle alla seule au jardin, Julien n*y parut pas. 



LE ROUGE ET LE NOIR. 399 

Mathilde vint se promenef près dés porle-feiiêtres du salon ; 
eller le vit fort occupé à décrii-e à madame de Fen aques les 
vieux châteaux en ruine qui couronnent les coteaux des bords 
du Rhin et leur donnent tant de physionomie. Il commençait 
à ne pas mal se tirer de la phrase sentimentale et pittoresque 
qu'on appelle esprit dans certains salons. 

Le prince Korasoff eût été bien fier, s^il se fût trouvé à Pa- 
ris : cette soirée était exactement ce (ju'il avait prédit. 

Il eût approuvé la conduite que tint Julien les jours sui- 
vants. 

Une intrigue parmi les membres du gouvernement occulte 
allait disposer de quelques cordons bleus; madame la mare -. 
chale de Fervaques exigeait que son grand-oncle fût chevalier 
de l'ordre. Le marquis de La Mole avait la môme prétention 
pour son beau^père j ils réunirent leurs efforts, et la maréchale 
vint presque tous les jours à Thôtel de la Mole. Ce fut d'elle que 
Julien apprit que le marquis allait être ministre : il offrait à la 
Camarilla un plan fort ingénieux pour anéantir la Charte, sans 
commotion, eu trois ans. 

Julien pouvait espérer un évêché, si M. de La Mole arrivait 
au ministère ; mais à ses yeux tous ces grands intérêts s'étaient 
comme recouverts d'un voile. Son imagination ne les apercevait 
plus que vaguement et pour ainsi dire dans le lointain. L'affreux 
malheur qui en faisait un maniaque lui montrait tous les intérêts 
de la vie dans sa manière d'être avec mademoiselle de Là Mole. 
Il calculait qu*après cinq ou six ans de soins, il parviendrait à 
s'en faire aimer de nouveau. 

Cette tête si froide était, comme on voit, descendue à l'état 
de déraison complet. De toutes les qualités qui l'avaient dis- 
tingué autrefois, il ne lui restait qu'un peu de fermeté. Maté- 
riellement fidèle au plan de conduite dicté par le prince Kora- 
soff, chaque soir il se plaçait assez près du fauteuil de madame 
de Fervaques, mais il lui était inpossible de trouver un mot à 
dire. 

L'effort qu'ils'imposait pour paraître guéri aux yeux Mathilde, 
absorbait toutes les forces de son âme, il restait auprès de la 
maréchale comme un être à peine animé ; ses yeux même^ 



400 OEUVRES DE STENDHAL. 

ainsi que dans l'extrême souffrance physique, avaient perdu 
tout leur feu. 

Gomme la manière de voir de madame de La Mole n'était 
jamais qu'une contre-épreuve des opinions de ce mari qui pou- 
vait la faii'e duchesse, depuis quelques joiu-s elle portait aux 
nues le mérite de Julien. ^ 

LVI 
li' Amour moral* 

There also was of course îd Adelioe 
That calm patrician polisli in the adress, 
Which ne'er can pass the equinoctial Une 
Of any thing which Nature would express : 
Just as a Mandarin finds notbing fine, 
At least his manner suffers noi to guess 
. That any thing he views can greatly please. 

Don Juan, c. xiii, ttanza 84. 

Il y a un peu de folie dans la façon de voir de toute cette fa- 
mille, pensait la maréchale ; ils sont engoués de leur jeune 
abbé, qui ne sait qu'écouter, avec d'assez beaux yeux, il est 
vrai. 

Julien, de son côté, trouvait dans les façons de la maréchale 
un exemple à peu près parfait de ce calme patricien qui respii^ 
une politesse exacte et encore plus l'impossibilité d'aucune 
vive émotion. L'imprévu dans les mouvements, le manque 
d'empire sur soi-même, eût scandalisé madame de Fervaques 
presque autant que l'absence de majesté envers les inférie.ui-s. 
Le moindre signe de sensibilité eût été à ses yeux comme une 
sorte d^vresse morale dont il faut rougir, et qui nuit fort à ce 
qu'une personne d'un rang élevé se doit à soi-même. Son grand 
bonheur était de parler de la dernière chasse du roi, son lisrc 
favori les Mémoires du duc de Saint-Simon, surtout pour la 
partie généalogique. 

Julien savait la place qui, d'après la disposition des lumiè- 
res, convenait au genre de beauté de madame de Fervaques. 
11 s'y trouvait d'avance, mais avait grand soin de toui'ner sa 



LE ROUGE ET LE NOIR. 401 

chaise de façon à ne pas apercevoir Mathilde. Étonnée de cette 
constance à se cacher d'elle, un jour elle quitta le canapé bleu 
et vint travailler auprès d'une petite table voisine du fauteuil 
de la maréchale. Julien la voyait d'assez près par-dessous le 
chapeau de madame de Fervaques. Ces yeux, qui disposaient 
de son sort, Teffrayèrent d'abord, ensuite le jetèrent violem- 
ment hors de son apathie habituelle; il parla et fort bien. 

Il adressait la parole à la maréchale, mais son but unique 
était d'agir sur l'âme de Mathilde. 11 s'anima de telle sorte 
que madame de Fervaques arriva à ne plus comprendre ce 
qu'il disait. 

C'était un premier mérite. Si Julien eût eu l'idée de le com- 
pléter par quelques phrases de mysticité allemande, de haute 
religiosité et de jésuitisme, la maréchale l'eût rangé d'emblée 
parmi les hommes supérieurs appelés à régénérer le siècle. 

Puisqu'il est d'g^ssez mauvais goût, se disait mademoiselle de 
La Mole, pour parler aussi longtemps et avec tant de feu à 
madame de Fervaques, je ne l'écouterai plus. Pendant toute 
la fin de cette soirée, elle tint. parole, quoique avec peine. 

A minuit, lorsqu'elle prit le bougeoir de sa mère pour l'ac- 
compagner à sa chambre, madame de La Mole s'arrêta sur 
Fescalier pour faire un éloge complet de Julien. Mathilde 
acheva de prendre de l'humeur; elle ne pouvait trouver le 
sommeil. Une idée la calma : ce que je méprise peut encore 
faire un homme de grand mérite aux yeux de la maréchale. 

Pour Julien, il avait agi, il était moins malheureux ; ses yeux 
tombèrent par hasard sur le portefeuille en cuir de Russie, où 
le prince Korasoff avait enfermé les cinquante-trois lettres d'a- 
mour dont il lui avait fait cadeau. Julien vit en note, au bas de 
la première lettre : On envoie le n° 1 huit jours après la pre- 
mière vue. 

Je suis en retard ! s'écria Julien, car il y a bien longtemps 
que je vois madame de Fervaques. Il se mit aussitôt à trans- 
crire cette première lettre d'amour; c'était une homélie rem- 
plie de phrases sur la vertu et ennuyeuse à périr; Julien eut le 
bonheur de s'endormir à la seconde page. 

Quelques heures après, le grand soleil le surprit appuyé sur 



40% OBUVRIÎS DE STENDHAL. 

^ table. Un des moments les plus pénibles de I4 vie était celui 
où chaque matiUi en s'éveillant, il apprenait son malheur. Ce 
Jour-là, il acheva la copie de sa lettre presque en riant. Est-il 
possible^ se disait-il, qu'il se soit trouvé un jeune homme pour 
écrire ainsi ! U compta plusieurs phrases de neuf lignes. Au bas 
de Toriginal, il aperçut une note au crayon, * 

On porte ces lettres soi-inémB : à cheval^ cravate notre, redin* 
gote blçue. On remet la lettre au portier d'un air contrit} pro- 
fonde mélancolie dam le regard. Si Von aperçoit quelque femme 
de chambre, essuyer ses yeux furtivement, adresser la parole d 
la femme de chambre. 

Tout cela fut exécuté ûdèlementt 

Ce que je fais est bien hardl^ pensa Julien en sortant de 
rhôtel de Fervaques, mais tant pis pour Korasoff. Oser écrire à 
une vertu si célèbre ! Je vais en être traité avec le dernier mé- 
pris, et rien ne m'amusera davantage. C'est au fond la seule 
• comédie à laquelle je puisse être sensible. Q uL couvr ir de ri- 
dicule cetêtr^-si odieu*,-<iue j'appelle moi/m'amuseta. Si je 
m*en croyais^ je commettrais " quetque tTttïîf pour me dis- 
traire, 
i Depuis un mois, le plus beau moment de la vie de Julien était 
celui où il remettait son cheval à Técurie. Korasoff hii avait 
expressément défendu de regarder, sous quelque prétexte que 
ce fût, la maîtresse qui Tavait quitté. Mais le pas de ce cheval 
qu'elle connaissait si bienj la manière avec laquelle Julien frap- 
pait de sa cravache à la porte de Técurie pour appeler un 
homme, attiraient quelquefois Matbilde derrière le rideau de 
fenêtre, La mousseline était si légère que Julien voyait à tra- 
vers. En regardant d'une certaine façon sous le bord de son 
chapeaUf il apercevait la taille de Mathilde sans voir ses yeux. 
Par conséquent, se disait-il, elle ne peut voir les miens^ et ce 
n'est point là la regarder. 

Le soir, madame de Fervaques fut pour lui exactement 
comme si elle n'eût pas reçu la disseiiation philosophique, 
mystique et religieuse que le matin il avait remise à son por- 
tier avec tant de mélancolie, La veille, le hasai*d avait révélé 
à Julien le moyen d'être éloquent; il s'an*angea de façon à 



LE ROUGE ET LE NOIR. 403 

voir les yeux de Mathilde. EUe^ de son côté^ un Instant après 
rarrivéa de là inarëchaJe^ quitta le canapé bleu : c'était dé- 
serter sa société habituelle. M. de Croiitenois parut consterné 
de ce nouveau caprice; sa douleur évidente ôta à Julien ce que 
son malheur a^ait de plus atroce. 

Cet imprévu dans sa vie le fit parler comme un ange; et 
comme Pamour-propre se glisse même dans les cœurs qui sei'^ 
vent de temple à la vertu la plus auguste^ madame de La Mole 
a raison, se dit la maréchale en remontant ^n voiture, ce 
jeune prêtre a de la distinction. U faut que les premiers jours 
naa présence l'ait intimidé. Dans le fait, tout ce que l'on ren- 
contre dans cette maison est bien léger; je n'y vois que des 
vertus aidées par la vieillesse, et qui avaient grand besoin des 
glaces de Tàge. Ce jeune homme aura su voir la différence ; 
il écrit bien; mais je crains fort que cette demande de l'éclai- 
rer de mes conseils, qu'il me fait dans sa lettre, ne soit au fond 
qu'un sentiment qui s'ignore soi-même. 

Toutefois, que de conversions ont ainsi commencé ! Ce 
qui me fait bien augurer de celle-ci, c'est la différence de son 
style avec celui des jeunes gens dont j'ai eu occasion de voir 
les lettres. 11 est impossible de ne pas reconnaître de l'onc-* 
tion, un sérieux profond et beaucoup de conviction dans 
la prose de ce jeune lévite ; il aura la douce vertu de Mas- 
sillon. 

LVU 
Méen plus belles Places de l'IÉglise. 

Des services! des talents! du mérite! 
bah ! soyez d'une coterie. 

TÊLÉUAQrE. 

Ainsi l'idée d'évêcbé était pour la première fois mêlée avec 
celle de Julien dans la tête d'une femme qui tôt ou tard devait 
distribuer les plus belles places de l'Église de France. Cet 
avantage n'eût guère touché Juhen ; en cet instant, sa pensée 
ne s'élevait à rien d'étranger à son malhem* actuel : tout le 



404 OEUVRES DE STENDHAL. 

redoublait ; par exemple, la vue de sa chambre lui était deve- 
nue insupportable. Le soirj quand il rentrait avec sa bougie^ 
chaque meuble, chaque petit ornement lui semblait prendre 
une voix pour lui annoncer aigrement quelque nouveau détail 
de son malheur. 

Ce jour-là, j'ai un travail forcé, se dit-il en rentrant et avec 
une vivacité que depuis longtemps il ne connaissait pliis : es- 
pérons que la seconde lettre sera aussi ennuyeuse que la pre- 
mière. 

Elle rétait davantage. Ce qu'il copiait lui semblait si ab- 
surde, qu'il en vint à transcrire ligne par ligne, sans songer au 
sens. 

C'est encore plus emphatique, se disait-il, que les pièces 
officielles du traité de Munster, que mon professeur de diplo- 
matie me faisait copier à Londres. 

Il se souvint seulement alors des lettres de madame de Fer- 
vaques dont il avait oublié de rendre les originaux au grave 
Espagnol don Diego Bustos. Il les chercha ; elles étaient réel- 
lement presque aussi amphigouriques que celles du jeune 
seigneur russe. Le vague était complet. Cela voulait tout dire 
et ne rien dire. C'est la harpe éolienne du style, pensa Julien. 
Au milieu des plus hautes pensées sur le néant, sur la mort, 
sur l'infini, etc., je ne vois de réel qu'une peur abominable du 
ridicule. 

Le monologue que nous venons d'abréger fut répété pendant 
quinze jours de suite. S'endormir en transcrivant une sorte de 
commentaire de TApocalypse, le lendemain aller porter une 
lettre d'un air mélancolique, remettre le cheval à l'écurie avec 
l'espérance d'apercevoir la robe de Mathilde, travailler, le soir 
paraître à l'Opéra quand madame de Fervaques ne venait pas 
à l'hôtel de La Mole, lels étaient les événements monotones de 
la vie de Julien. Elle avait plus d'intérêt quand madame de 
Fervaques venait chez la marquise ; alors il pouvait entrevoir 
les yeux de Mathilde sous une aile du chapeau de la maré- 
chale, et il était éloquent. Ses phrases pittoresques et senti- 
mentales commençaient à prendre une tournure phis frappante 
à la fois et plus élégante. 



LE ROUGE ET LE NOIR.. 405 

Il sentait bien que ce qu^il disait était absurde aux yeux dé 
Mathilde, mais il voulait la frapper par Télégance de la dic- 
tion. Plus ce que je dis est faux, plus je dois lui plaire, pensait 
Julien ; et alors, avec une hardiesse abominable, il exagérait 
certains aspects de la nature. Il s'aperçut bien vite que, pour 
ne pas paraître vulgaire aux yeux de la maréchale, il fallait 
surtout se bien garder des idées simples et raisonnables. Il con- 
tinuait ainsi , ou abrégeait ses amplifications suivant qu^il 
voyait le succès ou rûidifférence dans les yeux des deux gran- 
des dames auxquelles il fallait plaire. 

Au total sa vie était moins affreuse que lorsque ses jour- 
nées se passaient dans Tinaction. 

Mais, se disait-il un soir, me voici transcrivant la quinzième 
de ces abominables dissertations ; les quatorze premières ont 
été fidèlement remises au suisse de la maréchale. Je vais avoir 
rhouneur de remplir toutes les cases de son bureau. Et ce- 
pendant elle me traite comme si je n'écrivais pas ! Quelle peut 
être la lin de tout ceci ? Ma constance Tennuierait-elle autant 
que moi ? Il faut convenir que ce Russe, ami de Korasoff, et 
amoureux de la belle Quakeresse de Richemond, fut en son 
temps un homme terrible ; on n'est pas plus assommant. 

Comme tous les êtres médiocres que le hasard met en pré- 
sence des manœuvres d'un grand général, Julien ne compre- 
nait rien à l'ai laque exécutée par le jeune Russe sur le cœur 
de la jeune Anglaise. Les quarante premières lettres n'étaient 
destinées qu'à se faire pardonner k hardiesse d'écrire. H fallait 
faire contracter à cette douce personne, qui peut-être s'en- 
nuyait infiniment, l'habitude de recevoir des lettres peut-être 
un peu moins insipides que sa vie de tous les jours. 

Un matin, on remit une lettre à Julien; il reconnut les ar- 
mes de madame de Fervaques, et brisa le cachet avec un em- 
pressement qui lui eût semblé bien impossible quelques jours 
auparavant : ce n'était qu'une invitation à dîner. 

Il courut aux instructions *du prince Korasoff. Malheureu- 
sement, le jeune Russe avait voulu être léger comme Dorât, 
là où il eût fallu être simple et intelligible; Julien ne put de- 

23. 



406 OEUVRES DE STEDHNAL. 

YJDer la position morale quil devait occuper au dînçr de la 
maréchale. 

Le salon était de la plus haute magnificence, doré comme 
la galerie de Diane aux Tuileries, avec des tableaux à Thuile 
aux lambris, 11 y avait des taches claires dans ces tabieaux. 
Julien apprit plus tard que les sujets avaient semblé peu dé- 
cents à la maîtresse du logis, qui [^avait fait corriger les ta- 
bleaux. Siècle wioro// pensa-t-il. 

Dans ce salon^il remarqua trois des personnages qui avaient 
assisté à la rédaction de la note secrète. L'un d'eux, monsei- 
gneur l'évêque de ***, oncle de la maréchale, avait la feuille 
des bénéfices et, disait-on^ ne savait rien refuser à sa nièce. 
Quel pas immense j'ai fait, se dit Julien en souriant avec mé- 
lancolie, et combien il m'est indifférent ! Me voici dînant avec 
le fameux évoque de ***. 

Le dîner fut médiocre et la conversation impatientante. 
C'est la table d'un mauvais Ji^Te, pensait Julien. Tous les 
plus grands sujets des pensées des hommes y sont fière- 
ment abordés. Écoute-t-on trois minutes, on se demande 
qui l'emporte de l'emphase du parleur ou de son abominabie 
ignorance. 

Le lecteur a sans doute oublié ce petit homme de lettres, 
nommé Tambeau, neveu de l'académicien et futur professeur 
qui, par ses basses calomnies, semblait chargé d'empoisonner 
le salon de l'hôtel de La Mole. 

Ce fut par ce petit homme que Julien eut la première idée 
qu'il se poun^ait bien que madame de Fervaques, tout en ne 
répondant pas à ses lettres, vit avec indulgence le sentiment 
qui les dictait. L'âme noire de M. Tambeau était déchirée en 
pensant aux succès de Julien ; mais comme d'un auti^e côté^ un 
homme de mérite, pas plus qu'un «ot, ne peut être en deux 
endroits à la fois, si Sorel devient, l'amant de la sublime ma- 
réchale, se disait le futur professeur, elle le placera dans TE- 
glise de quelque manière avantageuse;, et j'en serai délivre à 
l'hôtel de La Mole. 

M. l'abbé Pirard adressa aussi à Julien de longs sermons sur 
ses succès à l'hôtel de Fervaques. 11 y avait jalousie de sctle 



LE ROUGE ET LE NOIR. 407 

entre Taustère janséniste et le salon jésuitique, régénérateur 
et monarchique de la veiiueusé marécJiale. 



LVIII 
llaiioii liescaut. 

Or, une fois qu'il fut bien convaincu de la 
sottise et ânerie du prieur, il réussissait assez 
ordinairement en appelant noir ce qui était 
blane, et blanc ce qui était noir. 

LlCHIEMBBftG. 

Les instructions n.isses prescrivaient impérieusement de ne 
jamais contredire de vive voix la personne à qui on écrivait. 
On ne devait s'écarter, sous aucun prétexte, du rôle de l'admi- 
ration la plus eiitatique; les lettres partaient toujours de cette 
supposition. 

Un soir, à TOpéra, dans la loge de madame de Fervaques, 
Julien portait aux nues le ballet de Manon Lescaut. Sa seule 
raison pour parler ainsi, c'est qu'il le trouvait insignifiant. 

La maréchale dit que ce ballet était bien inférieur au roman 
de Tabbé Prévost. 

Comment ! pensa Julien étonné et amusé, une personne d'une 
si haute vertu vanter un roman ! Madame de Fervaques fai- 
sait profession, deux ou trois fois la semaine, du mépris le plus 
complet pour les écrivains qui, au moyen de ces plats ouvra- 
ges, cherchent à corrompre une jeunesse qui n'est, hélas ! que 
trop disposée aux erreurs des sens. 

Dans ce genre immoral jet dangereux, il/anon Lescaut, con- 
tinua la maréchale, occupe, dit-on, un des premiers rangs. 
Les faiblesses et les angoisses méritées d'un cœur bien crimi- 
nel y sont, dit-on, dépeintes avec une vérité qui a de la pro- 
fondeur; ce qui n'empêcbe pas votre Bonaparte de prononcer 
à Sainte-Hélène que c'est un roman écrit pour des laquais. 

Ce mot rendit toute son activité à l'âme de Julien. On a voulu 
me perdre auprès de la maréchale ; on lui a dit mon enthou- 
siasme pour Napoléon. Ce fait Ta assez piquée pour qu'elle cède 



408 ŒUVRES DE STEiNDHAL. 

à la tentation de me le faire sentir. Cette découverte l'amusa 
toute la soirée et le rendit amusant. Comme il prenait congé 
de la maréchale sous le vestibule de l'Opéra : « Souvenez-vous, 
monsieur, lui dit-elle, qu'il ne faut pas aimer Bonaparte quand 
on m'aime ; on peut tout au plus l'accepter comme une né- 
cessité imposée parla Providence. Du reste, cet homme n'a- 
vait pas rame assez flexible pour sentir les chefs-d'œuvre des 
ai'ts. » 

Quand on nCaimeî se répétait Julien ; cela ne veut rien dire, 
ou veut tout dire. Voilà des secrets de langage qui manquent à 
nos pauvies provinciaux. Et il songea beaucoup à madame de 
Rênai, en copiant une lettre immense destuiée à la maré- 
chale. 

— Comment se fait-il, lui dit-elle le lendemain d'un air d'in- 
dififérence qu'il trouva mal joué, que vous me parliez de Lon- 
dres et de Richmond dans une lettre que vous avez écrite hier 
soir, à ce qu'il semble, au sortir de l'Opéra? 

Julien fut très-embaiTassé; il avait copié ligne par ligne, 
sans songer à ce qu'il écrivait, et apparemment avait oublié 
de substituer aux mots Londres et Richemondy qui se trouvaient 
dans Toriginal, ceux de Paris et Saint-Cloud, Il commença 
deux ou trois phrases, mais sans possibilité de les achever ; il 
se sentait sur le point de céder au rire fou. Enfin, en cherchant 
ses mots, il parvint à cette idée : Exalté par la discussion des 
plus sublimes, des plus grands intérêts de Tâme humaine, la 
mienne, en vous écrivant, a pu avoir une distraction. 

Je produis une impression, se dit-il, donc je puis m'é- 
pargner l'ennui du reste de la soirée. 11 sortit en courant de 
l'hôtel de Fervaques, Le soir, en revoyant l'original de la let- 
tre par lui copiée la veille, il arriva bien vite à l'endroit fatal 
où le jeune Russe parlait de Londres et de Richmond. Julien 
fut bien étonné de trouver celte lettre presque tendre. 

C'était le contraste de l'apparente légèreté de ses propos, avec 
la profondeur sublime et presque apocalyptique de ses lettres 
qui l'avait fait distinguer. La longueur des phrases plaisait sur- 
tout à la maréchale; ce n'est pas là ce style sautillant mis à la 
mode par Voltaire, cet homme immoral! Quoique noti-e héros 



LE ROUGE ET LE NOIR. 409 

fît tout au monde pour bannir toute espèce de bon sens de sa 
conversation, elle avait encore iiïie couleur antimonarchique et 
impie qui n'échappait pas à madame de Fervaques. Environ- 
née de personnages éminemment moraux, mais qui souvent 
n'avaient pas une idée par soirée, cette dame était profondé- 
ment frappée de tout ce qu\ ressemblait à une nouveauté ; 
mais en même temps, elle croyait se devoir à elle-même d'en 
être offensée. Elle appelait ce défaut, garder V empreinte delà 
légèreté du siècle,.» 

Mais de tels salons ne sont bons à voir que quand on solli- 
cite. Tout l'ennui de cette vie sans intérêt que menait Julien 
est sans doute partagé par le lecteur. Ce sont là les landes de 
notre voyage. 

Pendant tout le temps usurpé dans la vie de Julien par l'épi- 
sode de Fervaques, mademoiselle de La Mole avait besoin de 
prendre sur elle poiu* ne pas songer à lui. Son âme était en 
proie à de violents combats : quelquefois elle se flattait de 
mépriser ce jeune homme si triste; mais, malgré elle, sa con- 
versation la captivait. Ce qui l'étonnait surtout, c'était sa faus- 
seté parfaite; il ne disait pas un mot à la maréchale qui ne fût 
un mensonge, ou du moins un déguisement abominable de sa 
façon de penser, que Mathilde connaissait si parfaitement sur 
presque tous les sujets. Ce machiavélisme la frappait. Quelle 
profondeur! se disait-elle; quelle différence avec les nigauds 
emphatiques ou les fripons communs, tels que M. Tambeau, 
qui tiennent le même langage ! 

Toutefois, Julien avait des journées affreuses. C'était pour 
accomplir le plus pénible des devoirs qu'il paraissait chaque 
jour dans le salon de la maréchale. Ses efforts pour jouer un 
rôle achevaient d'ôter toute force à son âme. Souvent, la nuit^ 
en traversant la cour immense de l'hôtel de. Fetraques, ce n'é- 
tait qu'à force de caractère et de raisonnement qu'il parvenait 
à se maintenir un peu au-dessus du désespoir. 

J'ai vaincu le désespoir au séminaire, se disait-il : pourtant 
quelle affreuse perspective j'avais alors ! je faisais ou je man- 
quais ma fortune, dans l'un comme dans l'autre cas, je me 
voyais obligé de passer toute ma vie en société intime avec ce 



410 ŒUVRES DE STENDHAL. 

qu^il y a sous le ciel de plus méprisable et de plus dégoûtant. 
Le printemps suivant, onze petits mois après seulement, j'étais 
le plus lieureux peut-être des jeunes gens de mon âge. 

Mais bien souvent tous ces beaux rai3onnements étaient sans 
effet contre Faffreuse réalité. Chaque jour il voyait Mathilde 
au déjeuner et au dîner. D'après les lettres nombreuses que lui 
dictait M. de La Mole, il la savait à la veille d'épouser M. de 
Croisenois. Déjà cet aimable homme paraissait deux fois par 
jour à l'hôtel de La Mole : Fœil jaloux d'un amant délaissé ne 
perdait pas une seule de ses démarches. 

Quand il avait cru voir que mademoiselle de La Mole traitait 
bien son prétendu, en rentrant che^j lui, Julien ne pouvait s'em- 
pêcher de regarder ses pistolets avec amour. 

Ah ! que je serais phis sage, se disait-il, de démarquer mon 
linge, et d'aller dans quelque forêt solitaire, à vingt lieues de 
Paris, finir cette exécrable vie ! Inconnu dans le pays, ma mort 
serait cachée pendant quinze joui-s, et qui songerait à moi 
après quinze jours! 

Ce raisonnement était foit sage. Mais le lendemain, le bras 
de Mathilde, entrevu entre la manche de sa robe et son gant, 
suffisait pour plonger notre jeune philosophe dans des souve- 
nirs cruels, et qui cependant l'attachaient à la vie. Eh bien ! se 
disait-il alors, je suivxai jusqu'au bout cette politique russe. 
Comment cela finira-t-il? 

A l'égard de la maréchale, certes, après avoir transcrit ces 
cinquante-trois lettres, je n'en écrirai pas d'autres. 

A l'égard de Mathilde, ces six semaines de comédie si péni- 
ble, ou ne changeront rien à sa colère, ou m'obtiendi-ont un 
instant de réconciliation. Grand Dieu ! j'en mourrais de bon- 
heur ! Et Une pouvait achever sa pensée. 

Quand, après une longue rêverie, il parvenait à reprendre 
son raisonnement : Donc, se disait-il, j'obtiendrais un jour de 
bonheur, après quoi recommenceraient ses rigueurs fondées, 
hélas ! sur le peu de pouvoir que j'ai de lui plaire, et il ne me 
resterait plus aucuneressource, je serais ruiné, perduàjamais ., 
Quelle garantie peut-elle me donner avec son caractère ? Hélas ! 
Je manquerai d'élégance dans mes manières, ma façon de 



LE ROUGE ET LE NOIR. 4H 

parJer sera lourde et monotone. Grand Dieu! Pourquoi suis*je 
moi? 



LIX 



Se sacrifier ii ses passions, passe; mais il des 
passions qu'on n'a pas ! O triste \ix« siècle ! 

GlRODET. 



Après avoii'lu sans plaisir d'abord les longues lettres de Ju- 
lien^ madame de Fervaques commençait à en être occupée ; 
mais une chose la désolait; quel dommage que M. Sorel ne soit 
pas décidément prêtre ! On pourrait l'admettre à une sorte d'in- 
timité ; avec cette croix et cet habit presque bourgeois^ on est 
exposé à des questions cruelles^ et que répondre ; elle n'achevait 
pas sa pensée : quelque amie maligne peut supposer et même 
répandre que c'est un petit cousin subalterne, parent de mon 
père, quelque marchand décoré par la garde nationale. 

Jusqu'au moment où elle avait vu Julien, le plus grand plai- 
sir de madame de Fervaques avait été d'écrire le mot maré- 
chale à côté de son nom. Ensuite une vanité de parvenue, ma- 
ladive et qui s'offensait de tout, combattit un commencement 
d'intérêt. 

11 me serait si facile, disait la maréchale, d'eu faire un grand 
vicaire dans quelque diocèse voisin de Paris ! ' Mais M. Sorel 
tout court, et encore petit secrétaire de M. de La Mole ! c'est 
désolant. 

Pour la première fois, cette âme qui craignait tout, était 
émue d'un intérêt étranger à ses prétentions de rang et de su- 
périorité sociale. Son vieux portier remarqua que, lorsqu'il ap- • 
portait une lettre de ce beau jeune homme, qui avait Pair si 
ti'iste, il était sûr de voir disparaître Pair distrait et mécontent 
que la maréchale avait toujours soin de prendre à l'arrivée 
d'un de ses gens. 
L*ennui d'une façon de vivre tout ambitieuse d'effet sur le 



412 OEUVRES DE STENDHAL. 

public, sans qu'il y eût au fond du cœur jouissance réelle pour 
ce genre de succès, était devenu si intolérable depuis qu^on 
pensaitàJulien, que pour que les femmes de chambre ne fussent 
pas maltraitées de toute une journée, il suffisait que pendant 
la soirée de la veille on eût passé une heure avec ce jeune homme 
singulier. Son crédit naissant résista à des lettres anonymes, 
fort bien faites. En vain le Tambeau fournit à MM. de Luz, de 
Croisenois, de Caylus, deux ou trois calomnies fopt adroites, et 
que ces Messieurs prirent plaisir à répandi'e sans trop se ren- 
dre compte de la vérité des accusations. La maréchale, dont 
Tesprit n'était pas fait pour résister à ces moyens vulgaires, 
racontait ses doutes à Mathilde, et toujours était .consolée. 

Un jour, après avoir demandé trois fois s'il y avait des lettres, 
madame de Fer vaques se décida subitement à répondre à Ju-* 
lien. Ce fut une victoire de Tennui. A la seconde lettre, la ma- 
réchale fut presque arrêtée par Tinconvenance d'écrire de sa 
main une adresse aussi vulgaire, A M, Soreî^ chez M, le mar- 
quis de La Mole, 

Il faut, dit-elle le soir à Julien, d'un air fort sec, que vous 
m'apportiez des enveloppes sur lesquelles il y aura votre 
adresse. 

Me voilà constitué amant valet de chambre, pensa Julien, et 
il s'inclina en prenant plaisir à se grimer comme Arsène, le 
vieux valet de chambre du marquis. 

Le soir même il apporta des enveloppes, et le lendemain, de 
fort bonne heure, il eut une troisième lettre : il en lut cinq ou 
six lignes au commencement, et deux ou trois vers la fin. Elle 
avait quatre pages d'une petite écriture fort serrée. 

Peu à peu on prit la douce habitude d'écrire presque tous les 
jours. Julien répondait par des copies fidèles des lettres russe?; 
et, tel est l'avantage du style emphatique, madame de Fer^a- 
ques n'était point étonnée du peu de rapport des réponses avec 

ses lettres. 

* 

Quelle n'eût pas été l'irntation de son orgueil, si le petit 
Tambeau, qui s'était constitué espion volontaire des démarches 
de Julien, eût pu hii apprendre que toutes ces lettres non déca- 
chetées étaient jetées au hasard dans le tiroir de Julien. 



LE ROUGE ET LE NOIR. 413 

Un matin, le portier lui apportait dans la bibliothèque une 
lettre de la maréchale : Mathude rencontra cet homme, vit la 
lettre et l'adresse de récriture de Julien. Elle entra dans la bi- 
bliothèque comme le portier en sortait \ la lettre était encore 
sur le bord de la table; Julien^ fort occupé à écrire, ne l'avait 
pas placée dans son tiroir. 

— Voilà ce que je ne puis souffrir, s'écria Mathilde en s'em- 
parant de la lettre ; vous m'oubliez tout à fait, moi qui suis vo- 
tre épouse. Votre conduite est affreuse, Monsieur. 

A ces mots, son orgueil, étonné de l'effroyable inconvenance 
de sa démarche, la suffoqua ;"elle fondit en larmes, et bientôt 
panit à Julien hors d'état de respirer. 

Surpris, confondu, Julien ne distinguait pas bien tout ce que 
cette scène avait d'admirable et d'heureux pour lui. Il aida Ma- 
thilde à s'asseoir; elle s'abandonnait presque dans ses bras. 

Le premier instant où il s'aperçut de ce mouvement, fut de 
joie extrême. Le second fut une pensée pour Korasoff ; je puis 
tout perdre par un seul mot. 

Ses bras se roidirent, tant l'effort imposé par la politique 
était pénible. Je ne dois pas même me permettre de presser 
contre mon cœur ce corps souple et charmant ; ou eUe me mé- 
prise, ou elle me maltraite. Quel affreux caractère I 

Et en maudissant le caractère de Mathilde, il l'en aimait cent 
fois plus ; il lui semblait avoir dans ses bras une reine. 

L'impassible froideur de Julien redoubla le malheur d'orgueil 
qui déchirait l'âme de mademoiselle de La Mole. Elle était loin 
d'avoir le sang-froid nécessaire pour chercher à deviner dans 
ses yeux ce qu'il sentait pour elle en cet instant. Elle ne put 
se résoudre à le regarder ; elle tremblait de rencontrer l'ex- 
pression du mépris. 

Assise sur le divan de la bibliothèque, immobile et la tête 
tournée du côté opposé à Julien, elle était en proie aux plus vi- 
ves douleurs que l'orgueil et l'amour puissent faire éprouver à 
une âme humaine. Dans quelle atroce démarche elle venait de 
tomber! 

11 m'était réservé, malheureuse que je suis! de voir repousser 
les avances les phis indécentes ! et repoussées par qui? ajoutait 



4i4 OEUVRES DE STENDHAL. 

l'orgueil fou de douleur, repoussées par uu domestique de mon 
père. 

C'est ce que je ne souffrirai pas^ dit-elle à haute voix. 

Et, se levant avec fureur^ elle ouvrit le tiroir de la table de 
Julien placée à deux pas devant elle. Elle resta comme glacée 
d'horreur en y voyant huit ou dix lettres non ouvertes, sem- 
blables en- tout h celle que le portier venait de monter. Sur 
toutes les adresses, elle reconnaissait l'écriture de Julien, plus 
ou moins contrefaite. 

-—Ainsi, s'écria-t-elle hors d'elle-même, non-seulement vous 
êtes bien avec elle, mais encore vous la méprises. Vous, un 
homme de rien, mépriser madame la maréchale de Fervaques! 

Ah ! pardon, mon ami, ajouta-t-elle en se jetant à ses genoux, 
méprise-moi si tu veux, mais aime-^moi, je ne puis plus vivre 
privée de ton amour. Et elle tomba tout à fait évanouie. 

La voilà donc, cette orgueilleuse, à mes pieds! se dit Julien. 

LX 

Une Iioge aux BoitfDeii. 

As thebUckMt sky 
Formels the heaviest tempest 

Do!< Juan, 0. 1,«|. 76. 

Au milieu de tous ces grands mouvements, Julien était plus 
étonné qu'heureux. Les injures de Matbilde lui moiiiraienl 
combien la politique russe était sage, u Peu parler^ pêu agir, » 
voilà mon unique moyen de salut. 

Il releva Mathilde, et sans mot dire la replaça sur le divan. 
Peu à peu les larmes la gagnèrent. 

Pour se donner une contenance, elle prit dans ses mains les 
lettres de madame de Fervaques; elle les décachetait lentement. 
Elle eut un mouvement nerveux bien marqué quand elle iv- 
connut récriture de la maréchale. Elle tournait sans les lire 
les feuilles de ces lettres; la plupart avaient six pages. 

— Répondez-moi, du moins, dit enfin Mathilde du ton de 



. LE BOUGE ET LE NOIR. 415 

voix le plys suppliant, mais sans oser ragainlêr Julien. Vous sa- 
vez bien que j^ai de Torgueil j c'est le malheur de ma position 
et même de mon caractère, je Tavonerai ; madame de Ferva- 
ques m'a donc enlevé votre cœur.., A^t-^Ue fait pour vous tous 
les sacrifices où ce fatal amour m'a entrainëe ? 

Un morne silence fut toute la réponse de Julien. Dequel droite 
pensâit^il, me demande*t»elle une indiscrétion indigne d'un 
honnête homme? 

Matbilda essaya de lire les lettres j ses yeuK remplis de lar- 
mes lui en ôtaient la possibilité. 

Depuis un moisi elle était malheureuse, mais cette âme hau^ 
taine était bien loin de s'avouer se & sentiments. Le hasard tout 
seul avait amené cette e^^plosion. Un instant la jalousie et l'a- 
mour l'avaient emporté sur l'orgueil. Elle était placée sur le 
divan et fort près de lui. 11 voyait ses cheveux et son cou d'aï- 
bàtre ,• un moment il oublia tout ce qu'il se devait; il passa le 
bras autour de sa taiUe^ et la serra presque contre sa poitrine. 

Elle tourna la tête vers lui lentement : il fut étonné de l'ex- 
trême douleur qui était dans ses yeux^ c'était à n^ pas recon- 
naître leur physionomie habituelle. 

Julien sentit ses forces l'abandonner, tant était mortellement 
pénible l'acte de courage qu'il s'imposait. 

Ces yeux n'exprimeront bientôt que le plus froiâ dédain, se 
dit Julien, si je me laisse entraîner au bonheur de l'aimer. Ce- 
pendant, d'une voix éteinte et avec des paroles qu'elle avait à 
peine la force d'achever, elle lui répétait en ce moment l'assu- 
rance de tous ses regrets pour des démarches que trop d'or* 
gueil avait pu conseiller. 

J'ai aussi do l'orgueil, lui dit Julien d'une voix à peine for- 
mée, et ses traits peignaient le point extrême de l'abattement 
physique. 

Mathilde se retourna vivement vers lui. Entendre sa voix 
était un bonheur à l'espérance duquel elle avait presque re- 
noncé. En ce moment, elle ne se souvenait de sa hauteur que 
pour la maudire, elle eût >oulu trouver des démarches insolites, 
incroyables, pour lui prouver jusqu'à quel point elle l'adorait 
et se détestait elle-même. 



416 OEUVRES DE STENDHAL. 

— C'est probablement à cause de cet orgueil, continua Ju- 
lien, que vous m'avez distingué un instant ; c'est certainement 
à cause de cette fermeté courageuse et qui convient à un 
homme que vous m'estimez en ce moment. Je puis avoir de 
Tamour pour la maréchale... 

Mathilde tressaillit ; ses yeux prirent une expression étrange. 
Elle aUait entendre prononcer son arrêt. Ce mouvement n'é- 
chappa point à Julien ; il sentit faiblir son courage. 

Ah ! se disait-il en écoutant le son des vaines paroles que pro- 
nonçait sa bouche, comme il eût fait un bruit étranger ; si je 
pouvais couvrir de baisers ces joues si pâles, et que tu ne le 
sentisses pas ! 

— Je puis avoir de l'amour pour la maréchale, continuait-il. . . 
et sa voix s'affaiblissait toujours ; mais certainement, je n'ai de 
son intérêt pour moi aucune preuve décisive... 

Mathilde le regarda ; il soutint ce regard, du moins^ il espéra 
que sa physionomie ne l'avait pas trahi. Il se sentait pénétiv 
d'amour jusque dans les replis les plus intimes de son cœur. 
Jamais il ne l'avait adorée à ce point; il était presque aussi fou 
que Mathilde. Si elle se fût trouvée assez de sang-froid et de 
courage pour manœuvrer, il fût tombé à ses pieds, en abjurant 
toute vaine comédie. 11 eut assez de force pour pouvoir conti- 
nuer à parler. Ah ! Korasofl, s'écria-t-il intérieurement, que 
n'êtes-vous ici ! quel besoin j'aurais d'un mot pour diriger ma 
conduite ! Pendant ce temps sa voix disait : 

A défaut de tout autre sentiment, la reconnaissance suffirait 
pour m'attacher à la maréchale ; elle m'a montré de l'indul- 
gence, elle m'a consolé quand on me méprisait... Je puis ne 
pas avoir une foi illimitée en de certaines apparences extrême- 
ment flatteuses sans doute, mais peut-être aussi, bien peu du- 
rables. 

— Ah ! grand Dieu ! s'écria Mathilde. 

— Eh bien ! quelle garantie me donnerez-vous ? reprit Julien 
avec un accent vif et ferme, et qui semblait abandonner pour 
un instant les formes prudentes de la diplomatie. Quelle garan- 
tie, quel dieu me répondra que la position que vous semblez 
disposée à me rendre en cet instant vivra plus de deux jours? 



LE ROUGE ET LE NOIR. 417 

— L'excès de mon amour et de mon malheur si vous ne m'ai- 
mez plus, lui dit-elle en lui prenant les mains. et se tournant 
vers lui... 

Le mouvement violent qu'elle venait de faille avait un peu 
déplacé sa pèlerine; Julien apercevait ses épaules charmantes. 
Ses cheveux un peu dérangés lui rappelèrent un souvenir déli- 
cieux... 

11 allait céder. Un mot imprudent, se dit-il, et je fais recom- 
mencer celte longue suite de journées passées dans le déses- 
poir. Madame de Rénal trouvait des raisons pour faire ce que 
son cœur lui dictait : cette jeune fille du grand monde ne laisse 
son cœur s'émouvoir que lorsqu'elle s'est prouvé par bonnes 
raisons qu'il doit être ému. 

Il vit cette vérité en un clin d'œil, et en un clin d'œil aussi 
il retrouva du courage. 

Il retira ses mains que Mathilde pressait dans les siennes, et 
avec; un respect marqué s'éloigna un peu d'elle. Un com*age 
d'homme ne peut aller plus loin. 11 s'occupa ensuite à réunir 
toutes les lettres de madame de Fervaques qui étaient éparses 
sur le divan, et ce fut avec, l'apparence d'une politesse extrême 
et si cruelle en ce moment, qu'il ajouta : 

— Mademoiselle de La Mole daignera me permettre de réflé- 
chir sur tout ceci. U s'éloigna rapidement et quitta la bibliothè- 
que ; elki l'entendit refermer successivement toutes les portes. 

Le monsfare n'est point troublé, se dit-elle 

Mais que dis-je, monstre! il est sage, prudent, bon; c'est moi 
fjui ai plus de torts qu'on n'en pourrait imaginer. 

Cette manière de voir dura. Mathilde fut presque heureuse 
ce jour-là, car elle fut tout à l'amour; on eût dit que jamais 
cette âme n'avait été agitée par l'orgueil, et quel orgueil ! 

Elle tressaillit d'hoiTeur quand, le soir au salon, un laquais 
annonça madame de Fervaques ; la voix de cet homme lui pa- 
rut sinistre. Elle ne put soutenir la vue de la maréchale et s'ar- 
rêta subitement. Julien, peu enorgueilli de sa pénible victoire, 
avait craint ses propres regards, et n'avait pas dîné à l'hôtel de 
La Mole. 

Son amour et son bonheur augmentaient rapidement à me- 



418 CEÛVRËS DE STENDHAL. 

sure qu'il s'éloignait du moment de la bataille ; il en était déjà 
à se blâmer. Comment ai-je pu lui résister ! se disait-il ; si eljo 
allait ne plus m'aimer ! un moment peut changer cette âme al- 
tière, et il faut convenir que je l'ai traitée d'une façon affreuse. 

Le soir, il sientit bien qu'il fallait absolument paraître aui 
Bouffes dans la loge de madame de Fervaques. Elle l'avait 
expressément invité : Mathilde ne manquerait pas de savoir sa 
présence ou son absence impolie. Malgré l'évidence de ce rai- 
sonnement, il n'eut pas la force, au commencement de la soi- 
i*ée, de se plonger dans la société. En parlant, il allait perdre 
la moitié de son bonheur. 

Dix heures sonnèrent ; et il fallut absolument se montrer. 

Par bonheur il trouva la loge de la maréchale remplie de 
femmes, et fut relégué près de la porte, et tout à fait caché par 
les chapeaux. Cette position lui sauva un ridicule; les accents 
divins dû désespoir de Caroline dans le Matrimonio segreto le 
firent fondre en lai^mes. Madame de Fervaques vit ces larmes; 
elles faisaient un tel contraste avec la mâle fermeté de sa phy- 
sionomie habituelle, que cette âme de grande dame dès long- 
temps saturée de tout ce que la fierté de parvenue a de plus 
corrodant, en .fut touchée. Le peu qui restait chez elle d'un 
cœur de femme la porta à parler. Elle voulut jouir de sa voix 
en ce moment. 

— Avez- vous vu les dames de La Mole, lui dit-elle, elles 
sont aux troisièmes. A l'instant Mien se pencha dans la salle 
en s'appuyant assez poliment sur le devant de la loge , il \\i 
Mathilde ; ses yeux étaient brillants de larmes. 

Et cependant ce n'est pas leur jour d'opéra, pensa Julien ; 
quel empressement î 

Mathilde avait décidé sa mère à venir aux Bouffes, malgré 
l'inconvenance du rang de la loge qu'une complaisante de la 
maison s'était empressée de lui offrir. Elle voulait voir si Julien 
passerait cette soirée avec la maréchale. 



LE RODGE ET LE NOIR. 419 

LXI 
liui faire Peur. 



Voilà donc le beau miracle de votre 
civilisation ! De l'amouf vottS AVez fait 
une affaire ordinaire. 

Bamaye. 



Julien courut dans la loge de madame de La Mole. Ses yeux 
l'cnconlrèrent d'abord les yeux en larmes de Mathllde ; elle 
pleurait sans nulle retenue, il n'y avait là que des personnages 
snbaltei*nes, Famle qui avait prêté la loge et des hommes de 
»a connaissance. Mathilde posa sa main sur celle de Julien ; elle 
avait comme oublié toute crainte de sa mère. Presque étouffée 
par ses larmes, elle ne lui dit que ce seul mot : des garanties ! 

Au moins, que je ne lui parle pas, se disait Julien Tort ému 
lui-même, et se cachant tant bien que mal les yeux avec la 
main, sous prétexte du lustre qui éblouit le troisième rang de 
lo{çes. Si je parle, elle ne peut plus douter de l'excès de mon 
émotion, le son de ma voix me trahira, tout peut être perdu 
encore. 

Ses combats étaient bien plus pénibles que le matin, son âme 
avait eu le temps de s'émouvoir. U craignait de voir Mathilde 
se piquer de vanité. Ivre d'amour et de volupté, il prit sur lui 
de ne pas parler. 

C'est, selon moi, Fun des plus beaux traits de son caractère ; 
un être capable d'un tel effort sur lui-même peut aller loin, si 
fata sinani. 

Mademoiselle de La Mole insista pour ramener Julien à Thd- 
tel. Heureusement il pleuvait beaucoup. Mais la marquise le fit 
placer vis-à-vis d'elle, lui parla constamment et empêcha qu'il 
ne pût dire un mot à sa fille. On eût pensé que la marquise 
soignait le bonheur de Julien; ne craignant plus de tout perdre 
par l'excès de son émotion, il s'y livrait avec folie. 

Oserai-je dire qu'en rentrant dans sa chambre, JuUen se jeta 



o 



420 OEUVRES DE STENDHAL. 

à genoux et couvrit de baisers les lettres d'amour données par 
le prince Korasoff. 

grand homme ! que ne te dois-je pas ? s'écria-t-ii dans sa 
folie. 

Peu à peu quelque sang-froid lui revint. 11 se compara à un 
général qui vient de gagner une grande bataille. L'avantage 
est certain^ immense^ se dit- il ; mais que se passera-t-il demain? 
Un instant peut tout perdre. 

Il ouATit d'un mouvement passionné les Mémoires, dictés à 
Sainte-Hélène par Napoléon, et pendant deux longues heures 
se força à les lire ; ses yeux seuls lisaient, n'importe, D s'y for- 
çait. Pendant cette singulière lecture, sa tête et son cœur mon- 
tés au niveau de tout ce qu'il y a de plus grand, travaillaient à 
son insu. Ce cœur est bien différent de celui de madame de 
Rénal, se disalt-iL mais il n'allait pas plus loin. 

Lui faire peur , s'écria-t-il tout à coup, en jetant le livre au 
loin. L'ennemi ne m'obéira qu'autant que je lui fejai peur, alors 
il n'osera me mépriser. 

Il se promenait dans sa petite chambre, ivre de joie. A ia 
vérité, ce bonheur était plus d'orgueil que d'amour. 

Lui faire peur ! se répétait-il fièrement, et il avait raison 
d'être fier. Même dans ses moments les plus heureux, ma- 
dame de Rénal doutait toujours que mon amour fût égal au 
sien. Ici , c'est un démon que je subjugue, donc il faut sub- 
juguer. 

H savait bien que le lendemain dès huit heures du matin,; 
Mathilde serait à la bibliothèque ; il n'y parut qu'à neuf heu- 
res, bi*ûlant d'amour, mais sa tête dominait son cœur. Une 
seule minute peut-être ne se passa pas sans qu'il ne se répé- 
tât : la tenir toujours occupée de ce grand doute, m'aime-l-ii- 
Sa brillante position, les flatteries de tout ce qui luiparle la por- 
tent un peu trop à se rassurer. 

Il la trouva pâle, calme, assise sur le divan, mais hors d'é- 
tat apparemment de faire un seul mouvement. Elle lui teudil 
la main : 

— Ami, je t'ai offensé, il est vrai ; tu peux être fâché contre 
moi. 



• > 



LE ROUGE ET LE NOIR. 421 

Julien ue s'attCDdait pas à ce ton si simple. 11 fut siu* le point 
de se trahir. 

— Vous voulez des garanties^ mon ami, ajouta-t-elle après 
un silence qu'elle avait espéré voir rompre; il est juste. En- 
levez-moi, partons pour Londres... Je serai perdue à jamais, 
déshonorée..... Elle eut le courage de retirer sa main à Julien 
pour s'en couvrir les yeux. Tous les sentiments de retenue et 
de vertu féminine étaient rentrés dans cette âme... Eh bien! 
déshonorez-moi, dit-eUe enfin avec un soupir; c'est une ga- 
rantie. 

Hier j'ai été heureux, parce que j'ai eu le courage d'être 
sévère avec moi-même, pensa Julien. Après un petit moment 
de silence, il eut assez d'empire sur son cœur pour dire d'un 
ton glacial : 

— Une fois en route pour Londres, une fois déshonorée, pour 
me servir de vos expressions, qui me | répond que vous m'ar- 
merez? que ma présence dans la chaise de poste ne vous sem- 
blera point importune ? Je ne suis pas un monstre, vous avoir 
perdue dans l'opinion ne sera pour moi qu'un malheur de plus. 
Ce n'est pas votre position avec le monde qui fait obstacle, 
c'est par malheur votre caractère. Pouvez-vous répondre à 
vous-même que vous m'aimerez huit jours? 

(Ah! qu'elle m'aime huit jours, huit jours seulement, se 
disait tout bas Julien, et j'en momTai de bonhem\ Que m'im- 
porte l'avenh', que m'importe la vie? et ce bonheur divin peut 
commencer en cet instant si je veux, il ne dépend que de 
moi ! ) 

Mathilde le vit pensif. 

Je snis donc tout à fait indigne de vous, dit-elle en lui pre- 
nant la main. 

Julien l'embrassa, mais à Tinstant la main de fer du devoir 
saisit son cœur. Si elle voit combien je l'adore, je la perds. Et, 
avant de quitter ses bras, il avait repris toute la dignité qui 
convient à un homme. 

Ce jour-là et le* suivants, il sut cacher Texcès de sa félicité; 
il y eut des moments où il se refusait jusqu'au plaisir de la 
serrer dans ses bras. 

24 



o 



122 OEUVRES DE STEÎ^DHAL. 

Dans d'autres instants^ le dëlire du bonheur remportait sur 
,tous les conseils de la prudence. 

C'était auprès d'un berceau de chètrefeuiUes disposé pour 
cacher-l'échelle, dans le jardin^ qu'il avait coutume d'aller se 
placer pour regarder de loin la persienne de Mathilde^ et pleu^- 
rer son inconstance. Un fort grand chêne était tout près^ et 
le tronc de cet arbre l'empêchait d'être >u des indiscrets. 

Passant ayeé Mathilde dans ce même lieu qui lui rappelait 
si vivement l'eicès de son malheur^ le contraste du désespoir 
passé et de la félicité présente fut trop fort pour son caractère; 
des larmes inondèrent ses yeui^ et, portant à ses lèvres la 
main de son amie : — Ici^ je vivais en petisant à vous ; Ici^ Je 
regardais cette persienne^ j'attetidâls des heures entières le 
moment fortuné où je venais cette main l'ouvrir 

Sa faiblesse fut compléter 11 lui peignit avec ces couleurs 
vt^ies^ qu'on n'invente points l'eîcès de son désespoir d'alors. 
De courtes interjections témoignaient de son bonheur acloel 
qui avait fait cesser cette peine atroce^ 

Que fais-jCf grand Dieu I se dit Julien retenant à lui tout à 
coup? Je me perds. 

Dans l'excès de ëon alarme^ il cfut déjà voir moins d'amour 
dans les yeux de mademoiselle de La Mole. C'était une lUusIon; 
mais la tlgure de Julien changea subitement et se cdovrit 
d'une pâieuf mortelle. Ses yeux s'éteignirent un Instailt^ et 
l'etpressioii d'une hauteur non exempte de fliéchanceté suc- 
céda bientôt à celle de l'amour le plus vmi et le plus aban- 
donné. 

Qu'avez-vous donc mon ami? lui dit Mathilde avec tendresse 
et Inquiétude. 

— Je mens, dit Julien avec humeur, et je men^à vous. Je 
me le reproche, et cependant Dieu sait que je vous estime assez 
pouf ne pBJS mentir. Vous m'alme2> vous m'êtes dévouée, et je 
n'ai pas besoin dé faire des phrases pour Vous plaire. 

— Grand Dieu ! ce sont des phrases que tout ce que tous 
me dites dé ravissant depuis dix minutes? 

— Et je taé les reproche vivement, chètë amie. Je les ai 
composées autrefois.pour une fenune qui m'aimait^ et m'en- 



LE ROUGE ET LE NOIR. AfB 

nuyail... C'est le défaut de mon caractère, je me dénonce moi- 
même à vous, pardonnez-moi 5 

Des larmes amères inondaient les joues de Mathilde. 

-- Dès que par quelque nuauce qui m'a choqué, j'ai un mo- 
ment de rêverie forcée,- continuait Julien, mon exécrable mé- 
inoire, que je maudis en-ce moment, m'offre une ressource, et 
j'en abuse. 

—Je viens donc de tomber à mon insu dans quelque action 
qui vous aura déplu, dit Mathilde avec une naïveté charmante. 

— Un jour, je m'en souviens», passant près de ces chèvre- 
feuilles, vous avez cueilli une fleur, M. de Luz vous Fa prise, et 
vous la lui avez laissée. J'étais à deux pas. 

— M. de Luz? c'est impossible, reprit Mathilde, avec la hau- 
teur qui lui était si naturelle : je n'ai point ces façons. 

— J'en suis sûr, répliqua vivement Julien. 

— Eh bien ! il est vrai, mon ami, dit Mathilde en baissant 
les yeux tristement. Elle savait positivement que depuis bien 
des mois elle n'avait pas permis une telle action à M. de Luz. 

Julien la regarda avec une tendresse inexprimable ; Non^ se 
dit-il,- elle ne m'aime pas moins. 

Elle lui reprocha le soir, en riant, son goût pour mi^dame de 
Fervaques : un bourgeois aimer une parvenue ! Les eceurs de 
cette espèce sont peut-être les seuls que mon Julien ne puisse 
rendre fous. Elle avait fait de vous un vrai dandy^ disait^Ueen 
jouant avec ses cheveux. 

Dans le temps qu'il se croyait méprisé de Mathilde, Julien 
était devenu l'un des hommes les mieux mis de Paris. Mais en- 
core avait-il un avantage sur les gens de cette espèce, une fois 
sa toilette arrangée, il n'y songeait plus. 

Une chose piquait Mathilde, Julien eontinuâii à copier l@s 
lettres russes, et à les envoyer à la maréchale. 



424 OEUVRES DE STENDHAL. 

LXIl 
lie Tif^re. 



Hélas ! pourquoi ces ehoses et non pas 
d'autres ! 

Beaumarchais. 



Un voyageur anglais raconte l'intimité où il vivait avec un 
tigre; il l'avait élevé et le caressait, mais toujours sur sa table 
tenait un pistolet armé. 

Julien ne s'abandonnait à l'excès de son bonheur que dans 
les instants où Mathilde ne pouvait en lireTexpression dans ses 
yeux. 11 s'acquittait avec exactitude du devoir de lui dire de 
temps à autre quelque mot dur. 

Quand la douceur de Malhilde, qu'il observait avec étonue- 
ment, et l'excès de son dévouement étaient sur le point de lui 
ôter tout empire sur lui-même, il avait le courage de la quit- 
ter brusquement. 

Pour la première fois Mathilde aima. 

La vie, qui toujours pour elle s'était traînée à pas de tortue, 
volait maintenant. 

Gomme il fallait cependant que l'orgueil se fît jour de quel- 
que façon, elle voulait s'exposer avec témérité à tous les dan- 
gers que son amour pouvait lui faire courir. C'était Julien qui 
avait de la prudence; et c'était seulement quand il était ques- 
tion de danger qu'elle ne cédait pas à sa volonté ; mais soumise 
et presque humble avec lui, elle n'en montrait que plus de 
hauteur envers tout ce qui dans la maison l'approchait, parent.< 
ou valets. 

Le soir au salon, au milieu de soixante personnes, elle ap- 
pelait Julien pour lui parler en particulier et longtemps. 

Le petit Tambeau s'établissant un jour à côté d'eux, elle le 
pria d'aller lui chercher dans la bibliothèque, le volurae de 
Smolet où se trouve la révolution de 1688; et comme il hési- 
tait : Que rien ne vous presse, ajouta-t-elle avec une exprès- 



LE ROUGE ET LE NOIR. 425 

sion d'insultante hauteur qui fut un baume pour Vênne de 
Julien. 

— Avez-vons remarqué le regard de ce petit monstre ? lui 
dit-il, 

— Son oncle a dix ou douze ans de service dans ce salon, sans 
quoi je le ferais chasser à l'instant. 

Sa conduite envers MM. de Croisenois, de Luz, etc., parfai- 
tement polie pour la forme, n'était guère moins provoquante 
au fond. Mathilde se reprochait vivement toutes les confiden- 
ces faites jadis 'à Julien, et d'autant plus qu'elle n'osait lui 
avouer qu'elle avait exagéré les marques d'intérêt presque 
tout à fait innocentes dont ces messieurs avaient été l'objet. 

Malgré les plus belles résolutions, sa fierté de femme l'empê- 
chait tous les jours de dire à Julien : C'est parceque je parlais à 
vous que je trouvais du plaisir à décrire la faiblesse que j'avais 
de ne pas retirer ma main, lorsque M. de Croisenois posant 
la sienne sur une table de marbre, venait à l'effleurer un peu. 

Aujourd'hui, à peine un de ces messieurs lui parlait-il quel- 
ques instants, qu'elle se trouvait avoir une question à faire à 
Juben, et c'était un prétexte pour le retenir auprès d'elle. 

Elle se trouva enceinte et Tapprit avec joie à Julien. 

Maintenant doutez-vous de moi? N'est-ce pas une garantie? 
Je suis votre épouse à jamais. 

Cette annonce frappa Julien d'un étonnement profond. U fut 
sur le point d'oublier le principe de sa conduite. Comment 
être volontairement froid et offensant envers cette pauvre jeune 
fille qui se perd pour moi ? Avait-elle Vair un peu souffrant, 
même les jours où la sagesse faisait entendre sa voix terrible, 
il ne se trouvait plus le courage de lui adresser un de ces mots 
cruels si indispensables, selon son expérience, à la durée de 
leur amour. 

— Je veux écrire à mon père, lui dit un jour Mathilde; c'est 
plus qu'un père pour moi ; c'est un ami ; comme tel je trou- 
verais indigne de vous et de moi de chercher à le tromper, ne 
fût-ce, qu'un instant. 

— Grand Dieu ! qu'allez-vous faire ? dit Julien effrayé. 

24. 



426 OEUVRES DE STENDHAL. 

Mon devoir, répondit-elle avec des yeux brillanU de joie. 
Elle se trouvait plus magnanime que son amant. 

— Mais il me chassera avec ignominie i 

— C'est son droit, il faut le respecter. Je vous donnerai le 
bras et nous sortirons par la porte cochère, en plein midi. 

Julien étonné la pria de différer une semaine. 
Je ne puis, répondit-elle, l'honneur parle, j'ai vu le devoir, 
U faut le suivre, et à l'instant. 

— Et bien! je vous ordonne de différer, dit enfin Julien. Vo- 
tre honneur est à couvert, je suis votre époux. Notre -^tat à 
tous les deux va être changé par cette démarche capitale. Je 
suis aussi dans mon droit. C'est aujourd'hui mardi;. mardi pro- 
chain c'est le jour du duc de Retz; le soir, quand M. de La Mole 
rentrera, le portier lui remettra la lettœ fatale... U ne pense 
qu'à vous faire duchesse, j'en suis certain, jugez de son mal- 
heur! 

— Voulez-vous dire : jugez de sa vengeance? 

— Je puis avoir pitié de mon bienfaiteur, être navré de lui 
nuire; mais je ne crains et ne craindrai jamais personne. 

Mathilde se soumit. Depuis qu'elle avait annoncé son nou- 
vel état à Julien, c'était la première fois qu'il lui parlaitavec 
autorité ; jamais il ne l'avait tant aimée. C'était avec bonheur 
que la partie tendre de son âme saisissait le prétexte de l'état 
où se trouvait Mathilde pour se dispenser de lui adresser des 
mots cruels. L'aveu à M. de La Mole l'agita profondément. 
Allait-il être séparé de Mathilde? et avec quelque douleur 
qu'elle le vit partir, un mois après son départ, songenat-elle 
à lui? 

11 avait une horreur presque égale des justes repix)che8 que 
le marquis pouvait lui adresser. 

Le soir il avoua à Mathilde ce second sujet de chagrin, et 
ensuite égaré par son amour il fit aussi l'aveu du premier. 

Elle changea de couleur. 

Réellement, lui dit-elle, six mois passés loin de moi seraient 
un malheur pour vous I 

— Immense, le seul au monde que je voie avec terreur. 
Mathilde fut bien heureuse. Julien avait suivi son rùle 



j 



LE ROUGE ET LE NOIR. 427 

avec tant (inapplication^ qu'il était parvenu à lui fiiire penser 
qu'elle était.celle des deux qui avait le plus d'amour. 

Le mardi fatal arriva. A minuit, en rentrant, le marquis 
trouva une lettre avec l'adresse qu'il fallait pour qu'il l'ou- 
vrît lui-^même^ et seulement quand il serait sans témoins, 

« Mon père, 

» Tous les liens sociaux sont rompus entre nous, il ne reste 
plus que ceux de la nature. Après mon mari, vous êtes et serez 
toujours l'être qui me sera le plus cher. Mes yeux se remplis- 
sent de larmes^je songe à la peine que je vous cause, mais pour 
que ma honte ne soit pas publique, pour vous laisser le temps 
de délibérer et d'agir, je n'ai pu différer plu? longtemps l'aveu 
que je voi^s dois. Si votre amitié, que je sais être extiême pour 
moi, veut m'accorder une petite pension, j'irai m'établir où 
vous voudrez, en Suisse, par exemple, avec mon mari. Son 
nom est tellement obscur, que personne ne reconnaîtra votre 
fille dans roadanie Sorel, belle-fille d'un charpentier de Verriè- 
res. Voilà ce nom qui m'a fait tant de peine à écrire. Je redoute 
pour Julien votre colère si juste eu apparence. Je ne serai pas 
duchesse, mon père; mais je le savais en l'aimant j car c'est 
moi qui l'ai aimé la première, c'est moi qui l'ai séduit. Je 
tieus de vous une àmé trop élevée pour arrêter mon attention 
à ce qui est ou me semble vulgaire. C'est en vain que dans 
le dessein de vous plaire j'ai songé à M. de Croisenois. 
Pourquoi aviea-vous placé le vrai mérite sous mes yeux? vous 
me l'avez dit vous-même à mon retoui* d'Hyères : ce jeune So- 
rel est le seul être qui m'amuse; le pauvre garçon est aussi 
affligé que moi^ s'il est possible, de la peine que vous fait cette 
lettre. Je ne puis empêcher que vous ne soyez irrité comme 
père; mais aimez-moi comme ami. 

» Julien me respectait. S'il me parlait quelquefois, c'était 
uniquement à cause de sa profonde reconnaissance pour vous : 
car la hauteur naturelle de son caractère le porte à ne jamais 
répondre qu'ofûciellement à tout ce qui est tellement au-des- 
sus de lui. Il a un sentiment vif et inné de la différence des 
positions sociales. C'est moi, je l'avoue, en rougissant, à mon 



428 OEUVRES DE STENDHAL. 

^meilleur ami; et jamais un tel aveu ne sera fait à nn autre, 
c'est moi qui un jour au jardin lui ai serré le bras. 

» Après vingt-quatre heures, pourquoi seriez-vous irrité 
contre lui? Ma faute est irréparable. Si vous Texigez, c'est par 
moi que passeront les assurances de son profond respect et de 
son désespoir de vous déplaire. Vous ne le vendez point; mais 
j'irai le rejoindre où il voudra. C'est son droit, c'est mon devoir, 
il est père de mon enfant. Si votre bonté veut bien nous accor- 
der six mille francs pour vivre, je les recevrai avec reconnais- 
sance : sinon Julien compte s'établir à Besançon où il commen- 
cera le métier de maître de lalin et de littérature. De quelque 
bas degré qu'il parte, j'ai la certitude qu'il s'élèvera. Avec lui 
je ne crains pas l'obscurité. S'il y a révolution, je suis sûre pour 
lui d'un premier rôle. Pouiriez-vous en dire autant d'aucun de 
ceux qui ont demandé ma main? Ils ont de beUes terres? Je 
ne puis trouver dans cette seule circonstance une raison pour 
admirer. Mon Julien atteindrait une haute position même sous 
le régime actuel, s'il avait un million et la protection de mon 

père » 

"^ Mathilde, qui savait que le marquis était un honmie tout de 
premier mouvement, avait écrit huit pages. 

— Que faire? se disait Julien pendant que M. de La Mole li- 
sait cette lettre ; où est 1° mon devoir, 2° mon intérêt? Ce que 
je lui dois est immense : j'eusse été sans lui un coquin subal- 
terne, et pas assez coquin pour n'être pas haï et persécuté par 
les autres. 11 m'a fait un honune du monde. Mes coquineries 
nécessaires seront 1° plus rares, 2° moins ignobles. Cela est 
plus que s'n m'eût donné un million. Je lui dois cette croix et 
l'apparence de services diplomatiques qui me tirent du pair. 

S'il tenait la plume pour prescrire ma conduite, qu'est-ce 
qu'il écrirait?... 

Julien fut brusquement interrompu par le vieux valet de 
chambre de M. de -La Mole. 

— Le marquis vous demande à l'instant, vêtu ou non vêtu. 
Le valet ajouta à voix basse en marchant à côté de Julien : 

Il est hors de lui, prenez garde à vous. 



Î.E ROUGE ET LE NOIR. 429 

LXIII 
li'Enfer de la Faifelesiie* 



En taillant ce diamant, un lapidaire 
maltiabile lui a ôté quelque&*unes de ses 
plus vives étincelles. Au moyen âge, 
que dis-je? encore sous Richelieu, le 
Français avait la force de touloir. 

Mirabeau. 



Julien trouTa le marquis furieux : pour la première fois de 
sa vie, peut-être, ce seigneur fut de mauvais ton; il accabla 
Julien de toutes les injui^es qui lui vinrent à la bouche. Notre 
héros fut étonné, impatienté, mais sa reconnaissance n'en fut 
point ébranlée. Que de beaux projets depuis longtemps chéris 
au fond de sa pensée le pauvre homme voit crouler en un ins- 
tant ! Mais je lui dois de lui répondre, mon silence augmente- 
rait sa colère. La réponse fut fournie par le rôle de Tartufe. 

— Je ne suis pas un ange,,. Je vous ai bien servi, vous m'a- 
vez payé avec générosité... Jetais reconnaissant, mais j'ai 
vingt-deux ans... Dans cette maison, ma 'pensée n'était com- 
prise que de vous, et de cette personne aimable... 

— Monstre ! s'écria le marquis. Aimable ! aimable ! Le jour 
où .ous l'avez trouvée aimable, vous deviez fuir. 

— Je l'ai tenté ; alors, je vous demandai de pailir pour le 
Languedoc. 

Las de se promener avec fureur, le marquis, dompté par la 
douleur, se jeta dans un fauteuil ; Julien l'entendit se dire à 
demi- voix : Ce n'est point là un méchant homme. 

— Non, je ne le suis pas pour vous, s'écria Julien en tom- 
bant à ses genoux. Mais il eut une honte extrême de ce mou- 
vement, et se releva bien vite. 

Le marquis était réellement égaré. A la vue de ce mouve- 
ment il recommença à l'accabler d'injures atroces et dignes 
d'un cocher de fiacre. La nouveauté de ces jurons était peut- 
être une distraction. 



430 OEUVRES DE STENDHAL. 

— Quoi ! ma fille s'appellera madame Sorell quoi! ma fille 
ne sera pas duchesse I Toutes les fois que ces deux idées se 
présentaiept aussi nettement^ M. de La Mole était torturé et les 
mouvements cja fiop |ip§ p'ét4i#nt plus TolipMres. Julien crai- 
gnit d'être battu. 

Pans les intervalles lucides, et lorsque le marquis commen- 
çait à s'accoutumer à son malheur, il adressait à Julien des 
reproches assez raisonnables. 

11 fallait fuii», monsieur, lui disait-il... Votre devoir était de 
fuir... Vous êtes le dernier des hommes... 

Julien s'approcha de la table et écrivit. 

a Depui» lQn§tempB h vie m'est insupportable^ fy mets un 
9 terme. Je prie monsieur le marquis d'agréer, avec l'expression 
» d^une reeonnaissanee sans bornes, mes eçceuses de rembarras 
» que ma mort dans son hôtel peut causer» » 

r-r- Que monsieur le marquis daigne parcourir ce papier,.... 
Tues-moi, dit Julien, ou faites-moi tuer par votre vglet de 
chambre. Il est une heure du matin, je vais me premoner nu 
jardin vers le mur du fond. 

^ AUei à tous les diables, lui cria le nmrquis comme il s'en 
alliiit. 

^ Je comprends, pansa JuUen ; il m «irait pft» fâobé de me 

voir épargner la façon de ma mort h, ion v^lat de ^an^re 

Qu^il me tue, à la bonn^ beuitij e-@»t una i^tisfi^tioa que je 
lui offre... Mais parbleu, j'aime la vie,.. Je me dois & aion 
fils. 

Cette idée, qui pour la première fois paraissait aussi oett£- 
ment à son imagination, l'occupa tout entier après les premiè- 
res minutes de promenade données an sentiment du daqger. 

Cet intérêt si nouveau en fit un être prudenl, 11 me faut 
des conseils pour me conduire avec cet homme fougueux... 11 
n'a aucune raison, il est capable de tout. Fouqué est trop 
éloigné, d'ailleurs il ne comprendrait pas les sentiments d'im 
cœur tel que celui du marquis. 

Le comte Altamira... Suis^je sûr d'nn silence étemel ? Une 
faut pas que ma demande de conseil soit uniMion, «^compli- 
que ma position. Hélas ! il ne me reste quQ l# sombre abbé 



^ ^ 



LE ROUGË ET LE NOiM. 43 i 

IMrard... soti esprit est rétréci par le jansénisme... Un ooquin 
de jésuite connaîtrait le monde, et serait mieux mofi fftit.*». 
M. Pirard est capable de me battre^ au seul énon^ du tritnQt 

Le génie de Tartufe Tint aU secours de JUlieti i Eh bièti^ yU 
rai me confesser k lui. Telle fut la dernière résdlutioû qu'il 
prit au jardin, après s'être promené deui grandes heure9. U 
ne pensait plus qu'il pouvait être surpris par un coup de fusil ; 
le sommeil le gagnait. 

Le lendemain, de très-grcind matin, Julien était à {tlttsieurs 
lieues de Paris, frappatit à la porté du sévère janséniste. Il trou- 
va, à son ^rand étonnement, qu'il n'était point trop surpris ûê 
sa confidence. 

l'ai peut-être des reproches à me faire, disait l'abbé plus 
soucieui qu'irrité, l'avais cru devhier cet amour. Mon aôii- 
tié pour vous> petit malheureux, m'a empêché d'avertir lé 
père 

— Que va-t-'il faire ? lui dit vivement Julien. 

( il aimait l'abbé en ce moment, et une scène lui eût été fort 
pénible. ) 

Je vois trois partis, continua Julien ; 1» M. dé La Mole peut 
me faire donner la mort; et il raconta la lettre de suicide qu'il 
avait laissée au marquis ; 2® me faire tirer au blanc par le 
comte Norbej't, qui tne demanderait un duel. 

— Vous accepteriez ? dit l'abbé furieux, et se levant. 

— Vous ne me laissez pas achever. Certainement je ne tire- 
rai jamais sur le fils de mon bienfaiteur. 

3« U peut m'éloigner. S'il me dit : Allez à Èdirtibourg, à 
New-York, j'obéirai. Alors on peut cacher la position de ma-» 
demoiselle de La Mole ; mais je ne souffrirai point qu'on sup^ 
prime mon fils. 

— Ce sera là, n'en doutez point, la première idée de cet 
homme corrompu... 

A Paris, Mathilde était au désespoir. Elle avait vu son pèrô 
vers les sept heures. Il lui avait montré la lettre de Julien^ 
elle tremblait qu'il n'eût trouvé noble de mettre fin à sa tiê : 
Et sans ma permission ? îë disait-'elte atec une douleuf qui 
était de la colère. 



432 OEUVRES DE STENDHAL. 

— S^il est mort, je mourrai, dit -elle à son père. C'est vous 
qui serez cause de sa mort... Vous vous en réjouirez peut-être... 
Mais je le jure à ses mânes, d'abord je prendrai le deuil, et 
serai publiquement madame veuve Sorel, jVnverrai mes billets 
de l'aire part, comptez là-dessus... Vous ne me trouverez ni 
pusillanime ni lâche. 

Son amour allait jusqu'à la folle. A son tour, M. de La Mole 
fut interdit . 

Il commença à voir les événements avec quelque raison. Au 
déjeuner, Mathilde ne parut point. Le marquis fut délivré d'un 
poids immense, et surtout flatté, quand il s'aperçut qu'elle 
n'avait rien dit à sa mère. 

Julien descendait de cheval. Mathilde le fit appeler, et se jeta 
dans ses bras presque à la vue de sa femme de chambre. Ju- 
lien ne fut pas très-reconnaissant de ce transport, il sortait 
fort diplomate et fort calculateur de sa longue conférence avec 
Tabbé Pirard. Son imagination était éteinte par le calcul des 
possibles, Mathilde, les larmes aux yeux, lui apprit qu'elle avait 
/u sa lettre de suicide. 

— Mon père peut se raviser; faites-moi le plaisir de partira 
l'instant même pour Villequier. Remontez à cheval, sortez de 
Phôtel avant qu'on se lève de table. 

Comme Julien ne quittait point l'air étonné et froid, elle eut 
LUI accès de larmes. 

— . Laisse-moi conduire nos affaij*es, s'écria-t-elle avec trans- 
port, et en le serrant dans ses bras. Tu sais bien que ce n'est 
pas volontairement que je me sépare de toi. Écris sous? le cou- 
vert de ma femme de chambre ; que l'adresse soit d'une main 
étrangère, moi je t'écrirai des volumes. Adieu ! fuis. 

Ce dernier mot blessa Julien, il obéit cependant, il est fatal, 
pensait-il, que, même, dans leurs meilleurs moments, ce?gen>- 
là trouvent le secret de me choquer. 

Mathilde résista avec fermeté à tous les projets prudents de 
son père. Elle ne voulut jamais établir la négociation sur d*au- 
tres bases que celles-ci : Elle serait madame Sorel, et vivrait 
pauvrement avec son mari en Suisse, ou chez son père à l*a- 
ris. Elle repoussait bien loin la proposition d'un accouchement 



LE ROUGE ET LE NOIR. 433 

clandestin. — Alors commencerait pom* mol la possibilité de la 
calomnie et du déshonneur. Deux mois après le maiiage^ j'irai 
voyager avec mon mari^ et il nous sera facile de supposer que 
mon fils est né à une époque convenable. 

D^abord accueillie par des transports de colère^cette fermeté 
finit par donner des doutes au marquis. 

Dans un moment d'attendrissement : « Tiens ! dit-il à sa fille, 
voilà une inscription de dix mille livres de rente, envoie-la à 
ton Julien, et qu'il me mette bien vite dans l'impossibilité de 
la reprendre. » 

Pour o6^tr à Mathilde, dont il connaissait Famour pour le 
commandement, Julien avait fait quarante lieues inutiles : il 
était à ViUequier, réglant les comptes des fermiers ; ce bien- 
fait du marquis fut Toccasion de son retour. 11 alla demander 
asile à Tabbé Pirard, qui, pendant son absence, était devenu 
l'allié le plus utile de Mathilde. Toutes les fois qu'il était in- 
terrogé par le marquis, il lui prouvait que tout autre parti 
que le mariage public serait un crime aux yeux de Dieu. 

-* Et par bonheur, ajoutait Tabbé, la sagesse du monde est 
ici. d'accord avec la religion. Pourrait-on compter un instant, 
avec«3e caractère fougueux de mademoiselle de La Mole, sur 
le secret qu'elle ne se serait pas imposé à elle-même ? Si l'on 
n'admet pas la marche franche d'un mariage public, la société 
s'occupera beaucoup plus longtemps de cette mésalliance étran- 
ge. Il faut tout dire en une fois, sans apparence ni réalité du 
moindre mystère. 

— Il est vrai, dit le mai*quis pensif. Dans ce système, parler 
de ce mariage après trois jours, devient un i*abachage d'homme 
qui n'a pas d'idées. Il faudrait profiter de quelque giande me- 
sure antijacobine du gouvernement pour se glisser incognito à 
la suite. 

Deux ou trois amis de M. de La ,Mole pensaient comme l'abbé 
Pirard. Le grand obstacle, à leurs yeux, était le caractère dé- 
cidé de Mathilde. Mais après tant de beaux raisonnements, 
l'âme du marquis ne pouvait s'accoutumer à renoucer à l'es- 
poir du tabouret pour sa fille. 

Sa mémoire et son imagination étaient remplies des roueries 

25 



1\ 

» • 



434 ŒUVBKS DE STENDHAL. 

et ded faussetés de tous genres qui étaient encora possibles 
dans sa jeunesse. Céder à la nécessité^ avoir peur de la loi lui 
semblait chose absurde et déshonorante pour un homme de 
son rang. Il payait cher maintenant ces rêveries enchante- 
resses qu'il se permettait depuis dix ans sur l'avenir de cette 
fille chérie. 

Qui l'eût pu prévoir ? se disait-il. Une fille d'un caractère si 
altier, d'un génie si élevé^ plus flère que moi du nom qu'elle 
porte ! dont la main m'était demandée d'avance par tout ce 
qu'il y a de |>lus illustre en France î 

Il faut renoncer à toute prudence. Ce siècle e«t fait pour 
tout confondre ! nous marchons vers le chaos. 



LXIV 
lin H^nuiie ire«prit» 



Le prélM chenimnl Mf son cbeviil 
se disait : Pourquoi ne serais-je pas 
ministre , président da conseil, duc? 

Voici comment je ferai la guerre 

Par ce moyen je jeUerais les Dovateus 
dans les fers Le Globe. 



Aucun argument ne vaut pour détruire l'empirc do dix an- 
nées de rêveries agréables. Le mai'quis ne trouvait pas rason- 
nable de se fâcher, mais ne pouvait se l'ésoudre à paixionoer. 
Si ce Julien pouvait mourir par accident, se disait-il quelque- 
fois... C'est ainsi que cette imagination attristée trouvait quel- 
cjue soulagement à poui^uivre tes chimères les plus absurdes. 
Elles paralysaient l'influence des sages raisonnements de Tabbc 
Pirard. Un mois se passa ainsi sans que la négociation fit 
un pas. ^ 

Dans cette afikire de famille, comme dans celles de la po- 
litique, le marquis avait des aperçus brillants jlont il s'enthou- 
siasmait pendant trois jours. Alors un plan de conduite ne lui 
plaisait pas, parce qu'il était étayé par deboÎB raisonnements; 



LE ROUGE ET LE NOIR. 435 

mais les raisonnements ne trouvaient grâce à ses yeut (}tt^aa- 
tant qu'ils appuyaient son plan favori. Pendant trois jours, il 
travaillait avec toute l'ardeur et Tenthousiasme d'un poëte, à 
amener les choses à une certaine position ; le lendemain il n^y 
songeait plus. 

D'abord Julien fut déconcerté des lenteurs du marquis; 
mais, après quelques semaines^ il commença à devinerque M. de 
La Mole n'avait, dans cette affaire, aucun plan arrêté. 

Madame de La Mole et toute la maison croyaient que lu- 
lien voyageait en province pour l'administration des terres ; 
il était caché au presbytère de Pabbé Pirard, et voyait Mathilde 
presque tous les jours ; elle, ehaque matin, allait passer une 
heure avec son père, mais quelquefois ils étaient des semai- 
nes entières sans parier de raffaire qui occupait toutes ïbvûk 
pensées. 

'— Je ne veux pas savoir où est cet homme, lui dît un jour 
le marquis ; envoyez-lui cette lettre. Mathilde lut : 

«Les terres de Languedoc rendent 20,600 fr. Je donne 10,600 
» fr. à ma fille, et 10,000 fr. à M. Julien Sorel. Je donne les 
» terres mêmes, bien entendu. Dites au notaire de dresser 
)i deux actes de donation séparés, et de me les apporter de- 
)) main; après quoi, plus de relations entre nous. Ahl Mon- 
» sieuj', devais-je m'attendre à tout ceci ? 

» Le marquis de La MoIiG. » 

— Je vous remercie beaucoup, dit Mathilde gaiement. Nous 
allons nous fixer au château d'Aiguillon, entre Agen et Mar- 
mande. On dit que c'est un pays aussi beau que l'Italie. 

Cette donation surprit extrêmement Julien. Il n'était plus 
l'homme sévère et froid que nous avons connu. La destinée 
de son fils absorbait d'avance toutes ses pensées. Celte fortune 
imprévue et assez considérable pour un homme si pauvre, en 
fit un ambitieux. 11 se voyait tant à sa femme qn^à lui 36,000 liv. 
de rente. Pour Mathilde, tous ses sentiments étaient absorbés 
dans son adoration pour son mari, car c'est ainsi que son 
orgueil appelait toujours Julien. Sa grande, son unique ambi- 
tion était de faire reconnaître son mariage. Elle passait sa vie 



436 ŒUVRES DE STENDHAL. 

à s'exagérer la haute prudence qu'elle avait montrée en liant 
son sort à celui d'un homme supérieur. Le mérite personnel 
était à la mode dans sa tête. 

L'absence presque continue, la multiplicité des affaires^ le 
peu de temps que Ton avait pour paiier d'amour^ vinrent 
compléter le bon effet de la sage politique, autrefois inventée 
par Julien. 

MathUde finit par s'impatienter de voir si peu Fhomme qu'elle 
était parvenue à aimer réellement. 

Dans un moment d'humeur elle écrivit à son père^ et com- 
mença sa lettre <!onmie Othello. 

« Que j'aie préféré Julien aux agréments que la' société 
offrait à la fille de M. le marquis de La Mole^ mon choix le 
prouve assez. Ces plaisirs de considération et de petite vanité 
sont nuls pour moi. Voici bientôt six semaines que je vis sé- 
parée de mon mari. C'est assez pour vous témoigner mon res- 
pect. Avant jeudi prochain, je quitterai la maison paternelle. 
Vos bienfaits nous ont enrichis. Personne ne connaît mon se- 
cret, que le respectable abbé rti-ard. J'irai chez lui; il nous 
mariera, et une heure après la cérémonie nous serons en 
route pour le Languedoc, et ne reparaîtrons jamais à Paris que 
d'après vos ordres. Mais ce qui me perce le cœur, c'est que 
tout ceci va faire anecdote niquante contre moi, contre vous. 
Les épigrammes d'un public sot ne peuvent-elles pas obliger 
notre excellent Norbert à chercher querelle à Julien? Dans 
cette circonstance, je le connais, je n'aurais aucun empire sui- 
lui. Nous trouverions dans son âme du plébéien révolté. Je 
vous en conjure à genoux, ô mon père ! venez assister à mon 
mariage, dans l'église de M. Pirard, jeudi prochain. Le pi- 
quant de l'anecdote maligne sera adouci, et la vie de votic 
fils unique, celle de mon mari, seront assurées, etc., etc. » 

L'âme du marquis fut jetée par cette lettre dans un étrange 
embarras. Il fallait donc à la fin prendre un parti. Toutes 
les petites habitudes, tous les amis vulgaires avaient perdu 
leur influence. 

Dans cette étrange circonstance^ les grands tiuits du cai'ac- 



LE ROUGE ET LE NOIR. 437 

tère^ imprimés par les événements de la jeunesse, reprirent 
tout leui* empire. Les malheurs de l'émigration en avaient fait 
un homme à imagination. Après avoir joui pendant deux ans 
d'une fortune immense et de toutes les distinctions de la 
cour, 1790 Favait jeté dans les affreuses misères de Témigra- 
tion. Cette dure école avait changé une âme de vingt-deux ans. 
Au fond, il était campé au milieu de ses richesses actuelles, 
plus qu'il n'en était dominé. Mais cette même imagina- 
tion qui avait préservé son âme de la gangrène de Tor, l'avait 
jelé en proie à une folle passion pour voir sa fille décorée d'un 
beau titre. 

Pendant les six semaines qui venaient de s'écouler, tantôt 
poussé par un caprice, le marquis avait voulu enrichir Julien; 
la pauvreté lui semblait ignoble, déshonorante pour lui M. de 
La Mole, impossible chez l'époux de sa fille; il jetait l'argent. 
Le lendemain, son imagination prenant un autre cours, il lui 
semblait que Julien allait entendre le langage muet de cette 
générosité d'argent, changer de nom, s'exiler en Amérique, 
écrire à Mathilde qu'il était mort pour elle. M. de La Mole 
supposait cette lettre écrite, il suivait son effet sur le caractère 
de sa fille... 

Le jour où il fut tiré de ces songes si jeunes par la lettre 
réelle de Mathilde, après avoir pensé longtemps à tuer Julien 
ou à le faire disparaître, il rêvait à lui bâtir une brillante for- 
tune. 11 lui faisait prendre le nom d'une de ses teiTes ; et 
pourquoi ne lui ferait-il pas passer sa pairie? M. le duc de 
Cbauhies, son beau-père, lui avait parlé plusieurs fois, depuis 
que son fils unique avait été tué en Espagne, du désir de trans- 
mettre son titre à Norbert... 

L'on ne peut refuser à Julien une singulière aptitude aux af- 
faires, de la hardiesse, peut-être même du brillant, se disait le 
marquis... Mais au fond de ce caractère je trouve quelque chose •• 
d'effrayant. C'est l'impression qu'il produit sur tout le monde, f 
donc il y a là quelque chose de réel (plus ce point réel était diffi- * 
cile à saisir, plus il effrayait l'âme Imaginative du vieux marquis). 

Ma fille me le disait fort adroitement l'autre jour (dans une 
lettre supprimée). 



438 GEUVRES DE STENDHAL. 

a Julien ne s'est afâlié à aucun salon^ à aucune coterie. » 11 
ne s'est ménagé aucun appui contre moi, pas la plus petite 
ressource si je l'abandonne... Mais est-ce là ignorance de 
l'état actuel de la société ?... Deux ou trois fois je lui ai dit : 
U n'y a de candidature réelle et profitable que celle des 
salons 

Non, il n'a pas le génie adroit et cauteleux d'un procureur 
qui ne perd ni une minute ni une oppc«lunité... Gç n'est point 
un caractère à la Louis XL D'un autre côté, je lui vois les ma- 
ximes les plus antigénéreuses... Je m'y penls... Se répèterait-il 
ces maximes, pour servir de digue à ses passions? 

Du reste, une c^se surnage; il est impatient du mépris, je 
le tiens par là. 

11 n'a pas la religion de la haute naissance, il est vrai, il ne 
nous respecte pas d'instinct... C'est un tort ; mais enfin, Tàme 
d'un séminariste devrait n'être impatiente que du manque de 
jouissance et d'argent. Lui, Uen difiérent, ne peut supporter 
le mépris à aucun prix. 

Pressé par la lettre de sa fille, M. de La Mole vit la nécessité 
de se décider : *- Enfin, voici la grande question : l'audace de 
Julien est-elle ailée jusqu'à entreprendre de faire la cour à ma 
fille, parce qu'il sait que je l'aime avant tout, et que j'ai cent 
mille écus de rente ? 

Mathilde proteste du contraire... Non, rnoof Julien, voilà un 
point sur lequel je ne veux pas me laisser faire illusion. 

Y a-t-il eu amour véritable, imprévu? ou bien désir vul- 
gaire de s'élever à une belle position? Mathilde est clairvoyante, 
elle a senti d'abord que ce soupçon peut )e perdre auprès de 
moi, de là cet aveu : c'est elle qui s'est avisée de l'aimer la 
première 

Une fille d'un caractère si altier se serait oubliée jusqu'à 
faire des avances matérielles!... Lui serrer le bras au jardin, 
un soir, quelle horreur! comme si elle n'avait pas eu cent 
moyens moins indécents de lui fah*e connaître qu'elle le dis- 
tinguait. 

Qui s'excuse s'accuse ; je me défie de Mathilde... Ce jour-là, 
les raisonoements du marquis étaient plus concluants qu'à 



LE ROUGE ET LE NOIR. 439 

rordinaire. Cependant l'habitude remporta, il résolut de ga<* 
gner du temps et d'écrire à sa fille ; car on s'écrivait d'un c4té 
de l'hôtel à Taulre.M.de La Mole n'osait discuter avec Mathilde 
et lui tenir tête. Il avait peur de tout finir par une concession 
subite. 

LETTRE. 

« Gardez-vous de faire de nouvelles folies ; voici un brève 
de lieutenant de huçsards^ pour M. le chevalier Julien Sorel de 
La Vemaje. Vous voyez ce que je fais pour hji. Ne me con- 
trariez pas, ne m'interrogez pas. Qu'il parte dans vingt- 
quatre heures, pour se faire recevoir à Strasbourg , où est 
son régiment. Voici un mandat sur mon banquier, qu'on 
m'obéisse. »' 

L'amour et la joie de Mathilde n'eurent point de bornes; elle 
voulut profiter de la victoire, et répondit à l'instant : 

« M. de La Vemaye serait à vos pieds, éperdu de reconnais- 
sance, s'il savait tout ce que vous daignez faire pour lui. Mais, 
au milieu de cette générosité^ mon père m*a oubliée ; Thon- 
neur de votre fille est en danger. Une Indiscrétion peut faire 
une tache ëlernelle, et que vingt mille écus de rente ne répa- 
reraient pas. Je n'enverrai le brevet à M. de La Vernaye, que si 
vous me donnez votre parole que, dans le coumnt du mois pro- 
cbain^ mon mariage sera célébré en public, à Villequier. Bien- 
tôt après cette époque, que je vous supplie de ne pas Qutre- 
passer, voire fille ne pourra paraître en public qu'avec le nom 
de madame de La Vemaye. Que je vous remercie, cher papa, de 
m'avoir sauvée de ce nom de Sorel, etc., etc. « 

La réponse fut imprévue. 

« Obéissez, ou je me rétracte de tout. Tremblez, jeune impru- 
dente. Je ne sais pas encore ce que c'est que votre Julien, et 
vous-même vous le savez moms que moi. Qu'il parte pour 



440 OEUVRES DE STENDHAL. 

Strasbourg, et songe à marcher droit. Je ferai connaître mes 
volontés d'ici à quinze jours. » 

Cette réponse si ferme étonna Mathilde. Je ne connais pas 
Julien ; ce mot la jeta dans une rêverie, qui bientôt finit par 
les suppositions les plus enchanteresses ; mais elle les croyait 
la vérité. L'esprit de mon Julien n'a pas revêtu le petit uni- 
forme mesquin des salons, et mon père ne croit pas à sa su- 
périorité, précisément à cause de ce qui la prouve 

Toutefois, si je n'obéis pas à cette velléité de caractère, je 
vois la possibilité d'une scène publique ; un éclat abaisse ma 
position dans le monde, et peut me rendre moins aimable aux 
yeux de Julien. Après l'éclat.. . pauvreté pour dix ans; et la 
folie de choisir un mari à cause de son mérite ne peut se sau- 
ver du ridicule que par la plus brillante opulence. Si je vis loin 
de mon père, à son âge, il peut m'oublier... Norbert épousera 
une femme aimable, adroite : le vieux Louis XIV fut séduit par 
la duchesse de Bourgogne 

Elle se décida à obéir, mais se garda de communiquer la 
lettre de son père à Julien ; ce caractère farouche eût pu être 
porté à quelque folie. 

Le soir, lorsqu'elle apprit à Julien qu'il était lieutenant de 
hussards, sa joie fut sans bornes. On peut se la figurer par 
l'ambition de toute sa vie, et par la passion qu'il avait main- 
tenant pour son fils. Le changement de nom le frappait d'éton- 
nement. 

Après tout, pensait-il, mon roman est fini, et à moi seul tout 
le mérite. J'ai su me faire aimer de ce monstre d'orgueil, ajou- 
tait-il en regardant Mathilde; son père ne peut vivre sans elle, 
et elle sans mol. 



LE ROUGE ET LE NOIR. 44! 

LXV 
Un Orase. 

Mon Dieu, donnez-moi la médiocrité. 

Mirabeau. 

Son âme était absorbée ; il ne répondait qu'à demi à la ^ive 
tendresse qu'elle lui témoignait. Il restait silencieux et sombre. 
Jamais il n'avait paru si grand, si adorable aux yeux de 
Mathilde. Elle redoutait quelque subtilité de son orgueil qui 
viendrait déranger toute la position. 

Presque tous les matins, elle voyait Fabbé Pirard arriver à 
l'hôtel. Par lui Julien ne pouvait-il pas avoir pénétré quelque 
chose des intentions de son père? Le marquis lui-même, dans 
un moment de caprice, ne pouvait-il pas lui avoir écrit? Après 
un aussi grand bonheur, comment expliquer l'air sévère de 
Julien ? EUe n'osa l'interroger. 

Elle n'osa! elle, Mathilde ! li y eut dès ce moment, dans son 
sentiment pour Julien, du vague, de l'imprévu, presque de la 
terreur. Cette âme sèche sentit de la passion tout ce qui en est 
possible dans un être élevé au milieu de cet excès de civilisa- 
tion que Paris admire. 

Le lendemain de grand matin, Julien était ju presbytère de 
l'abbé Pirard. Des chevaux de poste arrivaient dans la cour 
avec une chaise délabrée, louée à la poste voisine. 

— Un tel équipage n'est plus de saison, lui dit le sévère abbé, 
d'un air rechigné. Voici vingt mille francs, dont M. de La Mole 
vous fait cadeau ; il vous engage à les dépenser dans l'année, 
mais en tâchant de vous donner le moins de ridicules possibles. 
(Dans une somme aussi forte, jetée à un jeune homme, le 
prêtre ne voyait qu'une occasion de pécher). 

Le marquis ajoute : M. Julien de La Vemaye aura reçu cet 
argent de son père, qu'il est Inutile de désigner autrement. 
M. de La Vernaye jugera peut-être convenable de faire un 
cadeau à M. Sorel, charpentier à Verrières, qui soigna son en- 

25. 



442 ŒUVRES DR STENDHAL. 

fance Je pourrai me charger de cette partie de la commis- 
sion^ ajoutsL l'abbé ; j'ai enfin déterminé M. de La Mole à tran- 
siger avec cet abbé de Frilair^ si jésuite. Son crédit est déci- 
dément trop fort pour |jb nôtr^. La reconnaissance implicite 
de votre haute naissance par cet honmie qui gouverne Besan- 
çon^ sera une des conditions tacites de Tarrangement. Julien 
ne fut plus maître de son transport^ il embrassa l'àbbé^ il se 
voyait reconnu. 

— Fi donc! dit])!. Pirard ea le repoussant; que veut dire 
c^tte vanité mondaine?... Quant à Sorel et à ses fils, je 
leur ofi&irai^ en mon hoqa^ une pension annuelle de cinq 
cents francs, qui leur sera payée à chaciia, tai^t que je serai 
content d'eux. 

Julien était déjà froid et hautain. 11 remercia, m^xs en termes 
très-vagues et n'engageant à rien. Serait-il bien possible^ se 
disait-il, que je fusse le fils naturel de quelque grand seigneur 
exila dans nos montagnes par le terrible Napoléon? A cha- 
que instant cette idée lui semblait moins Improbable Ha 

haine pour mon père serait une preuve... Je ne serais plus un 
monstre! 

Peu de jours après ce iponologue, le quinzième régiment de 
hussards, l'un des phis brillants de l'armée, était en bataille sur 
la place d'armes de Strasbourg. M. le chevalier de La Vemaye 
montait le plus beau cheval de l'Alsace, qui lui avait coûté six 
mille francs. Il était reçu lieutedànt, sans jamais avoû* été sous- 
lieutenant que sur les coqtrôles d'un régiment dont il n'avait 
jamais ouï parler. 

Son air impassible, ses yeux sévères et presque m<^hants, 
sa pâleur, son inaltérable sang- froid, commencèrent sa répu- 
tation dès le premier jour. Peu après, sa politesse parfaite et 
pleine de mesure, son adresse au pistolet et aux armes, qu'il 
fit connaître sans Ut)p d'afifectation, éloignèrent l'idée de plai- 
santer à haute voix sur son compte. Après cinq ou six jours 
d'hésitation, l'opinion publique du régiment se déclara en sa 
faveur. Il y a tout dans ce jeune homme, disaient les vieux 
officiers goguenards, eyepté de la jeunesse. 

De Strasbourg, Julien écrivifà lil. ChélânJ l'ancien curé de 



LE ROUGE ET LE NOIR. 443 

Verrières, qui touchait noaintenant aux bornes de l'extrême 
vieillesse. 

« Vous aurez appris avec ime joie, dont je ne doute pas, les 
évéjiemeuts qui ont porlé ma famille à m'enricbir. Voici cûiq 
centii francs que je vous prie de distribuer sans bruit, ni men- 
tion aucune de mon nom, aux malheureux^ pauvres maintenant 
comme je le fus autrefois^ et que sans doute vous secourez 
comme autrefois vous m^avez secouru. » 

Julien était ivre d'ambition et non pas de vanité ; toutefois 
il donnait une grande part de son attention à l'apparence exté* 
rieure. Ses chevaux, ses uniformes^ les livrées de ses gens 
étaient tenus avec une correction qui aurait fait honneur à la 
pooctiialité d%] grand seigneur anglais. A peine lieutenant^ 
par faveur et depuis deux jours, il calculait déjà que^ pour 
commander en cbef à trente ans, au plus tard, comme tous les 
grands généraux, il fallait à vingt-trois être plus que lieute* 
n&nt. U ne pensait qu'à la gloire et à son fils. 

Ge fut au milieu des transports de l'ambition la plus effrénée 
qu'il fut surpris par un jeune valet de l'hôtel de La Mole, qui 
arrivait en courrier. 

« Tout est perdu, lui écrivait Matbilde; accourez le plus vite 
» possiUe, sacrifiez tout, désertez s'il le faut. A peine arrivé, 
» attendez-moi dans un fiacre, près de la petite porte du jardin, 

» au n® delà rue... J'irai vous parler; peut-être poun'ai-je 

» vous Introduire dans le jardin. Tout est perdu, et je le crains, 
» sans ressource; comptez sur moi, vous me trouverez dévouée 
» et ferme dans l'adversité. Je vous aiine. n 

En quelques minutes, Julien obtint une permission du co- 
lonel, et partit de Strasbourg à franc- étrier; mais Taffreuse 
inquiétude qui le dévorait ne lui permit pas de continuer cette 
façon de voyager au delà de Metz. 11 se jeta dans une chaise de 
poste ; etce fut avec une rapidité presque incroyable qu'il arriv* 
au lieu indiqué, près la petite porte du jardin de l'hôtel de La 



444 OEUVRES DE STENDHAL, 

Mole. Cette porte s'ouvrit^ et à l'instant Mathilde oubliant tout 
respect humain^ se précipita dans ses bras. Heureusement 
il n'était que cinq heures du matin^ et la rue était encore 
déserte. 

— Tout est perdu ; mon père, craignant mes larmes, est parti 
dans la nuit de jeudi. Pour où? pei*sonne ne le sait. Voici sa 
lettre ; li^z. Et elle monta dans le fiacre avec Julien. 

« Je pouvais tout pardonner, excepté le projet de vous sé- 
duire parce que vous êtes riche. Voilà, malheureuse fiUe, 
l'affreuse vérité. Je vous donne ma parole d'honneur que Je 
ne consentirai jamais à un mariage avec cet honune. Je lui 
assure dix mille livres de rente s'il veut vivre au loin, hors des 
frontières de France, ou mieux encore en Amérique. Lisez la 
lettre que je reçois en répopseaux renseignements que j'avais 
demandés. L'impudent m'avait engagé lui-même à écrire à 
madame de Rénal. Jamais je ne lirai une ligne de vous rela- 
tive à cet homme. Je prends en horreur Paris et vous. Je vous 
engage à recouvrir du plus grand secret ce qui doit arriver. 
Renoncez franchement à un homme vil, et vous retrouverez un 
père. » 

— Où est la lettre de madame de Rénal? dit froidement 
Julien. 

— La voici. Je n'ai voulu te la montrer qu'après que tu an- 
rais été préparé. 

LETTRE. 

» Ce que je dois à la cause sacrée de la religion et de la 
morale m'oblige, monsieur, à la démarche pénible que je 
viens accomplir auprès de vous; une règle, qui ne peut faillir, 
m'ordonne de nuire en ce moment à mon prochain, mais afin 
d'éviter un pins grand scandale. La douleur que j'éprouve 
doit être surmontée par le sentiment du devoir. Il n'est que 
trop vrai, monsieur, la conduite de la personne au sujet de 
laquelle vous me demandez toute la vérité, a pu sembler inex- 
plicable ou même honnête. On a pu croire convenable de ca- 



LE ROUGE ET LE NOIR. 145 

cher ou de déguiser une partie de la réalité, la prudence le 
voulait aussi bien quelareligion. Mais cette conduite, que vous 
désirez connaître, a été dans le fait extrêmement condamna- 
ble, et plus que je ne puis le dire. Pauvre et avide, c^est à 
Taide de l'hypocrisie la plus consommée, et par la séduction 
d'une fenmie faible et malheureuse, que cet homme a cher- 
ché à se faire un état et à devenu* quelque chose. C'est une 
partie de mon péiiible devoir d'ajouter que je suis obligée de 
croire que M. J... n*a aucun principe de religion. El con- 
science, je suis contrainte de penser qu'un de ses moyens pour 
réussir dans une maison, est de chercher à séduire la femme 
qui a le principal crédit. Couvert par une apparence de désin- 
téressement et par des phrases de roman, son grand et uni- 
que objet est de parvenir à disposer du maître de la maison et 
de sa fortune. 11 laisse après lui le malheur et des regrets éter- 
nels, etc., etc., etc. » 

Cette lettre extrêmement longue et à demi effacée par des 
larmes, était bien de la main de madame de Rénal ; elle était 
même écrite avec plus de soin qu'à l'ordinaire. 

— Je ne puis blâmer M. de La Mole, dit Julien après l'avoh* 
Unie; il est juste et prudent. Quel père voudrait donner sa 
fille chérie à un tel homme ! Adieu î 

Julien sauta à bas du fiacre, et courut à sa chaise de pi|lRe 
arrêtée au bout de la rue. Mathilde, qu'il semblait avoir ou- 
bliée, fit quelques pas pour le suivre ; mais les regards des 
marchands qui s'avançaient sur la porte de leui^ boutiques, 
et desquels elle était connue, la forcèrent à rentrer précipi- 
tamment au jardin. 

Juhen était parti pour Verrrières. Dans cette route rapide, 
il ne put écrire à Mathilde comme il en avait le projet, sa 
main ne formait sur le papier que des traits illisibles. 

Il arriva à Verrières un dimanche matin. U entra chez l'ar- 
murier du pays, qui Taccabla de compliments sur sa récente 
fortime. C'était la nouvelle du pays. 

Julien eut beaucoup de peine à lui faire comprendre qu'il 
voulait une paire de pistolets. L'armurier sur sa demande 
chargea les pistolets. 



440 OEUyaES DE STENDHAL. 

Les trots coups sonnaient; c'est un signal bien connu dans 
les villages de France^ etqui^ après les diverses sonneries de la 
matinée, annonce le commencement immédiat de la messe. 

Julien entra dans Tégiise neuve de Verrières. Toutes les fe- 
nêtres hautes de i'édiûce étaient voilées avec des rideaux cra- 
moisis. Julien se ti'ouva à quelques pas derrière le banc de 
madame de Rénal. Il lui sembla qu'elle priait avec ferveur. Ljl 
vue de celte femme qui Tavait tant aimé fit trembler le bras 
de Julien d'une telle façon^ quil ne put d'abord exécuter son 
dessein. Je ne le puis^ se disait-il à lui-même ; physiqueaient, 
je ne le puis. 

En ce moment le jeune clerc; qui servait la messe, sonna 
pour Vélévation, Madame de Rénal baissa la tête qui un in»- 
tant se trouva presque entièrement cachée par les plis de son 
chàle. Julien ne la reconnaissait plus aussi bien ; li thra sur 
elle un coup de pistolet et la manqua ; il tira un second coup ; 
elle tomba. 

LXVI 



Ne vous attendez point 4e ma part k de la 
faiblesse. le me suis vengé. Taï mérité la 
lûort, et me voici. Priez poar mon line. 



Julien resta immobile, il ne voyait plus. Quand il revint un 
peu à lui, il aperçut tous les fidèles qui s'enfuyaient de Té- 
gUse; le prêtre avait quitté l'autel. Julien se mit à suivre d'un 
pas assez lent quelques femmes qui s'en allaient en criant. 
Une femme qui voulait fuir plus vite que les autres, le poussa 
rudement, il tomba. Ses pieds s'étaient embarrassés dans une 
chaise renversée par la foule ; en se relevant, il se sentit le 
cou serré ; c'était un gendarme en grande tenue qui t'arrêtait. 
Machiualemeut Julien voulut avoir recours à ses petits pisto- 
lets ; mais un second gendarme s'emparait de ses bras. 

11 fut conduit à la prison. On entra dans une chambre» on 



LE BOUGE ET LE NOIR. 447 

Lui mit les fers aux mains^ on le laissa seul; la porte se re- 
ferma sur lui à double tour; tout cela fut exécuté très*vite^ et 
il y fut insensible. 

— Ma foi^ tout est ûni^ dit-il tout baut en revenant à lui 

Oui, dans quinze jours la guillotine... ou se tuer d'ici là. 

Sou raisonnement n'allait pas plus loin ; il se sentait la tête 
comme si elle eût été serrée avec violence. 11 regarda pour 
voir si quelqu'un le tenait. Après quelques instants, il s'en- 
dormit profondément. 

Madame de Hênal n'était pas blessée mortellement. La pre- 
mière balle avait percé son chapeau ; comme elle se retour- 
nait, le second coup était parti. La balle Tavait fiappée à l'é- 
paule, et chose étonnante, avait été renvoyée par l'os de l'é- 
paule, que pourtant elle cassa, contre un pilier gothique, dont 
elle détacha un énorme éclat de pierre. 

Quand, après un pansement long et douloureux, le chh^ur- 
gien, homme grave, dit à madame de Rénal : Je réponds de 
votre vie con^me de la mienne, elle fut profondément affligée. 

Depuis longtemps elle désirait sincèrement la mort. La let- 
tre qui lui avait été imposée par son confesseur actuel, et 
qu'elle avait écrite à M. de La Mole, avait donné le dernier 
coup à cet être affaibli par un malheur trop constant. Ce mal- 
heur était l'absence de Julien; elle l'appelait, elle, le remords. 
Le directeur, jeune ecclésiastique vertueux et fervent, nou- 
vellement arrivé de Dijon, ne s'y trompait pas. 

Motuir ainsi, mais non de ma ma'm, ce n'est point un péché, 
pensait madame de Rénal. Dieu me pardonnera peut-être de 
me réjouir de ma mort. Elle n'osait ajouter : Et. mourir de la 
main Je Julien, c'est le comble des félicités. 

A peine fut-elle débarrassée de la présence du chirurgien et 
de tous les amis accourus en foule, qu'elle fit appeler Ëiisa, sa 
femme de chambre. — Le geôlier, lui dit-elle en rougissant 
beaucoup, est un homme cruel. Sans doute il va le maltrai- 
ter, croyant en cela faire une chose agréable pour moi 

Cette idée m'est insupportable. Ne pourriez-vous pas aller 
comme de vous-même remettre au geôlier ce petit paquet qui 
contient quelques louis? Vous lui direz que la religion ne 



448 OEUVRES DE STENDHAL. 

permet pas qu'il le maltraite... Il faut surtout qu*à n'aille pas 
parler de cet envoi d'ai'gent. 

C'est à la circonstance dont nous venons de parler qiie Ju- 
lien dut rhumanité du geôlier de Verrières ; c'était toujours ce 
M. Noiroud, ministériel parfait, auquel nous avons vu la pré- 
sence de M. Appert faire une si belle peur. 

Un juge parut dans la prison. — J'ai donné la mort avec 
préméditation, lui dit Julien; j'ai acheté et fait charger les 
pistolets chez un tel, amiurier. L'article i342 du Code pénal 
est clair, je mérite la mort, et je l'attends. Le juge étonné de 
cette façon de répondre, voulut multiplier les questions pour 
faire en sorte que l'accusé se coupât dans ses réponses. 

— Mais ne voyez- vous pas, lui dit Julien, en souriant, que je 
me fais aussi coupable que vous pouvez le désirer? Allez, 
monsieur, vous ne manquerez pas la proie que vous poursui- 
vez. Vous aurez le plaisir de me condamner. Épargnez-moi 
votre présence. 

Il me reste un ennuyeux devoir à remplir, pensa Julien, il 
faut écrire à mademoiselle de La Mole. 

« Jemé suis vengé, lui disait-il. Malheureusement, mon nom 
paraîtra dans les journaux, et je ne puis m'écbapper de ce 
monde incognito. Je mourrai dans deux mois. La vengeance a 
été atroce, comme la douleur d'être séparé de vous. De ce mo- 
ment, je m'interdis d'écrire et de prononcer votre nono. Nt 
parlez jamais de moi, 'même à mon fils ; le silence est la seule 
façon de m'honorer. Pour le commun des hommes je sera 
un assassin vulgaire... Permettez^moi la vérité en cemometf 
suprême : vous m'oublierez. Celte grande catastrophe dont jt 
vous conseille de ne jamais ouvrir la bouche à être vivanli 
aura épuisé pour plusieurs années tout ce que je voyais de n^ 
manesque et de trop aventureux dans votre caractère. Voul 
étiez faite pour vivre avec les héros du moyen âge ; montre: 
leur ferme caractère. Que ce qui doit se passer soit accompl 
en secret et sans vous compromettre. Vous prendrez un fauij 
nom, et n'aurez pas de confident. S'il vous faut absolument If 
secours d'un ami, je vous lègue l'abbé Pirard. 



LE ROUGE ET LE NOIR. 



449 



» Ne parlez à nul autre, surtout pas à des gens de votre 
classe : les de Luz, les Caylus. 

» Un an après ma mort, épousez M. de Croisenois; je vous 
l'ordonne comme votre époux. Ne m'écrivez point, je ne ré- 
pondrais pas. Bien moins méchant que lago, à ce qu'il me 
semble, je vais dire conune lui : From this time forth 1 never 
mil speo^lrword, 

» On ne me verra ni parler ni écrire; vous aurez eu mes 
dernières paroles comme mes dernières adorations. 

» J. S. » 



Ce fut après avoir fait partir cette lettre que, pour la pre- 
mière fois Julien, un peu revenu à lui, fut très-malheureux. 
Chacune des espérances de Tambit'on dut être arrachée suc- 
cessivement de son cœur par ce grand mot : Je mourrai. La 
mort, en elle-même, n'était pas horrible à ses yeux, foute sa vie] 
n'avait été qu'une longue préparation au malheur, 
>ait eu garde d'oublier celui qui passe pour le plus grand 
tous. 

Quoi donc! se disait-il, si dans soixante jours je devais me 
battre en duel avec un honmie très-fort sur les armes, est-ce 
que j'aurais la faiblesse d'y penser sans cesse, et la terreur 
dans rame ? 

11 passa plus d'ime heure à chercher à se bien connaître 
sous ce rapport. 

Quand il eut vu clair dans son âme, et que la vérité parut 
devant ses yeux aussi nettement qu'un des piliers de sa pri- 
son, il pensa au remords ! 

Pourquoi en aurais- je? J'ai été offensé d'une manière atroce? ^ 
j'ai tué, je mérite la mort, mais voilà tout. Je meurs après 
avoir soldé mon compte envers l'humanité. Je ne laisse au- 
cune obligation non remplie, je ne dois rien à personne : ma 
mort n'a rien de honteux que Tinstrument : cela seul, il est 
vrai, suffit richement pour ma honte aux yeux des bour- 
geois de Verrières ; mais sous le rappori intellectuel, quoi de 
plus méprisable ! Il me reste un moyen d'être considérable à 
leurs yeux : c'est de jeter au peuple des pièces d'or en allant 



\^ 






450 ŒUVRES M STENDHAL. 

^, au supplice. Ma mémoire^ liée àPidée de Vor, sera resplendis- 
*^ santé pour eux. 

Après ce raisonnement, qui au bout d'une minute lui sem- 
bla évident : ié n'ai plus rien à faire sur la terre^ se dit Ju- 
lien^ et il s'endormit profondément. 

Vers les neuf heures du soir» le geôlier le réveilla en lui ap- 
portant à souper. / 

— Que dit-on dans Verrières ? 

— Monsieur Julien^ le serment que j'ai prêté devant le cn> 
cifix, à la cour royale, le jour que je fus installé dans ma place, 
m'oblige au silence. 

Il se taisait, mais restait. La vue de cette hypocrisie vulgaire 
amusa Julien. 11 faut, pensa-t-il, que je lui fasse attendre 
longtemps les cinq francs qu'il désire pour me vendre sa cons- 
cience. 

Quand le geôlier vit le repas finir sans tentative de séduc- 
tion : 

— * L'amitié que j'ai pour vous, monsieur Julien, dit-il d'un 
air faux et doux, m'oblige à parler; quoiqu^on dise que c'est 
contre l'intérêt de la justice, parce que cela peut vous servir à 
an^nger votre défense... Monsieur Julien, qui est bon gar- 
çon, sera bien content si je lui apprends que madame de Ré- 
nal va mieux. 

— Quoi ! elle n'est pas morte f s'écria Julien heurs de lui. 

— Quoi ! vous ne saviez rien ! dit le geôlier d'un air stupide 
qui bientôt devint de la cupidité heureuse. Il sera bien juste 
que monsieur donne quelque chose au chirurgien qui, d'après 
la loi et justice, ne devait pas parler. Mais pour faire plaisir à 
monsieur, je suis allé chez lui, et il m'a tout conté... 

— Enfin, la blessure n'est pas mortelle, lui dit Julien impa- 
tienté, tu m'en réponds sur ta vie? 

Le geôlier, géant de six pieds de haut, eut peur et se retira 
vers la porte. Julien vit qu'il prenait une mauvaise route pour 
arriver à la vérité, il se rassit et jeta un napoléon à M. Noiroud. 

A mesure que le récit de cet homme prouvait à Julien que 
la blessure de madame de Rénal n'était pas mortelle , il se sen - 
tait gagné par les larmes. — - Sortez ! dit*il brusquement. 



LE ROUGE ET LE NOm. 43 { 

Le geôlier obéit. A peine la porte fut-elle fermée : Grandi 
Dieu ! elle n'est pas morte I s'écria Julien, et il tomba à genoux J 
pleurant à chaudes larmes. \ 

Dau ^ce moment su firêr"^^ ^i *^mt f^royant. Qu'importent les i 
hypocrisies des prêtres? peuvent-elles ôter quelque chose à la t 
vérité et à la sublimité de Tidée de Dieu ? ^ 

Seulement alors, Julien commença à se repentir du crime « 
commis. Par une coïncidence qui lui évita le désespoir^ en cet 
instant seulement^ venait de cesser l'état d'irritation physique 
et de demi-folie où il était plongé depuis son départ de Paris 
pour Verrières. 

Ses larmes avaient une source généreuse^ il a'avuit aucun 
doute sur la condanmation qui Tattendait. 

Ainsi elle vivra ! se disait-il Elle vivra pour me pardon- \ I 

ner et pour m'aimer » 

Le lendemain matin fort tard, quand le geôlier le réveilla : 

— Il faut que vous ayez un fameux cœur^ monsieur Julien, 
lui dit cet homme. Deux fois je suis venu et n'ai pas voulu vous 
réveiller. Voici deux bouteilles d'excellent vin que vous envoie 
M. Maison^ notre curé. 

•— Gomment ce coquin est encore ici? dit Julien. 

— Oui^ monsieur^ répondit le geôlier en baissant la voix^ 
mais ne parlez pas si haut^ cela pourrait vous nuire. 

Julien rit de bon cœur. 

— Au point 011 j'en suis> mon ami, vous seul poumez me 
nuire si vous cessiez d'être doux et humain... Vous serez bien 
payé, dit Julien en s'interrompant et reprenant l'air impérieux. 
Cet air fut justifié à l'instant par le don d^une pièce de mon- 
naie. 

M. Noiroud raconta de nouveau et dans les plus grands dé- 
tails tout ce qu'il avait appris sur madame de Rénal, mais il ne 
parla point de la visite de mademoiselle Ëlisa. 

Cet homme était bas et soumis autant que possible. Une idée 
traversa la tête de Julien : Cette espèce de géant difforme peut 
gagner trois ou quatre cents francs, car sa prison n'est guère 
fréquentée; je puis lui assurer dix mille francs, s'il veut se sau- 
ver en Suisse avec moi... La difficulté sera de le persuader de 



452 OEUVRES DE STENDHAL. 

ma bonne foi. L'idée du long colloque à avoir avec un être aussi 
vil^ inspira du dégoût à Julien^ il pensa à autre chose. 

Le soir il n'était plus temps. Une chaise de poste vint le 
prendre à minuit. Il fut très-content des gendarmes^ ses compa- 
gnons de voyage. Le matin^ lorsque! arriva à la prison.de Be- 
sançon^ on eut la bonté de le loger dans Tétage supérieur d'un 
donjon gothique. 11 jugea l'architecture du commencement du 
XIV* siècle ; il en admira la grâce et la légèreté piquantes. Par 
un étroit intervalle entre deux murs au delà d'une cour pro- 
fonde^ il avait une échappée de vue superbe. 

Le lendemain il y eut un interrogatoire, après quoi, pendant 
plusieurs jours on le laissa tranquille. Son âme était calme. Il 
ne trouvait rien que de simple dans son affaire : J'ai voidu tuer, 
je dois être tué. 

Sa pensée ne s'arrêta pas davantage à ce raisonnement. Le 
jugement, l'ennui de paraître en public, la défense, il considé- 
rait tout cela comme de légers embarras , des cérémonies en- 
nuyeuses auxquelles il serait temps de songer le jour mêoie. 
Le moment de la mort ne l'arrêta guère phis : J'y songerai 
après le jugement. La vie n'était point ennuyeuse pour lui, il 
considérait toutes choses sous un nouvel aspect, il n'avait plus 
d'ambition. Il pensait rarement à mademoiselle de La Mole. Ses 
remords l'occupaient beaucoup et lui présentaient souvent l'i- 
mage de madame de Rénal, surtout pendant le silence des nuits. 
troublé seulement, dans ce donjon élevé, parle chant derorfraie. 

11 remerciait le ciel de ne l'avoir pas blessée à mort. Chose 
étonnante ! se disait-il, je croyais que par sa lettre à M. de La 
Mole elle avait détruit à jamais mon bonheur à venir, et moins 
de quinze jours après la date de cette lettre je ne songe plus a 
tout ce qui m'occupait alors... Deux ou trois mille livres de 
rente pour vivre tranquille dans un pays de montagnes comme 
Yergy... J'étais heureux alors... Je ne connaissais pas mon 
bonheur ! 

Dans d'autres instants, il se levait en sursaut de sa chaise. 

Si j'avais blessé à mort madame de Rénal, je me serais tué 

J'ai besoin de cette certitude pour ne pas me faire horreur à 
moi-même. 



LE ROUGE ET LE NOIR. 4o3 

Me tuer ! voilà la grande question^ se disait-il. Ces juges si 
formalistes, si acharnés après le pauvre accusé, qui feraient pen- 
dre le meilleur citoyen, pour accrocher la croix... Je me sous- 
trairais à leur empire, à leurs injures en mauvais français, 
que le jounial du département va appeler de l'éloquence... 

Je puis vivre encore cinq ou six semaines, plus ou moins... 
Me tuer ! ma foi non, se dit-il après quelques jours. Napoléon 
a vécu 

D'ailleurs, la vie m'est agréable ; ce séjour est tranquille ; je 
n'y ai point d'ennuyeux, ajouta-t-il en riant, et il se mit à faire 
la note des livres qu'il voulait faire venu* de Paris. 

' . LXVIl 

Un Iloiijoii. 

Le tombeau d'an ami. 
Sterne. 

Il entendit un grand bruit dans le conidor ; ce n'était pas 
l'heure où Ton montait dans sa prison ; l'orfraie s'envola en 
criant, la porte s'ouvrit, et le vénérable curé Chélan, tout trem- 
blant et la canne à la main, se jeta dans ses bras. 

— Ah ! grand Dieu ! est-il possible, mon enfant... Monstre! 
devrais-je dire. 

Et le bon vieillard ne put ajouter une parole. Julien craignit 
(ju'il ne tombât. 11 fut obligé de le conduire à une chaise. La 
main du temps s'était appesantie sur cet homme autrefois si 
énergique. 11 ne parut plus à Julien que l'ombre de lui-même. 

Quand il eut repris haleine : — Avant-hier seulement, je 
reçois votre lettre de Strasbourg, avec vos cinq cents francs pour 
les pauvres de Verrières ; on me l'a apportée dans la monta- 
gne à Liveru où je suis retiré chez mon neveu Jean. Hier, j'ap- 
prends la catastrophe ciel! est-il possible ! Et le vieillard 

ne pleurait plus, il avait l'air privé d'idée, et ajouta machina- 
lement : Vous aurez besoin de vos cinq cents francs, je vous 
les rapporte. 



454 OEUVRES DE STENDHAL. 

— J'ai besoin de vous voir, mon père! s'écria Julien attendn. 
J'ai de l'ai'gentde reste. 

Mais il ne put plus obtenir de réponse sensée. De temps à 
autre^ M. Ghélan versait quelques larmes qui descendaient si- 
lencieusement le long de sa joue; puis il regardait Julien^ et 
était comme étourdi de le voir lui prendre les mains et les por- 
ter à ses lèvres. Cette physionomie si vive autrefois, et qui 
peignait avec tant d'énergie les plus nobles sentiments^ ne 
sortait plus de Tair apatbiqtie. Une espèce de paysan vint 
bientôt chercher le vieillard. — 11 ne faut pas le fatiguer^ dit- 
il à Julien^ qulcomprit que c'était le neveu. Cette apparition 
laissa Julien plongé dans un malheur cruel et qui éloignait les 
laimes. Tout lui paraissait triste et sans consolation ; H sentait 
son cœur glacé dans sa poitrine. 

Cet instant fut le plus cruel qu'il cûtéprouvé depuisle crime. 
Il venait de voir la mort^ et dans toute sa laideur. Toutes les 
illusions de grandeur d'âme et de générosité s'étaient disper- 
sées comme un nuage devant la tempête. 

Cette affreuse situation dura plusieurs heures. Après l'em- 
poisonnement moral il faut des remèdes physiques et du vin 
de Champagne. Julien se fût estimé un lâche d'y avoir recours. 
Vers la fin d'une journée horrible, passée tout entière à se 
promener dans son étroit donjon : Que je suis fou ! s'écria-t-il. 
C'est dans le cas où je devrais moui'ir comme un autre, que la 
vue de ce pauvre vieillard aurait dû me jeter dans cette af- 
freuse tristesse ; mais une mort rapide et à la fleur des ans me 
met précisément à Tabri de cette triste décrépitude. 

Quelques raisonnements qu'il se fit, Julien se trouva atten- 
dri comme un être pusillanime, et parconséquent malheureui 
de cette visite. 

11 n'y avait plus rien de rude et de grandiose en lui, plus de 
vertu romaine ; la mort lui apparaissait à une grande hauteur, 
et comme chose moins facile. 

Ce sera là mon thermomètre, se dit-il. Ce soir je suis à dix 
degrés au dessous du courage qrii me conduit de niveau à la 
guillotine. Ce matin, je l'avais ce courage. Au reste, qulm- 
porte? pourvu qu'il me revienne au moment nécessaire. Celte 



> 



^ 



LE ROUGE ET LE NOIR. 4So 



X 



idée de thermomètre l'amusa^ et enfin parvint à le distraire. 

Le lendemain à son réveil, il eut honte de la journée de la 
veille. Mon bonheur, ma tranquillité sont en jeu. 11 résolut 
presque d'écrire à M. le procureur général pour demander que 
personne ne fût admis auprès de lui. Et Fouqué? pensa-t-il. 
S'il peut prendre sur lui de venir à Besançon, quelle ne serait 
pas sa douleur I 

Il y avait deux mois peut-être qu'^* Vavait songé à Fouqué. 
J'étais un grand sot à Strasbourg, mà^^ensée n'allait pas au delà 
du collet de mon habit. Le souvenir de Fouqué l'occupa beau- 
coup et le laissa plus attendri. 11 se promenait avec agitation. 
Me voici décidément de vingt degrés au-dessous du niveau de 
la mort... Si cette faiblesse augmente, il vaudra mieux me 
tuer. Quelle joie pour les abbés Maslon et les Valenod si je 
meurs comme un cuistre l 

Fouqué arriva; cet homme simple et bon était éperdu de 
douleur. Son unique idée, s'il en avait, était de vendre tout son 
bien pour séduire le geôlier et faire sauver fulien. U lui parla 
longuement de l'évasion de M. de Lavalette. 

— Tu me fais peine, lui dit Julien; M. de Lavalette était in- 
nocent, moi je suis coupable. Sans le vouloir, tu me fais son- 
ger à la diffi^ence 

Mais, est-il vrai? Quoi ! tu vendrais tout ton bien? dit Juhen 
redevenant tout à coup observateur et méfiant. 

Fouqué ravi de voir enfin son ami répondre à son idée domi- 
nante, lui détailla longuement, et à cent francs près, ce qu'il 
tirerait de chacune de ses propriétés. 

Quel effort sublime chez un propriétaire de campagne ! pensa 
Julien. Que d'économies, que de petites demi-lésineries qui me 
faisaient tant rougir lorsque je les hii voyais faire, il sacrifie 
pour moi ! Un de ces beaux jeunes gens que j'ai vus à Thôtel 
de La Mole, et qui lisent Reine, n'aurait aucun de ces ridicules ; 
mais excepté ceux qui sont fort jeunes et encore enrichis par [\ 

héritage, et- qui ignorent la valeur de l'argent, quel est celui de j 

ces beaux Parisiens qui serait capable d'un tel sacrifice ? 

Toutes les fautes de français, tous les gestes communs de 
Fouqué disparurent, il se jeta dans ses bras. Jamais la province , 






456 ŒUVRES DE STENDHAL. 

comparée â Paris^ n^a reçu un plus bel hommage. Fouqué, 
ravi du moment d'enthousiasme qu'il voyait dans les yeux de 
son ami^ le prit pour un consentement à La fuite. 

Cette vue du sublime rendit à Julien toute la force que Pappa- 
rition de M. de Chélanlui avait fait perdre. 11 était encore bien 
jeune; mai$> suivant moi, ce fut une belle plante. Au lieu de 
marcher du tendre au rusé^ comme la plupart des hommes, 
rage lui eût donné la bonté facile à s'attendrir, il se fût guéh 
d*une méfiance folle... IMsds à quoi bon ces vaines prédictions ? 

Les interrogatoires devenaient plus fréquents^ en dépit des 
efforts de Julien, dont toutes les réponses tendaient à abréger 
l'affaire : — J'ai tué ou du moins j'ai voulu donner la mort et 
avec préméditation^ répétait-il chaque jour. Mais le juge était 
formaliste avant tout. Les déclarations de Jiihen n'abrégeaient 
nullement les interrogatoires; l'amour-propre du juge fut 
piqué. Julien ne sut pas qu'on avait voulu le transférer dans 
un afiû^ux cachot^ et que c'était grâces aux démarches de 
Fouqué qu*on lui laissait sa jolie chambre à cent quatre-vingts 
marches d'élévation. 

M. l'abbé de Frilair était au nombre des hommes importants 
qui chargeaient Fouqué de leur provision de bois de chauffage. 
Le bon marchand parvint jusqu'au tout-puissant grand vicaire. 
A son inexprimable ravissement, M. de Frilair lui annonça 
que,' touché des bonnes qualités de Julien et des services qu*0 
avait autrefoisjrendus au séminaire^ U comptait le recomman- 
der aux juges. Fouqué entrevit l'espoir de sauver son ami, et eo 
sortant^ et se prosternant jusqu'à terre^ pria M. le grand 
vicaire de distribuer en messes^ pour implorer l'acquittement 
de l'accusé^ une somme de dix louis. 

Fouqué se méprenait étrangement. M. de Frilair n'était point 
un Yalenod. Il refusa et chercha même à faire entendre au 
bon paysan qu'il ferait mieux de garder son argent. Voyant 
qu'il était impossible d'être clair sans imprudence, il lui con- 
seilla de donner cette somme en aumônes, pour les pauvres 
prisonniers, qui, dans le fait, manquaient de tout. 

Ce Julien est un être singuUer, son action est inexplicable, 
pensait M. de Frilair, et rien ne doit l'être pour mol... Peut- 



LE ROUGE ET LE NOIR. 457 

être sera-t-il possible d'en faire un martyr... Dans tous les 
cas^ je saurai le fin de cette affaire et trouverai peut-être une 
occasion de faire peur à cette madame de Rénal, qui ne nous 
estime point, et au fond me déteste... Peut-être pourrais-je 
renconU^r dans tout ceci un moyeu de réconciliation éclatante 
avec M. de La Mole, qui a un faible pour ce petit séminariste. 

La transaction sur le procès avait été signée quelques semai- 
nes auparavant, et l'abbé Pirard était parti de Besançon, non 
sans avoir parlé de la mystérieuse naissance de Julien, le jour 
même où le malheureux assassinait madame de Rénal dans 
réglise de Verrières. 

Julien ne voyait plus qu^un événement désagréable entre lui 
et la mort; c'était la visite de son père. Il consulta Fouqué sur 
l'idée d'écrire à M. le procureur général, pour être dispensé 
de toute visite. Cette horreur pour la vue d'un père, et dans 
un tel moment, choqua profondément le cœur honnête et bour- 
geois du marchand de bois. 

11 crut comprendre pourquoi tant de gens haïssaient passion- 
nément son ami. Par respect pour le malheiu*, il cacha sa ma- 
nière de sentir. 

— Dans tous les cas, lui répondit-il froidement, cet ordre de 
secret ne serait pas appliqué à ton père. 

LXVIII 
Un Homme puisBUitt. 

Mais il y a tant de mystères dans ses 
démarches et d'élégance dans sa taille ! 
Qui peut-elle être ? 

SCHILLEA. 

Les portes du donjon s'ouvrirent de fort bonne heure le len- 
demain. Julien fut réveillé en sursaut. 

— Àh ! bon Dieu, pensa-t-il| voici mon père. Quelle scène 
désagréable! 

Au même instant, une femme vêtue en paysanne se préci- 

26 
/ 



( 



458 ŒUVRES DE STENDHAL. 

pita dans ses bras^ il eut à peine à la reconnaître. C'était ma- 
demoiselle de La Mole. 

— Méchant^ je n'ai su que par ta lettre où tU étais. Ce que tu 
appelles ton crime, et qui n'est qu'une noble veugeanee qui me 
montre toute la hauteur du cœur qui bat dans cette poitrine^ je 
ne l'ai su qu'à Verrières... 

Malgré ses préventions contre mademoiselle dé La Mole, 
que d'ailleurs il ne s'avouait pas bien nettement, Jutien la 
trouva fort jolie. Comment ne pas voir dans cette façoa cf agir 
et de parier un sentiment noble, désintéressé, bien au-dessus 
de tout ce qu'aurait osé une âme petite et vulgaire? Il cnit 
encore aimer une reine, et après quelques instants, ee fut 
ayec une rare noblçsse d'élocution et de pensée qu'il lui 
dit: 

L*aven1r se dessinait à mes yeux fort clairemetil. kprks ma 
mort, je vous remariais à M. de Ctoîscnols, qui aurait épousé 
une veuve. L'âme noble mais un peu romanesque de cette 
veuve charmante, étonnée et convertie au culte de là pnidence 
vulgaire, par un événement singulier, tragique et grand pour 
elle, eût daigné comprendre le mérite fort réel du jeune mar- 
quis. Vous vous seriez résignée à être heureuse du bonheur de 
tout le monde : la consîdémtion, les richesses, le haut rang.... 
Mais, chère Mathilde, votre arrivée à Besançon, si elle est 
soupçonnée, va être un coup mortel pour M. de La Mole, et 
voilà ce que jamais je ne me pardonnerai. Je lui ai déjà cause 
tant de chagrin! L'acadéiukien va dire qu'il a réchauffe un 
serpent dans son sein. 

— J'avoue que je m'^attendais peu à tant de froide raison, 
à tant de souci pour l'avenir, dit mademoiselle de la Mole à 
demi fâchée. Ma femme de chambre, presque aussi prudente 
que vous, a pris un passe-port pour elle, et c'est sous le nom de 
madame Michelet que j'ai couru la poste. 

— Et madame Michelet a pu arriver aussi facilement jus- 
qu'à moi? 

— Ah! tu es toujours l'homme supérieur, celui que j'ai dis- 
tingué! D'abord, j'ai offert cent francs à un secrétaire de Juge, 
qui prétendait que mou entrée dans ce donjon était impossi- 

o 



LE ROUGE ET LE NOIR. 459 

bie. Mais l'ai'gent reçu, cet honnête homme m'a fait attendre, 
a élevé des objections, j'ai pensé qu'il songeait à me voler. . . Elle 
s'arrêta. 

— Eh bien ! dit Julien. 

— Ne te fâche pas, mon petit Julien, lui dit-elle en l'em- 
brassant, j'ai été obligée de dire mon nom à ce secrétaire, qui 
me prenait pour une jeune ouvrière de Paris, amoureuse du 
bea,u Julien... En vérité ce sont ses termes. Je lui ai juré que 
j'étais ta femme, et j'aurai une permission pour te voir chaque 
jour. 

La folie est complète, pensa Julien, je n'ai pu l'empêcher* 
Après tout, M. de La Mole est an si grand seigneur^ que l'opi- 
nion saura bien trouver une excuse au jeuiie colonel qui épou- 
sera cette charmante veuve. Ma mort couvrira tout; et il se livra 
avec délices à l'amour de MathildjB j c'était de la folie, de la 
grandei^ d'âme, tout ce qu'il y de plus singulier. Elle lui pro- 
posa sérieusement de se tuer avec lui. 

Après ces premiers transports, et lorsqu'elle se fut rassasiée 
du bonheur de voir Julien ^ une curiosité vive s'empara tout à 
coup de son âme. Elle examinait son amant, qu'elle trouva 
bien au-dessus de ce qu'elle s'était imaginé. Boniface de La Mole 
lui semblait ressuscité, mais plus héroïque. 

Mathiide vit les premiers avocats du pays/ qu'elle ofiensa 
en leur offrant de l'or trop crûment; mais ils finirent par ac- 
cepter. 

Elle arriva promptement à cette idée, qu'en fait de choses 
douteuses et d'une haute portée, tout dépendait à Besançon de 
M. l'abbé de FrUair. 

Sous le nom obscur de madame Michelet, elle trouva d'abord 
d'insurmontables difficultés pour parvenir jusqu'au tout-puis- 
sant oongréganiste. Mais le bruit de la beauté d'une jeune 
marchande de modes, folle d'amour, et venue de Paris à Be- 
sançon pour consoler le jeune abbé Julien Sorel, se répandit 
dans la ville. 

Mathiide courait seule à pied^ dans les rues de Besançon ; 
elle espérait n'êtfe pas reconnue. Dans tous les cas, eUe no. 
croyait pas inutile à sa.cause de produire une grande impres- 



460 OEUVRES DE STENDHAL 

sion sur le peuple. Sa folie songeait à le faire révolter pour 
sauver Julien marchant à la mort. Mademoiselle de La Mole 
croyait être vêtue simplement et conmie il convient à une 
fenmie dans la douleur; elle l'était de façon à attirer tous les 
regards. 

Elle était à Besançon Tobjet de Tattention de tous^ lorsque 
après huit jours de sollicitations^ elle obtint une audience de 
M. de Frilair. 

Quel que fût son courage, les idées de congréganiste in- 
fluent et de profonde et prudente scélératesse étaient tellement 
liées dans son esprit^ qu'elle trembla en sonnant à la porte de 
Tévêché. Elle pouvait à peine marcher lorsqu'il lui fallut mon- 
ter Tescalier qui conduisait à l'appartement du premier grand 
vicaire. La solitude du palais épiscopal lui donnait froid. Je 
puis m'asseoir sur un fauteuil^ et ce fauteuil m^ saisir les bi-as^ 
j'aurai disparu. A qui ma femme de chambre pourra-t-flUe me 
demander ? Le capitaine de gendarmerie se gardera hm d^a- 
gir... Je suis isolée dans cette grande ville ! 

A son premier regard dans l'appartement, mademoiselle de 
La Mole fut rassurée. D'abord c'était un laquais en livrée fort 
élégante qui lui avait ouvert. Le salon où on la fît attendre 
étalait ce luxe tin et délicat, si différent de la magnificence 
grossière^ et que l'on ne trouve à Paris que dans les meilleures 
maisons. Dès qu'elle aperçut M. de Frilair qui venait à elle d'un 
air paterne^ toutes les idées de crime atroce disparurent. EUe 
ne trouva pas même sur cette beDe figure Tempreinte de cette 
vertu énergique et quelque peu sauvage^ si antipathique à la 
société de Paris. Le demi-sourire qui animait les traits dn 
prêtre^ qui disposait de tout à Besançon^ annonçait l'hoaune de 
bonne compagnie^ le prélat instruit^ l'administrateur halnle. 
Mathilde se crut à Paris. 

Il ne fallut que quelques instants à M. de Frilair pour ame- 
ner Mdthilde à lui avouer qu'elle était la fille de son puissant 
adversaire le marquis de La Mole. 

— Je ne suis point en effet madame Michelet^ dit-elle en re- 
prenant toute la hauteur de son maintien^ et cet aveu me coûte 
peu^ car je viens vous consulter, monsieur, sur la possibilité 



LE ROUGE